La Kerraba est un plateau sablonneux, couvert de pierres noires de la

grosseur du poing ou de la tête, serrées étroitement les unes contre

les autres et les unes sur les autres; parfois, l’on rencontre quelques

gros blocs isolés. Les animaux épuisés, pouvaient à peine avancer sur

ce cailloutis, un véritable casse-cou.

Vers le soir, nous aperçûmes dans le lointain, mais très loin encore,

le Nil qui serpentait à travers le pays; l’obscurité nous prit au

moment où nous descendions le plateau; nous ne tardâmes pas à arriver

dans une vallée entourée de collines pierreuses.

On fit halte et les selles furent enlevées. Le fleuve n’était éloigné

que d’environ deux heures.

«Notre mission touche à sa fin, dirent à la fois Hamed et Zeki, qui

s’assirent et prirent quelques dattes. Demeure ici avec les chameaux;

nous irons à l’endroit où doivent se trouver tes amis avec lesquels tu

poursuivras ta route.»

Seul, plein d’espérance en l’avenir, mon esprit, mes pensées se

reportaient vers les miens, je les voyais, je revoyais ma patrie.....

Il pouvait être minuit, personne encore. Que signifiait donc ce retard?

si l’on n’arrivait pas, je ne pouvais traverser le fleuve cette nuit

même.....

Deux heures avant la pointe du jour, j’entendis enfin des pas: c’était

Hamed.

«Quelles nouvelles m’apportes-tu? lui demandai-je, tout anxieux.»

«Aucune,» me répondit-il; il s’assit, rendu de fatigue.

«Impossible de trouver tes amis à l’endroit convenu, reprit-il; je suis

revenu, car tu ne peux rester ici, étant trop exposé au danger d’être

vu, dans cette contrée habitée. Zeki est là-bas, qui cherche tes gens.

Prends la ghirba sur ton dos, ainsi que les dattes, je ne saurais

porter quoi que ce soit, tant je suis épuisé. Viens! Gravissons la

Kerraba, tu t’y cacheras entre les pierres.»

Une heure après, nous atteignîmes le plateau.

«Demeure ici, me dit Hamed, forme un cercle avec les pierres; c’est

ainsi que font les chameliers pour se protéger contre le froid, pendant

la morte saison; puis, cache-toi à l’intérieur. Mais, tu sais cela;

tu es un Arabe comme nous! Ce soir, je viendrai te chercher. Pour

l’instant, je retourne auprès des chameaux; étant connu, je n’ai rien à

craindre.

«Si l’on m’interroge, je dirai que je viens de Dar Sheikhieh et que je

cherche des gens établis dans la contrée. Heureusement, j’ai ici aussi

des parents.»

Il partit, me laissant seul, abandonné.

J’eus bien vite fait de construire un cercle en pierres de la hauteur

d’un demi-mètre, dont le centre était assez spacieux pour m’y cacher

avec la ghirba et mon fusil.

Dès que les premières lueurs du jour parurent, je rentrai dans ma

cachette. Le sol était tendre, sablonneux.

Je garnis de sable mon rempart, de telle sorte qu’on ne pouvait

m’apercevoir et, fatigué, je m’y étendis.

A quoi songer si ce n’est aux miens, aux années de captivité, à la

colère du calife en apprenant ma fuite, aux incidents, aux difficultés

qui pouvaient encore surgir et qui m’apparaissaient même comme

infranchissables....

Et pourtant, je n’ai jamais désespéré; en pouvait-il être autrement?

Dans quelque situation difficile que je me sois trouvé, je n’ai jamais

perdu courage ni confiance en ma bonne étoile! Et la peur trouve

aujourd’hui place en mon cœur! Peut-être, est-ce parce que je suis

enseveli comme dans un tombeau? Mourir aujourd’hui ou demain, n’est-ce

point là le sort de tous les hommes?

