mahdiste. De cette station on entreprenait souvent des expéditions dans
l’intérieur du pays, non pas pour conquérir quelque terre, mais pour
s’emparer d’esclaves, d’ivoire, etc., le commandant Arabi Dheifallah
n’ayant d’autre but que celui de s’enrichir le plus rapidement
possible. Une de ces expéditions rencontra les postes de l’Etat du
Congo, stationnés aux abords de Dongou; les Mahdistes après un combat
aussi long qu’opiniâtre durent se replier sur Redjaf après avoir essuyé
des pertes considérables.
Les finances sont administrées par les «Bouyout el Mal» (pluriel de Bet
el Mal = maison du trésor).
Voici les principales caisses:
I. «Bet el Mal el Oumoumi», caisse générale des finances.
II. «Bet Mal el Moulazeimie», caisse des moulazeimie du calife.
III. «Bet Mal warchet el Harbia», caisse pour l’approvisionnement du
matériel de guerre.
IV. «Chums el Califa,» le cinquième du calife, c’est-à-dire sa caisse
particulière.
V. «Bet Mal Zaptieh es Souk,» caisse du marché et caisse du service de
sécurité.
I. Bet el Mal el Oumoumi.
a. Revenus.
1. «Titra,» l’impôt de capitation; chaque mahométan doit s’en
acquitter en nature le jour de fête qui suit le Ramadan, (sept doubles
mains pleines, par tête) ou en espèces, valeur correspondante.
2. «Zeka,» l’impôt sur la fortune prescrit chaque année, d’après la
loi musulmane, (bétail et fortune mobilière).
3. «Oushr» la dixième partie de la moisson et la dixième partie de
toute marchandise importée à Omm Derman.
Ici figurent les droits de location pour tout le blé qui se décharge
dans le port au blé.
4. Les biens confisqués par suite des jugements des cadis.
5. La gomme arabique du Kordofan, monopole de l’Etat. Le Bet el Mal
l’achète à des prix fixés au préalable et la revend avec bénéfice aux
marchands qui jouissent du droit de l’exporter en Egypte.
6. La location de quelques bateaux.
7. Transports. Tous les transports sont affermés; la recette entre dans
cette caisse.
8. Emprunts forcés auprès des négociants, et qui ne sont jamais
remboursés.
Sont soumis au Bet el Mal el Oumoumi, seulement les districts
appartenant autrefois à la province de Khartoum, sur la rive droite
du Nil Bleu et sur la rive gauche du Nil Blanc. Les autres provinces,
comme Berber, Dongola, etc... ont chacune une administration
financière qui leur est propre.
b. Dépenses.
1. Frais de transport des troupes et fourniture de blé à quelques
provinces ou postes, en cas de nécessité.
2. Solde des troupes nègres en station à Omm Derman, à l’exclusion de
celle des moulazeimie.
3. Honoraires des fonctionnaires, cadis, secrétaires, etc.
4. Secours, aumônes, présents qui sont distribués sur l’ordre du
calife ou de Yacoub.
II. Bet Mal el Moulazeimie.
a. Revenus.
Le territoire compris entre le Nil Blanc et le Nil Bleu, le Ghezireh,
doit couvrir l’entretien des moulazeimie. La population est soumise à
un seul impôt fixe. Il rapporte annuellement:
1. 120 000 écus-derviche.
2. 100 000 ardebs de doura.
3. 100 000 pièces de coton ordinaire indigène; chaque pièce a une
longueur d’environ 10 aunes.
b. Dépenses.
1. Solde des soldats et des officiers; le soldat touche mensuellement
½ écu-derviche; il est vrai qu’il est rarement payé!
2. Le ménage, c’est-à-dire la ration de blé; ¼ d’ardeb par homme et
par mois.
3. Habillement des moulazeimie, des ras miye et des émirs.
Les officiers sont payés selon leur rang; en tout cas, leur solde est
naturellement supérieure à celle des simples soldats.
III. Bet Mal warchet el Harbia.
a. Revenus.
1. Recettes provenant de la location des jardins de Khartoum.
2. Recettes provenant de l’irrigation au moyen de la sakieh (roue
à puiser) de certaines bandes de terre sises dans le voisinage de
Khartoum.
3. L’ivoire provenant des provinces équatoriales et qui est revendu
aux marchands.
b. Dépenses.
1. Salaires des employés des docks.
2. Salaires des employés de l’arsenal.
3. Coût de la fabrication des cartouches et des capsules, réparation
et entretien des armes.
