Comme le calife ne sait ni lire ni écrire, tous les écrits qui arrivent

sont remis à ses premiers secrétaires Abou el Gasim et Monteser.

Ceux-ci lui en font connaître le contenu et préparent ensuite les

expéditions d’après ses ordres. Toujours dans son voisinage immédiat,

ils passent une vie d’angoisse et de soucis; sur le moindre soupçon

d’avoir trahi ses secrets, même seulement par étourderie, il ne les

épargnerait certainement pas plus qu’Ahmed, leur ancien camarade; sur

la simple accusation d’avoir été en relations avec ses ennemis les

Ashraf, il le fit exécuter avec quatre de ses frères.

Le plus souvent, il confère avec ses cadis, ceux-ci simples instruments

entre ses mains, doivent couvrir son humeur despotique du manteau de

la justice. Dans une attitude soumise, la tête baissée, assis devant

lui en demi-cercle sur la terre nue, ils écoutent attentivement les

instructions qui leur sont données, la plupart du temps à demi-voix; ce

n’est que très rarement que l’un d’entre eux se permet d’exprimer sa

propre opinion. A part ces derniers, il reçoit ses émirs et, de temps

à autre, d’autres personnalités influentes ou qui lui conviennent. Il

s’informe auprès d’elles des affaires du pays, de leurs tribus et même

de personnes isolées, songeant toujours aux intrigues et aux moyens

de forcer les gens, afin de s’en servir plus facilement pour ses

visées. Les entrevues avec Yacoub et ses plus proches parents n’ont

lieu ordinairement que lorsque la prière de la nuit est achevée, et

durent souvent jusqu’à minuit. On parle alors des mesures propres à

prendre pour se débarrasser des personnes mal vues, pour affaiblir les

mécontents et les ennemis intérieurs et fortifier sa propre domination.

De temps en temps, il fait des sorties ou plutôt de courtes promenades

à cheval, dans l’intérieur de la ville, ou visite ses maisons sises aux

extrémités nord et sud d’Omm Derman.

Les sons mélancoliques de l’umbaia, les coups sourds du tambour de

guerre annoncent aux habitants de la ville que le maître du pays

veut se montrer au public dans les rues. Tous les chevaux sont

aussitôt sellés; leurs propriétaires attendent le calife derrière

la djami, afin de se joindre à sa suite. Les portes sont ouvertes,

les moulazeimie se précipitent au dehors. Il paraît enfin lui-même,

presque toujours à cheval. Les moulazeimie forment autour de lui, là

où la place le permet, un carré épais ou marchent en rangs de 10 à 12

hommes devant lui. La foule à longs flots se déroule, se précipite à

sa suite à pied ou à cheval. A la gauche du calife, marche un Arabe

particulièrement grand et bien bâti, Ahmed Abou Dsheka, qui remplit

le rôle d’écuyer; il a l’honneur de mettre en selle son maître et de

l’aider à en descendre; à droite, un vigoureux nègre, le surveillant

des esclaves préposés au service des chevaux du calife. Devant lui,

marchent six hommes avec des umbaia dont on sonne tour à tour, sur son

ordre; derrière lui, ses clairons qui donnent le signal de la marche

et de la halte et, sur le désir du calife, appellent les principaux

moulazeimie. A une petite distance, suivent les garçons destinés à son

service personnel qui portent la rekouba (récipient en cuir destiné

aux ablutions religieuses), la peau de mouton utilisée pour la prière

et plusieurs lances. Il se fait parfois accompagner de sa musique

composée d’environ 50 esclaves nègres qui, munis de cornes d’antilopes

et de tambours fabriqués avec des troncs d’arbres creux, jouent surtout

des airs africains qui se distinguent moins par la melodie que par un

bruit qui s’étend de fort loin. Ordinairement ces promenades ont lieu

après la prière de midi et le retour s’effectue au coucher du soleil.

Pendant la marche, il fait souvent sonner la halte, lorsque la place

le permet et ordonne aux cavaliers de montrer leur art qui consiste

avant tout à passer devant le calife en groupes de quatre dans un

galop très rapide et en brandissant leurs lances ou à s’arrêter raide

devant lui au moment où ils défilent. Dans les premières années de son

règne, il assistait presque régulièrement chaque vendredi aux parades

qui avaient lieu dans le grand champ de manœuvres, situé à l’ouest de

la ville. Il s’en abstient maintenant depuis longtemps et se contente

d’assister aux quatre grandes revues annuelles. Celles-ci ont lieu; au

jour de naissance du Prophète, à la fête du Mirady, à la fin du Ramadan

au Baïram et 70 jours plus tard au Kourban Baïram. Le Kourban Baïram,

est la fête principale; toutes les troupes qui se trouvent dans le

voisinage et, même parfois en temps de paix, une partie des garnisons

du Darfour ou du Ghedaref sont appelées, à y participer.

