admirablement par tous les voyageurs européens. C’est là que je reçus,
par l’entremise du baron Heidler, le premier salut télégraphique de mes
chers frères et sœurs, de Vienne.
Famille—Patrie! Comme ces mots sonnaient harmonieusement à mes oreilles!
A cinq heures, le lundi après-midi, nous atteignîmes Ghirgheh, la
station terminus du sud des chemins de fer égyptiens; l’express nous
transporta au Caire où nous arrivâmes le mardi 19 mars, à 6 heures 10
minutes du matin.
Malgré cette heure matinale, le baron Heidler von Egeregg et ses
fonctionnaires, le consul, docteur Carl Ritter von Goracuchi avec son
personnel avaient tenu à venir me saluer sur le quai de la gare. Plus
loin se trouvait aussi mon cher ami Wingate bey, que je ne saurais
assez remercier, ni en paroles, ni en actions, de tout ce qu’il fit
pour moi; puis, le Père Rossignoli, le correspondant du “_Times_” et
d’autres. Un photographe, à l’affût, prit aussitôt un instantané!
On me conduisit au palais de l’agence diplomatique austro-hongroise;
les appartements qui m’y étaient réservés étaient décorés aux emblèmes
et aux couleurs de ma chère patrie, ornés des plus belles fleurs. A
l’entrée étaient écrits ces mots: _Bienvenue sur le sol natal_.
Pendant des mois, je goûtai là l’hospitalité la plus large, la plus
cordiale du baron Heidler qui avait tant fait pour ma délivrance. Ses
soins infatigables à mon égard qui dépassaient de beaucoup les limites
de sa mission me tinrent lieu de patrie et de famille.
Le jour de mon arrivée, je reçus encore de nombreux télégrammes
m’apportant les salutations et les félicitations de ma famille, de mes
amis, de mes camarades d’études, de mes compagnons d’armes et autres.
Au Caire même, je trouvai S. A. R. le Duc de Wurtemberg et le général
de cavalerie, le prince Louis Esterhazy qui, autrefois, commandait la
campagne de Bosnie à laquelle j’avais pris part comme jeune lieutenant
de réserve; après s’être intéressés à mon sort, ils eurent la bonté de
m’exprimer de la façon la plus cordiale la joie qu’ils éprouvaient de
me voir libre.
S. A. le Khédive me reçut avec une grâce touchante; me promut au grade
de colonel et me décerna le titre de Pacha.
Quelques jours après mon arrivée, j’étais sur le balcon du palais
du consulat et admirais les fleurs aux corolles veloutées et leurs
feuilles chatoyant au soleil comme de riches étoffes, premier sourire
de la végétation à la nature qui renaissait..... soudain, ces mots
revinrent à ma mémoire: Falz-Fein, Ascania-Nova, gouvernement de
Tauride, Russie méridionale. Je ne fis qu’un saut dans ma chambre et
avisai l’ancien possesseur de la grue comment elle avait été vue et
tuée à la fin de 1892. Que de réminiscences, que de vieux souvenirs en
traçant ces lignes et combien j’étais heureux de pouvoir satisfaire
le vœu de M. Falz-Fein. Les remerciements qui ne tardèrent pas à me
parvenir me prouvèrent, du reste, que mon intérêt pour ce petit épisode
était justifié.
Le Père Joseph Ohrwalder, missionnaire à Souakim lors de mon arrivée,
vint au Caire pour me saluer. Il me fournit ainsi l’occasion de le
remercier, lui, mon compagnon de souffrances pendant tant d’années, au
moins par des paroles, pour son désintéressement, pour l’activité qu’il
déploya touchant ma fuite.
Je fus, à la vérité, tellement assailli de toutes parts par des
personnes qui s’intéressaient à moi ou qui m’interrogeaient par pure
forme ou par curiosité, on me rendit tant d’honneurs dans les cercles
et dans les sociétés que, franchement, je trouvai à peine le temps de
respirer. Le contraste entre ma vie passée et ma vie actuelle était si
grand que parfois il me semblait avoir fait un long rêve.
Enfin, je retrouvai le repos et surtout l’indépendance que j’avais
presque totalement perdue, me préparant ainsi à un travail sérieux.