4. Fabrication du salpêtre et de la poudre.
IV. Chums el Califa.
a. Revenus.
1. Le rapport de toutes les îles et de toutes les contrées, autrefois
propriétés du Gouvernement, y compris les possessions de Kamlin
et Halfaya, ayant appartenu à S. A. le vice-roi; des propriétés,
traitées comme ranima (butin de guerre) conquises sur les partisans
du Gouvernement qui avaient soutenu celui-ci dans sa lutte contre le
Mahdi.
2. La plus grande partie des recettes de la douane provenant des
marchandises importées à Berber, par Souakim.
3. Produit du sel dans les contrées des Djaliin et recettes provenant
de l’exploitation des forêts de palmiers de l’Atbara.
4. Location des bateaux, suivant leur jaugeage; une partie de la
recette est versée par le calife au Bet el Mal el Oumoumi.
5. Récolte des dattes à Dongola, expédiée par les émirs qui
stationnent dans cette province.
6. Presque tous les esclaves et les troupeaux envoyés des provinces
par les émirs.
b. Dépenses.
1. Frais d’entretien de la maison du calife.
2. Les apanages de Yacoub et d’Othman; le calife règle leurs dépenses
extraordinaires.
3. Fonds secrets et secours aux personnes que le calife veut gagner à
lui par sa libéralité, à l’insu de ses conseillers officiels.
V. Bet Mal Zaptieh es Souk.
a. Revenus.
1. Les biens confisqués aux fumeurs, aux buveurs et aux joueurs.
2. Taxes des magasins et échoppes élevés sur le marché.
b. Dépenses.
1. Frais de représentation de Yacoub; réception de personnes
étrangères.
2. Fourniture du gypse et de la chaux pour la construction des
murailles d’Omm Derman.
3. Service de sûreté.
Bien que chacun de ces départements ait sa comptabilité propre et que
certaines mesures de contrôle soient prises, les employés aux finances
ont encore une marge suffisante pour que, trop souvent même, ils
détournent les fonds en faveur de leur propre caisse.
Il est vrai que comme punition on séquestre alors toute leur fortune.
Mais le pire est la taxation même; faute d’un système d’imposition,
les gens sont laissés à la merci et à la cupidité des préposés au
département des finances et leurs plaintes sont rarement prises en
considération.
Déjà le Mahdi avait vivement désiré battre lui-même monnaie. Dans les
premiers temps de la conquête du pays, le butin regorgeait d’argent
et de quelque peu d’or. Ahmed woled Soliman, alors Amin Bet el Mal
(chef des finances) commença à battre monnaie, des guinées d’or, par
exemple, dont le cours était le même que celui de la livre égyptienne
(environ fr. 25,92). Mais, ne comprenant rien à l’alliage, ces pièces
d’or étaient de différentes valeurs, les unes étant presque en or pur,
les autres contenant beaucoup trop d’argent. C’est pourquoi, l’or
devenant rare du reste, on se borna à frapper des écus d’argent, pesant
7 darahim (pluriel de dirhem) dont 6 étaient d’argent pur. (Le dirhem
égale 3.08 gr.)
Après la mort du Mahdi et la destitution d’Ahmed woled Soliman, Ibrahim
woled Adlan fut promu chef des finances et, sous le règne du calife,
frappa les premiers écus pesant 8 darahim. Leur titre, tout d’abord,
était de 6 darahim; on le réduisit et on eut des écus de 5 darahim en
argent, et d’autres de trois darahim en cuivre. Les marchands ayant
refusé d’accepter cette petite monnaie, leurs marchandises furent
séquestrées et leurs magasins fermés; on les menaça, s’ils persistaient
dans leur façon d’agir, de confisquer définitivement leur fortune. Ils
furent ainsi contraints de céder; on ne leur rendit leurs marchandises
toutefois que lorsqu’ils se furent engagés, par écrit, auprès d’Ibrahim
Adlan, à mettre en cours la nouvelle monnaie. Il arriva alors
inévitablement que tous les articles de commerce furent renchéris,
les marchands établissant leurs prix d’après la valeur effective de
l’argent des nouveaux écus.
Nur el Gerefaoui, successeur d’Adlan, frappa des écus de 7 darahim;
ceux de la première frappe contenaient 4½ darahim d’argent, ceux de
la seconde seulement 3½: d’où, comme auparavant, les mêmes causes
produisirent les mêmes effets.
