Il croit, par de tels propos, en imposer aux masses. Sa vanité va

jusqu’à la présomption; il prétend tout savoir et tout comprendre; il

agit toujours par inspirations divines ou prophétiques, et n’hésite pas

à s’attribuer les mérites d’autrui. Ainsi, il prétend que la koubbat,

tombeau du Mahdi, qui fut construite par Ismaïn, ancien architecte du

Gouvernement, n’a été édifiée que sur ses plans et ses projets. Les

victoires d’Othman woled Adam sur Abou Djimesa et de Zeki Tamel sur le

roi Jean d’Abyssinie n’avaient été remportées que d’après les ordres

qu’il avait soi-disant donnés.

Méchant et cruel, il trouve plaisir à éveiller des espérances chez les

gens pour les tromper ensuite, à leur ravir leurs biens, à les mettre

aux fers, à les jeter au cachot et à les faire condamner à mort. Il

cherche ses victimes de préférence parmi les chefs de famille. Déjà

du vivant du Mahdi, il était considéré comme la cause de toutes les

mesures de sévérité prises contre les Mahdistes et de toutes les

cruautés commises envers les ennemis. Ce fut également lui qui ordonna

à la prise de Khartoum, de ne pas faire grâce, mais de tout anéantir.

Ce fut lui aussi qui déclara proscrits les Sheikhiehs et fit mettre à

mort, après la chute de Khartoum, tous ceux qui appartenaient à cette

tribu et qui furent faits prisonniers dans le pays.

Dans le partage des femmes prises comme butin, il a soin de n’avoir

aucun égard aux sentiments naturels. Les mères sont régulièrement

séparées de leurs enfants et les frères de leurs sœurs; ils sont

donnés en partage à des tribus différentes afin de rendre une union

impossible. Lorsque Othman woled Adam envoya prisonnières à Omm Derman

les sœurs de l’ancien sultan du Darfour, la princesse Miram Ija Basi et

Miram Bachita, il leur accorda la liberté tandis qu’il prit un certain

nombre de leurs parentes dans son harem et distribua le reste entre

ses partisans. Il apprit peu après que quelques habitants du Darfour,

se trouvant dans la ville, faisaient des visites et apportaient des

cadeaux à leurs anciennes maîtresses. Il fit aussitôt arrêter les deux

femmes; il donna l’une à Hassib et l’autre à Elias Kenuna qui avait

justement le projet de partir pour Redjaf. Ce fut en vain que la mère

aveugle de Bachita, Miram Semsem, demanda avec prière de pouvoir au

moins accompagner dans l’esclavage sa fille unique; retenue de force

sur l’ordre du calife, la vieille femme mourut peu de jours après le

départ de sa fille, le cœur brisé. Bachita elle-même se précipita dans

son désespoir, au moment du départ, de la barque dans le Nil, mais elle

fut sauvée et succomba pendant le voyage à l’agitation et à la fatigue.

Ahmed Gourab, un marchand égyptien né à Khartoum avait quitté la ville

avant la défaite de l’armée de Hicks et était parti pour l’Egypte,

laissant à Khartoum sa femme qui y était née et sa fille. Comme les

affaires en Egypte ne lui réussissaient pas, et peut-être aussi poussé

par le désir de revoir sa femme et son enfant, il revint plus tard

par Berber dans le Soudan. Il fut arrêté le jour de son arrivée à Omm

Derman; amené devant le calife, il expliqua qu’il était venu pour lui

offrir ses services et pour rejoindre sa femme et sa fille, laquelle

s’était mariée entre-temps avec un homme de Bokhara.

«J’accepte tes services, lui dit le calife, tu peux aller à Redjaf et

y prendre part à la guerre sainte contre les païens.» Ce fut en vain

qu’Ahmed Gourab le supplia de le laisser aller auprès des siens ou de

lui donner tout au moins la permission de les voir; il fut aussitôt

emmené sur le vapeur qui était par hasard prêt à partir, soumis à la

plus stricte surveillance et avec l’ordre d’empêcher toute entrevue

avec sa famille.

