la gomme; or, les premiers furent forcés de quitter le pays, par
l’émigration en masse; les autres ont diminué de 5/6, grâce aux
prestations et aux oppressions perpétuelles. Et, si l’on continuait à
exploiter la gomme, on le devait à l’Amin Bet el Mal el Oumoumi, ancien
chef de bureau à Kassala, qui rendit attentif le calife au revenu que
ce commerce est susceptible de rapporter. On laissa donc les gens de
nouveau recueillir en paix ce produit.
On cultivait autrefois, dans le Soudan, beaucoup le tabac. La nouvelle
religion en ayant sévèrement interdit l’usage, on n’en trouve plus
trace, si ce n’est dans les montagnes de Tekele et de Nuba qui sont
soumises au calife, mais de nom seulement; en secret, on l’apporte à
Omm Derman.
Du reste, tout le commerce, si prospère, si florissant dans le Soudan
est aujourd’hui totalement nul. Ces routes si fréquentées par les
caravanes sont désertes; elles étaient nombreuses pourtant: celle
qui du Darfour conduisait directement à Siout, par le Derb el Arbaïn
(chemin de 40 jours); du Kordofan à Wadi Halfa, à travers la steppe de
Bajouda et par Dongola; de Khartoum à Assouan, viâ Abou Hammed ou viâ
El Hemer; de Khartoum à Souakim, par Berber; de Kassala à Souakim; de
Gallabat, Ghedaref, Kassala à Massaouah...... Les seules routes que les
commerçants doivent utiliser encore aujourd’hui sont celles d’El Hemer,
et d’Assouan par Berber; et celle de Berber à Souakim.
Peu après la conquête du Soudan, les marchands avaient l’habitude
d’aller en Egypte, porteurs d’or et d’argent, qu’ils avaient acquis
comme butin dans les guerres ou dans les razzias; ils les échangeaient
contre des marchandises. Mais, le numéraire ne tarda pas à devenir
rare. Il restait en Egypte, en effet, sans espoir de rentrer au pays,
vu l’exportation si faible; d’autre part, les monnaies nouvelles
étaient mal frappées et n’avaient pas cours chez les marchands
ambulants.
Le calife défendit alors sévèrement de transporter en Egypte de l’or et
de l’argent. Ceux qui s’y rendaient, ne pouvaient emporter, en argent
monnayé ancien, que le strict nécessaire pour le voyage, indiqué en
chiffres sur les permis, par le Bet el Mal. On dut songer à relever
l’exportation des produits indigènes qui, autrefois, avaient amené
une certaine aisance dans tout le Soudan. On emmagasina de nouveau la
gomme, les plumes d’autruche, les fruits du tamarinier, les feuilles de
séné, etc. Le Bet el Mal fit vendre aux enchères de l’ivoire à ceux qui
se rendaient en Egypte avec les produits indigènes, pour les échanger
contre des marchandises demandées au Soudan.
La population des provinces occidentales, le Kordofan et le Darfour,
avait presque totalement disparu par suite des guerres continuelles,
des émigrations, de la famine, etc.; de telle sorte qu’on trouvait peu
de personnes pouvant s’occuper de la récolte de ces produits naturels.
On ne put ainsi satisfaire aux besoins du marché, les transactions avec
l’Egypte étant trop faibles et les marchandises achetées pour le Soudan
en nombre minime et en tout cas, bien au-dessous de la demande.
La gomme est monopole de l’état; ceux qui la recueillent ou les
marchands intermédiaires doivent la livrer au Bet el Mal contre un
prix, autrefois fixe, aujourd’hui très peu stable. Le prix d’achat
varie entre 20 à 30 écus (omla gedida) le quintal; le prix de vente
aux marchands entre 30 à 40. La marchandise livrée, le vendeur reçoit
la permission de se rendre en Egypte, moyennant paiement d’un écu
par quintal; arrivé à Berber, on examine s’il n’amène avec lui que
la quantité achetée au Bet el Mal; on lui remet alors un nouveau
certificat l’autorisant à aller à Souakim ou à Assouan, viâ El Hemer;
pour cette pièce il a de nouveau à payer après s’être acquitté du
droit, un écu par quintal et par dessus le marché un écu Marie-Thérèse,
c’est-à-dire environ 5 écus omla gedida, ce qui, en tout représente le
sixième du prix d’achat.