Je ne puis toutefois songer à mes années de captivité sans remercier du
plus profond de mon cœur le Tout-Puissant de sa protection constante,
de sa grâce immense et le bénir de m’avoir permis de revoir libre les
miens et ma patrie.
CHAPITRE XX.
Conclusion.
Afrique, aujourd’hui et autrefois.—Le Soudan passé et présent.—Début,
progrès et déclin du Mahdisme.—Sa durée.—Position actuelle
du calife.—Empiètement européen.—Les Blancs dans le Bahr el
Ghazal.—Importante position stratégique de la province.—Le temps et la
marée n’attendent personne.—Je retrouve mon épée longtemps perdue.—Un
dernier mot.
Après avoir été près de 17 ans en Afrique, y compris 11 années de
captivité pendant lesquelles toute communication avec le monde civilisé
me fut coupée, j’eus enfin le bonheur de rentrer en Europe.
Que de changements en Afrique durant ce laps de temps!
Des régions où Livingstone, Speke, Grant, Baker, Stanley, Cameron,
Brazza, Junker, Schweinfurth, Wissmann, Holub, Lenz et des centaines
d’autres explorateurs ont risqué leurs vies sont maintenant accessibles
à la civilisation. Des postes militaires et des stations offrant la
sécurité et facilitant le commerce qui devient de jour en jour plus
actif, ont été établis dans ces régions où l’explorateur a rencontré
autrefois les plus grands dangers. A l’est, l’Italie, l’Angleterre,
l’Allemagne; à l’ouest, le Congo, la France et l’Angleterre, augmentent
chaque jour leur influence, et sont sur le point de se donner la main
au centre de l’Afrique. Des tribus sauvages, qui par leur manière de
vivre, se rapprochaient plus de la brute que de l’homme, commencent à
connaître de nouveaux besoins et à comprendre qu’il existe des êtres
qui leur sont intellectuellement supérieurs et qui par les ressources
de la civilisation moderne, sont devenus invincibles même dans les pays
étrangers. La partie nord des états musulmans encore indépendants,
le Wadaï, le Bornou, et le royaume des Fellata seront sans doute
obligés de conclure, tôt ou tard, une alliance avec quelques-unes des
puissances qui s’avancent, afin de conserver leur régime héréditaire.
Au centre de l’Afrique, entre les pays mentionnés ci-dessus et
les puissances avancées de l’est, du sud et de l’ouest, se trouve
l’ancien Soudan égyptien, qui est maintenant sous la domination du
calife Abdullahi, le chef despotique des Mahdistes. Aucun Européen
ne peut s’aventurer à traverser les limites de ce pays fermé à toute
civilisation. La mort ou la captivité perpétuelle, tel serait son sort.
Ce pays s’étend au sud, le long du Nil jusqu’à Redjaf, à l’est et à
l’ouest de Kassala jusque près de Wadaï. Ce n’est que dans une courte
période de dix années que le pays a été si misérablement assujetti.
Pendant plus de soixante-dix ans, depuis l’époque de Mohammed Ali,
il resta sous le Gouvernement de l’Egypte et était ouvert à la
civilisation. Dans les villes principales se trouvaient des marchands
égyptiens et européens. A Khartoum même, les puissances étrangères
avaient leurs représentants. Les voyageurs de toutes les nationalités
pouvaient non seulement traverser sans empêchement le pays, mais
ils rencontraient encore secours et protection. Des communications
télégraphiques et postales régulières facilitaient les rapports avec
les pays les plus éloignés. Les mosquées, les églises chrétiennes,
les écoles fondées par les missions dirigeaient l’éducation morale et
religieuse de la jeunesse. Le pays était habité par différentes tribus
qui, bien que disposées à être en lutte les unes contre les autres,
retenues qu’elles étaient par la force et la sévérité du Gouvernement,
n’osaient pourtant pas rompre la paix. Il régnait sans doute un certain
mécontentement dans le pays et, dans les chapitres précédents, j’ai
montré comment la cupidité et le mauvais fonctionnement des employés
officiels avaient poussé les habitants à la révolte. J’ai cherché à
démontrer comment Mohammed Ahmed a su tirer avantage de l’esprit du
peuple, sachant bien que seul un facteur religieux pouvait réunir les
différentes tribus ennemies; il se donna, en conséquence, comme le
Mahdi envoyé par Dieu pour délivrer le pays du joug étranger et pour
régénérer la religion, attisant ainsi l’élément du fanatisme qui jette
une si lugubre lueur sur ces sombres événements dont l’histoire des
douze dernières années du Soudan est remplie. Sans ce fanatisme, la
révolution n’aurait jamais pu avoir un tel succès; avec ce fanatisme et
par lui un enthousiasme guerrier a été soulevé, tel qu’il faut remonter
au moyen-âge et même plus loin en arrière pour en trouver un pareil.
