austro-hongrois au Caire et par l’entremise de nos représentants
diplomatiques et du chef d’état-major de «l’Intelligence Department»,
le major F. R. Wingate, je reçus de temps en temps quelques secours
par des mains sûres, mais non désintéressées. Je recevais à peine
la moitié, souvent même le tiers seulement de la somme qui m’était
destinée, et je devais cependant reconnaître avoir reçu la somme
entière. N’importe, je me trouvais heureux de la tournure présente
des choses; j’avais aussi maintenant quelquefois l’occasion de faire
parvenir à intervalles très éloignés, il est vrai, de mes nouvelles à
ma famille qui m’avait fait parvenir en contrebande une encre chimique,
rendue visible à l’action d’une grande chaleur. J’écrivais sur de
petits morceaux de papier, sur des bandes de toile, quelques lignes
à la hâte lorsque je n’étais pas surveillé; je les envoyais au Caire
par des messagers secrets, saisissant les occasions favorables, et
de là, on les expédiait en Europe. Je devais agir avec une grande
circonspection dans mes dépenses, afin d’éviter d’éveiller des
soupçons; je continuais donc à vivre aussi simplement qu’auparavant,
les moyens qui étaient maintenant à ma disposition me servant surtout
à acquérir des amis. Le calife m’ayant interdit toute correspondance
avec les miens, on était convaincu au Caire que je ne pourrais jamais
recouvrer ma liberté avec son consentement. Aussi tous les efforts
tendaient-ils à combiner un plan de fuite. J’avais tout d’abord pris un
grand intérêt à la formation et au développement de ce grand mouvement
mahdiste, ayant l’occasion de le voir de près; cependant cet intérêt
même s’affaiblit peu à peu à la suite des privations et des grandes
humiliations dont j’eus à souffrir, sans parler des moments critiques
qui menaçaient de mettre fin promptement d’une façon désagréable à ma
captivité.
Cependant le moment d’exécuter mes plans de fuite n’était pas encore
venu. Pendant des années je n’avais confié mon secret à âme qui
vive; enfin je parlai à Ibrahim woled Adlan, mon ami intime, de mes
intentions. Il promit de m’aider. Mais peu après, il encourut la
disgrâce du calife qui le fit exécuter; en lui je perdais un ami
sincère, fidèle, un protecteur dévoué. Plus tard, j’intéressai à mes
plans deux hommes d’une grande influence et qui vivent encore sur la
discrétion desquels je pouvais compter; mais quoique par sympathie pour
moi, plus encore peut-être aussi par la haine qu’ils nourrissaient
contre le calife, ils m’eussent aidé dans mon entreprise et salué avec
plaisir ma liberté, nos négociations n’aboutirent pourtant à rien.
L’argent nécessaire aux préparatifs de ma fuite n’aurait pas manqué,
mais ils craignaient que leurs noms ne fussent divulgués, et que
tenus de vivre au Soudan, attachés qu’ils étaient par les liens de la
famille, le calife n’exerçât sa vengeance sur eux.
Pendant ce temps, ma famille n’était pas restée inactive; aucun
sacrifice ne lui paraissait trop grand pour moi. Habitant Vienne,
ignorant le réel état des choses au Soudan, les miens continuèrent
à mettre des sommes d’argent considérables à la disposition de
l’ambassade austro-hongroise du Caire. Ils prièrent le représentant de
celle-ci, qui reçut également des instructions du ministère impérial
et royal des affaires étrangères, de faire tout le nécessaire pour
adoucir ma situation et pour préparer ma fuite. Son Excellence, le
baron Heidler von Egeregg, ambassadeur et ministre plénipotentiaire
qui avait été pendant des années consul-général au Caire, s’intéressa
personnellement à ma cause avec une chaleur extraordinaire et ne
s’épargna aucune peine pour rendre mon évasion possible. Comme on
ne pouvait se procurer les services de personnes sûres que par
l’entremise du Gouvernement, le baron se mit en rapport avec le colonel
Schæffer bey, puis avec le major F. R. Wingate bey et c’est grâce à
leurs efforts incessants joints à ceux du baron Heidler que je dois
ma liberté. Sans leur intervention il n’eût pas été possible de se
procurer des Arabes sûrs pour m’apporter à l’occasion des sommes
d’argent, et pour cacher au calife et à ses partisans les différents
essais infructueux tentés pour m’échapper.