Jusqu’à présent les chefs des finances battaient monnaie sous leur
direction personnelle; le nouveau chef Nur el Gerefaoui eut l’idée de
donner en bail le droit régalien de battre monnaie. Les deux fermiers,
Soliman woled Abdallah et Abd el Megid ed Dongolaoui payèrent 6000 écus
mensuellement à Nur el Gerefaoui. Le contrat passé devant le cadi avait
pour clause stricte que le titre de l’écu devait être de 3½ darahim
d’argent pur, naturellement, elle ne fut jamais observée.
En effet, les écus n’eurent bientôt plus que 2½ darahim d’argent et,
lorsque Gerefaoui eut porté à 16000 écus l’affermage, se réservant
en plus le droit de battre monnaie, la pièce tomba encore et les
écus qu’on battait maintenant et qui étaient côtés à 6 darahim ne
contenaient plus qu’un dirhem à peine d’argent.
Abd el Megid donna aux écus la forme des anciens écus-medjidieh; ceux
de Soliman Abdallah se distinguaient par des lances entre-croisées et
enjolivées de nombreux dessins.
Par cette réduction progressive de la réelle valeur des monnaies, les
marchandises venant d’Egypte subirent une forte hausse.
Les toiles bleues qui servent à la confection des vêtements de femmes,
vendues autrefois à ¾ d’écu la pièce, coûtent aujourd’hui 6 écus; 12
aunes de toile ordinaire se payaient 1 écu; maintenant 1 aune ½ se paie
le même prix; une demi-livre de sucre coûte 1 écu, etc.
La comparaison des monnaies explique ces prix, d’autant plus que toutes
les marchandises égyptiennes doivent être payées en anciennes monnaies.
Les produits indigènes sont relativement bon marché. Voici une
mercuriale des prix, à Omm Derman, au commencement de 1895, calculée
d’après les nouvelles monnaies:
1 chameau de somme 60— 80 écus
1 » de course 200—400 »
1 cheval abyssin 60—120 »
1 cheval, de race indigène 200—600 »
1 bœuf gras ou une vache 100—160 »
1 veau 30— 50 »
1 vache à lait 100—120 »
1 mouton 5— 20 »
1 brebis 6— 15 »
1 ardeb de doura 6— 8 »
1 » de froment 30—40 »
Si l’on réduit ces prix en ancienne monnaie, on trouve que les produits
du pays sont actuellement de beaucoup meilleur marché qu’au temps du
Gouvernement égyptien. Cela se comprend: les habitants qui vivent du
produit de leurs champs et de l’élevage du bétail, sont forcés de
vendre pour vivre et pour payer leurs impôts; le manque d’argent étant
général, les prix baissent et baissent toujours; ajoutez à cela le
manque de débouchés et la pauvreté toujours croissante. Telles sont les
causes de la modicité des prix.
CHAPITRE XVII.
Le calife et son règne (Suite).
Justice.—Enseignement religieux.—Agriculture.—Chasse.—Commerce.—Marché
d’esclaves.—Industrie.—Corruption des mœurs.—Le calife est pris en
aversion.—Description d’Omm Derman.—Bâtiments principaux.—La prison et
ses terreurs.
La juridiction est entre les mains des cadis; il est vrai que leur
compétence est peu de chose et ne dépasse pas certaines affaires
privées, petites questions de fortunes et désaccords de familles; pour
toute autre question de droit public ou pour des circonstances graves,
ils doivent en référer d’abord au calife.
Mais comment ce dernier veut passer pour le protecteur de la loi, la
première tâche des juges consiste à juger d’après sa volonté, mais sous
la forme d’un jugement prononcé par eux.
Les écrits de la religion musulmane, la Sheria Mohammedijjah, les
ordonnances et les circulaires du Mahdi, le régénérateur, ont force de
loi. Quiconque doute de la mission divine du Mahdi est considéré comme
infidèle et puni de mort ou de bannissement à vie, avec confiscation
des biens. Le calife a souvent recours à cet article de loi, lorsqu’il
cherche à se débarrasser de quelqu’un qu’il déteste ou qu’il trouve
dangereux. C’est l’intrigant et le despote Yacoub qui est son
conseiller et son confident dans les décisions qu’il prend pour ces
divers cas.
