Je me levai; je pris la farroua et la ferda sur mes épaules et

m’acheminai, en traversant le lieu de prières, par les rues conduisant

au nord d’Omm Derman. J’entendis soudain toussoter légèrement: c’était

un signal de Mohammed. Je restai immobile. Il amena un âne bâté; je

l’enfourchai..... et, en route!

La nuit était sombre. Le vent du nord obligeait les gens à se renfermer

dans leurs huttes et dans leurs maisons. Nous ne rencontrâmes personne

jusqu’à la sortie de la ville; là, un homme parut avec un chameau.

«C’est un de tes guides, me dit Mohammed; il se nomme Zeki Bilal, il te

conduira rapidement dans la steppe où se trouvent cachés des coursiers

sellés. Pars vite! Bon voyage! Que Dieu te protège!»

Zeki Bilal sauta en selle, je m’assis à califourchon. Après une heure

de trot, nous rejoignîmes les chameaux cachés derrière de petits

arbres. Le second guide nous attendait. Tout étant prêt, je montai

l’animal qui m’était désigné.

Je me rappelai alors avoir remis à Mohammed les pilules d’éther.

«Zeki, lui dis-je, Mohammed t’a-t-il donné le médicament?»

«Non; quel médicament?»

«Ce sont des pilules d’éther; elles chassent le sommeil et fortifient

l’homme qui voyage.»

Il se prit à rire.

«Dormir? répliqua-t-il, sois tranquille, les soucis et l’angoisse ne

laissent pas dormir et Dieu, dans sa bonté, nous rendra vaillants.»

Il avait raison.

Nous nous dirigeâmes vers le nord. Les touffes de hautes herbes dures

et les bouquets de mimosas, ainsi que les épaisses ténèbres empêchaient

les chameaux d’avancer rapidement.

Au lever du soleil, nous entrâmes dans une vallée large d’une lieue

environ, nommée Wadi Bichara; pendant la saison des pluies, les Djaliin

qui habitent les bords du Nil y cultivent le doura. Je pus enfin

examiner mes guides: Zeki Bilal était encore jeune; Hamed ibn Houssein

était dans la force de l’âge.

«De quelle tribu êtes-vous? leur demandai-je.»

«Nous sommes des Kababish, des monts du Ghilf, maître, et Dieu veuille

que tu sois content de nous!»

«Quelle avance avons-nous sur nos ennemis? Quand pourra-t-on

s’apercevoir de ton absence?» me demanda le plus âgé.

«On me cherchera après la prière du matin, répondis-je, jusqu’à ce

qu’on soit persuadé de ma fuite et jusqu’à ce qu’on ait trouvé des gens

et des chameaux pour les lancer à ma poursuite, il s’écoulera quelque

temps; nous pouvons compter sur une avance de douze à quatorze heures.»

«Ce n’est pas beaucoup, reprit Hamed, mais si les animaux sont bons,

nous parcourrons quand même une forte distance.»

«Ne connais-tu pas ces bêtes depuis longtemps? Ne sont-elles pas

éprouvées?»

«Non; ce sont deux mâles de la race des Anafi et une femelle Bicharia,

que tes amis ont achetés pour que tu puisses te sauver; espérons que

tout ira pour le mieux!»

Nous prîmes une allure plus rapide. La steppe était unie, ça et là

parsemée d’arbres et entrecoupée de petites collines pierreuses.

Jusqu’à midi, aucun incident. Tout à coup, l’un des guides s’écria:

«Halte! Faites rapidement agenouiller les chameaux! Vite, vite!»

Nous obéïmes.

«Qu’y a-t-il? demandai-je.»

«Je vois, au loin, des chameaux et des chevaux...., je crains qu’on ne

nous ait aperçus.»

J’armai mon remington pour être prêt à toute éventualité!