Le premier jour, on célébre la prière prescrite pour le Baïram, sur le

champ de manœuvres. Le calife s’y rend en personne; suivant l’usage,

une maison en briques est construite pour lui à cet effet.

Seuls, ses favoris et quelques moulazeimie l’entourent tandis que tout

le reste de la foule se range au dehors en longues files. La prière

achevée, le calife monte en chaire; la prédication, qui dure environ

5 minutes, a été préparée par ses secrétaires qui, plusieurs jours à

l’avance s’évertuent à la lui faire apprendre. Après quoi, on tire

sept coups de canon, puis chacun se rend dans sa maison pour y égorger

l’agneau du sacrifice, ainsi qu’il est prescrit par la religion,

si ses moyens le lui permettent. Dans les tristes circonstances

actuelles, presque tous doivent se contenter d’un plat de bouillie au

lieu de l’agneau. Les trois jours qui suivent sont occupés par les

manœuvres que couronne la revue finale. Déjà avant le lever du soleil,

les émirs se rendent avec leurs hommes, bannières au vent, à leurs

places respectives, sur le champ de manœuvres, une plaine sablonneuse,

couverte de ruines isolées. L’ordre de marche a lieu en ligne déployée,

toujours dans la direction de l’est.

La bannière principale, celle de Yacoub, est en étoffe noire, d’une

grandeur gigantesque, placée en face de la zeriba du calife, à une

distance d’environ 400 mètres. A droite et à gauche sont les bannières

de ses émirs. Au nord est la bannière principale du calife Ali woled

Helou, de couleur verte; à droite et à gauche celles des émirs qui lui

sont soumis. A l’extrémité de l’aile gauche se trouvent les cavaliers

et les chameliers, tandis qu’à l’aile droite tous les hommes armés

de fusils ont pris position. Ses troupes se composent en partie de

Djihadia, en partie de gens fournis par les différents émirs pour les

trois jours de fête et que l’on arme de fusils.

Après le lever du soleil, le calife s’avance vers ses troupes; comme

pour les sorties ordinaires, il est entouré de tous ses moulazeimie

qui, ce jour-là, sont tous revêtus de gioubbes et coiffés de turbans

neufs: puis il passe la revue.

A cette occasion, il est ordinairement à dos de chameau et rarement à

cheval afin d’avoir, de son siège élevé, une vue plus étendue. Parfois,

il utilisait aussi les équipages des anciens gouverneurs généraux,

amenés comme butin de Khartoum à Omm Derman et conservés dans le Bet

el Amana (arsenal).

On y avait attelé deux chevaux que conduisait très prudemment et au

pas un cocher égyptien; le calife néanmoins craignit de verser, c’est

pourquoi il renonça bientôt au plaisir de se montrer en carrosse à ses

sujets.

Il parcourt la rue à l’ouest de la djami, jusqu’à la Raï ez serga, la

bannière noire; là, il reste devant elle en la considérant pendant

quelques minutes, puis se rend à la zeriba située en face.

Au sud de celle-ci est construite une sorte de tente, formée de

branches d’arbres et de nattes de paille; quand le calife a pris place

sur son angareb entouré de ses cadis, il fait défiler l’armée.

Parfois le calife part de sa maison par la route du sud, jusqu’à

l’extrémité de la ville, afin de passer lui-même devant tout le front,

long de plusieurs kilomètres; il ordonne ensuite le défilé de l’armée.

Dans ces revues, les cavaliers portent fréquemment d’anciennes cottes

de mailles se trouvant dans le pays depuis un temps immémorial et de

provenances européenne et asiatique, ainsi que des casques en fer ou

des capes doublées de coton de couleurs variées et des formes les plus

grotesques, entourées en outre de turbans rouges. Les chevaux des

cavaliers ainsi parés sont couverts de schabraques composées de grandes

pièces d’étoffes multicolores. Le tout a une certaine ressemblance avec

les tournois d’antan et la chevalerie du moyen-âge; le spectateur en

éprouve une impression particulière, mais toujours satisfaisante.

