principaux lieutenants Abdallah woled Ibrahim et Abd er Rasoul,
ainsi qu’un grand nombre de ses émirs. Les pertes de cette journée
dépassèrent 2000 hommes appartenant presque exclusivement au contingent
du Ghedaref, car Mousid avec ses soldats n’appuyait pas Ahmed woled
Ali. Si les troupes italiennes avaient été assez fortes pour
entreprendre une poursuite énergique contre les Mahdistes fuyant vers
Kassala, ces derniers auraient été complètement anéantis. Grande fut
l’émotion à Omm Derman lorsque arriva la nouvelle de la défaite et
de la mort d’Ahmed woled Ali et de ses principaux chefs. Le calife
chercha, il est vrai, à faire bonne contenance et à conserver devant
le public son calme et son indifférence en prétendant que l’ennemi
avait subi de bien plus grosses pertes que ses propres troupes
et qu’il remerciait Dieu de ce que ses parents avaient trouvé la
mort des martyrs (shehada) en combattant contre les chrétiens. En
réalité, il passa des nuits sans sommeil, harcelé par la crainte que
le Gouvernement italien ne fut encouragé, par sa victoire facile, à
attaquer Kassala elle-même dont la conquête au milieu de la panique
qui régnait actuellement ne pouvait offrir, d’après sa propre
conviction, aucune difficulté sérieuse. Ce ne fut que lorsque la
nouvelle authentique arriva après plusieurs jours que l’ennemi n’avait
pas quitté ses anciennes positions et ne songeait pas à une marche en
avant, qu’il se calma et pensa à nommer un nouveau commandant pour
rassembler, discipliner et fortifier les troupes retournées dans le
Ghedaref et errant sans maître dans le pays. Mais la population d’Omm
Derman vit, dans la défaite et la mort d’Ahmed woled Ali et de ses
émirs, une grande punition du ciel. Les victimes avaient honteusement
calomnié Zeki Tamel qui les traitait brutalement il est vrai. Elles
l’avaient désigné au calife comme rebelle et elles s’étaient rendues
coupables par leurs fausses allégations de sa mort honteuse. Elles
avaient massacré ses frères et n’avaient pas même ménagé les femmes.
La justice divine les avait atteintes, la mort de Zeki était vengée!
Le calife nomma son cousin Ahmed Fadhil, commandant du Ghedaref avec
la recommandation alors bien inutile de se tenir strictement sur la
défensive. Fadhil se rendit à son poste en passant par Kassala et
rassembla les troupes dispersées dans le pays qui, après la défaite
d’Agordat, cherchaient à pourvoir à leur entretien en pillant et en
volant. La tranquillité du calife fut de courte durée. En effet, on
l’informa de nouveau, nouvelle qui l’effraya, que les Italiens avaient
l’intention de prendre Kassala.
Mais comme ce bruit ne fut pas suivi d’action, il se tranquillisa et
se berça de l’espoir de rester, sans être inquiété, en possession
de ses positions. Il exprima même en public sa volonté de venger la
défaite d’Ahmed woled Ali. En réalité, il n’en avait nullement envie.
Mais il croyait que c’était par une feinte qu’il pourrait le mieux
détourner l’ennemi d’une attaque offensive, et il envoya dans ce but,
au Ghedaref, de petits renforts de cavaliers et de porteurs de lances.
Quelques mois s’écoulèrent ainsi, lorsqu’un jour, après la prière
du matin, trois hommes parurent à la porte du calife et demandèrent
instamment à être introduits aussitôt auprès de lui. Je reconnus parmi
eux des émirs des tribus des Baggara, stationnées à Kassala, et, à
leur mine, on pouvait deviner que ce n’était pas une bonne nouvelle
qu’ils avaient à transmettre à leur maître. Ils furent introduits; mais
bientôt on put remarquer, dans l’entourage du calife, tous les signes
d’une émotion extraordinaire. Le calife Ali woled Helou, Yacoub et tous
les cadis furent convoqués en toute hâte au conseil. Le pressentiment
du calife s’était réalisé. Kassala était tombée! Les Italiens s’en
étaient emparés après un court combat. Le calife ne put tenir secret
cet événement.