La première cour de justice du calife se compose des deux cadis
supérieurs, Heissein woled ez Sahra, de la tribu des Djaliin du
Ghezireh et Soliman woled el Hedjas, de la tribu des Djihemab, province
de Berber; puis, de Husein woled Djisou, de la tribu des Arabes Hamer,
Ahmed woled Hamdan, de la tribu des Arakin quoique natif du Darfour,
Othman woled Ahmed, de la tribu des Batahin, Abd el Kadir woled Omm
Mariom, autrefois cadi de Kalakle à proximité de Khartoum, de la
tribu des Fidehab et Mohammed woled el Moufti, préposé seulement aux
différends dans lesquels sont impliqués des moulazeimie, d’où son titre
de cadi el moulazeimie. Outre ceux que je viens de nommer, fonctionnent
encore quelques cadis des tribus arabes occidentales qui n’ont droit
qu’au vote et se rallient toujours à l’opinion de leurs collègues
supérieurs.
Heissein woled ez Sahra qui remplace depuis peu le cadi el Islam
précédent (cadi de la croyance musulmane) Ahmed woled Ali, emprisonné
sur l’ordre du calife, a fait ses études philosophiques à l’université
musulmane du Caire (djami el Azhar). Il passe pour être l’homme le plus
instruit du Soudan.
Au début du soulèvement, il avait, de bonne foi, rédigé une publication
favorable au Mahdi; il s’était même joint à lui. Mais, il ne tarda pas
à comprendre combien le nouveau Prophète était peu sincère, et, dans
son for intérieur, il devint son adversaire.
Appelé à cette position de juge par le calife, il obéit à contre-cœur;
plaçant la justice au-dessus de la crainte, il refusa quelquefois
d’obéir à la volonté et aux désirs de son maître et de juger d’après le
bon plaisir de celui-ci.
Aussi ne tarda-t-il pas à tomber en disgrâce. Par égard à son
excellente réputation, on le laissa tout d’abord, pour la forme
seulement, à son poste. On ne l’appelle même plus au conseil que dans
des cas rares; si la crainte pour sa vie ne l’engage pas à se désister
de ses fonctions, il fera probablement partie de cette classe d’hommes
dont le calife a coutume, tôt ou tard, de se débarrasser, pour toujours!
C’est ordinairement à Soliman woled el Hedjas, Husein woled Djisou,
Ahmed woled Hamdan et à Abd el Kadir woled Omm Mariom que le calife
communique ses désirs, leur laissant le soin de préparer leurs autres
collègues, et de conserver l’apparence de leur propre initiative dans
tout jugement.
Aussi, lors des assemblées plénières des cadis devant le calife, tout
marche à son gré et il n’a jamais d’opposition à craindre des juges
instruits de ses tendances et de ses désirs.
Si un jugement doit être prononcé hors d’une telle séance, dans des
cas rares parfois, les juges nommés ci-dessus tranchent la question et
leurs collègues se contentent d’apposer leurs signatures.
Les honoraires des cadis sont des plus modiques; les supérieurs
reçoivent mensuellement 40 écus-derviches, les autres 30 et même 20.
On comprend aisément que la corruptibilité gagne les uns et les autres,
bien entendu seulement dans les occasions qui n’intéressent pas le
calife d’une façon directe.
Selon les ordonnances du Mahdi, le témoin est considéré comme
inviolable et l’inculpé ne peut réfuter ses assertions; d’autre part,
le juge étant libre, par sa propre initiative, de refuser ou d’accepter
les témoins, non seulement la procédure est arbitraire, mais elle lui
offre encore des occasions multiples de grossir son traitement.
Mohammed woled el Moufti, le cadi des moulazeimie tranche les
difficultés qui surgissent entre ces derniers. Il rend justice dans les
causes d’argent et de famille. Il doit toujours respecter les droits
des moulazeimie, dans tout état de cause; surtout dans les procès
qu’un de ceux-ci pourrait avoir avec quelqu’un ne faisant pas partie
de sa corporation. Il se conforme d’une manière tellement stricte à
ses instructions qu’il est fort rare de voir un particulier lésé se
présenter devant le tribunal avec un moulazem.
Deux cadis ont la surveillance des intérêts du Bet el Mal el Oumoumi;
dans les cas graves, ils doivent en référer à la cour supérieure; ils
ratifient les marchés d’esclaves et prélèvent, à cet effet, une modique
taxe.
Quelques cadis sont aussi attachés à la Zaptieh es Souk et au Moushra
(dock aux blés); ils ont compétence pour régler de légers différends.
