Dans les premières années, les cadavres étaient encore enterrés à

l’intérieur de la ville; depuis les derniers temps les enterrements

ont lieu au dehors, au nord du champ de manœuvres. La fièvre et la

dysenterie sont les maladies les plus fréquentes; durant les mois

de novembre et de mars, de sérieuses épidémies de typhus ont lieu

régulièrement et font de nombreuses victimes. Maintenant les conditions

se sont améliorées, car on vient d’établir beaucoup de fontaines,

parmi lesquelles celles au nord de la djami livrent une eau potable

excellente tandis que celles qui se trouvent dans les parties sud de

la ville donnent une eau plus ou moins salée. La profondeur des puits,

dans les différentes parties de la ville, varie entre 10 et 16 mètres,

mais il n’est pas rare qu’elle atteigne jusqu’à 30 mètres. Le premier

essai pour creuser des puits fut fait par le Sejjir, émir de la prison

générale.

Bien qu’il n’eût jamais à craindre le manque d’eau, à cause du

voisinage du fleuve, il put faire cet essai avec les forces importantes

que la prison mettait à sa disposition gratuitement, essai qui fut

couronné de succès et engagea à continuer dans cette voie.

Sejjir! Mot mauvais et redouté! Souvent on entend l’expression «on l’a

conduit chez le Sejjir!» La terreur se répand alors chez tous les amis

de la malheureuse victime et la pitié chez tous les hommes sensibles.

La prison se trouve à l’extrémité sud-est du mur d’enceinte dans le

voisinage immédiat du fleuve; par une porte qui est gardée jour et

nuit par des esclaves armés, on pénètre dans l’intérieur d’une vaste

cour, dans laquelle se trouvent plusieurs huttes de pierre et d’argile,

grandes et petites, isolées les unes des autres. Dans celles-ci sont

couchés, pendant le jour, les malheureux qui ont encouru la colère du

calife, ou qui ont été condamnés par les cadis; ils doivent expier en

cet endroit leur conduite, les pieds enchaînés dans des anneaux de fer,

liés l’un à l’autre par une courte chaîne massive. Au cou, une longue

et lourde chaîne qu’ils peuvent à peine traîner: figures amaigries et

sales avec la triste expression d’êtres voués à un sort misérable.

Habituellement un silence profond régne parmi ces malheureux,

interrompu seulement par le bruit des fers, les cris rauques des

gardiens ou la plainte douloureuse d’un homme qu’on fouette. Ceux qui

ont été spécialement désignés par le calife pour une punition plus

sévère, sont enfermés, couverts de lourdes chaînes, dans des petits

cachots privés complètement d’air et de lumière. On les garde dans la

plus sévère solitude; ils sont privés de toute communication avec les

humains et reçoivent à peine la nourriture la plus indispensable à la

vie. Mais la grande masse reste couchée tout le jour dehors et cherche

à l’ombre des deux grands bâtiments de pierre à se protéger des rayons

brûlants du soleil, en se glissant mutuellement de temps à autre à

voix basse un mot de plainte. Ils se montrent extrêmement soumis à

leur sort; ils dissimulent comme tout le monde le fait au Soudan et

ils déclarent au Sejjir, qui leur fait souvent la leçon, qu’ils savent

et comprennent très bien, qu’ils ne souffrent que la juste punition de

leur crime; mais dans leur for intérieur ils appellent la vengeance du

ciel sur leur tyran et prient pour être délivrés des mains de leurs

bourreaux.

Les gardiens s’approprient les vivres que les parents apportent aux

prisonniers, puis ils partagent le reste à leur gré, parmi les

victimes à moitié mortes de faim, de sorte qu’il arrive très souvent

que celui auquel étaient destinés les plus gros morceaux n’a rien du

tout. Le soir, ils sont réintégrés dans les bâtiments dépourvus de

fenêtres et ne possédant pas la moindre ventilation. La résistance,

la prière, les plaintes ne servent à rien. Ils sont entassés de

force, aussi nombreux que la place en peut contenir. Etroitement

parqués, il est impossible à la plupart d’avoir assez de place pour

pouvoir seulement s’asseoir. Rendus presque fous par la chaleur et

le manque d’air, incapables de réagir contre les souffrances qu’ils

endurent, les plus forts serrent, frappent et foulent aux pieds leurs

compagnons avec une fureur insensée pour se procurer l’espace le plus

restreint. Enfin le jour paraît, les portes fermées avec des chaînes

de fer sont ouvertes et les malheureux baignés de sueur sortent en

titubant, ressemblant plus à des cadavres qu’à des hommes vivants.