Mais mourir seul, délaissé, en pays étranger! O Dieu, toi qui trônes

au-dessus des nuages, aie pitié de moi, aie pitié d’un pauvre

malheureux, laisse-moi revoir ceux qui me sont chers, mes amis et ma

patrie.....!

Le calme revint en moi! Eh quoi! c’était un léger retard, mais mon

affaire marchait à souhait! Cette nuit, je traverserai le Nil, demain

je franchirai le désert, deux ou trois jours me sépareront de tout

danger et, léger comme l’oiseau, je me hâterai d’aller vers ceux que je

désire tant revoir.

Je me pris à rire, rempli des plus douces espérances.

Les rayons du soleil, un soleil brûlant, tombaient perpendiculairement

sur ma tête; je tâchais de me protéger de mon mieux en utilisant ma

ferda, lorsque j’entendis un léger sifflement. C’était Hamed qui, l’air

joyeux, arrivait à moi.

«Nous avons rencontré tes amis, me dit-il.»

Quelle joie en entendant ces paroles!

«Tu n’as rien à craindre ici, continua Hamed. Zeki trouva tes gens

avant l’aube et ils convinrent aussitôt de ce qu’il y avait à faire.

«Ils sont prêts; ce soir, ils viendront te chercher. Mais, soyez

prudents: ta fuite est connue dans le pays. Viens avec moi

maintenant..... non, reste plutôt ici, c’est mieux; tu attendras

l’obscurité. Je te quitte; viendras-tu seul ou dois-je revenir te

chercher?»

«Il est inutile que tu te fatigues davantage; je connais l’endroit et

vous y trouverai ce soir.»

Le soleil allait disparaître quand, la ghirba et le fusil sur l’épaule,

je quittai ma cachette dans laquelle j’avais passé quelques heures

tourmentées que je n’oublierai pas et avec la perspective d’avoir à

surmonter encore quelques difficultés.

Arrivé auprès de mes amis, je trouvai deux hommes que je ne connaissais

pas. Ils me saluèrent: «Nous sommes, dirent-ils, envoyés par ton ami

Ahmed ibn Abdallah, de la tribu des Djihemab; nous te conduirons vers

le fleuve; Ahmed lui-même le traversera avec toi.

Sur la rive opposée, des chameaux sont prêts; ils te mèneront à travers

le désert. Prends congé de tes guides, leur mission est remplie!»

Je serrai bien cordialement la main de mes deux vieux amis et les

remerciai en termes émus de leur sacrifice.

«Portez-vous bien, au revoir dans des temps meilleurs et surtout plus

calmes!»

Nous sellâmes deux chameaux, le troisième fut laissé à mes anciens

guides. Un des nouveaux guides prit place à califourchon derrière moi

et nous partîmes.

«Comment t’appelles-tu?» lui demandai-je.

«On me nomme Mohammed, maître, et mon camarade Ishaak.»

«Est-ce vous qui m’accompagnerez dans le désert?»

«Non; d’autres auront cette tâche. Mais laisse aller ton chameau à

pas lents et quoiqu’il fasse sombre, enveloppe ton visage, c’est

plus prudent. Il y a trois jours que de Berber, l’ordre est venu de

surveiller étroitement toutes les routes; tu n’as cependant rien à

craindre dans notre pays.»

Après deux heures de marche dans la direction de l’est-nord-est, nous

fûmes à proximité du Nil. Nous entendions grincer la roue qui sert aux

irrigations, les cris et les éclats de rire des esclaves travaillant

avec leurs femmes.

Aussitôt arrivés, Mohammed sauta à terre.

«Faites agenouiller les chameaux lentement, tranquillement afin que

leur cri n’attire pas l’attention.»

Sans bruit, les animaux obéirent.

«Demeure ici, jusqu’à ce que nous revenions avec Ahmed ibn Abdallah!»

Déjà, mes nouveaux guides avaient disparu dans l’obscurité profonde.