«Si l’on nous a vus, dis-je, il vaut mieux que nous continuions

tranquillement notre route. Nos bêtes ainsi couchées sur le sable

brûlant éveilleront la défiance et la curiosité. Dans quelle direction

marchent ces gens?»

«Tu as raison, répondit Hamed ibn Houssein; ils se dirigent vers le

nord-ouest.»

Nous nous remîmes en marche, en inclinant vers le nord-est.

Nous espérions n’avoir point été aperçus quand, à notre grand dépit,

nous vîmes arriver vers nous et au galop un des personnages dont la

troupe, qui allait à pied, était éloignée de nous d’environ deux mille

pas.

J’appelai Hamed.

«Tandis que je continuerai à avancer lentement avec Zeki, lui dis-je,

arrête cet homme, trouve un expédient quelconque, mais, en tout cas,

empêche qu’il ne me voie de près. Tu as sur toi de l’argent.»

«Bien, va, mais lentement.»

J’avançai tranquillement avec Zeki et abaissai la ferda sur mon visage,

afin qu’on ne reconnut pas la couleur blanche de ma peau.

«Hamed salue l’homme, et fait agenouiller le chameau, me dit Zeki qui

se retournait. Allons au petit pas.»

Vingt minutes après, l’inconnu sauta en selle et Hamed nous rejoignit.

«Remerciez Dieu qui nous a sauvés! s’écria-t-il; cet homme, une de mes

connaissances, est Mouhal le sheikh des Haouara; il se rend à Dongola

avec des chameaux pour porter des dattes à Omm Derman. Il m’a demandé

où j’allais en compagnie de l’Egyptien blanc; il a des yeux de faucon!»

«Et que lui as-tu répondu?»

«Je l’ai prié, en sa qualité d’ami, de garder notre secret; j’ai ajouté

à ma prière vingt écus Marie-Thérèse. Nous autres Arabes, tous nous

aimons l’argent. Il m’a juré de se taire si, par hasard, il rencontrait

nos persécuteurs. Ses gens sont trop éloignés pour distinguer un blanc

d’un noir. Allons, avançons; nous avons perdu du temps?»

Le soleil était sur son déclin quand nous franchîmes la colline de

Hobeguie. Une heure après, nous accordions quelque repos à nos bêtes

épuisées, campant dans la steppe à une journée de marche à l’ouest du

Nil.

Il y avait vingt-et-une heures que nous ne nous étions pas arrêtés; de

tout le jour, nous n’avions pris aucune nourriture; nous avions bu de

l’eau une fois seulement. Aussi, malgré la fatigue, fîmes-nous honneur

aux dattes et au pain qui constituaient notre souper.

«Donnons à manger aux chameaux et hâtons-nous de partir; tu n’es pas

fatigué? ajouta le guide.»

«Non, répondis-je; nous avons coutume de dire en Europe: le temps,

c’est de l’argent. Mais ici, le temps, c’est la vie. Faites vite!»

Les chameaux, à notre grand effroi, ne touchèrent pas à la nourriture.

Hamed s’empressa de faire du feu; puis il prit une branche allumée, y

jeta de la résine d’arbre et, tournant autour des bêtes, murmura des

paroles incompréhensibles.

«Que fais-tu donc?» lui demandai-je, étonné.

«Je crains que les foukera (religieux mahométans) du calife n’aient

ensorcelé nos chameaux; suivant notre habitude, j’emploie le remède

usité!»

«Je crains bien plus qu’ils ne soient de mauvaise race ou malades;

laissons-les se reposer encore; peut-être se remettront-ils?»

Une demi-heure s’écoula. Les animaux ne voulurent pas manger; il

était impossible de rester là plus longtemps; nous les sellâmes et

repartîmes. Les bêtes fatiguées refusèrent d’aller au trot, elles

marchèrent seulement au pas accéléré.

Le soleil se leva lorsque nous n’étions encore que sur la hauteur

nord-ouest de Metemmeh.

Les forces de nos coursiers diminuant de plus en plus nous rendaient

très soucieux.