Ils se remettent peu à peu; mais le soir venu, leur terrible martyre

recommence.

Et cependant, ils aiment la vie. Ils ne perdent jamais complètement

l’espoir; ils implorent Dieu à toute heure de leur accorder la liberté.

Bien que les prisons soient toujours combles et que les prisonniers

aient à endurer les plus affreuses souffrances, je n’ai jamais entendu

parler d’un suicide.

Charles Neufeld passa depuis le milieu de 1887 plusieurs années dans

cette prison, exposé aux plus grandes privations et gravement malade.

Il fut et est encore soutenu par les Européens qui se trouvent à Omm

Derman autant que leurs moyens le leur permettent, par l’intermédiaire

de sa servante, qui était venue avec lui de Wadi Halfa. Les pieds

chargés de doubles anneaux en fer et une lourde chaîne autour du cou,

il fut livré comme les autres à la discrétion de ses gardiens. Comme il

refusait une fois de rentrer le soir avec les autres dans l’intérieur

du bâtiment, qui est appelé avec raison, la dernière station de

l’enfer, il fut même fouetté.

Il supporta tranquillement les coups douloureux sans proférer un cri

jusqu’à ce que l’esclave s’arrêta de lui-même et lui demanda pourquoi

il ne se plaignait point et n’implorait pas sa pitié.

«Ceci est l’affaire des autres et non pas la mienne,» répondit Neufeld

tranquillement, et il acquit par cette manière d’être le respect

de ses gardiens. Après environ trois années de captivité, ses fers

furent allégés et avec seulement une chaîne aux pieds, il fut envoyé à

Khartoum où il fabrique du salpêtre sous la surveillance d’un certain

Woled Hamed Allah. Il se trouva relativement mieux. Comme son travail

avait de la valeur pour le calife, il reçut plus tard de lui une

subvention mensuelle en argent, mais si maigre qu’elle suffit à peine à

ses besoins les plus stricts. Tout au moins il put de nouveau respirer

l’air frais et fut délivré de l’infect cachot. Les locaux utilisés pour

la fabrication du salpêtre se trouvent dans le bâtiment des missions

catholiques à Khartoum qui, pour ce motif, a été sauvé jusqu’à présent

de la destruction générale. Là, le pauvre Neufeld traîne le soir ses

membres fatigués à travers le jardin de la mission pour se reposer au

pied d’un palmier, après le dur labeur de la journée.

Alors ses pensées doivent se porter vers son père encore vivant, vers

son frère et vers sa sœur, et il doit maudire le jour où il a quitté

Wadi Halfa d’une manière irréfléchie bravant sans nécessité le sort qui

l’a puni trop sévèrement.

Puisse le pauvre prisonnier recouvrer bientôt la liberté et être réuni

aux siens qui ne doivent pas perdre l’espoir! Il ne manque pas d’amis,

qui savent ce qu’il en est et qui s’efforceront de l’aider à fuir; mais

la réussite dépend de Dieu seul!

Une autre victime encore plus malheureuse fut le sheikh Khalil. Que

n’eût-il pas à souffrir, jusqu’à ce que la mort le délivrât de ses

souffrances! Il avait été envoyé par des fonctionnaires du Gouvernement

égyptien avec une lettre pour le calife, dans laquelle ils lui

faisaient connaître les Mahdistes faits prisonniers à la bataille de

Toski. Ils assuraient en même temps au calife qu’ils seraient bien

traités et délivrés, l’engageant à rendre au sheikh Khalil les ordres

et le sabre du général Gordon qui se trouvaient peut-être aux mains des

Mahdistes. Le calife renvoya avec la lettre à laquelle il ne répondit

pas, un Arabe Ababda, nommé Boushra, qui était venu en même temps que

le sheikh Khalil, mais il retint ce dernier qui était Egyptien de

naissance. Quelques jours plus tard il le fit mettre aux fers, sous

prétexte qu’il cherchait à espionner.