Une heure s’était à peine écoulée quand je vis venir quatre hommes. Le

plus grand d’entre eux s’approcha de moi et m’embrassa, me pressant sur

sa poitrine: «Dieu soit loué! dit-il, je te souhaite la bienvenue dans

le pays de mes pères; je suis ton frère Ahmed ibn Abdallah de la tribu

des Djihemab! Crois-moi, tu es sauvé!

«Mohammed, Ishaak, ordonna-t-il, ôtez les selles sans bruit!

«Vous avancerez avec vos chameaux le long du fleuve; à une distance

assez grande, vous gonflerez les outres (elles servent en cas de besoin

de flotteurs), vous les attacherez au cou des chameaux et traverserez

le fleuve en différents endroits. Demain, attendez mes ordres près des

pierres qu’on nomme “les rochers du taureau combattant!”

«Quant à toi, ajouta-t-il, suis-moi!»

L’individu resté en arrière et lui-même se chargèrent des selles;

quelques minutes après, nous atteignîmes la rive du Nil Saint; dans

une caverne, nous trouvâmes un canot, à peine assez grand pour nous

contenir. Il nous fallut plus d’une heure pour traverser le fleuve.

Nous sautâmes sur le rivage; l’homme qui nous accompagnait dirigea le

petit bateau vers un des rapides du Nil, puis le fit couler à pic. Il

regagna à la nage la rive. Le canot avait déjà disparu et avec lui les

derniers vestiges de notre traversée.

Après une demi-heure de marche, Ahmed Abdallah me pria de l’attendre

quelques instants; à son retour il m’apporta du lait et du pain.

«Mange et bois, me dit-il; sois certain de la réussite de ton

entreprise; oui, j’ose le jurer par Dieu et par son Prophète, tu es

sauvé. Mon plan comportait que tu partisses encore cette nuit même,

mais il est trop tard; il est préférable que tu attendes jusqu’à demain

soir. C’est demain aussi que tes chameaux doivent être abreuvés. Nous

sommes cependant ici trop à proximité d’habitations, c’est pourquoi le

fils de mon frère, Ibrahim Ali, te conduira à un endroit un peu éloigné

d’ici et assez difficile à atteindre. Là, tu m’attendras! Je vais te

procurer un coursier, à moins que tu ne te sentes assez fort pour aller

à pied?»

«Je supporterai la marche, répliquai-je; où est Ali?»

«Ici! il te servira du reste de guide dans le désert.»

La nuit était des plus sombres. Ibrahim Ali, une ghirba vide à la

main, prit d’abord la route suivie par les caravanes qui se rendent à

Abou Hammed en longeant le fleuve; puis, après avoir fait environ six

kilomètres, il alla remplir à moitié son outre et nous nous dirigeâmes

dans l’intérieur du pays. La marche était rendue difficile et lente par

les grosses pierres dont la colline était couverte; j’étais exténué,

chancelant comme un homme ivre. Enfin, nous fîmes halte auprès d’un

ravin.

«Nous sommes à la place désignée par mon oncle, me dit Ibrahim qui,

jusqu’ici, n’avait soufflé mot. Sois tranquille et sans crainte! Ce

soir, j’amènerai les chameaux et nous partirons. Voici du pain et de

l’eau. Je vais achever mes préparatifs; porte-toi bien.»

J’étais ainsi de nouveau seul; de nouveau exposé pendant le jour au

soleil brûlant. Il est vrai que je me sentais plus léger, plus disposé

à tout supporter, j’allais atteindre enfin mon but!

Les étoiles brillaient déjà au firmament quand j’entendis très

distinctement le bruit des sabots d’animaux qui marchaient rapidement

sur le sol pierreux.

Je me levai et distinguai Ahmed Abdallah; il était accompagné de deux

hommes montés sur des ânes. Il vint à moi et me pressa sur sa poitrine.

«Dieu soit loué pour ta délivrance!» me dit-il.