Pendant trois jours, on est tout au militaire, puis ceux qui ne

résident pas à Omm Derman reçoivent la permission de rentrer chez eux.

Le Mahdi Mohammed Ahmed avait déjà de son vivant désigné pour lui

succéder, ses trois califes Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, Ali woled

Helou et Mohammed Chérif. Abdullahi était donc monté le premier sur le

trône; dès ce moment, il ne pensa plus qu’à fortifier sa domination

personnelle et à la rendre héréditaire.

Les Ashraf réfractaires, qui se vantaient de leur parenté avec le

Mahdi, lui fournirent une bonne occasion de les désarmer, eux et en

même temps le calife Ali et de fusionner leurs soldats nègres avec les

siens. Comme descendant d’une tribu de l’ouest, c’était un étranger

dans le pays et il comprenait fort bien qu’il ne pourrait compter

sur l’obéissance et la soumission des habitants de la vallée du Nil,

les Djaliin, les Danagla et les différentes tribus demeurant dans le

Ghezireh et leur en imposer d’une façon durable que s’il possédait une

force considérable.

A cet effet, il envoya dans l’ouest des agents secrets qui devaient

persuader aux familles arabes indigènes de venir en pèlerinage au

tombeau du Mahdi et de se fixer ensuite dans la vallée du Nil.

Ces agents dépeignirent les choses sous les couleurs les plus riantes

et expliquèrent aux Arabes qu’ils étaient destinés par Dieu à

devenir les maîtres de ces riches pays; que le calife, en qualité de

compatriote et de parent tiendrait à leur disposition et d’une façon

illimitée les richesses de ces peuples étrangers, leurs troupeaux,

leurs esclaves, etc. Beaucoup se laissèrent tenter par ces promesses

et se rendirent volontairement avec leurs femmes et leurs enfants à Omm

Derman.

Ce renfort ne parut pas suffire au calife; il donna l’ordre à Othman

woled Adam et plus tard à Mahmoud woled Ahmed d’engager énergiquement

à l’émigration les tribus du Darfour et du Kordofan et même, si cela

était nécessaire de les y contraindre.

Sous cette impulsion prit alors naissance une sorte d’émigration des

peuples de l’ouest vers l’est, qui, quoique ayant diminué naturellement

avec le temps, dure encore aujourd’hui. Beaucoup succombent, il est

vrai, aux fatigues du voyage, par la faim, la soif et la maladie.

Arrivés à Omm Derman, beaucoup meurent par suite du changement de

climat. Malgré cela, le calife sut si bien fortifier sa puissance qu’il

n’a plus rien à craindre des tribus indigènes.

On comprend aisément que le calife donne naturellement toutes les

places, toutes les fonctions administratives et militaires à ses plus

proches parents. Younis woled ed Dikem était émir à Dongola; à Berber,

son frère Othman woled ed Dikem, qui fut plus tard remplacé par Zeki

Othman; à Kassala, Hamed woled Ali et plus tard Mousid Gedoum; à

Gallabat et dans le Ghedaref, Abou Anga, Zeki Tamel, Ahmed woled Ali,

furent successivement commandants de l’armée permanente; aujourd’hui,

elle est sous les ordres d’Ahmed Fadhil; dans le Darfour, Othman woled

Adam et après sa mort Mahmoud woled Ahmed; à Redjaf, Omer woled Salih

remplacé par Arabi Dheifallah.

Tous ces émirs et commandants de corps d’armée étaient et sont des

Taasha, presque tous émirs ou parents du calife.

Seul Osman Digna, dont l’ancienne puissance n’est plus aujourd’hui

qu’un souvenir, est un étranger parmi les généraux du calife. On

remarquera que les tribus qui lui sont soumises parlent généralement

une langue étrangère aux parents du calife; ces tribus, sujettes

maintenant d’ailleurs pour la plupart des Gouvernements égyptien et

italien, ne se seraient jamais ralliées à un Arabe étranger; elles

n’obéissaient à Osman Digna, leur compatriote, que par inclination

personnelle.