Khalil fut bientôt si affaibli par les mauvais traitements corporels,

les cruautés de toute espèce et la privation totale de nourriture qu’on

lui imposait parfois, qu’il ne fut plus en état de se lever du sol sur

lequel il était couché. Bientôt l’eau lui fut supprimée pendant des

jours entiers jusqu’à ce qu’enfin la mort eût pitié du martyr et mit

fin à ses souffrances.

Melich, marchand juif de Tunis, qui était venu de Senhit à Kassala avec

la permission de Haggi Mohammed Abou Gerger, fut envoyé, sur l’ordre

du calife, qui avait été instruit de son arrivée, enchaîné sans autre

forme de procès, à Omm Derman où il se trouve encore aujourd’hui

prisonnier. Maigre comme un squelette et presque réduit au désespoir

par sa longue détention imméritée, il prolonge sa misérable existence,

grâce à l’appui bienfaisant de ses anciens coréligionnaires établis à

Omm Derman et qui ont embrassé la croyance musulmane.

Deux Arabes de la tribu des Ababda furent faits prisonniers à Metemmeh

sous la prévention d’espionnage. Le bruit se répandit à Omm Derman que

des lettres adressées à des Européens vivant là avaient été trouvées

chez eux. La petite colonie européenne passa des jours de terreur et

d’angoisse jusqu’à l’arrivée des deux prisonniers. On découvrit alors

seulement que les lettres étaient adressées à un copte, vivant au

Soudan et avaient été écrites par ses parents au Caire. Les deux Arabes

furent jetés en prison où ils eurent à subir les mauvais traitements de

leurs gardiens et moururent de faim.

Asaker Abou Kalam, ancien grand sheikh des Djimme qui, comme nous

l’avons vu, (page 179) avait exercé une si noble hospitalité envers le

calife et son père, lors de leur voyage dans les pays du Nil et avait

fait des funérailles solennelles à celui-ci, après son décès, avec les

sacrifices d’usage, fut mis aux fers. On avait rapporté au calife que

le grand sheikh, lorsque sa tribu avait été contrainte de force par

Younis à émigrer, avait murmuré contre l’état de choses actuel et avait

regretté d’avoir combattu l’ancien Gouvernement. Pendant des mois, il

fut maintenu en captivité; il dut souffrir les plus grandes privations

pour être envoyé ensuite en exil à Redjaf, les pieds et les mains liés

par de lourdes chaînes. Mais sa femme, une beauté soudanaise bien

connue fut, sur l’ordre du calife, séparée de son époux et après son

départ, incorporée dans le harem du maître du pays.

Zeki Tamel, le premier et le meilleur officier du calife, fut, sur

l’ordre de celui-ci, amené au Sejjir et enfermé dans une maisonnette

en pierre dont la porte fut murée. Par une fente laissée ouverte, on

lui tendait, à intervalle de plusieurs jours, un peu d’eau; mais il

fut complètement privé de nourriture. Pendant 23 jours il souffrit les

plus indicibles tortures; si horriblement que la faim le torturât, si

affreusement que la soif le fit souffrir, on n’entendit jamais un cri

de douleur ou un mot de prière par la petite fente de ce tombeau de

pierre. Trop fier pour s’humilier devant ses bourreaux, il tint ses

lèvres fermées jusqu’à ce que le 24^{me} jour de son martyre, la mort

apparut comme une libératrice. Le Sejjir et ses compagnons, ce jour-là,

l’épiaient par l’ouverture de la prison, devenue maintenant en réalité

un tombeau; basés sur leur longue expérience, ils attendaient pour ce

jour-là sa mort, et après s’être délecté de son agonie, le Sejjir se

hâta de porter la bonne nouvelle à son maître le calife. Le cadavre

fut emmené de nuit à l’extrémité occidentale de la ville et enterré

entre des huttes en ruine, le dos tourné contre la Mecque. (Tous

les mahométans croyants sont enterrés avec le visage tourné vers la

Mecque). L’implacable calife voulait encore, après sa mort, lui ravir

son repos.