Au commencement de février 1892, Babiker woled Abou Sebiba, chef des
postes de Dongola sous le Gouvernement égyptien arriva à Omm Derman.
C’était un Arabe Ababda; amené devant le calife, il prétendit qu’il
s’était enfui d’Assouan pour demander pardon au calife et la permission
de s’établir à Berber. Ayant des lettres d’introduction signées par
l’émir de cette ville, Zeki woled Othman, il reçut son pardon et la
permission demandée.
Au moment de franchir le seuil de la porte, il me poussa, comme par
hasard et me dit à voix basse. «C’est pour toi que je suis venu ici,
arrange un rendez-vous avec moi.» «Demain après la prière du soir, dans
la mosquée.» Telle fut ma réponse, et il disparut.
Je n’avais, il est vrai, jamais perdu l’espoir de recouvrer la liberté
et de revoir les miens; j’avais cependant appris à me dominer et à
ne pas donner place à un optimisme exagéré; je connaissais aussi
suffisamment les Arabes et les Soudanais pour ne pas ajouter foi à
leur parole, car ils manquent plus souvent à leur promesse, qu’ils ne
la tiennent. Mais quoique le jour suivant se passât comme d’habitude,
j’étais cependant,—c’est fort compréhensible—curieux de connaître ce
que cet homme avait à me dire. Après la prière du soir, quand tout le
monde eût quitté la mosquée, Babiker vint à la porte où il m’avait
rencontré la veille. Je le suivis prudemment à une grande distance;
nous entrâmes ensemble dans une partie du bâtiment recouverte de
chaume. Là il me remit promptement une petite boîte en fer-blanc qui
sentait le café grillé.
«Elle a un double fond, me dit-il, ouvre-la, lis le papier; demain à la
même heure je serai ici.» Je cachai la petite boîte sous ma gioubbe et
retournai à mon poste. Le calife me fit appeler pour souper avec lui.
Je dois avouer mon angoisse de me trouver assis devant lui, ses yeux
de lynx fixés sur moi. La boîte était assez grosse pour être remarquée
quoique cachée sous ma blouse. Heureusement, le calife était fatigué,
moins attentif que d’habitude et parlant de choses indifférentes, sans
oublier toutefois de m’avertir d’être toujours loyal envers lui, sinon
il me punirait sans miséricorde. Je l’assurai de ma fidélité et de
mon affection; puis après avoir pris un peu de viande et de doura, je
feignis d’être malade et j’obtins la permission de me retirer. Je me
hâtai de rentrer chez moi et, à la lumière de ma petite lampe à huile,
j’ouvris la boîte à l’aide de mon couteau.
Elle contenait un bout de papier avec ces mots écrits en français
«Babiker woled Abou Sebiba est un homme de confiance.» Signé colonel
Schæffer. Au dos du papier il y avait quelques lignes du consulat
général austro-hongrois confirmant ce qui était écrit au-dessus.
Pour ne pas me compromettre, si ce papier tombait entre les mains de
l’ennemi, ni mon nom, ni l’intention de l’homme n’étaient indiqués. Il
me fallait donc prendre patience jusqu’au lendemain soir.
Je rencontrai Babiker à la même heure, au lieu du rendez-vous. Il
m’expliqua, en peu de mots, qu’il était venu pour fuir avec moi.