Tous ces fonctionnaires supérieurs laissent les fonctions inférieures

et les charges militaires à pourvoir de nouveau par des Taasha, en

sorte que cette tribu non seulement concentre entre ses mains toute

la puissance, mais encore réunit exclusivement dans son sein les

revenus du pays. Les émirs de Dongola et de Berber avaient déjà

reçu depuis des années des ordres secrets pour affaiblir autant que

possible la population. Sous le prétexte de désobéissance, combien

facilement invoqué, les biens étaient confisqués; de plus, toutes

les armes à feu devaient peu à peu être livrées aux maîtres actuels

du pays. Lors des défaites de Toski et de Tokar, beaucoup de Djaliin

et de Danagla avaient déjà perdu la vie. Le calife exigeait souvent

aussi la fourniture de contingents de troupes par ces tribus et les

envoyait ensuite au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, pour les éloigner

autant que possible de leur patrie. De cette manière, il a si bien

affaibli le pays que sa domination peut aujourd’hui être considérée de

ce côté comme complètement assurée. Les habitants du Ghezireh furent

à plusieurs reprises forcés de quitter le pays avec leurs familles

et de venir à Omm Derman seulement afin que le calife pût ainsi se

convaincre de leur obéissance et de leur soumission sans conditions.

Il les contraignit en outre de lui livrer presque la moitié de leurs

campagnes cultivées qu’il donnait ensuite aux tribus émigrées de

l’ouest; les champs les plus fertiles et les prairies les plus grasses

étaient échus à ses parents et à ses plus proches compatriotes! Non

contents de cela, les nouveaux propriétaires forcèrent même les

anciens à la corvée, s’approprièrent leurs esclaves et leurs animaux

domestiques contre tous droits. De cette manière l’agriculture, à

laquelle les habitants du Ghezireh se vouaient entièrement, ne tarda

pas à péricliter et il régna dans le pays une telle agitation qu’elle

ne put rester cachée au calife. Afin de se donner, aux yeux du public,

l’apparence d’un homme juste, il envoya quelques fonctionnaires pour

mettre fin à cette oppression. Mais combien cela était peu sérieux!

aucun abus ne fut redressé et, aujourd’hui encore, l’arbitraire, la

tyrannie et l’insécurité règnent dans le pays.

En tout et partout, le calife préfère ses compatriotes de la manière

la plus ostensible en leur faisant avoir toutes les places et toutes

les fonctions; il leur distribue la plus grande partie des revenus qui

arrivent dans le Bet el Mal, ainsi que le butin de guerre envoyé par

les émirs stationnés au Darfour, à Gallabat et à Redjaf. Il a mis un

impôt sur les chevaux; les propriétaires de ces animaux doivent livrer

chaque année au calife, suivant l’importance de leur écurie une bête ou

plusieurs, qu’il donne ensuite à ses parents. C’est par de tels moyens

que la tribu des Taasha et par elle celle des Djouberat sont devenues

les plus riches de tout le Soudan.

Le calife ne manque pas non plus, par des intrigues de tout genre,

d’affaiblir ses adversaires réels ou supposés.

Après la défaite d’Abd er Rahman woled en Negoumi, dont les étendards

relevaient de celui du calife Mohammed Chérif, il rendit ce dernier

responsable quoiqu’il n’eût pris aucune part au combat et le destitua

de son poste de commandant en chef des émirs. Les soldats survivants

furent incorporés dans les troupes de Younis woled ed Dikem, à Dongola;

tandis qu’il nomma à Omm Derman de nouveaux émirs parmi la population,

appartenant aux Djaliin et qui reçurent de nouvelles bannières. Il les

plaça tout d’abord sous les ordres de leur compatriote Bedoui woled

el Ereg auquel il ordonna d’aller renforcer la garnison du Ghedaref.

Celui-ci ayant différé son départ fut condamné à être banni à Redjaf

avec six de ses premiers émirs. Mis aux fers, leur déportation eut lieu

immédiatement; d’autres émirs les remplacèrent et son cousin Hamed

woled Ali devint leur chef.

Il est dans la nature de l’homme de rechercher la protection des

puissants; voilà pourquoi, les gens du calife Ali accoururent sous les

drapeaux d’Abdullahi, se plaçant ainsi sous sa protection et sous celle

de son frère Yacoub.

Hamed woled Gar en Nebi, qui avait été cause de l’anéantissement des

Batahin, appartenait à la tribu des Hessenat et était subordonné au

calife Ali. Il voulut aussi se placer, lui et sa tribu, sous les ordres

de Yacoub; mais il commit l’imprudence de faire part de ses plans

à des parents du calife avec lesquels il entretenait des relations

amicales. Il leur expliqua ouvertement qu’Abdullahi était seul le

maître, que Yacoub ou Othman lui succéderait et que le calife Ali

n’avait rien à attendre de bon de cette famille qui tenait le pouvoir

dans sa main. Comme on lui faisait observer que le Mahdi avait désigné

Ali pour succéder à Abdullahi, il déclara que les temps avaient changé

et que seule, la puissance du calife actuel pouvait être prise en

considération et non pas les vieilles ordonnances du Mahdi.