Ils n’allaient qu’au pas et il était clair qu’ils n’atteindraient pas,

à un jour de marche, l’endroit situé au nord de Berber, où se trouvait

à la lisière du désert, un relais pour changer nos bêtes et où nous

attendaient d’autres montures.

L’après-midi, nous laissâmes nos chameaux absolument épuisés, se

reposer à l’ombre d’un arbre. Nous résolûmes de nous rendre dans les

monts du Ghilf situés à une forte journée au nord-ouest. Là, dans ces

montagnes inhabitées, je me cacherais jusqu’à ce que mes guides eussent

réussi à se procurer d’autres montures.

A la nuit, nous quittâmes cet endroit; les chameaux étant suffisamment

reposés, prirent une allure assez rapide pour nous permettre

d’atteindre le lendemain matin le pied des monts. Cette contrée est

absolument inhabitée. Nous mîmes pied à terre et, chassant devant nous

les chameaux, nous entrions, après trois heures d’une marche pénible et

difficile dans une vallée entourée de rochers escarpés.

Mes guides, étant tous deux de la tribu des Kababish, la montagne du

Ghilf est leur pays natal et ils en connaissaient tous les chemins

et tous les sentiers. Nous cachâmes entre de gros blocs les mahlusas

(selles de chameaux).

«Nous sommes arrivés dans notre patrie, elle protège ses fils; ne

crains rien! me dit Hamed Houssein. Aussi longtemps que nous serons

en vie, tu n’as rien à redouter. Reste ici caché; à quelque distance

tu trouveras une fente de rocher d’où jaillit de l’eau. C’est là que

j’abreuverai les chameaux. Zeki nous en rapportera du reste une ghirba

(outre) pleine; je cacherai aussi les animaux dans un autre endroit

afin que le vol des vautours tournant aux environs ne trahisse pas

notre séjour. Attends-moi ici, nous verrons ce qu’il nous reste à

faire.»

Les guides s’éloignèrent; j’étais seul et quelque peu inquiet. J’avais

espéré atteindre directement la frontière égyptienne et échapper par la

rapidité à mes persécuteurs; pourquoi ces empêchements imprévus.....?

Deux heures plus tard Zeki revenait apportant l’outre pleine d’eau.

«Goûte l’eau de ma patrie, s’écria-t-il; vois donc comme elle est

fraîche et pure! Aie confiance! Si Dieu le veut, il mènera à bonne fin

notre entreprise.»

Je bus abondamment; elle était vraiment excellente.

«Je suis plein de confiance, lui dis-je, pourtant ce retard me met de

mauvaise humeur.»

«Malêche koullou seheï bi iradet illahi (cela ne fait rien, c’est Dieu

qui dispose). Ce retard a peut-être aussi son bon côté; attendons

Houssein.»

Il était plus de midi quand ce dernier arriva. Nous prîmes notre frugal

repas composé de dattes et de pain et pendant lequel il fut entendu que

Zeki se rendrait auprès de mes amis, gagnés à ma fuite, et dont les

demeures se trouvaient à deux petites journées de voyage, afin d’en

ramener de bons animaux.

«Je monterai la chamelle, dit Zeki, elle est vigoureuse et point encore

rendue; je voyagerai toute la nuit et toute la journée de demain

dimanche. Assurément, si Dieu le permet, je serai lundi chez nos amis.

Comptez au plus deux jours pour se procurer les animaux; jeudi ou

vendredi, à moins qu’un malheur ne m’arrive, je serai ici avec les

chameaux.»

«Reculons plutôt la date, lui dis-je, nous t’attendrons jusqu’à samedi;

si tu arrives avant, tant mieux! mais songe bien que notre sort est

entre tes mains; sois prudent, surtout en ramenant les bêtes afin de

n’éveiller aucun soupçon.»

«Comptez sur ma bonne volonté et sur notre chance! que Dieu vous ait en

sa sainte garde; à bientôt! au revoir!»