Il me présenta les deux personnages venus avec lui.

«Ce sont mes frères; ils t’apportent tous leurs vœux.»

Je leur tendis la main; puis, me tournant vers Ahmed:

«Je ne te comprends guère! Tu manifestes ta joie.....»

«Certainement, interrompit-il, car, sans que tu le saches, tu viens

d’échapper à un grand danger. Écoute: Il y a trois jours, l’émir de

Berber, Zeki ibn Othman, reçut la nouvelle que les soldats égyptiens

se trouvant à Mourad, ayant reçu des renforts considérables, avaient

l’intention d’attaquer Abou Hammed, station mahdiste. Zeki ibn Othman

envoya des secours à Abou Hammed et, cet après-midi même, 60 chevaux et

300 hommes à pied sont passés devant nos demeures. Tu connais cette

horde sauvage qui se nomme les Ansars. Nous venions de tuer un mouton

et préparions tes provisions de voyage lorsque, soudain nous fûmes

surpris par eux. Ce qui était destiné pour toi fut avalé en un instant;

après quoi, ils se dispersèrent à la recherche du butin. Pense, combien

notre inquiétude était grande à ton égard; car, enfin, l’un de ces

bandits pouvait parvenir jusqu’à l’endroit où tu étais caché. Ils se

sont retirés; que la malédiction de Dieu les accompagne! Remercie le

Seigneur qui te protège!»

Ma reconnaissance fut grande, en effet, envers Celui qui m’avait sauvé

de tant de dangers.

Ainsi que je l’appris plus tard, le commandant en chef de l’armée

égyptienne, le général Kitchener Pacha, était arrivé à Wadi Halfa pour

diriger les manœuvres annuelles. Le lieutenant-colonel Machell bey,

s’étant, à cet effet, rendu de cette ville à Korosko, en passant par

Mourad, avec le douzième bataillon soudanais et 200 chameliers, le

bruit se répandit qu’on fortifiait Mourad et qu’Abou Hammed allait être

attaquée.

«Les chameaux n’arriveront que plus tard, continua Ahmed, je les

ai expédiés dans l’intérieur du pays, en apprenant l’arrivée des

derviches, de crainte qu’ils ne fussent utilisés par ceux-ci pour le

transport des munitions.

«Si tu veux attendre à demain, nous irons te chercher de nouvelles

provisions.»

«Non, mon désir est de partir en tout cas aujourd’hui; le manque de

provisions ne saurait m’en empêcher; pourvu que les chameaux ne tardent

pas trop.»

Ils n’arrivèrent qu’après minuit.

Ahmed Abdallah me présenta mes deux guides:

«Ibrahim Ali, mon neveu que tu connais déjà et Yacoub Hasan, également

un de mes proches parents. Ils te conduiront auprès du sheikh Hamed

Fadaï, le chef suprême des Arabes Amrab, soumis au Gouvernement

égyptien. Par son entremise, tu arriveras en sécurité à Assouan.»

Les outres étant remplies, nous prîmes congé d’Ahmed.

«Je te prie, excuse le manque de provisions; mais ce n’est point ma

faute, reprit Ahmed. Vous avez de la farine et des dattes, assurément

ce n’est pas une nourriture bien fortifiante, mais elle suffira quand

même pour apaiser la faim.»

Pendant trois heures et demie nous suivîmes la direction de

l’est-nord-est et, à l’aube, nous atteignîmes la lisière orientale de

Wadi el Homar (la vallée de l’âne). Elle a reçu ce nom à cause des ânes

sauvages qu’on y rencontre fréquemment; la végétation y est très rare.

Plus loin, la contrée prend le vrai caractère du désert: du sable, à de

grandes distances quelques élévations sans le plus petit arbrisseau,

sans le moindre brin d’herbe.