Même le plus fidèle partisan et serviteur du calife, le cadi Ahmed

woled Ali, n’échappa point à son sort. Lui aussi fut jeté au cachot et

dépouillé de sa fortune qu’il avait acquise d’une manière irrégulière,

tandis que ses femmes, dont il avait retenu un grand nombre par force

dans sa maison, furent réparties entre ses ennemis.

Œil pour œil, dent pour dent! Dans cette même maison où son ancien

adversaire Zeki Tamel rendit l’âme, lui-même fut enfermé et connut les

mêmes tourments. Quelques jours après, le calife intima l’ordre à deux

de ses cadis de l’interroger sur l’endroit et le lieu où il avait caché

son argent, car on en avait trouvé fort peu chez lui.

«Allez dire au calife, répondit-il, que j’ai terminé mes comptes avec

ce monde, que je ne possède pas un liard et que j’ignore l’endroit où

l’on trouverait de l’or et de l’argent.» Les cadis lui promirent la

grâce du calife s’il avouait; sa réponse fut invariablement la même.

Ils durent retourner auprès de leur maître sans autre résultat.

Ceci se passait quelques jours avant ma fuite. Au moment d’écrire ces

lignes, j’appris que lui aussi avait purgé sa condamnation.

On remplirait des volumes en décrivant toutes les monstruosités, qui se

sont passées dans les cachots d’Omm Derman et les atrocités commises

par le Sejjir et ses aides.

Mais passons..... Un jour viendra où la justice fera son œuvre!

CHAPITRE XVIII.

Plans de fuite.

Intérêt que prend le calife à ma détention.—Prisonniers européens à

Omm Derman.—Artin l’horloger.—Efforts de ma famille pour entrer en

relation avec moi.—Insuccès de Babiker Abou Sebiba.—Le baron Heidler

et le major Wingate.—Nouvelles tentatives.—Oscheikh Karar.—Plan

d’Abd er Rahman.—Espérances et craintes.—Mes efforts pour gagner du

temps.—Je quitte ma maison.

Deux raisons poussaient le calife à me garder constamment auprès de

sa personne et à me surveiller d’une façon sévère. J’étais le seul

survivant des hauts fonctionnaires du Gouvernement précédent et qui,

par un long séjour dans le Soudan et de nombreux voyages, en avait

acquis la parfaite connaissance et en possédait la langue à fond. Dans

sa conception naïve de notre situation politique, il s’imaginait, il

était même persuadé, que, si je parvenais à m’échapper, j’engagerais

le Gouvernement égyptien ou une puissance européenne quelconque à

marcher sur le Soudan; que je jouerais le rôle funeste pour lui, de

médiateur entre les principaux chefs des tribus que je connaissais, qui

étaient revenus depuis longtemps de leur enthousiasme, et auxquels,

(il le savait fort bien lui-même), il tardait de rentrer dans les

régiments d’autrefois. D’un autre côté, son amour-propre était flatté

d’avoir comme esclave l’homme qui avait autrefois gouverné toute la

grande province du Darfour y compris son propre pays et sa tribu. Il

ne cachait pas non plus ce sentiment et souvent il disait à ses gens:

«Voyez celui qui auparavant était notre maître et qui nous jugeait

arbitrairement, il est maintenant mon esclave, obligé d’obéir à toute

heure à mes ordres. Lui, qui autrefois recherchait les plaisirs du

monde et ses jouissances, il marche aujourd’hui pieds nus, sa gioubbe

est sale et déchirée. Oui, Dieu est miséricordieux, il est le Juste.»

Il faisait moins attention aux autres prisonniers chrétiens; comme

ceux-ci vivaient principalement de leur commerce, il leur fut assigné

une place près du marché où ils avaient bâti leurs propres huttes qui

formaient un quartier à part rarement visité par les autres races.

Le Père Ohrwalder gagnait péniblement sa vie en tissant, le Père

Rossignoli et Beppo, ancien desservant de l’église des missions,

avaient ouvert des gargotes, sur le marché. Les sœurs (missionnaires)

vécurent avec eux jusqu’à ce qu’elles réussissent à s’échapper. Il y

avait aussi Giuseppe Cuzzi, un Italien, ancien employé de la maison A.