Il me tendit la main.

Il prit quelques dattes qu’il serra dans son mouchoir et plaça la selle

sur son épaule. Hamed lui décrivit la place exacte où se trouvait la

chamelle. Zeki nous recommanda d’être prudents et, quelques minutes

plus tard il avait disparu.

Nous fîmes place nette pour préparer notre coucher.

«J’ai une proposition à te faire, me dit Hamed après quelques instants.

Mon parent Ibrahim Mousa est sheikh de ce district, sa demeure est sise

au pied de la montagne à quatre lieues d’ici. Personne ne nous a vus,

j’ai tout lieu de le croire; pourtant j’estime qu’il est préférable de

l’avertir de notre arrivée, afin qu’il soit prêt à toute éventualité.

Sans te nommer, je lui peindrai notre situation, il est mon cousin,

donc il est forcé de nous donner asile; dans le cas où notre retraite

serait découverte, ce qui est presque impossible à supposer, il nous

avertirait à temps. Si tu es de cet avis, je pars cette nuit afin de le

trouver sans être vu de personne; demain, de bonne heure je serai de

nouveau auprès de toi.»

«Ton plan est bon; prends de l’argent, mais ne lui dis pas mon nom.»

Le soleil se couchait quand Hamed me quitta, me laissant ainsi seul

avec mes pensées. Elles se reportaient vers mes domestiques, vers mes

compagnons; tant d’années passées ensemble m’avaient habitué à eux

malgré la différence des races et malgré leur caractère plutôt mauvais;

mais elles s’envolaient, surtout vers les miens, mes frères et sœurs,

mes amis, mes compatriotes. Pourvu, mon Dieu, que mon entreprise

réussit! Epuisé, je finis par m’endormir sur ma couche dure; mais,

avant l’aube, j’étais éveillé. Mon guide ne tarda pas à arriver.

«Tout va bien, s’écria-t-il, le sheikh, mon cousin, te salue quoique tu

lui sois inconnu; il souhaite que Dieu te protège. Aie de la patience;

actuellement, il n’y a rien d’autre à faire.»

Il se laissa choir entre deux blocs de rochers; on le distinguait à

peine à cause de la couleur brune de sa peau; j’étais assis un peu

plus bas, à l’ombre d’un arbre rabougri qui essayait de pousser entre

les pierres et tandis que Hamed interrogeait l’horizon, nous nous

entretînmes de la situation présente et passée du pays.

Soudain, un peu après midi j’entendis le pas d’un homme; il devait

marcher derrière nous; m’étant retourné, je vis, non sans crainte, à

quelque cent cinquante pas, un individu qui grimpait la montagne; ses

reins étaient ceints d’une ferda qu’il essayait en cet instant, de

ramener sur sa tête. Venant de derrière, il avait dû nous apercevoir.

«C’est un indigène, me dit Hamed; je crois bon d’aller lui parler,

qu’en penses-tu?»

«Certainement et fais vite; si tu le juges nécessaire, donne-lui

quelque argent.»

A pas rapides, mon camarade s’élança à la rencontre de l’homme qui,

ayant atteint le dos de la montagne, venait de disparaître à mes

regards. Peu après, je les vis tous deux s’approcher de moi.

«Nous avons de la chance, s’écria Hamed; c’est un de mes nombreux

cousins; nos mères sont cousines germaines.»

L’homme s’approcha et me tendit la main.

«Que la paix divine soit avec toi, tu es ici en sûreté! me dit-il.»

Nous nous assîmes. Je lui donnai quelques dattes.

«Goûte, lui dis-je, à nos provisions de route; comment t’appelles-tu?»