Les chasseurs de plumes d’autruche, autrefois un article important
d’exportation, ne sont pas mieux partagés; les Arabes, en effet,
possèdent très peu de fusils et encore leurs armes sont-elles très
mauvaises; il leur est fort difficile de se procurer des munitions et
le calife a interdit d’utiliser les chevaux pour cette chasse.
Jadis, ils la pratiquaient en grand, cherchant à prendre ces agiles
animaux dans des filets ou dans des fossés. Ces essais n’étaient guère
couronnés de succès. On voulut néanmoins recommencer en prenant les
petits, en les engraissant pour les déplumer ensuite. (Les plumes
pouvaient être prises tous les 8 ou 9 mois). Qu’arriva-t-il? La
religion considérant ce procédé comme coupable, le calife s’empressa de
saisir cette occasion pour montrer ouvertement qu’il était avant tout
un vrai croyant et interdit très sévèrement de déplumer les autruches.
Les éleveurs trouvant inutile de nourrir plus longtemps ces animaux,
les tuèrent et pendant plusieurs jours, on ne mangea à Omm Derman que
de la viande d’autruche.
Sans doute, dans les steppes, dans les endroits cachés, il y eut des
gens qui en élevèrent encore dans d’immenses cages, ne craignant pas,
par amour du gain, de s’exposer aux plus durs châtiments; ce ne fut que
l’exception, trop peu sensible pour avoir une influence quelconque sur
le commerce en général.
L’ivoire vient des provinces équatoriales. Cent cinquante à deux
cents quintaux entrent annuellement à Omm Derman. Le rendement est-il
susceptible d’augmentation ou cessera-t-il complètement, cela dépend de
l’avancement des postes de l’Etat du Congo ou du développement de ses
rapports commerciaux avec les tribus à proximité du Redjaf.
L’ivoire provenant du Darfour méridional est très rare. Ce commerce
pourrait prendre une nouvelle extension, si les Mahdistes occupaient et
utilisaient de fait la province du Bahr el Ghazal.
L’importation des marchandises égyptiennes est également restreinte aux
deux voies utilisées pour l’exportation. Les petites transactions sur
les routes de Kassala-Souakim et de Kassala-Massaouah ont cessé depuis
que les Italiens occupent ces deux positions.
Les principales importations sont les toiles blanches et bleues, la
mousseline, la percale de couleur et des étoffes de laine de toutes
nuances. Ces dernières servent à garnir les gioubbes; les toiles et
les mousselines sont utilisées par les femmes qui s’en enveloppent
complètement ou les portent, en bandes étroites, comme pagnes à la
place des robes de nos femmes européennes. On importe également des
soieries européennes, de qualité assez douteuse, les marchands ayant
pour principe de vendre avant tout beaucoup et à bon marché. Il faut
remarquer que les meilleures qualités mais qui ne plaisent pas à la vue
trouvent au Soudan de rares acheteurs.
La toilette des dames soudanaises est loin d’être négligée; aussi
utilisent-elles des parfums, huiles, bois de senteurs, clous de
girofle, différentes graines de fruits, etc.... les articles de
parfumerie sont également importés. Le sucre, le riz, les marmelades,
les fruits secs et confits sont très recherchés par les personnes qui
sont dans une bonne situation de fortune.
L’importation de tous les articles en métal fut sévèrement interdite
par le Gouvernement égyptien; dans les derniers temps, il était très
difficile de se procurer des ciseaux, des rasoirs, etc.
Les ustensiles de cuisine, en cuivre, atteignirent des prix inouïs,
parce qu’ils étaient achetés par l’administration du Warchet el Harbia
et servaient à la fabrication des balles. Peu à peu les habitants
utilisèrent, pour préparer leur nourriture, des vases d’argile.
Toutes les marchandises de provenance égyptienne doivent payer à
Berber, en espèces ou en nature un dixième de leur valeur; à Omm
Derman, le Bet el Mal qui les estampille prélève à son tour encore un
dixième (oushr).