Maintenant qu’il m’avait vu, il retournerait à Berber pour compléter
ses préparatifs. L’émir Zeki woled Othman devait venir au mois de juin
pour les manœuvres à Omm Derman. Il ferait route avec lui et notre
évasion s’effectuerait à cette époque. Je l’assurai que j’étais prêt
en tout temps à me confier à lui, et après l’avoir supplié de tenir sa
promesse nous nous séparâmes.
Le temps s’écoula bien lentement.
Il revint enfin au mois de juillet, comme il était convenu, et dans
une entrevue secrète il me dit que pour détourner les soupçons il
s’était marié à Berber. Il avait amené avec lui quatre chameaux, mais,
il n’avait pas encore avisé au moyen de traverser la rivière; si je
me décidais à courir sur le champ les risques d’une évasion, il me
conduirait à travers les steppes de Bajouda, par Kab, à l’ouest de
Dongola, pour atteindre Wadi Halfa, voyage à peine possible dans les
mois d’été pour nos chameaux. Je compris qu’il avait envie de passer
quelques mois au Soudan, probablement par amour pour sa jeune femme;
nous tombâmes d’accord de remettre ma fuite au mois de décembre, époque
des plus longues nuits, avantage non à dédaigner; sur sa demande,
j’écrivis quelques lignes au Caire pour qu’on lui envoyât 100 écus afin
de compléter l’équipement du voyage. Des mois se passèrent, sans aucune
nouvelle de lui, je pus seulement savoir, par des informations prises
en secret, qu’il était encore à Berber.
Le mois de décembre s’écoula.
L’année 1893 était commencée; mon attente était vaine. Les mois
succédèrent aux mois; personne ne vint.
Enfin, en juin je revis mon homme; il me raconta que le messager que
j’avais envoyé au Caire pour demander les cent livres avait été retenu
en route et était arrivé à destination au moment où j’aurais dû depuis
longtemps avoir exécuté mes projets de fuite; en conséquence l’argent
lui avait été refusé. Il me dit aussi qu’il avait amené deux chameaux;
si j’étais prêt actuellement, il s’efforcerait de s’en procurer un
troisième.
Ainsi de même que l’année précédente, il revenait avec sa proposition,
en plein été, c’est-à-dire à l’époque la moins propice à notre
entreprise. J’en conclus que Babiker s’était bien renseigné sur les
détails de ma situation; ne pouvant compter que sur une avance de
quelques heures pendant les courtes nuits de juillet, avance non
suffisante, pour assurer le succès, il désirait me voir renoncer à
toute tentative de fuite afin de pouvoir mettre sur mon dos l’insuccès
de l’entreprise.
Lorsque je lui proposai de remettre la chose au commencement de
l’hiver, il y consentit pour la forme. Ses visites répétées à Omm
Derman avaient attiré sur lui l’attention du calife qui lui fit
ordonner par le cadi, de s’acquitter chaque jour de ses cinq prières
dans la mosquée, et de ne pas quitter la ville sans en avoir reçu la
permission. Dans la crainte d’être devenu l’objet d’une surveillance
continuelle, d’être soupçonné et de voir nos projets découverts, il
s’enfuit en Egypte. Heureusement pour lui, on ne connut son départ que
trois jours après qu’il eut quitté la ville. Il dut son salut à cette
avance. Arrivé au Caire, il informa ceux qui l’avaient envoyé, qu’il
était venu plusieurs fois à Omm Derman, mais que j’avais toujours
persisté à ne pas tenter ma fuite avec lui. Le baron Heidler et le
major Wingate reconnurent bientôt la fausseté de ses assertions; j’eus,
en effet, l’occasion de leur faire part en quelques mots, par un agent
sûr, de la conduite de Babiker.
Ces messieurs passèrent alors un contrat avec un marchand nommé Mousa
woled Abd er Rahman, domicilié à Omm Derman qui s’arrêtait au Caire
pour ses affaires. Ils lui promirent formellement une prime de 1000
livres sterling s’il assurait ma délivrance; et, en même temps, tous
les moyens nécessaires furent mis à sa disposition.