Ali eut connaissance de ces paroles et déposa contre Hamed woled Gar en

Nebi. Les témoins confirmèrent son langage et on l’accusa d’avoir voulu

discuter les lois du Mahdi.

Le calife Abdullahi ne put pas ou ne voulut pas se mêler, en cette

occurrence, de l’affaire de Hamed, ne pouvant pas se trahir ni dévoiler

ses desseins. Hamed fut condamné à mort et malgré le calife Abdullahi

qui fit son possible auprès d’Ali, il fut pendu sur la place du marché,

comme infidèle et coupable d’avoir cherché à troubler la paix.

Toutes les tribus soumises à Yacoub, tous les partisans du calife

Abdullahi reçurent l’ordre de ne pas se rendre à l’exécution afin

de montrer ostensiblement, mais sans manifestation directe, le

mécontentement de leur maître, touchant la condamnation de Hamed woled

Gar en Nebi.

Les forces militaires du calife sont suffisantes pour lui donner tout

succès contre un ennemi intérieur; mais contre une armée extérieure, il

manque de chefs capables, de bonnes armes et de munitions; ses soldats,

du reste, ne sont plus aussi soumis et fidèles à sa personne; leur

ancienne croyance à la sainte cause a subi de rudes atteintes; elle

n’existe même plus, pour ainsi dire.

Voici, à ce jour, la nomenclature des forces militaires du calife:

══════════╤═══════════════╤═══════════════════════════╤══════════════

│ │ HOMMES │ ARMES A FEU

│ ├────────┬─────────┬────────┼───────┬──────

STATIONS │ │Troupes │ │Porteurs│ │

OU │ ÉMIRS │de noirs│ │d’épées │Bouches│

PLACES │ │ et │Cavalerie│ et de │ à feu │Fusils

│ │d’Arabes│ │ lances │ │

│ │ armés │ │ │ │

──────────┼───────────────┼────────┼─────────┼────────┼───────┼──────

Omm Derman│Yacoub │ 4000 │ 3500 │ 45000 │ 46 │ 4000

│ │ │ │ │ │

» │Moulazeimie │ 11000 │ ── │ ── │ ── │ 11000

│ │ │ │ │ │

» dans│ │ │ │ │ │

les│ │ │ │ │ │

magasins│ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ 6000

│ │ │ │ │ │

Redjaf │Arabi woled │ │ │ │ │

│Dheifallah │ 1800 │ ── │ 4500 │ 3 │ 1800

│ │ │ │ │ │

Darfour │ │ │ │ │ │

(Fascher) │ ── │ ── │ ── │ ── │ ── │ ──

│ │ │ │ │ │

El Obeïd │ │ │ │ │ │

et │Mahmoud woled │ │ │ │ │

Shakka │Ahmed │ 6000 │ 350 │ 2500 │ 4 │ 6000

│ │ │ │ │ │

Berber, │Zeki woled │ │ │ │ │

Abou │ │ │ │ │ │

Hammed │Othman │ 2000 │ 600 │ 2000 │ 10 │ 2000

│ │ │ │ │ │

Adarama │Osman Digna │ 450 │ 350 │ 1000 │ ── │ 450

│ │ │ │ │ │

Ghedaref │ │ │ │ │ │

et │ │ │ │ │ │

Fascher │Ahmed el Fadhil│ 5500 │ 800 │ 1500 │ 4 │ 5500

│ │ │ │ │ │

Ousoubri │Hamed woled Ali│ 900 │ 400 │ 1400 │ ── │ 900

│ │ │ │ │ │

Gallabat │Nur et Taashi │ 50 │ ── │ 200 │ ── │ 50

│ │ │ │ │ │

Dongola │Younis ed Dikem│ 2400 │ 500 │ 5000 │ 8 │ 2400

│ │ │ │ │ │

Souarda │Hamouda │ 250 │ 100 │ 1000 │ ── │ 250

├───────────────┼────────┼─────────┼────────┼───────┼──────

│ Totaux │ 34350 │ 6600 │ 64100 │ 75 │ 40350

Je donne ici le maximum des forces et des armes qui, je le répète, ne

résisteraient pas longtemps à un combat sérieux et bien préparé venant

d’une armée étrangère.