J’ai cherché à dépeindre point par point les causes dominantes qui
conduisirent à cette triste situation actuelle; ces causes, il est
vrai, se sont bien affaiblies dans leurs effets depuis le temps où
le Mahdi et son successeur étaient à l’apogée de leur puissance;
mais néanmoins la situation doit être étudiée avec prudence et il est
nécessaire d’avoir une connaissance parfaite des circonstances et de
leur développement historique pour comprendre exactement les conditions
dans lesquelles cette vaste étendue de pays tombée maintenant dans un
état indescriptible de décadence morale, politique et économique pourra
être rendue à la civilisation.
Dans le Soudan, nous avons sous les yeux le triste exemple d’une
civilisation nouvelle encore, mais capable de développement, anéantie
soudainement par des tribus sauvages, ignorantes, presque barbares, qui
ont élevé sur les restes dispersés de cette civilisation une forme de
gouvernement basée jusqu’à un certain point sur les principes qu’elles
ont trouvés existant, mais dont elles ont foulé aux pieds la justice
et la moralité et, elles ont arboré une domination remplie de la plus
noire injustice, de la plus profonde immoralité, de la plus impitoyable
barbarie. Il est presque impossible de rencontrer dans les temps
modernes un pays où a régné pendant environ un demi-siècle un certain
degré de civilisation et qui en si peu de temps soit retombé dans un
état se rapprochant autant de la barbarie.
Considérons un instant en quoi consiste cette nouvelle puissance qui
s’est élevée si soudainement et qui enraye complètement tous les
efforts civilisateurs du monde européen qui ont eu lieu dans presque
toutes les autres parties du Continent africain.
J’ai cherché à dépeindre comment au commencement de l’élévation au
pouvoir du Mahdi, tout le pays ne formait qu’un cœur et qu’une âme avec
lui, comment après sa mort, le fanatisme réel s’affaiblit peu à peu
pour faire place à un pouvoir temporaire caché sous le manteau de la
religion. Le calife et les tribus arabes de l’ouest, en usurpant la
place des Egyptiens qu’ils avaient anéantis, gouvernent les populations
malheureuses avec un sceptre de fer, une telle oppression et une telle
tyrannie qu’elles souhaitent ardemment le retour d’un gouvernement qui
leur donnerait le repos et la paix. Il n’est pas nécessaire de répéter
ici les horreurs et les cruautés qui ont été exercées par le calife et
ses partisans pour maintenir leur pouvoir ascendant, il suffit pour le
but que je me propose, de rappeler qu’au moins les ¾ de la population
totale ont succombé à la guerre, à la famine, aux maladies et aux
exécutions, tandis que la majorité des survivants n’est pas mieux
traitée que des esclaves.
Le terrible fléau de l’Orient, la traite des esclaves avec toutes ses
horreurs, se propage de nouveau dans le pays; parmi ses victimes, il se
trouve un grand nombre de chrétiens abyssins, de Coptes et d’Egyptiens.
L’empire du calife avait presque la même étendue que celle de l’ancien
Soudan égyptien; seulement dans ces derniers temps, la sphère de son
pouvoir s’est restreinte. Mais que la condition de ces districts a
changé! Des contrées prospères, ayant une population nombreuse ont
été réduites en vastes déserts. Les grandes plaines sur lesquelles
les Arabes de l’occident erraient, sont abandonnées et parcourues par
des animaux sauvages; les anciennes demeures des habitants du Nil
sont maintenant occupées par ces tribus nomades qui en ont chassé les
propriétaires légitimes ou les ont réduits à l’esclavage afin qu’ils
travaillent la terre pour leurs nouveaux maîtres.