Deux jours s’écoulèrent ainsi, presque sans repos; nous arrivâmes le

mercredi matin au pied des monts de Nurauei, autrefois habités par les

Arabes Bicharia. La vallée s’étend entre de hautes montagnes tombant à

pic dans la direction du nord-est et est bordée de mimosas verts. Sur

un des côtés latéraux de celle-ci se trouve le puits qui porte le même

nom que les montagnes.

Ibrahim Ali mit pied à terre; s’étant porté vers un point élevé,

il nous fit part que le puits était entièrement libre; nous nous

y rendîmes et, à la hâte, les bêtes furent abreuvées et nos outres

remplies.

Le puits a un périmètre d’environ 25 mètres sur six de profondeur;

vers le milieu, il est taillé en forme d’entonnoir. Sur cette surface

inclinée, des pierres faisant saillie servent de marches; on les

utilise pour parvenir jusqu’à l’eau qui se trouve dans le cercle

intérieur.

Les puits sont toujours un lieu de rendez-vous et sont fréquemment

occupés; aussi nous n’y séjournâmes point. Après avoir franchi les

monts de Nurauei, nous entrâmes dans la plaine; après cette dernière

course de trois heures, un repos était bien mérité.

Quelle différence entre mes guides! Les premiers étaient courageux,

décidés, prêts à sacrifier leur vie pour moi ou avec moi; ceux qui

me servaient actuellement étaient tout le contraire, accomplissant

de mauvaise humeur la tâche que leur avait imposée Ahmed Abdallah,

se plaignant sans cesse de l’entreprise périlleuse, dont le bénéfice

sans doute allait à d’autres, voulant dormir et manger. Grâce à leur

négligence, ils avaient perdu en route mes sandales et mon briquet.

Dans la suite, ce fut surtout mes sandales dont je regrettais amèrement

la perte.

Le lendemain jeudi, nous atteignîmes, vers onze heures, le puits

de Douem; bien que les tribus qui s’y arrêtent soient hostiles aux

Mahdistes, je jugeai prudent de me tenir caché.

Ibrahim Ali et Yacoub Hasan avaient reçu l’ordre de me conduire chez le

sheikh Hamed Fadaï; ce n’était pourtant point leur intention.

En effet, l’après-midi, ils vinrent me représenter quels dangers

planaient sur eux s’ils restaient éloignés des leurs durant plusieurs

jours. De la part du calife et de ses sujets, sérieuse enquête serait

faite pour savoir qui m’avait aidé à fuir; en outre leur tribu étant

connue pour ses sentiments amicaux envers le Gouvernement égyptien, non

seulement eux seuls avaient à craindre, mais aussi mon ami Abdallah.

Bref, ils me prièrent d’accepter leur proposition, en me laissant

présenter à une de leurs connaissances qui demeurait à proximité et qui

me conduirait plus loin.

Je compris qu’ils me nuiraient plus qu’ils ne me rendraient service et

leur ordonnai de terminer l’affaire au plus tôt. Avant le coucher du

soleil, ils me présentèrent mon nouveau guide, Hamed Garhosh, un Arabe

Amrab qui paraissait avoir plus de cinquante ans.

Celui me salua et, sans autre préambule me dit: «Chacun cherche son

avantage. Tes guides que je connais fort bien désirent que je te

conduise à Assouan; j’y suis disposé; mais, quel sera mon bénéfice?»

«Le jour de mon arrivée, lui répondis-je, tu recevras 120 écus

Marie-Thérèse et en outre un cadeau dont l’importance variera selon la

façon dont tu auras rempli ta mission.»

«Accepté, reprit-il en me tendant la main. Dieu et son Prophète peuvent

témoigner que j’ai confiance en toi. Je connais votre race, un blanc

ne ment jamais! A travers des montagnes qui n’ont jamais été foulées

par le pas de l’homme, n’ayant que les oiseaux comme témoins de notre

course, je te conduirai vers les tiens. Sois prêt; à la tombée de la

nuit, nous partirons.»