Il fit sonner l’umbaia, battre du tambour de guerre et seller les
chevaux, puis accompagné de tous ses moulazeimie et d’une masse de
porteurs de lances et de cavaliers s’avança solennellement jusqu’au
bord du fleuve. Là, il força son cheval à entrer dans l’eau jusqu’aux
genoux, puis tirant son épée et la brandissant d’un air menaçant du
côté de l’est, il cria à plusieurs reprises, d’une voix retentissante:
«Allahou akbar!» (Allahou akbar, c’est-à-dire Dieu est le plus grand,
exclamation par laquelle on a coutume d’implorer l’aide de Dieu, contre
ses ennemis.)
La foule émue répéta en rugissant, les paroles du maître. Mais une
grande partie de la masse hurlante se réjouissait intérieurement de
l’agitation du calife, souhaitant pour lui de nouvelles humiliations,
et pour eux-mêmes la délivrance du joug écrasant de sa domination.
[Illustration: LE CALIFE EXCITANT SES TROUPES À ATTAQUER KASSALA.]
Puis le calife, revenu sur la rive, descendit de cheval et s’assit
sur une peau de mouton qu’on étendit pour lui. Alors il communiqua à
la foule rassemblée autour de lui la chute de Kassala et raconta que
ses troupes, assaillies pendant la prière du matin par une quantité
innombrable d’ennemis, avaient été forcées de se retirer. Il prétendit
que ses fidèles avaient sauvé tout leur matériel de guerre, ainsi que
leurs femmes et leurs enfants et qu’ils s’étaient retirés presque sans
pertes, tandis que l’ennemi avait souffert de tels dommages qu’il
regrettait la prise de Kassala et la considérait comme une défaite.
Les plus dévoués de ses partisans eux-mêmes reconnurent dans les
paroles du calife une vaine tentative de déguiser le véritable état
de choses. Dans le court espace de temps qui s’était écoulé depuis
l’arrivée des émirs, on avait déjà appris que la garnison de la ville
n’avait absolument pas été surprise, mais avait été informée à temps
de l’approche de l’ennemi et avait refusé, par hostilité contre son
chef Mousid Gedoum et par une répugnance générale, de combattre contre
l’ennemi approchant et, sans tenter aucune résistance, s’était retirée
à Gos Redjeb.
Le calife fut absolument abattu de la perte de Kassala à la suite de
quoi Omm Derman elle-même semblait offerte à l’attaque de l’ennemi.
Mais la nouvelle que ses partisans ne combattaient plus comme
auparavant, pour lui et pour sa cause, l’accabla de douleur. Pour la
première fois peut-être, il comprit que le sentiment général avait
changé, non seulement à Kassala, mais dans tout le pays et que sa
popularité, le zèle de la foi, l’esprit de sacrifice pour la cause
sainte avaient fortement baissé, s’ils n’avaient même pas totalement
disparu. Se basant toujours de nouveau sur le fait qu’il n’avait en
réalité subi aucune perte, mais qu’il avait perdu une position sans
valeur pour lui, il fit connaître enfin, avec une confiance forcée,
son intention non seulement de reconquérir Kassala dans un temps peu
éloigné, mais encore de forcer l’ennemi à se retirer jusqu’à la Mer
Rouge.
Il ne retourna dans sa maison qu’à une heure tardive; il tint conseil
avec son frère et les cadis sur les premières mesures à prendre. Ah!
il devait regretter son ancien premier conseiller, le cadi Ahmed woled
Ali qui l’avait servi pendant plus de dix ans, comme un partisan et un
ami fidèle. Le cadi avait, par sa position comme juge suprême, acquis
la plus grande influence dans le pays et une fortune énorme. Plus de
mille esclaves des deux sexes cultivaient ses immenses possessions; des
marchands à sa solde s’en allaient en Egypte et y vendaient pour lui
les produits naturels du pays, la gomme et les plumes d’autruche, les
troquant aussi contre d’autres marchandises. Il possédait non seulement
de nombreux troupeaux de chameaux et de bœufs, mais encore des chevaux
magnifiques et _last not least_, les plus belles femmes esclaves
peuplaient son harem. Tout cela lui avait attiré la jalousie de Yacoub
et d’Othman, le jeune fils du calife. Le premier voyait en outre en
lui, la cause pour laquelle beaucoup de ses propositions n’étaient pas
accueillies par le calife. Mais ce dernier lui-même était également
devenu jaloux de la richesse de son premier cadi et de son influence
sur la population. Il écouta donc d’une oreille trop complaisante
les accusations avancées par Yacoub contre Ahmed, lui reprochant de
se servir de sa puissance pour s’enrichir et de porter atteinte à
l’autorité du calife par son immense influence. Sous prétexte d’avoir
agi contre ses ordres dans d’importantes affaires de confiance, le
calife condamna à la détention perpétuelle son premier juge Ahmed woled
Ali, en présence de tous les cadis jaloux de la richesse de leur chef
et indisposés contre lui à cause de sa sévérité. Le cadi Ahmed qui
avait, au service du calife, condamné et privé de leurs biens tant
de gens, qui avait rendu des femmes veuves et des enfants orphelins,
fut alors lui-même traîné par des soldats nègres, hors de la maison
du calife et jeté en prison. Sa fortune fut confisquée et le calife
choisit dans son harem, pour lui-même, pour Yacoub et pour ses fils,
les plus belles femmes, distribuant les autres à ses partisans.