«Là-bas il pourra, ajouta le calife en riant, lorsqu’on eut emmené

Ahmed Gourab, s’entretenir avec Miram Ija Basi et Miram Bachita, si

leurs maîtres leur en donnent la permission.» C’était dans ces cruautés

raffinées que le calife cherchait et trouvait son plaisir. Grand est

le nombre de ceux qu’il fit fouetter ou exécuter sans le moindre motif

plausible.

Il fit couper sur la place du marché la main droite et le pied gauche

à Mogeddem Omer qui lui avait promis de tirer du plomb des pierres;

il avait reçu pour cela un don en argent, mais n’avait pu tenir sa

promesse. Que de fois je dus être témoin de telles exécutions! Il

assista personnellement à cheval à l’exécution des Batahin et considéra

ses victimes en souriant tranquillement! Il n’épargna pas davantage

ses plus fidèles serviteurs. Ibrahim Adlan, Zeki Tamel, le cadi Ahmed,

furent tous sacrifiés et leurs femmes et leurs enfants partagés entre

les chefs.

Comment punit-il les Ashraf! Ils étaient certainement coupables de

s’être révoltés contre lui. Mais après les avoir vaincus et désarmés,

il pouvait les envoyer en exil ou les garder prisonniers, eux ses

compagnons d’autrefois. Il préféra s’en débarrasser d’un seul coup et

les fit assommer tous à la fois comme des chiens, à coup de bâtons et

de haches: c’étaient les plus proches parents de son ancien seigneur et

maître, le Mahdi!

Dans son entourage, il exige la plus grande soumission. Ceux qui

sont reçus auprès de lui doivent attendre, les mains croisées sur la

poitrine et les yeux baissés, l’ordre de s’asseoir. Tandis qu’il reste

couché sur son angareb sur lequel sont étendues une natte de palmier

et une peau de mouton et qu’il appuie sa tête et son bras sur des

pièces de coton enroulées en guise de coussin, les autres s’asseyent

avec les jambes repliées sous eux comme à la prière et la tête baissée

et répondent avec soumission aux questions qui leur sont posées. Ils

doivent rester dans cette position extrêmement incommode jusqu’à ce

qu’ils soient congédiés. Même dans la mosquée, et après la prière, ceux

qui se trouvent auprès de lui doivent se comporter ainsi et ne peuvent

aucunement se mettre à leur aise. Il tient particulièrement à ce que

les yeux restent toujours baissés devant lui, tandis que lui-même

observe sans cesse et attentivement.

Il y a quelques années, comme Mohammed Saïd, le Syrien, qui avait

le malheur de ne posséder qu’un œil, se trouvait par hasard dans

son voisinage lors d’une lecture religieuse et le regardait avec

persistance, il m’appela aussitôt auprès de lui et m’ordonna de

conseiller à cet homme d’une manière pressante de ne plus jamais venir

dans son voisinage et le regarder sans permission spéciale. Il me

confia, à ce sujet, que lui, comme tout Soudanais, craignait le mauvais

œil.

«Rien ne peut résister à l’œil de l’homme, me dit-il, les maladies et

les malheurs ne sont jamais que la suite du mauvais œil.»

Le caractère du calife a pourtant à son actif quelques traits plus

sympathiques. Je dois citer son amour, réellement sincère pour son fils

Othman et son attachement pour ses plus proches parents.

Othman, qui peut être à présent dans sa 21^{ème} année étudia dans

sa première jeunesse le Coran. Mais son père n’hésita pas à changer

fréquemment de précepteur, sur le désir du fils. Lorsque Othman

prétendit être assez avancé dans la lecture, son père le dispensa

d’autres études. A dix-sept ans, il le maria à une cousine, la fille de

son frère Yacoub et par amour pour son fils s’écarta à cette occasion,

des règles sévères du mariage, imposées par le Mahdi, qui ordonnaient

la plus grande simplicité.

Il organisa un festin qui dura huit jours et auquel tous les habitants

d’Omm Derman furent invités. Il fit construire sur la place située à

l’ouest de la maison de Yacoub, un vaste édifice en briques cuites,

pourvu de toutes les commodités que le Soudan pouvait offrir; on créa

même un jardin public qui eut du succès. Plus tard, il maria encore

deux autres de ses parentes à son fils; il lui donna des concubines

qu’il choisit lui-même, mais lui déclara qu’il n’aurait jamais pour

femme une personne d’une tribu étrangère, il entendait par là celles de

la vallée du Nil.