Des quarante mille fusils qui sont dans les magasins ou entre les mains

des soldats, vingt-deux mille sont des Remington; les autres sont à

percussion, de vieilles armes à un ou deux coups. Pour rendre les

Remington plus légers, une partie du canon a été supprimée; ceux qui

possèdent une mire sont rares.

Sur les 6600 chevaux, la moitié à peine est assez forte pour soutenir

une campagne, même de peu de durée.

Les porteurs de lances et d’épées sont au nombre de 64,100; plus du

quart de ces hommes serait inutile, à cause de l’âge, dans un combat.

Les soixante-quinze canons se répartissent ainsi; six sortent des

ateliers Krupp; ils sont d’un gros calibre; la provision de munitions

est très minime; huit mitrailleuses, vieux et nouveaux systèmes;

soixante-et-une vieilles pièces en laiton, se chargeant par la bouche

et de différents calibres.

Les balles se fabriquent presque toutes à Omm Derman; il en est de même

pour la poudre et les capsules; elles portent en moyenne à peine à six

ou sept cents pas.

Jusqu’à ces dernières années les frontières des pays soumis par le

calife du Mahdi allaient de Wadi Halfa (sud-est) à Abou Hammed jusque

près de Souakim, Tokar, le long du Chor Baraka à Kassala, Gallabat,

puis dans la direction du sud-ouest jusqu’aux montagnes de Beni Shangol.

De Wadi Halfa, dans la direction du sud-ouest, la limite traverse les

steppes de Bajouda au nord du Kordofan et du Darfour jusqu’aux environs

de Wadaï, et longe, au sud, le Bahr el Arab jusqu’à Dar Djangé.

Au sud, une station avait été fondée à Redjaf. La défaite d’Abd er

Rahman woled en Negoumi entraîna la perte de la partie septentrionale

de la province de Dongola et la station extrême nord de l’empire des

Mahdistes est aujourd’hui Souarda, à trois jours de marche environ au

nord de Dongola.

Les victoires des Egyptiens, à Handoub et à Tokar, leur valurent

presque tout le Soudan oriental, tandis que les Italiens, après la

prise de Kassala, s’emparèrent des territoires situés à l’est de cette

ville. Force fut donc au calife de considérer l’Atbara comme limite et

de la fortifier en élevant des stations le long du fleuve.

La garnison de Gallabat fut réduite à quelques cents hommes, pendant

que les forces principales, sous les ordres d’Ahmed Fadhil, furent

transférées dans le Ghedaref. Le roi des montagnes de Beni Shangol,

Tor el Goule, se déclara indépendant et, avec lui, les chefs des

populations environnantes.

A l’ouest, les tribus des Massalat, Tama, Beni Husein et Gimmer se

révoltèrent, après s’être soumises tout d’abord aux Mahdistes, et

avoir payé le tribut; elles purent, grâce aux succès remportés, rester

indépendantes jusqu’à la fin. Elles formèrent une alliance défensive

et offensive avec le sultan Youssouf du Wadaï, de sorte qu’on ne peut

considérer le Darfour comme réellement soumis que dans sa plus grande

moitié orientale.

Effrayé par la nouvelle que des Européens avaient l’intention de

s’emparer de la province du Bahr el Ghazal, la plus importante du

Soudan, celle qui fournissait déjà sous la domination égyptienne les

plus nombreux et les meilleurs soldats et que l’on considère comme la

meilleure base d’opération sans contredit, pour toute entreprise contre

le Soudan, effrayé, dis-je, Mahmoud Ahmed envoya l’émir des Taasha

Hatim Mousa, à la frontière sud du Darfour, avec une force suffisante,

pour prendre possession du Bahr el Ghazal: la soumission projetée du

Darfour occidental fut ainsi provisoirement suspendue.

Les postes avancés de l’Etat du Congo qui avaient déjà réellement

pénétré dans le Bahr el Ghazal se retirèrent et Hatim Mousa put occuper

facilement la partie septentrionale de la province. Bien que ses forces

fussent suffisantes, le calife lui donna l’ordre de ne pas s’avancer

dans l’intérieur du pays, mais d’attendre des renforts d’Omm Derman.

Les Shillouk et les Dinka ayant été battus autrefois par Zeki Tamel, la

route des provinces équatoriales était libre.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 20 / 29 段