Je gardai le plus vigoureux des trois chameaux et pris deux outres

pleines d’eau ainsi que la plus grande partie des dattes et quelques

galettes de doura.

A peine le soleil fut-il couché que Hamed Garhosh parut. Son fils

s’étant rendu dans le district de Roubatat, avec le seul chameau qu’il

possédait, pour chercher du blé, Garhosh était ainsi obligé d’aller

à pied. Le chemin étant surtout montueux et le chameau ne pouvant

trotter, je m’inquiétai assez peu de ce fait, pourvu que mon guide eût

bonne volonté et bon jarret. En peu de mots, je pris congé d’Ibrahim et

de Yacoub; enchantés mutuellement de nous séparer les uns des autres.

Il fallut deux jours de marche à travers des monts dénudés et des

collines pierreuses séparées par quelques petits espaces sablonneux

pour atteindre, le dimanche matin, un vieux puits, nommé Shof Aïn.

Quoique persuadé qu’il n’était pas fréquenté, je préférai attendre mon

guide à environ une lieue de là.

Notre nourriture se composait de dattes et de pain, si j’ose l’appeler

ainsi, que nous avions cuit nous-mêmes; car, quoique Garhosh se vantât

d’être passé maître dans son art, nos boulangers auraient hésité à

reconnaître pour du pain cette pâte brune, dure et sans goût.

Pour le préparer, mon guide entassa quelques pierres de la grosseur

d’un œuf de pigeon et plaça sur ce foyer primitif du bois sec. Ensuite,

il pétrit de la farine de doura avec de l’eau dans un plat des plus

primitifs également. Au moyen d’une pierre à feu et avec de l’amadou,

il alluma son tas de bois. Celui-ci, une fois consumé fut retiré et

sur les pierres devenues brûlantes, Hamed répandit sa bouillie qu’il

couvrit avec la braise. Quelques minutes après, il me présentait ce

qu’il venait de fabriquer, un produit dur comme une planche qu’il

débarrassa de la cendre et des pierres au moyen d’un petit bâton....

N’importe, nous le mangeâmes de bon appétit, presque avec plaisir, ce

qui confirme une fois de plus que la faim est le meilleur cuisinier.

Nous jugeâmes notre repos suffisant et, quelques heures après avoir

quitté le puits, nous abordâmes la première montagne de l’Etbai.

Cette chaîne de montagnes située entre la Mer Rouge et le Nil est

habitée dans sa partie méridionale par les Arabes Bicharia et les

Arabes Amrab; au nord, par la tribu des Ababda. Entre ces monts élevés,

noirs, parfois coupés à pic, sans végétation, courent de larges vallées

où croissent en abondance des arbres et dans lesquelles ces tribus font

paître leurs troupeaux de chameaux.

Les chemins sont presque impraticables; néanmoins, sans repos, nous

avançâmes, tant j’avais hâte de terminer au plus tôt ce voyage et de

revoir ma famille.

Nous n’avions plus rien à craindre, nous trouvant sur le territoire

égyptien et hors de la puissance des Mahdistes; mon guide pourtant

désirait que nous passions inaperçus. Il craignait d’être reconnu

par des gens en rapports commerciaux avec le Soudan. Il demeurait,

en effet, à la frontière des Mahdistes; et ses affaires l’appelant

fréquemment à Berber, ses fonctions présentes de guide pouvaient avoir

des suites fâcheuses pour lui.

On pouvait lui appliquer ces mots: «l’esprit est prompt, mais la chair

est faible.»

A son âge, il souffrait de la nourriture, de notre marche forcée et du

froid parfois très sensible; je lui donnai ma gioubbe, ne gardant, sur

mon corps nu, que la ferda et l’hisam.

Pour l’aider encore, je lui cédai pendant les quatre derniers jours mon

chameau et, comme mes guides avaient perdu mes sandales, je le suivis,

pieds nus sur le sol pierreux. Physiquement, je l’avoue, ce fut le

moment le plus dur de ma fuite.