Le calife qui voyait fort bien que la reprise de Kassala offrait les
plus grandes difficultés et était même presque impossible, donna
l’ordre à Osman Digna, qui se tenait à Adarama sur l’Atbara, à environ
trois jours de voyage de Berber de se joindre avec toutes ses forces
disponibles à Mousid Gedoum, à Gos Redjeb. En même temps, Ahmed Fadhil
reçut pour instruction d’établir un poste fortifié d’au moins mille
fusils à Fascher, à un jour et demi de voyage de Kassala sur l’Atbara.
Lui-même envoya d’Omm Derman quelques détachements à Ousoubri, située
sur l’Atbara, dans le voisinage de Fascher, entre cette station et
Gos Redjeb. Bien qu’il prétendit vouloir prendre l’offensive contre
l’ennemi se trouvant à Kassala, tous ses ordres avaient cependant pour
but unique de fortifier la ligne de l’Atbara, afin de pouvoir offrir
une résistance réelle par ces positions défensives si l’ennemi osait
tenter d’avancer contre Omm Derman elle-même.
A cette époque troublée, le calife apprit avec joie la nouvelle qu’un
envoi d’Arabi Dheifallah était arrivé de Redjaf à Ghetena sur le Nil
Blanc, non loin d’Omm Derman. Il consistait en deux vapeurs chargés
d’esclaves et d’ivoire. Les vaisseaux abordèrent quelques jours après;
il fit marcher pompeusement à travers toute la ville environ quatre
cents esclaves afin de bien montrer aux yeux du public les succès
d’Arabi Dheifallah dans les provinces équatoriales.
Ce dernier avait combattu et vaincu une partie de ces troupes de nègres
qui s’étaient séparées du temps d’Emin Pacha et cherchaient leur
subsistance dans le pays de leur propre chef.
Fadhlelmola bey, anciennement sous les ordres d’Emin, était entré en
relation avec les agents de l’Etat du Congo qui s’étaient avancés du
sud-ouest. Ceux-ci avaient promis leur concours; celui-là se vouerait
à leur service et défendrait leurs intérêts. Mais sa ferme intention
était de se maintenir indépendant et de tirer seulement autant
d’avantages que possible des fonctionnaires de l’Etat du Congo, sous
prétexte d’être leur allié et leur serviteur, afin de fortifier sa
situation actuelle qui n’était pas sûre.
A la suite de faux rapports, il s’aventura jusque dans le voisinage du
Redjaf qu’il croyait faiblement occupé par les Mahdistes. Il reconnut
trop tard qu’il s’était trompé, se retira en toute hâte, mais fut
poursuivi par Arabi Dheifallah et atteint après quelques jours de
marche. A midi, comme ses hommes chassaient, dispersés dans la forêt,
Fadhlelmola bey fut surpris. Il succomba après s’être bravement défendu
et, avec lui, la plus grande partie de ses soldats. Quelques-uns
seulement se rendirent. Les vainqueurs s’emparèrent de beaucoup de
femmes et d’enfants, de quelques fusils, etc. Parmi les trophées
envoyés à Omm Derman, se trouvaient quatre drapeaux bleus, de l’Etat du
Congo, avec une étoile d’or à cinq rayons au milieu et deux uniformes
noirs sur les boutons desquels on pouvait lire l’inscription suivante
«Travail et Progrès».
Cela m’émut singulièrement de voir pour la première fois les enseignes
de l’Etat du Congo; j’avais bien une légère notion de son existence,
mais son étendue et ses limites m’étaient alors complètement
étrangères. Des lettres en langues européennes furent aussi trouvées
dans le camp de Fadhlelmola. Le calife s’abstint toutefois de me les
montrer; il préférait ignorer leur contenu plutôt que de m’en donner
connaissance.