La religion est le seul but de l’état. Des circulaires, répandues
jusque dans le Wadaï et le Bornou, dans le pays des Fellata, à
la Mecque et à Médine, aux habitants de l’Arabie, proclament
que le successeur du Mahdi ne songe qu’à exiger de ses sujets
l’accomplissement des devoirs religieux et, si cela est nécessaire,
même à les y contraindre par la force; loin de lui, l’idée d’aspirer
au pouvoir temporel. C’est pourquoi, tant que sa santé le lui permet,
il s’acquitte chaque jour des cinq prières ordonnées.
En réalité, le calife n’est rien moins que religieux. Pendant mon long
séjour, et constamment en relation avec lui, je ne me souviens pas de
l’avoir vu une seule fois, chez lui, réciter une prière. Suivant ce
qu’il a en vue, il ne se gêne guère pour transgresser même les plus
vieilles coutumes religieuses.
Il n’oublie point alors d’en prévenir les cadis qui, naturellement,
s’empressent de déclarer que ses actes sont en accord soit avec les
écrits musulmans, soit avec les prescriptions spéciales du Mahdi. Dans
d’autres cas, il prétend tout simplement que le Prophète, lui étant
apparu, lui a ordonné d’agir ainsi et non autrement.
Parfois il monte en chaire, dans la djami, et s’adresse à ses
partisans. Mais comme il n’a fait aucune étude théologique, qu’il
ne connaît même pas les principaux préceptes de la religion, ses
prédications ne s’écartent pas d’un certain cercle d’idées et encore
doit-il se répéter continuellement. Il salue la foule des croyants qui
se presse autour de la chaire, en prononçant ces mots: «Salam aleikoum,
ja ashab el Mahdi!» (Que la paix soit avec vous! O, amis du Mahdi!) la
populace répond: «Aleik es salam ja Califet el Mahdi» (Que la paix soit
avec toi! O calife du Mahdi.) Et il continue: «Que Dieu vous bénisse,
que Dieu vous protège, que Dieu conduise les disciples du Mahdi à la
victoire.»
Chaque phrase est interrompue par les cris «Amin» (amen).
Puis vient la prédication proprement dite.
«Oh! regardez, vous les amis du Mahdi, le monde est mauvais et personne
n’y demeure bien longtemps; sinon le Prophète, ses partisans, le
Mahdi seraient avec nous! Nous passerons aussi; cherchez donc le
chemin qui conduit au ciel! Fuyez les joies de ce monde-ci! Récitez
vos cinq prières, lisez le rateb du Mahdi et soyez prêts à combattre
les infidèles; suivez mes commandements (cette phrase est sans cesse
répétée) et les joies divines vous écherront en partage. Mais le
rebelle est à jamais perdu: les martyres éternels et le feu de l’enfer
les attendent. Je suis le berger et vous êtes mon troupeau; or, de
même que vous veillez à ce que vos bœufs ne mangent point de mauvaises
herbes, de même, je dois veiller à ce que vous ne vous écartiez point
du bon chemin. Pensez à la toute puissance de Dieu! Considérez la
vache; elle est de chair et de sang, de peau et d’os et pourtant elle
nous donne un lait si doux, si blanc! Reconnaissez-vous en cela la
puissance divine? (autrefois baggari, c’est-à-dire berger, il se plaît
à de semblables comparaisons). Soyez fidèles au Mahdi et à la promesse
que vous m’avez faite; suivez mes commandements, c’est là votre seul
salut ici-bas et au ciel!
«De même que les pierres d’une construction se soutiennent
réciproquement, ainsi soutenez-vous les uns les autres! Pardonnez-vous
mutuellement et aimez-vous comme les fils d’une seule et même mère.»
«Nous nous pardonnons les uns et les autres,» crie alors à plusieurs
reprises toute la foule.
«Que Dieu vous bénisse! Qu’il vous conduise à la victoire, qu’il vous
protège! Allez et répétez “lâ ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul
Allah!” Ce cri éclairera votre cœur et fortifiera votre foi!»
Et l’assemblée se disperse en répétant «amin» et «lâ ilaha ill Allah».
Toutes ses prédications se ressemblent; c’est très rare qu’il se
permette une légère variation.
L’accomplissement des devoirs religieux consiste d’abord dans la
récitation des cinq prières, dans la lecture du Coran, qu’il est
toutefois sévèrement défendu d’interpréter, ainsi que la lecture
du rateb et les circulaires du Mahdi. Quiconque, sans des raisons
majeures, fait ses prières chez lui est coupable de désobéissance, et,
selon le calife, la prière n’a aucune valeur et n’est point reçue par
Dieu.
