repris-je, pour qu’on lui ait, à lui, un déserteur, confié mes secrets
et que je suis un espion? Quant à ce qui concerne Gasis Youssouf,
personne que toi ne peut mieux savoir qu’au moment de sa fuite, il
m’était de toute impossibilité d’avoir des relations avec lui, ou avec
un autre, puisque je ne m’éloigne jamais de ta personne. S’il avait
été en mon pouvoir de favoriser la fuite de quelqu’un, si j’avais été
un traître, ne serais-je pas parti moi-même?
«Les Anglais savent-ils que ma maison est sise vis-à-vis du magasin
aux poudres, c’est compréhensible; le messager qui m’apportait, avec
ta permission, les lettres de ma famille, a pu le voir et le leur dire
peut-être.
«Il est fort possible aussi qu’après avoir cessé, selon ton désir,
toute correspondance avec les miens, ceux-ci se soient informés de
ma santé auprès des marchands qui d’ici se rendent souvent au Caire
et aient appris où je demeure; en ma qualité de moulazem personne ne
l’ignore. Mais quant à prétendre que je me fasse fort, au cas d’une
guerre, d’occuper ton arsenal, c’est trop ridicule, trop grotesque.
Autant que je puis en juger, je ne crois pas qu’on ose attaquer ton
pays, ni toi, l’invincible, le victorieux; le hasard le permît-il même,
comment saurais-je qu’alors, au moment propice, j’occuperais encore ma
demeure actuelle?
«Non, je crois plutôt qu’à ce moment-là, je serais au premier rang
des combattants prouvant que mon sang et ma vie sont à toi et que je
te suis fidèle et soumis. Maître, tu es juste; tu ne sacrifieras pas
l’homme qui te sert depuis de longues années à un Dongolais, à un de
tes ennemis!»
«Eh! d’où sais-tu donc que cet homme, qui dépose contre toi, est un
Dongolais?» me demanda aussitôt le calife.
«Je me rappelle l’avoir vu ici, à ta porte, il y a plusieurs années
avec Abd er Rahman woled Negoumi el Chehid (martyr, ainsi qu’on
le nommait depuis sa mort) et l’ai fait chasser de force par tes
moulazeimie, tellement il était importun.[4]
«Veut-il aujourd’hui, peut-être, te prouver sa fidélité et se venger en
me calomniant. Dieu t’a donné la sagesse pour gouverner les hommes; tu
sauras donc aussi discerner ce qui est juste en ce cas!»
Le calife attendit quelques instants.
«Je t’ai appelé, me dit-il enfin, non pour te juger, mais pour te
montrer que, quand même, je ne t’ai point retiré ma confiance. Si
j’avais ajouté foi aux dénonciations de cet homme, je ne l’aurais point
fait enfermer. Tu as des ennemis nombreux, peut-être parce que ton nom
est connu ici; tu as des envieux qui ne veulent pas que tu sois près de
moi...... Sois sur tes gardes: où il n’y a pas de feu, il n’y a pas de
fumée!»
Il me congédia. Les cadis et les moulazeimie restèrent encore longtemps
avec lui.
Lorsque la nuit fut venue, je questionnai en secret un de mes camarades
en qui j’avais confiance sur ce que le calife avait ajouté après mon
départ. Voici la réponse qu’il me fit:
«Le calife a déclaré qu’il savait bien que l’homme mentait, mais, qu’en
toute cette affaire, il devait pourtant y avoir un fond de vérité. Il
a toutefois admis la possibilité que tu aies des ennemis au Caire, qui
suscitent des intrigues contre toi.»
Pendant ma défense, j’avais eu envie de soulever ce dernier point;
mais il valait mieux conserver une porte de sortie, le cas échéant;
le calife ayant, de lui-même, émis cette supposition, mon silence me
permettrait de me défendre, en utilisant et en développant cette idée.
Ne serai-je donc jamais sûr du lendemain; pendant combien de temps
encore aurai-je à me défendre, à me justifier? Il était clair que le
calife me considérait toujours comme son adversaire et n’attendait
qu’une occasion, une seule pour me mettre, à jamais, hors d’état de lui
nuire...! Et pourtant, grâces soient rendues à Dieu qui le faisait
agir à mon égard, avec plus de douceur qu’avec toute autre personne.
Ah! Madibbo, ton précepte «sois soumis et patient» est juste, mais
combien est-il dur à suivre!
Le lendemain, après la prière, je me rendis un instant dans ma demeure.
Nur el Gerefaoui, le successeur d’Ibrahim Adlan m’y suivit. Je le
connaissais depuis longtemps et nos rapports étaient très amicaux.
«Visite bien rare, lui dis-je, Dieu veuille que la cause en soit
heureuse!»