En outre, les marchands qui arrivent de Souakim ont encore à
s’acquitter d’une pareille taxe aux postes placés à Kokreb, par
Osman Digna; en sorte que, après les cadeaux presque obligatoires
aux fonctionnaires, etc.; ils ont payé à leur arrivée à Omm Derman,
un tiers de la valeur des marchandises, rien qu’en frais de douane
et avant qu’ils aient pu vendre quoi que ce soit. Qu’y-a-t-il alors
d’étonnant si les prix sont élevés et si les commerçants, en somme,
gagnent très peu.
Nombre de Soudanais aisés font du commerce une sorte de sport: le gain
est moins leur but que la facilité de pouvoir jouir de la liberté
pendant quelques mois. C’est, en somme, le seul moyen qu’ont les
habitants retenus avec femmes et enfants au sol natal, et soumis
au calife, dont le gouvernement tyrannique les pousse souvent au
désespoir, c’est le seul moyen, dis-je, qu’ils ont d’échapper pour
quelque temps à leur tyran.
Le commerce des esclaves, autorisé par la religion et par le calife,
est plus prospère; il est pourtant limité aux pays soumis au
Gouvernement mahdiste, le trafic avec les provinces égyptiennes ou
l’Arabie n’étant pas du tout autorisé. En l’interdisant, le calife
tient à ne point affaiblir ses provinces au profit de ses ennemis.
Il est évident qu’il ne peut empêcher la vente de quelques esclaves
isolés, mais il est au moins impossible aux traiteurs de conduire en
masse leurs victimes au marché.
Autrefois les esclaves étaient envoyés en grand nombre à Omm Derman où
on les vendait publiquement pour le compte du calife ou du Bet el Mal
el Oumoumi. Abou Anga les tirait d’Abyssinie, Zeki Tamel de Faschoda,
Othman woled Adam du Darfour et des montagnes de Nuba situées au sud du
Kordofan.
Les mêmes cruautés se renouvelaient soit en les prenant, soit en les
transportant.
Abou Anga, par exemple, forçait ceux qu’il capturait en Abyssinie,
la plupart venant de la tribu chrétienne des Amhara, de parcourir le
long chemin jusqu’à Omm Derman, pendant lequel ils avaient à souffrir
de la faim et des coups de fouet; notez que ces esclaves étaient des
femmes et des enfants, les hommes ayant été passés au fil de l’épée!
On chassait ces malheureux, à peines vêtus, arrachés à leurs familles,
comme on chasse devant soi les troupeaux. Combien mouraient en route!
et le reste, des centaines encore, parvenait au but du voyage, mais
dans quel état! Des uns le calife faisait présent à ses partisans; les
autres étaient vendus par le Bet el Mal.
Après la défaite des Shillouk, Zeki Tamel parqua, le terme n’est point
trop fort, des milliers de femmes et d’enfants dans des barques et les
envoya à Omm Derman. Le calife prit les jeunes gens, les fit élever
et incorporer dans le corps des moulazeimie; les femmes et les jeunes
filles furent vendues. Comme les envois se succédaient, les ventes
durèrent des journées entières; pauvres malheureux gisant devant le
Bet el Mal, malades, affamés, couverts de haillons, beaucoup même
complètement nus! On leur distribuait, en quantité insuffisante, du
blé cru. La ville étant pleine de ces Shillouk, qui donc aurait voulu
acheter ceux qui étaient malades? à quoi bon risquer même quelques
écus? Ils ne tardèrent pas à succomber; des corps couvraient le rivage
du fleuve; on les jeta simplement dans le Nil pour s’épargner la peine
de les enterrer. Les esclaves envoyés du Darfour eurent surtout à
souffrir. La route était sans fin, pénible; l’eau rare et seulement
dans des puits très éloignés les uns des autres, le pays mal cultivé,
presque inhabité, la nourriture insuffisante.
Sans pitié, on les força à marcher nuit et jour pour atteindre le
Kordofan. Et la colonne ne comportait presque que des femmes et des
jeunes filles! Lorsque une d’entre elles tombait épuisée, on employait
les moyens les plus affreux pour la forcer à continuer la route. S’ils
ne suffisaient pas, on coupait les oreilles de la pauvre créature, les
gardiens du convoi s’en emparaient et fournissaient en les montrant
la preuve qu’elle était morte et qu’ils ne l’avaient pas vendue en
sous-main.