La joie éprouvée par le calife, au sujet du succès de son parent,
fut cependant de beaucoup diminuée par la nouvelle que des agents
chrétiens pénétraient depuis le sud et l’ouest dans les provinces
équatoriales. Arabi Dheifallah avait appris la présence d’une puissance
étrangère dans l’Ouganda, et la marche de forces chrétiennes depuis
l’Afrique occidentale. Il adressa un rapport à ce sujet et demanda
des instructions. Le calife lui envoya environ 400 hommes de renfort
à Redjaf, avec l’ordre de retirer les postes avancés si des forces
supérieures s’avançaient contre eux, mais de conserver en tout cas
Redjaf elle-même. Dès le début, déjà lors de l’envoi de la première
expédition contre Emin Pacha, il n’avait pas été dans l’intention du
calife de conquérir un pouce de terrain là-bas et d’y introduire sa
domination. Il voulait seulement établir une station afin d’avoir en
quelque sorte une base d’opération pour ses expéditions dont le but
était d’enlever des esclaves et de rapporter de l’ivoire.
Lorsque le vapeur fut parti pour le sud, le calife tourna de nouveau
toute son attention sur l’ennemi de l’est.
Il dirigea sur Ousoubri tous les Djaliin encore fixés à Omm Derman et
nomma commandant de ce poste Hamed woled Ali, frère d’Ahmed woled
Ali, tué à Agordat par les Italiens. Bientôt après, il ordonna aux
Danagla qui se trouvaient aussi à Omm Derman de marcher également sur
Ousoubri, puis il envoya encore dans le Ghedaref de petits détachements
de cavaliers arabes comme renfort. Sur la demande du calife, les
tribus arabes possédant des chameaux durent fournir environ 3000 de
ces animaux dont 1000 devaient être incorporés avec leurs cavaliers
dans la cavalerie se trouvant dans le Ghedaref, tandis que le reste
devait amener à Ousoubri le blé emmagasiné sur les bords du Nil Bleu à
Roufa et Abou Haraz. La contrée d’Ousoubri en effet, abandonnée par ses
habitants depuis des années, était complètement inculte et par suite,
une grande disette y régnait. Il espérait ainsi avoir suffisamment
fortifié la ligne de l’Atbara et créé une muraille protectrice destinée
à arrêter l’attaque de l’ennemi.
Cette année-là, le calife ne parut pas devoir rester tranquille.
Mahmoud Ahmed rapporta que des chrétiens avaient pénétré dans la
province du Bahr el Ghazal et s’efforçaient d’en gagner les tribus.
Ils avaient dans ce but déjà passé des contrats avec les chefs et
étaient arrivés à Hofrat en Nahas (mines de cuivre près de Kallaka sur
la frontière sud-ouest du Darfour). C’était là en réalité une nouvelle
de la plus haute importance et le calife avait toute raison d’en être
tourmenté.
La province du Bahr el Ghazal riche et productive, habitée par des
tribus guerrières, mais divisées entre elles, livrait de tout temps le
gros des soldats aux bataillons soudanais. Quatre à cinq mille hommes
pouvaient chaque année facilement être réunis et par suite de leurs
dissensions de tribu à tribu, on pouvait exclure presque le danger
d’une révolte. Le propriétaire de la province du Bahr el Ghazal pouvait
ainsi, en quatre ou cinq années, réunir entre ses mains une force
d’environ 20000 hommes, relativement bien organisée et sûre, suffisante
pour imposer sa domination sur le Darfour et le Kordofan et même sur
le Soudan tout entier. De plus, ces tribus nègres avaient, cela va
sans dire, peu de sympathie pour les chasseurs d’esclaves arabes et se
seraient volontiers soumises à une puissance qui leur aurait accordé sa
protection contre eux.
Le calife connaissait la situation: il sut aussitôt, à la réception
du rapport de Mahmoud Ahmed qu’il s’agissait pour lui d’une question
vitale. Il lui intima l’ordre d’envoyer aussitôt, dans le sud du
Darfour une force suffisante pour chasser les étrangers des districts
du Bahr el Ghazal. D’après ces instructions, Mahmoud Ahmed fit avancer
l’émir Hatim Mousa, de la tribu des Taasha avec des troupes importantes
au sud de Shakka, dans les districts nord du Bahr el Ghazal. Les tribus
frontières des Forogé, des Kara, des Bounga et d’autres avec lesquelles
les Européens avaient déjà conclu des contrats, se soumirent sans
résistance aux Mahdistes qui prirent possession de leur pays.