«Ali woled Fheid, me répondit-il. A la vérité, j’avais de mauvaises

intentions à votre égard. Changeant de pâturage, j’arrivai, il y a

quelques jours, au pied de cette montagne que tu vois, située là-bas,

au midi. En me rendant à la fente du rocher pour constater si l’eau y

est abondante, quoiqu’il y ait des puits dans la plaine, je remarquai

les traces de vos chameaux; je les suivis. De loin, j’aperçus la

couleur blanche de tes pieds qui sortaient de ta cachette; j’en conclus

qu’un étranger se trouvait en cet endroit et j’allais m’en retourner

pour revenir de nuit avec quelques camarades et te faciliter ton voyage

en t’allégeant de tes effets, ajouta-t-il en riant.

Je remercie Dieu d’avoir rencontré mon cousin, les ténèbres m’auraient

peut-être empêché de le reconnaître.»

«Ali woled Fheid, reprit mon guide qui l’avait écouté en silence,

permets que je te conte une petite histoire:

Il y a quelques années—j’étais encore bien jeune—au temps de la

domination turque,—mon père était sheikh de ces montagnes alors très

habitées. Une nuit, un homme qui fuyait vint lui demander asile; les

soldats du Gouvernement le poursuivaient avec fureur, on l’accusait

d’être un bandit et d’avoir tué des marchands. Ses femmes tombèrent

entre les mains de ses persécuteurs. Longtemps après, mon père qui

l’avait tenu caché, se rendit à Berber, le siège du Gouvernement. Par

des dons en argent, il arriva à faire gracier l’individu, car il n’y

avait, en somme aucune preuve contre lui. Il répondit pour lui en se

portant caution et fit libérer ses femmes.»

«Cet homme, interrompit Ali, se nommait Fheid, c’était mon père. Je

n’étais point encore né à cette époque, mais ma défunte mère,—que

Dieu ait son âme—m’a conté cette histoire. O frère, ce que ton père a

fait pour le mien, le fils le fera pour le fils; je vous suis dévoué;

suivez-moi, je vous montrerai, à proximité, une meilleure cachette.»

Nous le suivîmes; deux mille pas plus loin dans la direction du sud

nous atteignîmes une sorte de caverne formée par des rochers; deux

personnes y pouvaient tenir aisément.

«Apportez-ici, ce soir, votre bagage. Quoiqu’il n’y ait rien à

craindre, ces monts étant inhabités, vous pourrez, cette nuit, choisir

une autre couche à proximité. On ne peut pas savoir; quelqu’un vous

observe peut-être, sans que vous le sachiez, pour revenir plus tard,

ainsi que j’en avais l’intention moi-même.

Mais j’ai beaucoup tardé et ma route est longue; je vous quitte; demain

après le coucher du soleil, je reviendrai et m’annoncerai en sifflant

doucement. Portez-vous bien,—au revoir.»

Suivant le conseil d’Ali, nous cherchâmes un autre endroit pour passer

la nuit; le lendemain, nous reprîmes possession de notre grotte. Tout

le jour, Hamed monta la garde. La faim seulement le décida à revenir

vers moi. On acheva le pain, il ne nous restait plus que des dattes.

Vers le soir, nous entendîmes un léger sifflement: c’était Ali. Fidèle

à sa promesse, il venait au rendez-vous, nous apportant dans une

petite ghirba (peau tannée de jeunes gazelles que les Arabes utilisent

fréquemment pour transporter du lait) un peu de lait et, dans sa ferda,

du pain (galette de doura).

«J’ai fait croire à ma femme que j’avais à recevoir des marchands,

nous dit-il après nous avoir salués; elle est si bavarde qu’il m’était

impossible de lui dire la vérité.»

«C’est une particularité dont beaucoup de maris se plaignent aussi dans

mon pays, observai-je en riant; (bien disposé, du reste, à la vue de

l’excellent repas que nous allions faire).»

«J’ai pris des renseignements aux puits, continua Ali, soyez sans

inquiétude. Mangez et buvez tranquillement; je crois à votre entière

réussite.»

Nous fîmes honneur aux mets; puis, je le priai de se retirer afin que

son absence n’inquiétât pas sa famille et n’éveillât pas de soupçons.