Un jour, l’histoire m’a été racontée plus tard par des témoins, une
femme fut ainsi trouvée, privée de ses oreilles; ils eurent pitié
d’elle et la réconfortèrent. Elle se remit et fut en état de suivre
ses sauveurs et de se traîner jusqu’à Fascher, tandis que ses oreilles
servaient de faire part mortuaire à Omm Derman.
Aujourd’hui, de tels envois d’esclaves ont cessé, les pays d’où ils
venaient étant dépeuplés ou se défendant avec succès contre leurs
oppresseurs.
Des expéditions viennent pourtant encore du Redjaf; mais là également
le voyage et les mauvais traitements déciment les masses de ces
sacrifiés.
Les esclaves pris à Gallabat, au Kordofan et au Darfour sont, vu leur
petit nombre, vendus directement par les émirs, avec la permission du
calife, aux Gellaba nomades. Ceux-ci reçoivent un certificat d’achat,
avec mention du prix payé et la permission de revendre. A Omm Derman,
la vente est publique et à celui qui met les plus fortes enchères est
adjugé l’esclave, mais seulement l’esclave du sexe féminin, le commerce
des esclaves mâles appartenant exclusivement au calife.
Quiconque veut vendre un esclave mâle doit le livrer au Bet el Mal et
reçoit en retour une sorte d’acte de vente ou titre de garantie dont le
montant est fixé arbitrairement par le Bet el Mal.
Ces esclaves sont, selon leurs capacités et leur stature, incorporés
dans les moulazeimie ou employés par le maître du pays à la culture
de ses champs. Les femmes et les jeunes filles peuvent être vendues
en tout temps et partout, moyennant une pièce signée par deux témoins
ou un cadi, certifiant que l’esclave est bien réellement propriété
du vendeur. Cette disposition a pour but d’empêcher que les esclaves
échappés de chez leurs maîtres et pris par d’autres personnes, ne
soient pas vendus par celles-ci, ce qui autrefois donnait lieu
fréquemment à des contestations souvent compliquées. Le vol des
esclaves n’est pas aussi rare à Omm Derman. On les attire dans les
maisons, on les enlève de force des champs; mis dans les fers, ils
sont tenus cachés jusqu’à ce que des recéleurs trouvent le temps et
l’occasion favorable pour les conduire dans des contrées éloignées,
où ils sont vendus à des prix dérisoires. Comme d’après les lois
musulmanes, les dépositions d’un esclave ne doivent pas être acceptées
devant le tribunal et comme chacun a le sentiment de sa position, ceux
qui sont ravis de cette façon, s’ils ne sont pas séparés de leurs
parents ou de leurs enfants et s’ils sont traités convenablement, se
contentent de leur sort et le supportent sans autre récrimination.
Au sud du Bet el Mal, sur une place libre d’Omm Derman, s’élève un
bâtiment construit en briques d’argile; on l’appelle le Souk er Regig,
c’est-à-dire le marché aux esclaves. Sous le prétexte d’échanger ou
d’acheter des esclaves, le calife m’accorda quelquefois la permission
extraordinaire de fréquenter le marché. J’eus ainsi l’occasion de faire
maintes observations. Les marchands s’y donnent rendez-vous et offrent
leur marchandise. Autour de la maison, des femmes, des jeunes filles,
en nombre considérable, se promènent ou sont assises. Le choix est
grand; on y trouve de vieilles esclaves, l’air fatigué, à demi-nues,
sortes de bêtes de somme, comme on y rencontre également de jeunes et
ravissantes sourias (concubines) bien vêtues.
Ce commerce est si naturel que les acheteurs ne se gênent nullement
pour palper ces créatures, tout comme on tâte le bétail sur le marché.
On leur ouvre la bouche pour examiner si les dents sont en bon état,
on leur enlève les habits qui couvrent la partie supérieure du corps,
on examine à fond le dos, la poitrine et les bras, on les fait marcher
pour observer les pieds, le corps dans tous ses mouvements. On leur
pose des questions afin de se rendre compte jusqu’à quel point elles
possèdent l’arabe, ce qui, surtout pour les sourias, établit une
sensible différence de prix. Et tranquilles, parfaitement calmes,
les esclaves se laissent faire; c’est la règle, c’est donc naturel,
c’est leur sort, elles sont persuadées que cela doit être ainsi et
non autrement. On lit bien sur la figure de quelques-unes d’entre
elles qu’elles se rendent compte de leur triste position et ont vu de
meilleurs jours autrefois; oui, on peut lire dans ces tristes regards
qu’elles se sentent arrivées au dernier degré de la misère humaine et
qu’elles comprennent qu’on les traite comme des bêtes.