Un jour, je fus appelé auprès du calife qui me remit plusieurs papiers
écrits en langue française avec l’ordre de les lui traduire.
Il y avait parmi eux deux lettres du lieutenant de la Kéthulle où
il donnait à ses subordonnés différentes instructions et règles de
conduite dont la teneur était sans aucun intérêt.
Ces papiers étaient tombés dans les mains de Hatim Mousa lors de
l’occupation du territoire des Forogé. Il y avait là aussi un traité
entre le sultan Hamed woled Mousa, chef des Forogé et les représentants
de l’Etat du Congo. Le traité contenait trois paragraphes conçus à peu
près comme suit:
§ 1.—Le sultan Hamed woled Mousa, chef de la tribu des Forogé reconnaît
la suprématie de l’Etat indépendant du Congo et se place, lui et sa
tribu, sous sa protection.
§ 2.—Le sultan Hamed woled Mousa s’engage à entrer en relations de
commerce avec l’Etat du Congo, à exiger l’extension de celles-ci
jusqu’aux districts frontières du Darfour, si possible, et à accorder
aux agents de cet Etat protection et sécurité dans l’intérieur des
frontières de son pays.
§ 3.—L’Etat indépendant du Congo s’engage à soutenir le sultan Hamed
woled Mousa dans toutes les entreprises qui auraient pour but de
maintenir et de fortifier son autorité dans le pays.
Conclu au mois d’août 1894.
Hamed woled Mousa,
sultan des Forogé
(Sceau).
Semio woled Tikma,
sultan des Tiga, comme témoin.
(Signatures
des
représentants de
l’Etat du
Congo.)
Les deux sultans s’étaient servi lettres latines pour apposer leurs
signatures. J’eus à peine traduit que le calife me reprit aussitôt le
papier. La curiosité l’emportait sur la défiance. Il me dit pourtant:
«Je ne t’ai pas seulement fait appeler à cause de la traduction de
ces écrits qui n’ont aucune valeur pour moi. J’ai déjà donné ordre à
Mohammed Ahmed de chasser du Bahr el Ghazal tous ces chrétiens qui sont
venus, il est vrai, en petit nombre et seulement comme voyageurs. Mais
j’ai une proposition à te faire. Tu sais que je te considère comme un
des nôtres, comme mon ami, mon disciple; je me suis décidé à le prouver
publiquement en te donnant pour femme, une de mes cousines, ma plus
proche parente. Que dis-tu de cela?»
Habitué à ses caprices, je m’étonnai peu de son offre et compris que
son but était d’observer encore davantage mes faits et gestes dans mon
intérieur; il fallait que je sois sous un contrôle serré pour qu’il sût
si, en secret, je n’avais pas de relations avec quelqu’un. Il cherchait
une occasion de me rendre inoffensif,—comme il le disait lui-même.
L’opinion publique voulait que, selon les us et coutumes, je fusse
en somme protégé en ma qualité d’étranger; que serait-ce, une fois
l’époux de sa cousine? Lui, qui n’avait point épargné ses plus fidèles
serviteurs, comme Ibrahim Adlan, son meilleur chef des finances, Zeki
Tamel, son premier chef militaire, le cadi Ahmed woled Ali et tant
d’autres, ne m’épargnerait pas non plus!
«Maître, lui répondis-je, que Dieu te bénisse et te rende toujours
victorieux! Ta proposition m’honore, mais écoute la vérité! Ta parente
est de sang royal, c’est une descendante du Prophète et qui mérite
d’être traitée comme telle tandis que je suis une nature emportée qui
ne sait mettre un frein à sa colère et agit sans réflexion; je crains
que des difficultés ne surgissent, dont les suites pourraient détruire
les bons rapports qui existent entre toi et moi. Seigneur! que Dieu me
conserve ta grâce!»
«Depuis dix ans que je te connais, répliqua le calife, je ne t’ai
jamais vu emporté ou irréfléchi. Je t’ai donné d’autres femmes; aucune
plainte n’est parvenue jusqu’ici à mes oreilles; il est vrai que j’ai
appris que tu les as mariées à tes domestiques ou que tu leur as rendu
la liberté. Pourquoi? Tu es donc resté fidèle aux coutumes (il ne
disait pas religion pour ne point me blesser) de ta tribu, que tu ne
veux avoir qu’une seule femme!»
«Maître, repris-je, tu m’honores souvent en me donnant une esclave;
mais tu ne voudrais pas que je devinsse l’esclave de mes esclaves!