J’ordonnai, à voix basse, à Hamed de lui remettre quelques écus comme

gage de notre amitié.

«Ne reviens pas, lui dis-je, en prenant congé de lui; tes allées et

venues paraîtraient suspectes à tes gens, ou pourraient laisser des

traces qui trahiraient notre séjour.

Porte-toi bien; je te remercie de ton amitié et de ta fidélité.»

Hamed Houssein fit quelques pas avec son cousin.

«Ali voulait refuser ton argent, me dit-il à son retour; j’ai dû

l’obliger à le prendre, ce n’est que dans la crainte de t’offenser,

qu’il l’a accepté.»

Nous prîmes nos quartiers de nuit, et sans incident aucun, nous

goûtâmes le repos jusqu’au matin. Je me retirai alors dans ma grotte,

tandis qu’Hamed reprenait son poste de factionnaire.

Lentement les heures s’écoulèrent; que de pensées m’assiégèrent et

combien ma patience fut-elle soumise à une dure épreuve! Et pourtant,

il n’y avait rien à faire.

Notre provision d’eau diminuant, Hamed Houssein prit la ghirba pour se

rendre à la source, voulant voir les deux chameaux.

«Mon absence durera quatre heures environ. Reste tranquillement dans

ta grotte. Si, le cas échéant, quelqu’un venait,—que Dieu nous en

garde!—ce serait en tout cas un indigène, un Kababish, car jamais un

étranger n’est parvenu jusqu’ici; retiens-le et dis-lui que Hamed woled

sheikh Houssein ne saurait tarder à paraître. Mais évite toute querelle

et surtout garde-toi de répandre le sang.»

«Je suivrai ton conseil; j’espère toutefois que tu me retrouveras seul.»

Et, en effet, en moins de temps que je ne croyais, mon guide était de

retour et sa ghirba était remplie d’eau.

«Les chameaux, me dit-il joyeusement, sont où je les ai cachés; ils

se sont un peu remontés, autant que j’ai pu en juger.... donne-moi

quelques dattes, je meurs de faim.... je vais regagner mon poste

d’observation.»

Le reste du jour s’écoula plus lentement encore, mais sans incident. A

la nuit tombante, nous regagnâmes notre couche et, après avoir babillé

à voix basse, nous demandâmes à la Providence de ne point soumettre

notre patience à une trop dure épreuve.

Jeudi, vers midi, soudain Hamed quitta précipitamment son poste et je

le vis s’avancer à pas très rapides.

«Qu’est-ce? lui dis-je.»

«Je vois un homme qui se dirige, au pas de course, vers notre ancienne

cachette. Ce doit être un messager. Reste ici jusqu’à mon retour.»

J’attendis..... les minutes me paraissaient des siècles; prudemment

j’observai, fouillant du regard le terrain; à une grande distance, je

vis deux hommes qui s’approchaient de la grotte; je reconnus Hamed et

avec lui Zeki Bilal.

Je sortis, il m’aperçut et accourut à moi.

«Je te salue, maître; accepte un heureux message, me dit-il, en me

serrant la main. Je viens d’arriver avec deux chameaux que j’ai cachés

de l’autre côté; je vais les chercher.»

Et, sans ajouter autre chose, il redescendit en courant.

Une heure après, il amenait les deux bêtes.

«Comme tu as fait rapidement, lui criai-je tout joyeux, voyons,

raconte.....»

«Je vous ai quittés, commença-t-il, samedi soir et ai voyagé jour et

nuit; ma chamelle avançait à souhait de telle sorte que lundi matin

j’étais auprès de nos amis; aussitôt ils firent chercher les chameaux

que tu vois ici; mardi, on me les remit et, à l’instant même, je

repartis. J’ai marché lentement afin de ne point les fatiguer. Aussi

nous pouvons nous mettre en route sur le champ.