J’en reçus la nouvelle encore dans l’hiver 1893; mais ce ne fut qu’en
juillet 1894 qu’Ahmed, un parent de Mousa m’informa que des Arabes
avaient été gagnés à ma cause et qu’ils arriveraient incessamment pour
tenter de fuir avec moi. Il m’annonça aussi qu’un relais avait été
organisé dans le désert et que des chameaux seraient prêts. J’osais
donc espérer réussir en dépit de la grande chaleur. Le premier juillet,
Ahmed m’avertit que les chameaux étaient là et que je devais en
conséquence me tenir prêt à partir la nuit suivante. Le soir, je dis à
mes domestiques qu’un de mes amis était tombé dangereusement malade et
que je passerais la nuit auprès de lui avec la permission du calife.
Ils ne devaient donc pas s’inquiéter si je ne rentrais pas.
La nuit vint; le calife s’était retiré et je pus quitter la mosquée
avec Ahmed. Pieds nus, n’ayant qu’une épée, nous nous hâtâmes le long
de la rue conduisant sur le champ de manœuvres pour prendre de là, la
direction du nord-est. Il faisait sombre; la saison des pluies avait
commencé le jour même, les chemins étaient mauvais. Nous traversâmes au
pas de course le cimetière; j’enfonçai une jambe dans une vieille tombe
délabrée par la pluie et me blessai le pied aux os d’un squelette. Les
morts aussi bien que les vivants semblaient vouloir mettre obstacle à
ma fuite! Cependant je ne perdis pas espoir.
Aussi bien que possible, nous continuâmes notre route. Nous traversâmes
le chor Shombat et atteignîmes la place où les chameaux devaient nous
attendre. En proie à un énervement compréhensible, nous cherchions
dans l’obscurité de tous côtés, mon guide appela, à voix basse, par
leurs noms les Arabes qui devaient se trouver là. Tout fut inutile!
Pas un signe de vie! En dépit de la fraîcheur de la nuit, nous étions
baignés de sueur et hors d’haleine; nous renonçâmes à nos recherches
désespérées. Etait-il arrivé malheur à nos hommes? Les chameaux
s’étaient-ils enfuis? Avaient-ils éveillé des soupçons? Avaient-ils été
arrêtés en route par quelques Derviches? Ce qu’il y avait de certain,
c’est qu’ils n’étaient pas là et que la situation commençait à devenir
critique pour nous! Nous devions renoncer à toute autre pensée, rentrer
en ville, dans nos demeures..... et avant la pointe du jour.
Triste, presque désespéré, je repris le chemin du retour. Je me séparai
d’Ahmed au bout de la rue des manœuvres, en le priant de me donner le
soir encore des nouvelles de ce qui était arrivé, lui répétant que
j’étais prêt à une nouvelle tentative.
J’arrivai avant l’aube, épuisé, dans ma maison. Quelques heures
auparavant seulement, je l’avais quittée dans l’espoir de n’y plus
jamais rentrer. On comprendra les sentiments, les idées qui m’agitaient
à cette heure; je ne saurais les décrire. A peine fus-je rentré que le
calife me fit demander par Abd el Kerim la raison de mon absence aux
prières du matin; je fis répondre que j’avais été malade, ma mauvaise
mine était un sûr garant de mon assertion.
Le soir j’attendis des nouvelles d’Ahmed. Peut-être aurions-nous le
bonheur de réussir aujourd’hui ou demain! J’attendis vainement! Ce ne
fut qu’après deux jours d’angoisses et d’attente qu’il arriva me conter
que les Arabes, après avoir réfléchi à leur action, avaient conclu
que le risque d’être capturés était trop grand; sur quoi, ils étaient
retournés chez eux!
Nouvel insuccès! une espérance de plus envolée! Je me considérais
néanmoins comme heureux d’avoir pu rentrer chez moi, après mon
excursion nocturne, sans avoir été découvert.