Il tient avec soin son fils à l’écart des étrangers, qu’il considère

comme dangereux, même pour lui personnellement. Ayant appris que

Othman, dans le feu de sa jeunesse, méprisait les ordres paternels

et avait des entrevues nocturnes avec quelques étrangers, il donna à

son frère Yacoub la propre maison de son fils. Pour celui-ci, il fit

construire un nouveau bâtiment dans l’intérieur du mur d’enceinte

d’Omm Derman, presque en face de sa propre maison, afin de l’avoir

ainsi sous sa surveillance immédiate et continuelle. Il maria sa fille

Radhia au jeune fils du Mahdi, Mohammed, bien que celui-ci n’éprouvât

aucune inclination pour sa fiancée et désirât avoir pour femme une de

ses parentes. Le calife alla à l’encontre de ses désirs, en sa qualité

de tuteur, de maître et de beau-père. Mohammed n’eut ainsi qu’une

seule femme. Cette restriction inusitée amena une tension continuelle

entre le calife et son beau-fils, qui se sépara même de sa femme. Mais

bientôt la crainte le fit déclarer prêt à reprendre sa femme et à lui

consacrer le reste de sa vie.

Le calife lui-même, conformément à ses goûts et à sa situation, tenait

à avoir un grand train de maison. Son harem comptait plus de 400

femmes. Quatre d’entre elles sont légitimes, permises par la religion

musulmane et appartiennent à des tribus libres. Mais il s’en sépare

souvent pour les remplacer par d’autres, car il aime le changement.

Les autres femmes appartiennent en grande partie aux tribus soumises

par le Mahdi. Ayant été amenées comme butin de guerre, elles jouissent

de droits moindres comme concubines. Le reste des habitantes du harem

se compose des esclaves acquises par le pillage ou achetées. Ce grand

nombre de femmes offre une étrange diversité dans la couleur surtout,

qui parcourt toutes les nuances, depuis le jaune le plus clair jusqu’au

noir le plus foncé, dans les races les plus différentes. Elles sont

divisées en groupes de 15 à 20 à la tête de chacun desquels se trouve

une directrice; la réunion de trois ou quatre de ces groupes forme

une nouvelle division, dont la direction supérieure appartient à une

femme libre ou à une concubine spécialement nommée par le calife.

Chaque mois, une mesure fixée de blé et une somme d’argent sont remises

à ces directrices pour subvenir à l’entretien des femmes qui leur

sont confiées. En outre, des moyens sont mis à leur disposition pour

qu’elles puissent se procurer les articles de toilette nécessaires aux

soins de leur corps, comme de l’huile, de la graisse, des parfums,

etc. Les vêtements, qui sont nuancés suivant le rang, la beauté ou

les qualités de chacune, se composent pour la plupart d’étoffes de

coton blanc, munies de bordures de couleurs variées, produits du pays;

elles s’affublent aussi d’étoffes de laine et de soie de différentes

couleurs, importées d’Egypte. Ces toilettes sont données soit par le

calife lui-même, soit par ses eunuques supérieurs. Le port d’ornements,

de bijoux en or et en argent ayant été très sévèrement interdit par

le Mahdi, on se contente ordinairement de boutons de nacre qui sont

attachés avec de petits morceaux de corail et d’onyx, dont on entoure

les articulations des mains et des pieds ainsi que la tête. Les cheveux

sont tressés en une infinité de toutes petites tresses fortement

enduites de graisse, de parfums et arrangées en formes les plus variées

et les plus compliquées. Il est facile de comprendre que le parfum de

ces dames du Soudan offre au début une jouissance douteuse à un nez

européen.

Depuis les dernières années, les femmes des notables recommencent à

porter de l’or et de l’argent, et, dans la maison du calife lui-même,

les principales femmes y déploient un luxe considérable. Toutes se

trouvent dans des bâtiments isolés, placés dans des cours entourées de

murs, ayant quelque analogie avec nos casernes. Leur état de santé est

surveillé par de vieilles femmes désignées à cet effet, qui renseignent

leur maître à ce sujet. De petits eunuques font le service intérieur

de ces maisons, et préviennent celle des femmes qui doit avoir

l’honneur d’une audience chez le calife. De temps en temps, il passe

une véritable revue de toute l’armée féminine. Régulièrement à cette

occasion, celles qui ont cessé de plaire à leur maître, à la suite de

défauts physiques ou moraux, sont congédiées et d’après leur position

sociale mariées ou données en cadeau aux proches parents, aux favoris

ou aux serviteurs.

