M. Verbois rajusta son binocle.

--Heureusement pour vous, les souvenirs du docteur sont plus nets.

Raymond se tourna vers Maître Bénary dont le sourire s’accentuait.

--Hé! oui, fit l’avocat, la Providence, qui vous est propice, Airvault,

m’a placé, moi aussi, sur le chemin du docteur Davier. Et je lui ai joué

le mauvais tour, à cet excellent ami! de le faire citer devant M. le

juge d’instruction, pour que vous bénéficiiez de son témoignage. Dans

votre rapide rencontre avec Davier, vous lui fîtes part de votre

programme de travail surchargé, et incidemment vous parlâtes de cette

gravure d’un joyau ancien que vous deviez exécuter pour M. de Terroy.

Airvault écoutait, la tête bruissante.

--C’est possible! dit-il. Je m’épanche facilement avec le docteur. Mais,

pour être franc, je ne me souviens pas le moins du monde de ce que j’ai

pu lui dire.

--Le vraisemblable est, cette fois, véridique! rétorqua Maître Bénary.

Et avec une candide et inconsciente impudence, l’avocat ajouta:

--Où donc, au surplus, Davier aurait-il pêché ces détails?

--Quoi qu’il en soit, Airvault, la déposition de M. le docteur Davier

corrobore votre persistante assertion, constata M. Verbois, de bonne

grâce.

Il pesa sur un timbre. Un huissier parut.

--Faites entrer Gaston Bridou.

La minute suivante, se présentait, flanqué de ses fidèles gardiens,

l’homme entrevu par Raymond sur la banquette du couloir,--gros, blafard,

les joues molles, avec des yeux fuyants sous d’épaisses paupières--le

type d’un ex-larbin tombé parmi la basse canaille.

--Gaston Bridou, fit le magistrat en désignant Airvault, est-ce bien cet

homme qui vint, le 13 juin, à huit heures du matin, vous proposer

l’achat de deux topazes et d’un médaillon?

Raymond sentit son cœur s’arrêter, sous le regard bigle qui le toisait.

Ah! penser que son honneur, sa sécurité dépendaient de la clairvoyance

et de la bonne foi de cet être crapuleux!

Mais Bridou secouait la tête.

--Non! monsieur le juge, ce n’est point mon individu. L’autre était long

comme un jour sans pain et pas plus épais qu’un couteau. Sont-ils de

coterie? je n’en sais rien. Mais je jurerais que la grande asperge,

malgré sa barbe, n’est autre que Fonfonce-les-Pincettes--bien connu dans

le quartier des Halles. Aussi soupçonnant quelque chose de louche--car

je suis honnête, monsieur le juge!--je n’ai pas voulu acheter ferme. Je

lui ai dit de repasser. Il s’est douté du coup. Il n’est point revenu

chercher ses bibelots qui me fichent à présent dans l’embarras. Je ne

savais pas qu’ils avaient été signalés par les journaux et volés à

Versailles, ça, je vous le jure!

--Il suffit. Vous vous expliquerez au Parquet de Paris. Vous vous

rappelez bien exactement l’heure où l’inconnu déposa chez vous les

bijoux en question?

--Oui! je n’avais encore enlevé que le panneau de ma porte. Et mon café

chauffait sur le gaz, tandis qu’il me racontait ses boniments. Il était

donc dans les environs de huit heures, peut-être cinq minutes en plus ou

moins--pas davantage. Car je suis un homme réglé dans ses habitudes,

monsieur le Juge!

--Très bien! Allez maintenant!

Bridou sortit, tout en bredouillant des protestations et des doléances.

M. Verbois se retourna vers l’architecte:

--Voici le second hasard qui vous avantage: l’arrestation de ce

brocanteur qui, saisi pour une tout autre affaire, se hâta d’expliquer,

afin d’alléger son cas, la possession des bijoux dont il soupçonnait

bien la provenance. Mme Lermignot a reconnu le médaillon. Ce camée

faisait partie du collier. Le voleur devait être novice, car il eut

opéré autrement. Mais le besoin d’argent le pressait sans doute! Il

n’importe! L’évidence est trop forte pour que je ne m’y rende pas! Votre

présence à Versailles est attestée à l’heure même où l’inconnu entrait

chez ce brocanteur près de Saint-Eustache. Et en admettant l’hypothèse

que vous eussiez soustrait les bijoux--ne vous révoltez pas, attendez la

suite du raisonnement!--et que vous eussiez remis ces objets à un

complice, vous n’auriez pas eu la candeur, évidemment, de parler au

docteur Davier de la pendeloque à reproduire et que vous gardiez de par

vous. Ces coïncidences vous sont donc extrêmement favorables.

Le sens des mots pénétrait mal encore l’esprit ébranlé du pauvre

Raymond. Mais la mine de plus en plus épanouie de Maître Bénary, ainsi

qu’un baromètre annonce la fin d’une tempête, lui prédisait un

revirement heureux.

Le magistrat continuait:

--Reste contre vous la question des dépenses, faites le lendemain du

décès de M. de Terroy, alors que vous manquiez de numéraire la veille.