Mais, le sujet est suffisamment examiné; on commence à en débattre le
prix; l’acheteur met en cause tous les défauts possibles, le vendeur
ne cesse de faire valoir les qualités physiques et intellectuelles de
la créature en question; on fait une offre, on demande le prix et le
marché est conclu. On paie, on reçoit certificat de vente et d’achat;
l’esclave a changé de maître. Le vendeur est tenu d’indiquer les
maladies secrètes, le mauvais caractère, le penchant au vol, voire même
le ronflement des sourias.
Le paiement a lieu en monnaie ayant cours dans le pays, l’omla gedida.
Voici quelques prix:
Esclave âgée 50— 80 écus.
Esclave jeune ou d’âge moyen 80—120 »
Petites filles de 8-11 ans, selon leur beauté 110—160 »
Sourias, selon leur beauté et leur race 180—700 »
Ce tarif, quoique normal, est naturellement sujet à de grandes
variations.
On ne peut guère parler de l’industrie du Soudan. Le peu qui existait
autrefois, a disparu. Jadis, on fabriquait de charmants filigranes en
or, en argent, qui prenaient le chemin de l’Egypte.
Ces travaux ont dû être suspendus non seulement à cause du manque de
ces métaux précieux, mais encore par suite de la défense du Mahdi, de
porter des ornements. On fabrique encore de grandes lances, de petits
javelots de différentes formes avec ou sans crochet, des couteaux qu’on
porte au bras, des étriers et des mors pour les chevaux et les ânes,
les instruments aratoires nécessaires, etc...; tous ces objets sont en
fer. On fait, avec le bois, des selles de chevaux, d’ânes, de chameaux,
des angarebs; des boîtes ordinaires dans lesquelles on enferme surtout
les habits que l’on veut conserver; des portes, des châssis, des
volets; le tout de la façon la plus primitive. Depuis la confiscation
de tous les bateaux, la construction des vapeurs a totalement cessé;
depuis un an, il est vrai, on a recommencé, avec la permission du
calife; mais comme le Bet el Mal veut tirer profit annuellement des
nouvelles embarcations, rares sont ceux qui sacrifient leur temps et
leur argent dans de telles entreprises où il y a si peu, parfois même
rien, à gagner.
L’industrie du cuir se limite à la fabrication de souliers, rouges et
jaunes, de sandales, de selles. On trouve à acheter, par contre, en
abondance, des amulettes en cuir, des gaînes de couteau, d’épée, des
fouets en peau de crocodile, etc.
L’industrie du coton est très importante au Soudan. Chaque jeune
fille et chaque femme file pour son usage personnel ou pour la vente
et les tisserands,—il y en a dans tous les villages—font ensuite
la toile. Dans le Ghezireh, on ne confectionne en général que des
toiles ordinaires, nommées thob damour el gheng qu’on vend, en pièces
de 10 aunes de long, en grande quantité sur le marché; les gens de
condition modeste s’en servent pour leurs vêtements. C’est la province
de Berber qui livre les plus fins tissus dont on fait les turbans,
les hisams qu’on roule sur la tête, de grandes couvertures ou des
rideaux dans lesquels on tisse fréquemment des bandes de soie ou de
coton multicolore. Le Dongola exporte aussi d’excellentes étoffes de
coton; il est surtout renommé pour la confection de voiles solides.
Quant aux tissus du Kordofan et du Darfour, ils se distinguent plutôt
par la qualité que par la beauté du travail. Le tressage constitue
l’occupation principale des femmes. Elles tressent, en effet, avec les
feuilles des palmiers, des nattes de toutes les grandeurs et de toutes
les formes, soit pour leur usage particulier, soit pour la vente.