Oui, même notre unique chameau voulut nous laisser en panne. S’étant

blessé au pied de devant et s’étant, en outre, heurté violemment à une

pierre pointue, le pauvre animal pouvait à peine marcher. Je me vis

forcé de sacrifier ma ceinture de laine; j’en fis une sorte de chausson

que je mis au chameau; chaque jour il fallait renouveler le bandage. Ce

procédé est utilisé par les tribus du nord du Darfour qui emploient non

de la laine mais du cuir; j’étais heureux, en cet instant, de connaître

ce fait.

* * * * *

Enfin! le samedi 16 mars, comme nous descendions des hauteurs,

j’aperçus, au lever du soleil, le Nil et, là-bas, sur ses bords.....

Assouan!

Comment décrire les sentiments de joie qui s’emparèrent alors de moi!

Mes souffrances avaient pris fin! J’étais sauvé de ces mains

fanatiques, barbares; mes yeux voyaient pour la première fois,

et depuis de si longues années, une ville habitée par des hommes

civilisés, dans un royaume administré par son possesseur légalement et

justement!

* * * * *

Les officiers anglais et égyptiens au service de S. A. le Khédive

apprirent au dernier moment mon arrivée inattendue; ils me reçurent

avec joie dans le bâtiment du commandant où l’on s’ingénia à me faire

oublier toutes mes peines.

Le major général Hunter Pacha, commandant le corps de la frontière,

justement arrivé de Wadi Halfa, ses officiers supérieurs: Jackson bey,

Sidney bey, Machell bey, le major Watson et d’autres dont j’oublie

momentanément les noms me fournirent de la façon la plus gracieuse,

des habillements, du linge, etc..... Avant même de m’habiller, je

dus consentir à me laisser esquisser par mon ami Watson, ce à quoi,

du reste, je consentis avec plaisir. Je priai Boutros bey Cerhis,

aujourd’hui vice-consul anglais à Assouan, de remettre à mon guide,

Hamed Garhosh, les 120 écus Marie-Thérèse; je lui donnai quelque

argent, des habits et des armes et le major général Hunter Pacha,

en signe de joie, lui fit présent de dix livres. Devenu ainsi si

rapidement un homme aisé, il prit congé de moi tout ému.

Des télégrammes de félicitations ne tardèrent pas à me parvenir; le

premier fut celui du colonel Lewis, tant en son nom personnel qu’au nom

de la garnison de Wadi Halfa; puis, celui du très honoré chef de notre

agence diplomatique, le baron Heidler von Egeregg dont le dévouement

fut sans borne à mon égard; puis, du major Wingate bey, cet ami si

désintéressé. Le baron Victor Herring et son fils, en voyage ici,

furent les premiers compatriotes qui me saluèrent.

Par un hasard des plus heureux, le paquebot des messageries levait

l’ancre l’après-midi même. Je l’utilisai naturellement. Quand je

montais à bord, l’hymne national autrichien retentit, faisant couler

mes larmes, tandis que tous les officiers qui m’accompagnaient ainsi

que de nombreux touristes de toutes les nations poussaient des cris de

joie.

J’étais ému, saisi, honteux! Quoique m’étant efforcé de conserver dans

tous les cas mon honneur, ce que chaque officier aurait fait du reste,

je n’avais rien accompli qui pût mériter tant d’honneurs, ma captivité

ayant été plus riche en souffrances qu’en services.

Machell bey, le commandant du 12^{ème} bataillon soudanais, dont les

manœuvres de Wadi Halfa à Mourad avaient été cause que les Mahdistes

avaient dévoré mes provisions et que j’eus tant à souffrir de la faim

dans le désert m’accompagna. Je pris ma revanche! Il dut satisfaire

à tous mes désirs touchant le boire et le manger, peine dont il

s’acquitta du reste avec une amitié remarquable et une ponctualité

militaire.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 27 / 29 段