«Oui, répondit-il, en me serrant fortement la main que je lui tendais;
mais qui te dérangera quelque peu néanmoins. J’ai besoin de ta maison
et je te prie de me la céder aujourd’hui même. En échange, je t’en
donne une sise au sud de la djami; celle-là même où les hôtes du calife
ont coutume de descendre.
«Elle est plus petite que la tienne, c’est vrai, mais à cause de sa
position, séparée de la djami par la route seulement, elle te sera
commode, à toi qui es un homme si pieux.»
«Bien; mais entre nous, qui t’a envoyé ici? Le calife ou bien Yacoub?»
«C’est un secret, reprit-il en souriant; en réfléchissant à ta
comparution d’hier, chez le calife, tu peux aisément résoudre ta
question.» Puis il ajouta, non sans ironie:
«Le maître t’aime tant, qu’il veut sans doute t’avoir plus près de lui
encore; deux cents pas à peine sépareront vos habitations respectives!
Eh bien, quand puis-je occuper ta demeure?»
«Ce soir, j’aurai déménagé, répliquai-je; le seul travail consiste à
transporter mon blé et le foin pour mon cheval et pour mon âne. Ma
nouvelle maison n’est-elle pas inhabitée?»
«Certainement; j’ai donné ordre de la nettoyer; je vais prendre les
mesures nécessaires tandis que, de ton côté, tu te mettras aussitôt
à l’ouvrage. Espérons que la nouvelle te portera plus de chance que
l’ancienne,» murmura-t-il, en s’éloignant.
Le calife venait donc ainsi de me donner publiquement une nouvelle
preuve de méfiance, puisqu’il voulait m’éloigner de ses magasins
contenant les armes et les munitions que j’aurais occupés, au cas
d’une attaque, ainsi qu’il se le figurait. J’appelai mes gens et nous
commençâmes à déménager.
Les malheureux, je parle de mes domestiques, maudissant le calife
appelèrent sur lui la colère divine. Ils demeuraient là depuis des
années; c’était leur doux nid, cette maison; de leurs propres mains,
ils avaient creusé un puits profond de seize mètres environ, ils
avaient planté des citronniers, des grenadiers qui justement allaient
porter des fruits!
Ce changement me touchait fort peu, en somme. Que de fois j’avais prié
Dieu de me fournir une occasion de pouvoir quitter cette maison.
Je me disais comme Gerefaoui, espérons que la nouvelle demeure me
porterait plus de chance!
Au reste, je n’étais pas le seul qui dut déménager si subitement. Tout
le quartier situé au nord de la maison du calife, occupé en grande
partie par les Ashraf et leurs partisans, dut être évacué sur le champ,
sans que les habitants reçussent la permission d’emporter une partie
intégrante quelconque de leurs maisons et sans recevoir d’indemnité.
On leur assigna un terrain avec ordre de se construire de nouvelles
habitations. Comme on le voit, j’étais toujours moins mal traité que
les autres.
Un marchand du Darfour, dont je fis la connaissance ici, apprit
que j’étais Autrichien et que je prenais une vive part à tous les
événements qui surgissaient dans mon pays; il voyageait beaucoup, se
rendant fréquemment en Egypte, à Alexandrie, en Syrie même. Un jour,
m’ayant cherché dans la djami, il me fit en quelques mots à voix
basse, diverses communications sur l’Egypte et me donna un journal
d’Alexandrie, qui ne datait certes pas du jour même, mais qui contenait
quelques articles sur ma patrie.
Curieux de le lire, je me rendis, dès que je le pus, chez moi et, en
le parcourant d’abord, j’appris, à mon grand effroi, la mort de notre
prince héritier Rodolphe. Je ne saurais décrire l’impression que me fit
cette nouvelle.
J’avais servi sous ses ordres et je n’avais point perdu l’espoir
de rentrer un jour dans mon pays l’assurer que dans toutes mes
vicissitudes, je n’avais point oublié l’honneur d’avoir été officier
dans son régiment. Qu’importait donc mon sort, en présence d’un
événement aussi émouvant!
Je me repris à penser à notre Empereur qui est aimé de son peuple comme
pas un monarque et que nous autres Autrichiens, nous sommes habitués à
considérer comme un père!
Entouré d’hommes qui, par nature et par habitude, n’éprouvaient aucun
sentiment, j’avais le loisir de me rappeler tant de souvenirs et de
donner libre cours à l’amertume et aux ressentiments douloureux que
j’éprouvais.
Et pourtant, il ne m’était point permis de laisser remarquer ce
qui m’agitait si profondément! Il me fallait refouler de force les
sentiments que je portais à ma patrie, aux miens et qui menaçaient
parfois de prendre le dessus; je devais le faire pour que la nostalgie,
l’agitation ne me fissent pas perdre la force de résistance nécessaire
et ne me fissent pas paraître plus misérable encore que je l’étais.