Leur conduite me force à les chasser de chez moi ou à les marier à mes
serviteurs. On t’a mal renseigné en te disant que je suis resté fidèle
aux coutumes de ma tribu, puisque j’ai trois femmes!»
«Bien, dit-il, je te crois. Mais tu refuses d’épouser ma cousine!»
«Maître, je ne refuse pas, je te préviens, pour éviter des discordes
futures. Encore une fois, ta proposition m’honore, mais je te prie
de m’éprouver davantage afin que tu saches si vraiment je suis digne
d’elle.»
Il n’en comprit pas moins mon refus et me congédia.
Ma position devenait toujours plus tendue; je connaissais le calife: il
s’attendait à une explosion de joie de ma part, mon refus avait blessé
sa fierté. Il ne l’oublierait certes pas!
Que faire? Aspirer à la liberté! Tant d’autres,—moi-même aussi—y
avaient travaillé longtemps, mais toujours en vain!
CHAPITRE XVI.
Le calife et son règne.
Portrait du calife.—Son ménage.—Le harem.—La garde du corps.—Les
prières publiques.—Le service postal.—Parades et manœuvres.—Faveurs
aux tribus de l’ouest.—Oppression des tribus des bords du
fleuve.—Forces militaires.—Questions de frontières.—Organisation des
finances.—Système monétaire.
Le calife Sejjid Abdullahi ibn es Sejjid Mohammed, dont j’ai décrit
l’origine et le voyage auprès du Mahdi, (page 180) est, comme je l’ai
déjà raconté (page 393), de taille moyenne, large d’épaules; il a la
peau d’une couleur brun clair, le nez aquilin, de grands yeux noirs,
une bouche bien proportionnée, et des traits réguliers. Le visage est
encadré d’une barbe d’abord entièrement noire, un peu plus fournie
autour du menton. Souple autrefois, il a pris dans les dernières années
de la corpulence; il n’a que 49 ans, mais il parait beaucoup plus
âgé et sa barbe est déjà presque blanche. Son visage, parfois d’une
amabilité séduisante, a d’habitude une expression dure et sombre:
celle du despote oriental. Emporté et d’un caractère violent, il agit
souvent, malgré sa finesse, sans réflexion, et personne, pas même son
frère, n’ose dans ces moments-là lui adresser des remontrances. Il se
méfie au plus haut degré et de tout le monde, même de plus d’un de
ses proches parents et des membres de sa maison. Il ne croit pas à
la fidélité et au dévouement; mais est convaincu que toute personne
en rapport avec lui dissimule ses véritables sentiments. Pour lui
dans tout son entourage l’égoïsme est le mobile de toute action. Il
est singulier que cette nature méfiante accueille pourtant si bien la
flatterie et qu’il en accepte les expressions les plus outrées avec
plaisir. Pas d’entretien possible avec lui sans louanges flatteuses
sur sa sagesse, sa puissance, sa justice, sa bravoure, sa générosité,
son amour de la vérité et malheur à celui qui blesse son amour-propre
démesuré! Ismaïn woled Abd el Kadir, un de ses cadis, qui jouit pendant
longtemps de sa faveur particulière, justement par ses flatteries et
ses louanges, avait établi un jour, dans une conversation un parallèle
entre le régime actuel du Soudan et l’ancien état de choses sous le
Gouvernement égyptien. Il avait comparé le calife au Khédive Ismaïl
Pacha et s’était assimilé lui-même à Ismaïl Pacha el Moufettish qui
avait été le favori et le conseiller du Khédive. Cette expression,
imprudente dans les circonstances actuelles, fut rapportée au calife
qui, dans une grande colère, fit aussitôt faire une enquête et ordonna
au juge de condamner Ismaïn woled Abd el Kadir, s’il avait réellement
prononcé ces paroles.
«Le Mahdi, dit-il, est le représentant du Prophète et je suis son
successeur! Qui est placé sur la terre plus haut que moi? Qui est plus
noble que moi, descendant direct du Prophète!»
Ismaïn Abd el Kadir fut trouvé coupable, jeté dans les fers, et, sur
l’ordre du calife, condamné à la déportation à Redjaf.
«Comment a-t-il pu se permettre de comparer l’état du Gouvernement
actuel avec celui de l’ancien Gouvernement égyptien? répétait-il
indigné. S’il veut se comparer à un Pacha, il peut le faire. Mais je ne
permettrai jamais de me placer sur le même pied, moi le descendant du
Prophète, que le Khédive, un Turc!»