«Ah! j’oubliais de te dire que tes amis se sont rendus avec moi à la

station convenue à la lisière du désert afin que tout soit prêt; je

leur ai donné rendez-vous pour vendredi ou samedi, au plus tard, après

le coucher du soleil.»

«As-tu apporté du pain? Nous n’avons que des dattes pour toute

nourriture.»

«Grand Dieu! dans ma précipitation, j’ai oublié d’en prendre.»

«N’importe! repris-je, même sans dattes nous terminerons la route.»

«Zeki, dit alors Hamed, selle l’autre chameau; va avec notre ami et

notre frère jusqu’à la source et abreuve les bêtes! Tu m’attendras

ensuite jusqu’à ce que je vienne avec mon chameau qui doit s’être

suffisamment reposé. Quant à toi, ajouta-t-il en se tournant vers moi,

reste caché dans le voisinage; on ne peut pas savoir, il y a beaucoup

de gens qui ont soif dans le monde.»

Nous suivîmes son conseil.

Deux heures avant le coucher du soleil, mes compagnons revinrent avec

les trois chameaux et les outres remplies. Nous nous mîmes en route.

A la tombée de la nuit, après avoir suivi la direction de

l’est-nord-est, nous entrions dans la plaine.

Sans nous arrêter, nous avançâmes toute la nuit; le matin, d’après le

calcul d’Hamed, nous devions avoir fait la moitié du chemin.

«Cette journée sera la plus périlleuse de notre voyage, me dit-il; nous

approchons du fleuve et aurons à traverser les pâturages des riverains;

que Dieu nous permette d’atteindre notre relais sans être aperçus!»

Le paysage est uniforme; des steppes parsemés d’une herbe rare; çà

et là, quelques touffes de mimosas; un sol sablonneux; par place des

pierres.

Nous ne mîmes pas même pied à terre pour manger. Le soleil était au

zénith. Au loin, nous aperçûmes un troupeau de moutons et leur berger;

nous modifiâmes quelque peu notre direction, tandis que Zeki allait

aux informations qui furent nulles. Nous pûmes constater, à maintes

reprises, des traces de chameaux, d’ânes, de moutons..... mais, en

somme, rien de suspect.

Le terrain était absolument plat.

[Illustration: SLATIN PACHA S’ENFUYANT D’OMM DURMAN.]

«Vois-tu, me demanda Hamed, cette bande large, grisâtre qui partage

la contrée du nord au sud-ouest. C’est la grande route des caravanes

conduisant de Berber à Wadi Gamer et à Dar Sheikhieh. Si nous la

franchissons sans être vus, nous n’aurons plus rien à craindre,

car entre cette voie et le fleuve le terrain est caillouteux, sans

végétation, sans un sentier et, par conséquent inhabité. Mais, écoutez

mes conseils! Laissez aller vos chameaux lentement, à une distance de

500 pas l’un de l’autre; arrivés à la route, nous la suivrons pendant

quelques minutes du côté de Berber, puis nous la quitterons pour nous

diriger vers l’est. Voyez-vous cette colline pierreuse à environ cinq

ou six kilomètres? C’est là que nous nous réunirons. De cette manière

seulement, nous pourrons détourner, le cas échéant, ceux qui voudraient

nous poursuivre.»

Nous ne rencontrâmes personne, quoique la route soit très fréquentée et

peu après, nous gravissions la colline.

«Avançons maintenant et ne ménagez pas les chameaux afin qu’ils

nous rendent un dernier service, ajouta-t-il en riant, tout va bien

jusqu’ici.»

Depuis mon départ d’Omm Derman je ne l’avais pas vu rire une seule

fois; je savais que, de ce côté du fleuve, nous n’avions plus rien à

craindre. Alors, en avant! Impitoyablement, nous excitions et frappions

nos bêtes; on atteignit enfin la Kerraba, après avoir laissé à main

droite quelques monts.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 26 / 29 段