J’informai encore mes amis de ce qui s’était passé. Ils n’épargnèrent
pas leurs efforts, et eurent l’appui du Père Ohrwalder. Celui-ci avait
été à Vienne chez mes parents avec lesquels il était depuis lors en
constants rapports. Par eux et avec le secours du professeur Dr.
Ottokar Chiari, à Vienne aussi, il m’avait procuré une bouteille de
pilules d’éther, qui me fut remise par l’entremise de marchands. Elles
devaient me servir de réconfortant en chemin. Je les enfouis dans ma
cour.
Je laissai passer quelque temps après mon dernier coup manqué, puis
j’envoyai moi-même un homme sûr, Abd er Rahman woled Haroun porteur de
quelques lignes pour le baron Heidler. Je priai ce dernier de mettre
à la disposition du messager les moyens nécessaires pour tenter une
nouvelle entreprise. De nouveau le baron Heidler et le major Wingate,
avec l’aide de Milhelm Shoukour bey et de Naoum effendi Shoukeir,
passèrent un contrat avec mon homme. On lui assura, en cas de réussite,
une récompense de 1000 livres sterling en or et on lui remit 200 livres
par lui demandées pour les préparatifs. Le major Wingate ayant ensuite
été envoyé à Souakim en qualité de gouverneur temporaire, craignant un
nouveau coup manqué,—fit un contrat semblable avec l’Arabe Hadendoa,
Osheikh Karar, qui devait tenter ma délivrance par Tokar ou Kassala si
l’autre essai échouait.
Je reçus un jour, d’un marchand venu de Souakim, une petite bande de
papier sur lequel ces mots étaient écrits à l’encre chimique:
«Nous vous envoyons Osheikh Karar, il vous remettra des aiguilles; vous
le reconnaîtrez à cela; l’homme est fidèle et courageux, fiez-vous à
lui. Nos salutations, Wingate et Ohrwalder.»
Peu de temps après, je reçus d’un parent d’Abd er Rahman woled Haroun
la nouvelle que celui-ci avait quitté le Caire, qu’il était arrivé à
Berber et faisait des préparatifs pour ma fuite, mais afin d’éviter
tout soupçon, il ne se rendrait pas lui-même à Omm Derman; il resterait
à Berber; je me déclarai être parfaitement d’accord.
Nous étions au premier janvier 1895. Je jetai un coup d’œil
rétrospectif sur les nombreuses années passées dans la constante
proximité de ce tyrannique calife, années de misères et d’humiliations!
Celle-ci devait-elle aussi s’écouler comme toutes les autres sans
m’apporter la liberté si ardemment désirée? Non, cela ne pouvait pas
être! J’étais plein d’espoir et une voix intérieure me disait que les
efforts infatigables de mes amis seraient enfin couronnés de succès et
que le temps devait venir, où je reverrais les miens, ma patrie, mes
amis!
Un soir, vers le milieu de janvier, après le coucher du soleil, un
homme que je n’avais jamais vu, passa dans la rue et me fit signe de
le suivre. Je fis quelques pas à ses côtés. Il me dit à voix basse:
«Je suis l’homme aux aiguilles, il faut que je te parle.» Joyeusement
surpris, je le conduisis dans une petite niche obscure, formée par le
mur de ma maison, le priant de me développer promptement ses plans. Il
me tendit premièrement trois aiguilles et un bout de papier, comme
preuve de son ambassade. Mais à ma profonde stupéfaction, il m’expliqua
que pour le moment la fuite était impossible.
«Je suis venu ici, dit-il, dans l’intention de te conduire à Kassala.
Maintenant que des postes militaires ont été établis à El Fascher, à
Ousoubri et à Gos Redjeb sur l’Atbara, postes qui sont en communication
constante les uns avec les autres, la fuite dans cette direction est
tout à fait impossible de même que le passage par une ligne aussi
fortement occupée.»
Il prétendit en outre que son chameau avait succombé, qu’il avait
fait des pertes d’argent par suite de mauvaises affaires et que, en
conséquence, il ne possédait pas les moyens de préparer une évasion.