Privés de tous moyens de défense personnelle, poussés à un état de
désespoir par l’oppression de la tyrannie, sans espérance d’être
jamais délivrés de leurs oppresseurs, leur force de résistance est
brisée; le reste, relativement minime, des habitants du fleuve n’est
guère au-dessus des esclaves. Que peuvent-ils faire eux-mêmes? Comment
peuvent-ils échapper à leurs tyrans?
C’est une folie de croire que le pays peut se relever par ses propres
forces, par une révolution intérieure. Le secours doit venir du dehors
et les populations locales doivent bien se persuader que, une fois
le premier pas fait pour rétablir l’autorité du Gouvernement, il n’y
aura pas à revenir en arrière. Elles doivent être convaincues que le
pouvoir du calife sera définitivement anéanti et qu’une nouvelle ère
de civilisation surgira pour ne plus disparaître. Alors et seulement
elles remettront de tout cœur leur sort entre les mains des puissances
qui s’avancent et prêteront leur concours pour détruire complètement
l’édifice chancelant. Il ne faut cependant pas croire, que ce pouvoir,
quoique dépeint par moi, comme déclinant, s’éteindra de lui-même dans
une période de temps relativement courte.
Le lecteur attentif verra clairement par les derniers chapitres que
les moyens employés par le calife pour assurer sa position contre tous
ses ennemis intérieurs étaient et sont encore couronnés de succès; si
son autorité n’est menacée par aucune influence venant du dehors, je
ne vois pas de raison pour qu’il ne conserve point son ascendant aussi
longtemps qu’il vivra.
Après sa mort, il peut se produire un bouleversement intérieur qui
selon les circonstances, renversera la dynastie qu’il s’efforce de
fonder. Mais reste à savoir si ce pays malheureux se rapprocherait, par
ce fait, de l’influence civilisatrice.
Considérée en conséquence sous ce point de vue, la délivrance du Soudan
n’est à espérer qu’avec l’aide du dehors. Ceux qui s’intéressent à la
position actuelle de ce pays ne doivent pas oublier que les conditions
n’y sont plus les mêmes qu’au temps d’Ismaïl Pacha, alors que
l’influence civilisatrice n’était représentée que par le Gouvernement
égyptien et que les diverses contrées situées au-delà de la sphère
égyptienne étaient des états barbares presque inconnus des Européens et
des Arabes, ce qui est presque le contraire aujourd’hui.
Le Soudan, relativement civilisé autrefois, est maintenant occupé
par un pouvoir barbare hostile à l’influence européenne et ottomane.
Il coupe le chemin de l’Afrique Centrale et exclut de la culture des
pays qui, auparavant, étaient accessibles à l’influence commerciale
et civilisatrice, tandis que les diverses contrées qui bordent le
Soudan, sont ouvertes peu à peu à la culture, les rapports avec le
monde extérieur sont facilités, le commerce écarte les obstacles de
son chemin et prospère. La sécurité augmente sous le protectorat des
puissances européennes et les indigènes en viennent à comprendre que ce
serait une folie pour eux de combattre contre les moyens tout puissants
de la civilisation.