Cependant, vous avez avoué le prêt accepté, avec une spontanéité dont il

faut tenir compte. Et si vous n’avez pas songé à inscrire celui-ci, dans

cette période troublée, sur votre livre, en désordre depuis la maladie

de votre femme, vos registres antérieurs mentionnent des avances, faites

à diverses reprises par M. de Terroy et remboursées par vous en

plusieurs versements. Le défunt était donc coutumier envers vous de

telles libéralités. J’ajoute que son neveu et héritier, au courant des

générosités de son parent, accepte votre promesse de paiements

échelonnés. Il a toujours refusé de croire en votre culpabilité, et le

docteur Davier vous fait la même confiance. Sans être péremptoires, ces

marques d’estime plaident pour vous. Je me fais un devoir de le

reconnaître. Et puisqu’on parle de plaidoirie, concluait le juge avec un

clignement d’œil vers Maître Bénary, j’ai grand’peur que nous manquions

l’occasion d’entendre votre éloquent défenseur!

L’avocat s’inclina courtoisement.

--Mais je vous sais gré, au contraire, monsieur le Juge d’instruction,

de me préparer des loisirs par ces beaux jours d’été.

M. Verbois, s’adressant de nouveau à l’architecte, achevait avec quelque

embarras:

--Les apparences étaient contre vous. Mais voici des circonstances

nouvelles qui ébranlent, il faut en convenir, les présomptions

accusatrices. Dans cette incertitude, il serait abusif de vous retenir,

celui qui pourrait se constituer partie civile se refusant d’ailleurs à

vous poursuivre. Je vais donc rédiger une ordonnance de non-lieu. Vous

pouvez vous considérer comme libre!

Airvault chancela, saisi d’un tremblement. Quelque chose comme un râle

s’étrangla dans sa gorge. Il n’osait croire à ce qu’il avait tant

espéré.

Maître Bénary, charitable, s’empressa vers lui pour l’assurer de

l’heureux dénouement.

--Allons! dit-il en lui frappant amicalement l’épaule, tout est bien qui

finit bien. J’étais tranquille, averti, par mon intuition

professionnelle, de votre parfaite innocence. Et la vérité, tôt ou tard,

finit par éclater. Félicitons-nous que ce soit assez tôt.

Le juge d’instruction, lui, gardait un maintien compassé et gêné.

Peut-être se reprochait-il d’avoir montré trop de précipitation. Jadis,

à ses débuts, par excès de circonspection, il avait laissé filer un

notoire criminel. Depuis lors, il se cuirassait contre la crédulité et

pressait l’action.

Peut-être aussi, à cette minute, en dépit des preuves tangibles ou

morales disculpant Airvault, conservait-il des doutes intimes sur celui

qu’il relâchait, tout en se redisant la grande maxime qui incite juges

et jury, même sceptiques, à l’indulgence: «Mieux vaut risquer de laisser

impuni un coupable que de commettre une erreur.»

Le défenseur d’Airvault l’accompagna jusqu’au seuil de la prison.

--Allons, mon ami, les mauvais jours s’achèvent. Reprenez courage!

Pressez votre déménagement... sommaire. Le temps d’enlever ma robe et je

vous attends au greffe, où l’ordre d’élargissement va parvenir. Nous

sortirons d’ici ensemble. Ce soir, vous dînerez chez vous!

Raymond refit le sombre chemin jusqu’à la cellule ignominieuse. Mais le

carcan qui lui broyait la gorge s’était desserré. En un tour de main, il

rassembla papiers, linge et effets. Le repas du soir arriva.

--Tiens! fit-il à la brute qui se levait du lit avec un grognement

d’aise, prends ma part de soupe, et sans au revoir!

Au greffe, tandis qu’on lui restituait les menus objets qu’il avait dû

déposer lors de son arrestation--montre, couteau, porte-monnaie, épingle

de cravate--la colère et l’amertume l’envahirent. Pêle-mêle, il remit

dans sa poche ces choses familières, dont la vue et le contact désormais

n’éveilleraient plus que des réminiscences abominables: la fouille, la

mensuration... Leur séjour dans la geôle les souillait--et il en était

de même pour sa personne, imprégnée de l’impure atmosphère.

Mis en liberté, Airvault laissait quand même derrière lui les traces

ineffaçables de son passage dans le séjour du crime. Les indices du

bertillonnage, les empreintes de ses doigts, son signalement, son nom,

ceux de ses parents et de sa femme demeuraient immatriculés sur les

pages d’un registre d’écrou, parmi des noms infâmes.

La figure réjouie de Maître Bénary vint à propos éclairer la triste

pièce et ramener les idées consolantes, entraînant vers l’espoir.

Une délicate inspiration vint à l’avocat: épargner à l’homme éprouvé la

honte de passer sous cette arche terrifiante de la porte extérieure, qui

semble devoir inscrire à son fronton l’exergue désolant: _Lasciate ogni

speranza, voi che intrate._

--Nous allons faire le tour par le Palais, dit-il, prenant le bras de

Raymond. Je vous reconduirai jusqu’à votre logis.

Derrière le voile · 第 15 / 41 题