Il me pria de lui donner une lettre pour le major Wingate afin que ce
dernier lui fournit une plus forte somme, et, me promit de revenir
dans deux mois; sérieusement alors nous nous mettrions à l’œuvre. Je
vis clairement ce que je pouvais attendre de cet homme. Il voulait
même déjà repartir dans deux jours; je lui ordonnai de m’attendre
le soir suivant à la mosquée, puis je retournai, peu satisfait de
cette rencontre, reprendre mon poste à la porte du calife. Le papier
qui m’avait été remis contenait en quelques mots une recommandation
de l’homme par le Père Ohrwalder. Je répondis en lui dépeignant la
conduite de son envoyé. Je remis le soir suivant à Osheikh Karar qui
m’attendait dans la mosquée, comme il était convenu, la lettre qu’il
s’empressa de cacher sur lui, comptant que par elle, il recevrait de
nouveau de l’argent. Amèrement désappointé, j’allais rentrer chez moi
lorsque je vis devant moi Mohammed, le cousin de mon ami Abd er Rahman
woled Haroun. Comme par hasard, il marchait près de moi et me dit à
voix basse: «Nous sommes prêts, les chameaux sont achetés, les guides
engagés. Ton évasion est fixée au mois prochain, au dernier quartier de
la lune,» puis il me quitta.
J’avais, cette fois-ci, la conviction de n’être pas désillusionné.
Vers la fin de janvier, un nommé Houssein woled Mohammed arriva à Omm
Derman, engagé aussi par le baron Heidler et le major Wingate et gagné
à ma cause. Il me fit savoir qu’il était prêt à m’aider à fuir; il me
pria de faire connaître mes intentions à mes amis au Caire. Un de ses
frères qui allait partir pour l’Egypte se chargerait de faire parvenir
ma lettre: «Ayant donné ma parole à Abd er Rahman, je prétextai à
Houssein Mohammed une maladie qui m’empêchait d’oser chercher à prendre
la fuite. Je lui promis cependant de lui fixer le temps de l’entreprise
à la fin de février; en même temps je lui remis une lettre dans
laquelle je faisais part à mes amis de l’espoir que je nourrissais de
recouvrer prochainement ma liberté avec le secours d’Abd er Rahman,
et si toutefois je devais subir une nouvelle désillusion, ce dont je
priais Dieu de me préserver, je rechercherais le secours de Houssein.
Je craignais maintenant que, tant de monde étant dans le secret, le
calife ne pût suspecter quelque chose. S’il était mis sur la voie de
ce qui se passait, de mes efforts sérieux pour le quitter, j’étais
certainement perdu.
Le dimanche, 17 février, Mohammed me fit savoir que les chameaux
arriveraient le jour suivant; ils avaient besoin de deux jours de
repos; la fuite était donc décidée pour le mercredi 20. Il m’avertirait
encore du reste le mardi soir. De mon côté je devais faire mon
possible pour avoir une grande avance. Ces deux jours se passèrent
lentement, trop lentement.
Enfin la nuit du mardi arriva. Je trouvai Mohammed m’attendant à la
porte de la mosquée.
«Tout est prêt,» chuchota-t-il; puis nous nous séparâmes après avoir
convenu du rendez-vous pour le mercredi soir, lorsque le calife se
serait retiré dans ses appartements.
Je dois avouer que je passai une grande partie de la nuit dans un état
d’excitation fièvreuse. Si cet essai allait manquer comme les autres?
Si un événement imprévu allait déjouer nos efforts?