Les cours sont étroitement surveillées par des eunuques ou des

moulazeimie nègres et les femmes privées presque de tout rapport avec

le monde extérieur. Tout au plus une fois par an est-il permis aux

parentes de voir pendant un court espace de temps les membres de leur

famille et de leur parler.

La première femme du calife est Sahra, sa parente qui a partagé avec

lui, depuis sa première jeunesse, les douleurs et les joies. Elle

est la mère des plus âgés de ses enfants, Othman et Radhia. Dans les

premières années de son règne, il ne mangeait que des mets simples

préparés par elle-même ou sous sa surveillance, comme l’asida, de la

viande rôtie ou des poules. Avec le nombre croissant de ses femmes, il

apprit cependant à connaître et à apprécier les produits de leur art

culinaire raffiné, introduit par les Turcs et les Egyptiens.

Il changea alors sa manière de vivre et n’est maintenant dans sa

maison rien moins qu’un contempteur de la nourriture nouvelle, qu’il

préfère, tandis qu’il cherche à démontrer à l’extérieur qu’il se

nourrit simplement. A ce sujet il ne tarda pas à se quereller avec

sa femme Sahra qui lui représenta vivement que les mets préparés par

d’autres seraient facilement enchantés ou empoisonnés et pourraient

mettre sa vie en danger. Il la renvoya deux fois pour ce motif, mais

se laissa persuader par Yacoub et ses parents de la reprendre et de la

reconnaître de nouveau comme son épouse.

Le nombre des eunuques, qui se tiennent dans les différentes maisons

des femmes, principalement pour garder l’entrée des appartements, ou

qui sont employés à d’autres services, dépasse vingt. A la tête de

tout le personnel se trouve l’eunuque en chef Abd el Kayoum. Il a la

surveillance des terres immenses, cultivées par des esclaves pour la

maison du calife. Il a à s’occuper des achats de blé nécessaires, des

animaux de boucherie, bœufs et moutons et à se procurer auprès du Bet

el Mal les sommes nécessaires au ménage. Il a toujours sous sa garde

des sommes très considérables dans lesquelles le calife puise les

présents qu’il envoie fréquemment en secret à ses émirs ou à d’autres

personnalités influentes.

Pour l’assister dans ses fonctions, il a des secrétaires et des

domestiques en grand nombre à sa disposition, principalement des

eunuques et des esclaves. Le calife lui a sévèrement interdit de

permettre à un étranger de jeter même un coup d’œil dans l’intérieur de

sa maison.

Le vêtement du calife se compose de la gioubbe munie de bandes

d’étoffes de couleur, d’une pièce de fin coton blanc et de vastes

pantalons arabes de la même étoffe. Sur la tête il porte une sorte de

cape ronde en soie de couleurs variées, comme on les fabrique à la

Mecque et à Médine, autour de laquelle est attaché un petit turban

blanc. Il porte, noué autour du corps, une ceinture en coton étroite

et longue d’environ cinq aunes (hisam), sur les épaules il met un

léger châle de la même étoffe. Il a troqué les sandales qu’il portait

autrefois contre des jambières en cuir brun rouge et des souliers

jaunes. Pendant la marche, il porte de la main gauche une épée et de la

droite il s’appuie sur une petite lance hadendoa sculptée, dont il se

sert comme d’une canne.

Pour son service personnel, il a toujours autour de lui dix à quinze

jeunes garçons esclaves, parmi lesquels beaucoup sont enfants

d’Abyssins chrétiens et ont été emmenés par Abou Anga et Zeki Tamel.