D’autres plus fines sont confectionnées avec des feuilles étroites
bariolées ou avec de la paille d’orge et de minces petites bandes de
cuir. Ce même matériel est utilisé pour faire des dessous de plats,
des couvercles pour les terrines en bois, qui, en raison du travail
compliqué et de la diversité des couleurs étaient expédiés souvent
comme objets de curiosité en Egypte. Particulièrement habiles dans ces
sortes de travaux, les femmes du Darfour entrelaçaient aussi de petites
perles en verre de toutes couleurs qui représentaient, arrangées
symétriquement, les plus ravissants dessins. Presque tous ces objets
sont travaillés à la maison.
Par suite de la régénération de la foi et du mépris des anciens et
nombreux préceptes religieux ainsi que des usages, le moral déjà
très relâché au Soudan, s’est abaissé encore. Par crainte du calife
et sentant qu’on est entouré de dénonciateurs, grâce aussi à cette
tendance généralement répandue de sauvegarder avant tout ses propres
intérêts, les habitants sont devenus des fourbes accomplis; c’est dans
ce manque de sincérité qu’il faut chercher la cause principale de
l’immoralité.
Sous l’impression du mécontentement général et de l’insécurité
personnelle, beaucoup cherchent à jouir de la vie aussi vite que
possible et aussi bien que leurs moyens le leur permettent.
La sociabilité faisant totalement défaut, on cherche à se dédommager
par le libertinage, la débauche; favorisé qu’on est par la facilité de
se marier et de divorcer. On épouse une veuve moyennant un cadeau de
mariage consistant en quelques vêtements, souliers ou sandales, des
parfums et cinq écus; une jeune fille, moyennant dix écus. Celui qui
outrepasse cette somme, est puni par la confiscation de sa fortune. Les
pères, les tuteurs sont forcés de marier leurs filles et leurs pupilles
à ceux qui les demandent en mariage; il faut une cause très grave
pour qu’ils soient repoussés. Dans ce cas, on doit songer aussitôt à
un autre mariage. Les frais étant restreints, la religion accordant à
l’homme quatre femmes libres et légitimes et un divorce sans raisons
valables, la plupart considèrent la cérémonie du mariage seulement
comme moyen de changement perpétuel.
Beaucoup de femmes professent les mêmes opinions, et sont heureuses de
ces procédés qui leur offrent non seulement un changement, mais encore
l’appât d’un gain en argent et en vêtements qui joue fréquemment aussi
le plus grand rôle. Si l’homme demande le divorce, le cadeau de mariage
reste toujours à la femme; si c’est celle-ci qui le demande, elle
garde tout ce que son mari lui a donné, à moins qu’il ne le réclame
formellement. Il arrive qu’un homme, dans l’espace de dix ans s’est
marié 40 à 50 fois et qu’une femme, malgré les trois mois qui doivent
s’écouler avant qu’elle ne convole de nouveau, a eu successivement 15 à
20 maris.
L’institution des sourias, consacrée par la religion, est de beaucoup
plus scandaleuse. Ces concubines ne restent guère longtemps dans la
maison de leurs maîtres, à moins qu’elles ne leur donnent des enfants.
Elles ne peuvent alors être mises en vente, sinon, les voilà bientôt
revendues, autant que possible avec bénéfice, passant de main en main,
dépravées, bien soignées dans leur jeunesse à cause de leur beauté
peut-être, mais se préparant une triste vieillesse.
Beaucoup de marchands pratiquent cette industrie honteuse qui consiste
à garder de jeunes esclaves auxquelles, moyennant une légère redevance
mensuelle, ils accordent une liberté relative, leur permettant de
chercher logement et entretien à leur choix. Il va de soi que ce n’est
point par la vertu qu’elles ramassent cette dîme mensuelle.
La plus grande dépravation règne chez les esclaves du calife, surtout
chez les moulazeimie dont les menées dépassent toute description. Le
calife, qui a parfaitement connaissance du scandale, ne songe pas à y
mettre ordre pensant gagner ses esclaves par sa tolérance, et mériter
leur gratitude et leur affection.
Il s’ensuit que l’état sanitaire, aussi bien des hommes libres que des
esclaves, laisse beaucoup à désirer; que les maladies résultant de
cette façon de vivre et de comprendre le mariage sont nombreuses et
sans remèdes, si ce n’est en quelque mesure, le climat chaud et sec. A
Omm Derman notamment, règnent les vices les plus grossiers.