Ces pensées me tinrent longtemps éveillé et inquiet. Je dormis
cependant quelque peu. Pendant le jour, je me plaignis aux moulazeimie
en faction devant la porte du calife d’être fortement indisposé et je
priai Abd el Kerim woled Mohammed d’excuser mon absence aux prières le
matin. Je comptais, lui dis-je, me préparer une forte boisson de séné
de la Mecque et de tamarin et désirais rester tranquille chez moi le
jour suivant. Abd el Kerim y consentit et me promit de m’excuser auprès
du calife s’il s’enquérait de moi. Je savais bien que le calife ne
me voyant pas aux premières prières, et apprenant mon indisposition,
enverrait chez moi pour me donner une preuve de sa sympathie et surtout
pour se convaincre que j’étais vraiment là. Il n’y avait aucun autre
moyen d’expliquer mon absence qu’en prétextant un malaise.
Au coucher du soleil, je rassemblai mes serviteurs, et après les
avoir priés de garder la plus grande discrétion, je leur fis part que
le frère de l’homme qui m’avait apporté sept ans auparavant, une
lettre, de l’argent, des montres, etc., de la part de mes parents,
était arrivé secrètement avec un nouvel envoi malgré la défense du
calife; je devais le rencontrer cette nuit pour m’arranger avec lui
sans délai afin qu’il pût s’en retourner immédiatement. Mes pauvres
domestiques ajoutèrent foi à mes paroles, et ne se réjouissaient pas
peu à la pensée que leur position et la mienne allaient s’améliorer
par la réception d’une forte somme d’argent. Je recommandai à mon
serviteur Ahmed de venir m’attendre le jour suivant au lever du soleil
avec ma mule, à l’extrémité nord de la cité, et de ne pas s’impatienter
si je tardais à paraître, les affaires étant si importantes que je
pouvais, probablement, être retenu; il ne devait en aucun cas quitter
le lieu du rendez-vous, car je comptais lui remettre l’argent que
j’aurais reçu pour le porter chez moi. Je fis comprendre aux autres la
nécessité de garder un profond silence, car je courais grand risque
d’être découvert. Si l’un des moulazeimie me demandait, il fallait lui
répondre qu’ayant été très mal pendant la nuit, je m’étais rendu avec
Ahmed auprès d’un homme qui pouvait guérir les maladies, mais qu’ils
ignoraient où il demeurait. Je fis entendre à mes domestiques que
j’allais recevoir une somme considérable le lendemain, et en attendant
je donnai à chacun quelques écus. De cette manière j’espérais gagner
une avance de quelques heures.
Ahmed devant m’attendre avec ma monture, les domestiques qui restaient
à la maison croiraient, si nous tardions à rentrer, que j’avais été
retenu par les affaires; Abd el Kerim ayant promis de faire part de mon
indisposition au calife, si celui-ci s’enquérait de moi, on pouvait
bien supposer qu’il serait accordé pleine confiance au récit de mes
domestiques, savoir: que j’étais allé à la recherche d’un guérisseur,
étant inquiet de l’état de ma santé! En tout cas, et c’était là
l’essentiel, il se passerait quelques heures avant qu’on ait trouvé
Ahmed, et l’histoire de l’arrivée du messager supposé les intriguerait
jusqu’au moment où enfin il serait reconnu que le tout n’était qu’une
comédie et que j’avais pris la clef des champs! Avant de me rendre à la
prière du soir, je retournai chez moi pour bien faire comprendre à mes
gens, qu’ils devaient être extrêmement prudents et exécuter exactement
tous mes ordres. Puis je quittai la maison, implorant du ciel la
réussite pour cette fois-ci dans mes desseins.
CHAPITRE XIX.
Ma fuite.
Mes guides Zeki Bilal et Hamed ibn Houssein.—Un incident.—Les chameaux
refusent d’avancer.—Caché dans les montagnes du Ghilf.—Arrivée
de nouveaux chameaux.—Descente vers le Nil.—Nous traversons le
fleuve.—Difficultés avec les nouveaux guides.—Hamed Garhosh.—Hors de
danger.—Enfin à Assouan!—Arrivée au Caire.
C’était le 20 février 1895. Le soleil était couché depuis trois heures
environ. Le calife s’était retiré dans ses appartements. Une heure se
passa sans que je fusse dérangé; mon maître devait dormir.