Ces garçons ont pour devoir de se tenir toujours dans son proche

voisinage, ils portent les messages dans l’intérieur de la ville,

convoquent les personnes mandées et doivent être prêts nuit et jour

à recevoir ses ordres. Aussitôt qu’ils ont atteint l’âge de 17 à 18

ans, ils sont enrôlés comme moulazeimie et remplacés par de plus

jeunes. Le calife croit ainsi pouvoir le mieux garder ses secrets, ce

qui serait difficile à obtenir des domestiques adultes, à cause de

leur corruptibilité qui est générale. Dans l’intérieur de sa maison,

(où même ces garçons ne doivent pas le suivre), il a à son service

de jeunes eunuques, les plus âgés de ces malheureux sont occupés au

service extérieur. Tous ces jeunes serviteurs ont aussi à souffrir de

sa brutalité; les plus petites fautes sont punies de coups de fouet, de

privation de nourriture, de mise aux fers, etc.

Dans les trois dernières années, le calife songea surtout à renforcer

et à réorganiser ses moulazeimie. Il prit une partie des Djihadia

stationnés à Omm Derman et de ceux des armées de Mahmoud Ahmed et de

Zeki Tamel, et parmi eux choisit les hommes les plus forts et les

plus beaux. Les émirs des tribus occidentales eurent à fournir tous

les jeunes hommes comme moulazeimie; cet ordre n’a pas été jusqu’ici

complètement exécuté. Parmi les Djaliin, il n’accepta dans sa garde que

les fils des premières familles, tandis qu’il exclut complètement de

son service les Danagla et les Egyptiens dont il se méfiait.

De cette manière, il a créé une garde de près de 11000 hommes qui sont

tous logés avec leurs femmes et leurs enfants, dans le voisinage de ses

maisons et de celles de son fils, à l’intérieur des murs d’enceinte

nouvellement construits d’Omm Derman. Cette armée est divisée en trois

corps dont le premier est commandé par son fils Othman, le second

par son jeune frère Haroun ibn Mohammed, âgé d’environ 18 ans et le

troisième par son cousin Ibrahim Khalid. Ce dernier fut remplacé,

il y a peu de temps, par Rabeh, un Abyssin élevé dans la maison du

calife. Othman, son fils, est le chef suprême et remplace le calife

dans toutes les affaires concernant les moulazeimie. Ces corps sont

partagés en sous-divisions d’environ cent hommes, sous le commandement

d’un ras miye (chef de cent hommes) lequel a sous ses ordres plusieurs

lieutenants. Cinq à six de ces ras miye ont un émir à leur tête et un

adjudant.

Les soldats nègres (Djihadia) ne sont pas mélangés dans les

sous-divisions avec les Arabes libres, mais dans les divisions des

émirs, de sorte que chacun de ces derniers a pour subalternes deux

à trois ras miye de troupes nègres et plusieurs ras miye de soldats

arabes. Presque tous sont armés de fusils Remington qu’on laisse

habituellement dans les magasins et qui ne leur sont remis que dans

les occasions solennelles. Ces moulazeimie reçoivent comme solde un

demi-écu derviche par mois et, tous les quinze jours, un huitième

d’ardeb de doura pour leur entretien. Le blé leur est remis assez

régulièrement tandis qu’on en prend à son aise avec le paiement de

la solde en espèces. Les gages des ras miye et des émirs sont, bien

entendu, plus élevés; ils reçoivent en outre souvent du calife des

cadeaux en femmes et en esclaves.

Tous les moulazeimie ont pour devoir de protéger la personne du calife;

tous l’accompagnent dans ses revues, dans ses promenades, même à

l’intérieur de la ville. Ils doivent toujours, d’après les ordres de

leur maître, stationner sur les places et dans les rues larges, dans

le voisinage immédiat de ses maisons. Bien que le calife ait banni

l’ancienne musique militaire égyptienne, il a toutefois conservé les

clairons parmi lesquels deux sont de sa suite régulière. On utilise les

anciennes sonneries: pour les ras miye: «capitaine», pour les émirs:

«major», pour les commandants: «colonel». Le calife visite souvent

pendant la nuit les moulazeimie, afin de voir s’ils se trouvent bien

aux postes qui leur ont été assignés. Les ras miye et les émirs sont

donc, à proprement parler, continuellement de service et ne peuvent se

rendre dans leurs maisons qu’en secret ou en prétextant une maladie. Ce

service extraordinairement sévère est une cause du mécontentement qui

règne presque généralement.