Marquet à Berber. Cette petite colonie était composée en majeure partie

de Grecs, de Syriens chrétiens, de quelques coptes, environ 45 hommes

avec leurs femmes, pour la plupart chrétiennes nées dans le pays ou des

Egyptiennes; il s’y trouvait aussi quelques juifs. Les Grecs, les juifs

et les Syriens ont chacun leur émir qu’ils choisissent; ceux-ci, à leur

tour, sont sous les ordres d’un émir reconnu par eux et agréé par le

calife. L’émir actuel est un Grec, nommé Nicolas, son nom arabe est

Abdullahi.

Tous les membres de cette colonie sont appelés par le peuple:

muselmaniun; (descendants des infidèles, surnom des renégats) il leur

est formellement défendu de quitter Omm Derman et ils sont tenus de se

porter garants les uns des autres. Après la fuite du Père Ohrwalder,

une surveillance plus sévère fut exercée sur tous ces malheureux; en

conséquence, lorsque le Père Rossignoli s’échappa, Beppo son voisin et

sa caution fut jeté en prison où il est encore aujourd’hui. Une place

est assignée aux muselmaniun au nord-est de la djami; ils doivent y

paraître chaque jour à la prière; mais, n’étant pas sous un contrôle

spécial, ils s’y montrent à tour de rôle, pour que, en cas d’enquête,

la colonie soit toujours représentée. Leurs huttes adjacentes les unes

aux autres leur permettent de communiquer facilement entre eux, ce qui

apporte quelque adoucissement à leur triste sort; ils peuvent ainsi

se confier leurs peines et rencontrer une mutuelle sympathie. Leurs

enfants sont placés, d’après l’ordre du calife, chez différents foukaha

qui leur enseignent à lire le Coran.

Mon installation auprès des moulazeimie permettait au calife de me

surveiller étroitement; la maison qu’il m’avait assignée était proche

de la sienne. J’avais à dire avec lui, aux heures fixées, les cinq

prières par jour, et à me tenir entre-temps à sa porte. Mon chef, Abd

el Kerim woled Mohammed de la tribu des Takarir, zélé partisan du

calife, était, malgré tout, bon pour moi et m’avertissait à temps de

certains dangers dont j’étais menacé. Sous ses ordres étaient aussi

placés Haggi Zobeïr de la tribu des Djaliin; l’homme de confiance du

calife; il avait à remettre les messages verbaux de ce dernier à son

frère Yacoub; en outre, Hasan Seref, nommé Omkadok, de la tribu des

Bertis, sans service spécial; Bilal woled Husein, un Danagla espionnant

ses compatriotes; Mohammed Salih de la tribu des Djaliin, porteur de

la peau dont se sert le calife pour ses prières; Tertiri woled Abd

el Kadir, autrefois cadi, maintenant sans emploi fixe; Mousa woled

Madibbo, un Risegat, fils du grand sheikh Madibbo exécuté au Kordofan

et que le calife cherche à s’attacher; Regheb woled el Mek Aoudallah

qui remet les rapports nécessaires aux garçons destinés au service de

l’intérieur; ceux-ci les remettent directement au calife, leur maître;

Bechir woled Abdallah, Ahmed, Bichari woled Abbas, tous de la tribu des

Taasha; par eux, le calife s’enquiert des événements survenus parmi

les tribus arabes de l’ouest et de leur état d’esprit; enfin Choudr

woled et Toukeri, ex-maître de Gebel Haraz, qui autrefois pillait les

voyageurs dans le Kordofan. Soumis plus tard aux troupes envoyées

contre lui, il se trouve maintenant en surveillance.

Il m’était sévèrement défendu d’avoir d’autres rapports qu’avec ces

moulazeimie; tous ceux que je viens de citer, à l’exception de Choudr,

avaient reçu l’ordre de leur maître de me surveiller. Je ne pouvais pas

aller en ville ni même faire des visites.

Le calife avait une prédilection pour les montres; j’étais chargé de

les remonter. Je profitais de ce privilège pour visiter l’horloger

arménien, Artin, qui demeurait sur la place du marché; prenant le

prétexte d’avoir à réparer quelques-unes de ces montres, j’organisais

des rencontres avec les amis auxquels je désirais parler; ils s’y

trouvaient à l’heure, faisaient quelques petites emplettes ou

donnaient leurs montres à réparer et Artin, lui-même, attribuait au

hasard ces entrevues.