Passant de la généralité aux détails, voici comment la situation
actuelle se présente à peu près:
A l’est, l’influence égyptienne reprend lentement, fort lentement, son
terrain perdu, dans le voisinage de Souakim et de Tokar; au sud-est
les Italiens ont conquis Kassala et forcé les Mahdistes à élever une
importante ligne de défense sur la rive occidentale du fleuve Atbara;
plus au sud, les Abyssins ne montrent pour le moment aucune intention
de changer les relations qui existent entre eux et les Derviches, et
dans le pays montagneux de Fazogl et du Nil Bleu, les habitants se sont
affranchis avec succès du tribut envers le calife. Plus loin, dans le
sud, aux sources du Nil, l’influence de l’Angleterre se fait sentir
dans les régions où Speke, Grant, Baker et d’autres ont conquis une
renommée immortelle par leurs explorations et leurs efforts couronnés
de succès contre l’esclavage et la traite des esclaves; ces contrées,
dans un temps peu éloigné, seront reliées à la côte par un chemin de
fer qui offrira aussi au commerce des provinces du sud de l’Equateur et
aux régions adjacentes les moyens nécessaires de communication. A côté
de ces possessions anglaises, vient l’Etat libre du Congo; dans les
dernières années, il a su gagner par son influence d’immenses étendues
de pays, non seulement dans le voisinage de Mboma et d’Oubanghi, mais
aussi dans maints districts de la province du Bahr el Ghazal, dans
l’Equateur jusqu’à proximité de Redjaf (vallée du Nil) tandis que dans
les districts du Haut Oubanghi, les pionniers français aspirent à
réaliser leurs rêves coloniaux.
Encore plus loin, au nord-ouest, l’autorité du calife est menacée par
des tribus qui lui sont hostiles et qui tôt ou tard se soumettront à
l’influence pénétrant de l’ouest et du nord de l’Afrique. A l’extrême
nord se trouve la puissance égyptienne qu’Abdullahi commence peu à peu
à craindre comme étant probablement la première à intervenir dans son
empire chancelant. En un mot, la position offensive et défensive du
Soudan est la suivante: toute puissante dans son domaine intérieur,
mais menacée extérieurement de tous côtés. Il est presque hors de doute
que devant la marche continuelle en avant des forces civilisatrices,
l’empire du calife ne tombe en morceaux.
Qu’arrivera-t-il alors? L’Egypte s’emparera-t-elle de nouveau du pays
dont elle a été un jour la maîtresse légitime? Si oui, les puissances
qui se sont avancées dans ces dernières années pour civiliser l’Afrique
consentiront-elles sans conditions à la restitution de cet ancien
droit? Seront-elles assez généreuses, une fois établies sur les bords
du Nil pour ne pas couper le fleuve qui donne la vie à l’Egypte, en
y plaçant des canaux et en y établissant des appareils hydrauliques?
Renonceront-elles volontairement aux avantages qu’elles ont acquis par
de grands sacrifices afin de ne pas empiéter sur les droits légitimes
de l’Egypte? Toutes ces questions rentrent dans le domaine politique
qui n’est pas de mon ressort.
Je suis seulement en mesure d’exprimer mon point de vue sur
l’importance et la valeur du Soudan pour l’Egypte, et à ce sujet j’ai
eu sans doute l’occasion de me former une opinion solide et positive.
Les raisons qui ont porté Mohammed Ali, il y a trois quarts de siècle,
à prendre possession du Soudan existent toujours encore. Comme le
Nil est la source vitale de l’Egypte, tous les efforts doivent être
faits pour préserver la vallée du Nil d’invasions. Ainsi, chaque pas
en avant, hors de l’influence égyptienne, vers le Nil, est regardée
naturellement avec le plus grand dépit par ceux qui sont sensibles
au danger qu’amènerait sur les bords de ce fleuve important la
fondation de colonies d’origines étrangères dont l’intérêt personnel
prédominerait au détriment des progrès et de la prospérité de l’Egypte
et lui porterait par ce fait un préjudice incalculable.
J’ai eu l’occasion, dans ce livre, de dire combien grande était
l’importance de la province du Bahr el Ghazal pour l’Egypte; il n’est
peut-être pas hors de propos ici de résumer encore une fois la position
particulière que cette province occupe par rapport au reste du Soudan.
Elle embrasse un territoire excessivement fertile, d’une énorme
étendue, arrosé par un labyrinthe de fleuves, couvert de forêts dans
lesquelles les éléphants abondent. Le sol est extraordinairement bon
et productif; il y a principalement une grande quantité de cotonniers
et d’arbres à caoutchouc. D’immenses troupeaux trouvent une nourriture
abondante dans les vallées où croît une herbe succulente.
La population peut bien s’élever à 5 ou 6 millions d’âmes, de nature
guerrière, capables de faire de bons soldats.