La manifestation pratique religieuse consiste dans l’exécution des
ordres du calife; par cela seulement l’entrée des croyants dans le ciel
est rendue possible. Il a interdit les pèlerinages à la Mecque, car
il estime que pour le pèlerin le tombeau du Mahdi, le représentant du
Prophète, doit suffire. La plupart des Soudanais sentent fort bien que
les ordonnances du calife vont à l’encontre de la vraie croyance; ils
sont néanmoins contraints de les respecter, de crainte de perdre, sinon
la vie, tout au moins leurs biens.
Et, c’est à cause de cela que règne actuellement une hypocrisie
générale dont même les meilleurs éléments sont atteints.
L’instruction est naturellement très inférieure.
Le calife a érigé une école religieuse (mesghid), on en trouve, avec
son autorisation spéciale, aussi dans des maisons privées; les garçons,
et dans quelques cas aussi les filles, y apprennent la lecture du Coran
et du rateb et les principes de l’écriture.
Quelques parents envoyent plus tard leurs enfants au Bet el Mal ou
leur donnent pour précepteurs d’anciens employés du Gouvernement
pour compléter leur instruction notamment dans l’écriture et dans
les affaires. L’étude de la théologie et de la philosophie, en
honneur autrefois dans le Soudan, quoique à un très bas degré, est
naturellement interdite.
On s’occupe d’agriculture, au sud de Berber, seulement pendant la
saison des pluies; celles-ci commencent dans la partie septentrionale
au commencement de juillet, dans la partie méridionale à la fin de mai
ou dans les premiers jours de juin; elles durent jusqu’à fin octobre.
Une grande partie des terrains est totalement en friche, soit à cause
de la population peu nombreuse, soit à cause des troubles continuels.
On cultive surtout les différentes sortes de doura; ordinairement la
pluie à elle seule suffit pour faire monter la graine.
Parfois, elle fait défaut et la population, n’ayant pas de provisions,
a alors cruellement à souffrir du manque de blé. Les pauvres sont
obligés d’acheter des céréales chez les riches qui, dans les bonnes
années, amassent de grandes quantités de blé, ou sont contraints
d’aller chercher avec leurs bateaux de quoi se nourrir, jusque dans le
sud, à Karkog sur le Nil Bleu et à Kaua, sur le Nil Blanc.
Le long du Nil, de Wadi Halfa jusqu’à Faschoda et du Nil Bleu jusqu’à
Famaka, les rives sont irriguées au moyen des nabr (perches à puiser
l’eau) que les esclaves font mouvoir ou aussi au moyen des sakkiehs
(roues à puiser) mûes par des bœufs. La récolte est bien supérieure et
comporte différentes sortes de blé, du froment, du maïs, des légumes
tels que les haricots, les pois, les lentilles, les courges, etc.
Les habitants cultivent aussi les melons d’eau, les melons sucrés,
les radis, les concombres, les légumes verts qui trouvent toujours,
au marché, des acheteurs, à des prix modérés. Les pluies terminées,
c’est-à-dire au commencement de l’hiver, le sol est préparé pour la
culture du coton, qui croit même dans les contrées riveraines arrosées
par les sakkiehs.
Les îles submergées par la crue du Nil fournissent les plus riches
moissons et constituent bien les coins de terre les plus fertiles. Dans
les jardins de Khartoum, on trouve quelques fruits; les citrons et les
oranges y croissent, mais n’ont aucun goût et se gâtent facilement; des
grenades acides, des raisins, des figues et quelques cannes à sucre.
Les palmiers-dattiers sont légion ici; mais les fruits frais suffisent
à peine à la population d’Omm Derman. La culture des dattiers s’étend
dans le Dongola jusqu’à Dar Mahas, Dar Sheikhieh et dans les pays des
Roubatat, appartenant à Berber. Ces contrées envoient sur les marchés
d’Omm Derman les fruits secs en quantités considérables. La gomme
arabique provient des forêts du sud du Kordofan; c’était autrefois un
excellent revenu pour cette province. Je dis autrefois: car, tandis
que sous la domination égyptienne la récolte de la gomme atteignait
de 800000 à un million de cantars par année (1 cantar = 44 kg. ½),
aujourd’hui elle est descendue à 30000 cantars à peine.