L’activité publique du calife consiste avant tout dans

l’accomplissement journalier des devoirs religieux notamment des cinq

prières. A l’aube, il procède à la prière du matin, après laquelle on

lit dans la djami, le rateb prescrit par le Mahdi, réunion de versets

du Coran et de formules de prières. Cela exige environ une heure. Le

calife se retire ordinairement dans ses appartements après la prière du

matin, mais il fait parfois une ronde dans la djami afin de voir si les

gens obéissent à ses ordres et prennent une part active aux exercices

de piété. Les prières sont d’ailleurs publiques. Vers deux heures, il

procède à la prière du jour; deux heures plus tard à la prière asr,

après laquelle le rateb est lu de nouveau. Au coucher du soleil, il

fait encore ses dévotions, et, environ deux ou trois heures plus tard,

la prière de la nuit commence.

Le calife procède à ses oraisons dans la mihrab, construite devant

les places des croyants. C’est une colonnade carrée avec des parois à

treillage qui lui laissent la vue libre de tous les côtés. Derrière

lui se tient son fils, puis les cadis, quelques personnes spécialement

désignées auxquelles se joignent, à droite et à gauche, les moulazeimie

appartenant aux tribus libres. Les soldats nègres accomplissent leurs

prières sur les places libres situées devant sa maison et qui ne sont

séparées de la djami que par un mur.

A droite des moulazeimie se trouvent les émirs de Yacoub, avec leurs

gens appartenant pour la plupart aux tribus de l’ouest; à gauche,

se trouvent quelques Arabes appartenant également aux bannières de

Yacoub, les gens soumis au calife Ali woled Helou, puis enfin les

Djaliin et les Danagla. Plusieurs milliers d’hommes assistent toujours

aux exercices de piété célébrés en commun, en rangs réguliers les uns

derrière les autres. Le calife veille avec une sévérité particulière à

ce qu’avant tout les hautes personnalités et les émirs ne fassent pas

défaut.

Il condamne justement les personnes suspectes, à suivre chaque jour les

cinq prières, sous la surveillance de gens désignés pour cela. Par ces

exercices de piété, il a moins en vue l’accomplissement des devoirs

religieux de ses subordonnés, que le moyen d’exercer un contrôle sur

eux et de les détourner d’autre chose. Beaucoup de gens qui demeurent

loin de la djami, sont si épuisés qu’ils s’abstiennent volontiers, par

fatigue et manque de temps, d’autres assemblées nocturnes.

Le calife s’est donné pour tâche d’anéantir toute vie en société,

qui pourrait offrir l’occasion de ne pas toujours considérer sous le

jour le plus favorable ses ordonnances et ses actions. Si la maladie

l’empêche de paraître à la prière, il se fait représenter ordinairement

par un de ses cadis ou par Abd el Kerim, un pieux moulazem de la tribu

des Takarir. Mais ceux-ci doivent prendre place comme Imam en dehors

de la mihrab. Il ne permet presque jamais au calife Ali woled Helou de

le représenter quoique celui-ci, d’après les ordres du Mahdi, soit

désigné comme son remplaçant et son successeur légitime.

La matinée, les heures qui suivent les exercices religieux de

l’après-midi ou de la nuit, sont consacrées aux affaires du

Gouvernement. Il reçoit les courriers, travaille avec ses secrétaires

et entend les cadis, les émirs et autres personnes désignées par lui

nominalement et avec lesquelles il désire s’entretenir.

Le service postal est très primitif. Le calife dispose de 60 à 80

chameliers qu’il envoie avec des ordres à ses généraux et ses sujets

dans les districts les plus divers, et qui rapportent ensuite les

réponses ou les autres nouvelles.

Bien que la proposition lui ait été faite par Ibrahim Adlan d’établir

des stations de poste afin d’avoir, à de moindres frais, un service

plus régulier et plus rapide, il s’y refusa, parce que, disait-il il

attache une importance particulière à recevoir de la bouche même des

courriers des rapports sur les contrées parcourues par eux, ainsi

que sur la conduite de ses émirs. Les émirs des provinces envoient

des rapports à leur maître, si le motif leur parait important; leurs

propres messagers doivent ensuite rapporter les réponses et les ordres

du calife. Les courriers du calife ne prennent les lettres privées que

des personnes bien connues et secrètement pour les expédier plus loin.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 19 / 29 段