De plus, les constantes hostilités entre les nombreuses tribus
empêchent toute coopération et toute unité, c’est pourquoi il serait
facile à une puissance étrangère, même avec des moyens modestes, de
pénétrer dans cette province morcelée par la politique, et de s’y
maintenir.
Le port du Bahr el Ghazal était Mechra er Rek, que les bateaux à vapeur
de Khartoum touchaient régulièrement, s’ils n’étaient pas retenus,
ce qui arrivait fréquemment, par la végétation flottante obstruant
parfois le cours du Nil supérieur.
Juste au sud de Fashoda le fleuve émerge de ce qui peut avoir été le
lit d’un ancien lac. Dans ce grand marais coule un grand nombre de
ruisseaux qui serpentent et par la masse de plantes qu’ils charrient,
sont complètement fermés et forment une véritable barrière au travers
de laquelle le voyageur doit fréquemment faire son chemin au moyen de
l’épée et de la hache. L’expédition de Sir Samuel Baker (1870-74) a été
retenue de ce fait pendant une année.
La position géographique et stratégique de cette province en la
comparant au reste du Soudan rend la possession du district du Bahr el
Ghazal d’une absolue nécessité. Un pouvoir étranger, indifférent aux
intérêts égyptiens, ayant à ses ordres les vastes ressources de cette
grande contrée, qui sont estimées à une beaucoup plus grande valeur,
aussi bien en hommes qu’en matériel, que celles d’aucune autre partie
de la vallée du Nil, se placerait dans une position prédominante telle,
qu’il mettrait en danger une occupation quelconque par l’Egypte de ses
provinces perdues. Une tentative faite pour conquérir le Nil au dessus
de Mechra er Rek ou du Bahr el Ghazal, ou Bahr el Arab, rencontrerait
sans doute une résistance de la part des Mahdistes; mais si une telle
tentative réussissait, elle aboutirait probablement à leur destruction.
Si, par conséquent, le calife apprenait un jour que le pouvoir des
Blancs est plus grand au Bahr el Ghazal que ses informations présentes
ne le lui font supposer, il engagerait une campagne contre eux et
serait forcé d’envoyer du renfort d’Omm Derman. Or, ce serait
dangereux pour lui, car une partie considérable de ses troupes se
trouverait engagée par la nécessité de garder de grandes forces sur les
points menacés de l’Atbara vis-à-vis de Kassala et dans les provinces
de Dongola.
Telle était la situation de ces districts du sud et de l’ouest lorsque
je quittai le Soudan. Depuis mon arrivée dans les pays civilisés, j’ai
souvent lu dans les journaux des rapports étranges et contradictoires
sur la situation dans ces régions éloignées; bien que je me range tout
à fait à l’avis de l’opinion que la marche progressive et constante des
puissances européennes finira bien par avoir pour conséquence la chute
de l’empire mahdiste, par ma position exceptionnelle, unique, pendant
des années, au centre de la domination derviche, je me sens le droit
de donner un mot d’avertissement au pays dont je me suis efforcé de
soutenir les intérêts pendant si longtemps et dont je ne vois en effet
la prospérité et le bien-être futurs que dans la conquête à nouveau du
Soudan égyptien. Je voudrais attirer l’attention sur le vol rapide du
temps et bien faire comprendre que le temps et la marée n’attendent
personne et pendant que l’on regarde avec des yeux pleins d’envie les
provinces perdues, il existe toujours la possibilité qu’elles viennent
à tomber dans les mains d’autres avec lesquels il sera plus difficile
encore d’en venir à bout qu’avec le calife. Le Soudan, dans d’autres
mains que dans celles des Egyptiens, mettrait en jeu son existence
tandis qu’une sage administration des provinces du Nil reconquises
par l’Egypte ne profiterait pas moins à la mère patrie qu’au Soudan
lui-même. Par ces quelques mots d’avis sincères adressés au pays au
service duquel je suis rentré avec joie après 11 ans de captivité,
je suis arrivé à la fin de mon récit. Que le lecteur me permette de
terminer en narrant un léger incident que, si j’étais superstitieux, je
considérerais comme un présage heureux pour la reprise de ce qui était
perdu.