La plupart du temps j’étais assis à la porte du calife, lisant le

Coran. Il m’avait défendu d’apprendre à écrire, trouvant inutile pour

moi de m’efforcer de cultiver cet art qu’il ignorait lui-même. Dans

toutes ses sorties je devais l’accompagner et me tenir à ses côtés afin

qu’il pût me surveiller.

Durant les premières années, je le suivais à pied; plus tard il me

donna un cheval et, quand l’occasion l’exigeait, je devais lui servir

d’aide de camp. Ne recevant aucun salaire, ma nourriture était des plus

simples: un peu d’asida, différentes sauces préparées avec de la viande

séchée à l’air, des légumes ou des fruits, rarement un peu de viande

fraîche achetée au marché d’Omm Derman. Le calife comprenait bien que

ma situation n’était pas satisfaisante pour moi et que j’aspirais à

redevenir libre; en dépit de tous mes efforts pour le cacher, je ne

pouvais pas vaincre sa méfiance. Par des présents d’esclaves, et en

m’offrant sa nièce en mariage, il avait espéré me retenir auprès de

lui; n’ayant pas d’enfants, il en concluait que je désirais n’avoir

aucun lien afin de pouvoir profiter de la première occasion pour

recouvrer ma liberté.

Depuis les combats autour de Khartoum, mes parents, ma mère, mes frères

et sœurs, à Vienne, avaient fait tout ce qui était en leur pouvoir

pour se procurer de mes nouvelles, et pour mon bien avaient reconnu la

nécessité d’agir avec la plus grande prudence. Le chevalier de Gsiller,

notre consul général austro-hongrois au Caire, n’avait épargné aucune

peine pour avoir des renseignements sur ma position. Il fut secondé

dans ses recherches par les officiers attachés à l’armée égyptienne et

par d’autres employés. A son instigation, mes parents purent m’envoyer

la lettre dont j’ai déjà parlé qui fut remise par le commandant de

Souakim à Osman Digna et, par Haggi Mohammed Abou Gerger, qui se

trouvait justement chez ce dernier, au calife qui me la fit donner.

C’était en 1888. Dans un accès de générosité il me permit de répondre,

il invita même par écrit mes deux frères à venir à Omm Derman, afin

qu’ils pussent se rendre compte de visu de mon bien-être et de mon

bonheur! Mais lorsque, sur mon conseil, ils répondirent par un refus à

son invitation, en prenant pour prétexte l’obligation de leur service

militaire, il me défendit alors sous peine de mort de correspondre

encore avec eux.

Les rapports supportables que j’avais eus avec le calife ne furent

que passagers. Le nouveau consul-général austro-hongrois, de Rosty,

qui avait succédé au chevalier de Gsiller écrivit au calife pour lui

demander la permission d’envoyer un prêtre du Caire aux membres de la

mission, qui, disait-il, étaient des sujets autrichiens. Il m’écrivit

en même temps, me demandant des informations sur le véritable état de

choses à Omm Derman.

Cette correspondance n’était pas du tout du goût du calife; il ne

répondit pas à M. de Rosty et m’accusa de fausseté parce que j’avais

indiqué les membres de la mission à l’exception du Père Ohrwalder comme

Italiens. J’avais délibérément fait cela dans la crainte qu’Abdullahi,

dans un de ses actes de rage contre moi, et qu’un essai de fuite de ma

part pourrait occasionner, ne se vengeât sur ceux qu’il croyait être

mes compatriotes et que je désirais sauver. Pour la même raison, je

prétendis aussi n’être nullement en relation avec les Européens qui

m’étaient étrangers. Le calife savait fort bien que j’étais Autrichien

(Nemsaoui); plusieurs des membres de la mission étant déclarés sujets

autrichiens par M. de Rosty, j’avais en conséquence des compatriotes,

et par ce désaveu je l’avais trompé. Il ne voulait pas et ne pouvait

pas comprendre que les membres de différentes nationalités pouvaient

appartenir à la mission catholique sous la protection de l’Autriche;

longtemps encore il me reprocha mon mensonge, et me fit comprendre

qu’il me gardait rancune.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 24 / 29 段