Cela me réussissait, en partie du moins, me contentant pour l’instant
de mon sort, mais nourrissant toujours l’espoir d’une amélioration,
d’être libre enfin. Cette triste nouvelle m’abattît cependant; je me
sentis plus malheureux qu’auparavant. Ah! pourquoi cet homme m’avait-il
apporté ce journal! Il avait cru me rendre service, sans doute: il
m’avait enrichi d’une douleur et appauvri d’une espérance!
Mes camarades, sans deviner la cause de mon abattement visible, me
conseillèrent de paraître content comme d’habitude, et de ne point
regretter mon ancienne demeure; car, le calife, par ses espions, ne
manquerait point de s’informer de moi. Je m’efforçai donc de paraître
indifférent et prétendis être indisposé.
Bien autre chose préoccupait le calife. Il avait reçu d’Ahmed woled
Ali, qui remplaçait Zeki Tamel à Gallabat un message dans lequel
celui-là se plaignait amèrement de Zeki, son supérieur. Quelques jours
après, le plaignant lui-même arriva et, tant en son nom personnel,
qu’au nom des émirs de Zeki, il déposa contre ce dernier, au sujet
d’insultes, de rapts de fortune, de vols et rappela que Zeki voulant
se rendre indépendant, n’attendait que l’occasion favorable de mettre
ses projets à exécution. Le calife qui savait bien que ces accusations
étaient dues surtout à l’aversion qu’éprouvaient les émirs à l’égard de
leur commandant, ordonna à Zeki de leur restituer les biens confisqués,
et à l’avenir de les traiter selon leur situation. Ahmed woled Ali
dut rentrer à Gallabat; le calife le pria toutefois de surveiller
étroitement son supérieur et de dresser des rapports précis et exacts
sur les faits qu’il avançait.
Haggi Mohammed Abou Gerger fut rappelé de Kassala par le calife qui
le remplaça par Mousid; Gerger était Dongolais; aussi pour ne pas le
laisser au milieu de ses compatriotes, le calife l’expédia à Redjaf,
avec deux vapeurs destinés à renforcer les troupes qui se trouvaient
là; en cela, il agissait comme il l’avait fait avec Mohammed Khalid.
Omer Salih fut cité à Omm Derman pour fournir de vive voix des
renseignements sur la situation à Redjaf; Gerger fut nommé émir du
pays; tous les soldats et les combattants porteurs d’armes à feu furent
placés sous les ordres de Moukhtar woled Abaker parent du calife.
Les vapeurs étaient partis depuis quelques jours quand le calife fut
atteint du typhus. Toute la population d’Omm Derman fut en proie à une
grande inquiétude et suivit avec intérêt le cours de la maladie, dont
le dénouement fatal pouvait amener les plus graves bouleversements.
Le calife Ali woled Helou, héritier présomptif selon la loi du Mahdi,
montra, en ces jours, un intérêt qui ne concordait pas très bien avec
l’amour qu’il portait à Abdullahi; ses partisans et ses compatriotes
suivirent son exemple, et pour cause!
Mais la robuste constitution du calife l’emporta, à moins que les
habitants du Soudan ne fussent point encore suffisamment châtiés et
que, vivant fléau, Dieu n’ait pas voulu l’enlever avant que son œuvre
fut achevée!
Vingt jours de maladie; puis il reparut de nouveau devant ses disciples
qui le saluèrent par des acclamations, des cris de joie: il est vrai
que la plupart ne cherchait qu’à faire du bruit! Seuls, ses parents et
les tribus de l’ouest se réjouirent de sa guérison.
Le calife toutefois ne se trompa point sur ce qui s’était passé pendant
sa maladie. Il savait bien qu’en ayant donné toujours la préférence
à ses parents, les autres tribus occidentales seraient fâchées, mais
comme elles étaient étrangères au pays, elles se verraient quand
même obligées de prendre son parti. Les habitants des rives, ceux du
Ghezireh, la plupart Djaliin et Danagla, c’est-à-dire ses ennemis,
étaient désarmés et affaiblis par la confiscation de leurs biens.
Il les éloigna encore davantage de leur patrie, en les consignant
au Darfour, à Gallabat et à Redjaf, sous prétexte de renforcer les
garnisons. Il avait compris aussi que le calife Ali woled Helou
et les siens aspiraient à gouverner, mais il savait que jamais
ils ne se décideraient, comme les Ashraf, à chercher par la force
l’accomplissement de leurs désirs.
A mon égard il était devenu encore plus méfiant qu’autrefois. Depuis
que nous étions voisins, il s’enquérait en secret auprès de mes
camarades, de toutes mes démarches, de ma façon de vivre, de mes
sentiments. Etant au mieux avec la plupart des moulazeimie, ceux-ci
parlaient en ma faveur; ils me prièrent pourtant de redoubler de
prudence.
Nous étions en décembre 1892; un jour, un peu avant midi, je quittai la
porte du calife, désirant aller me reposer: on me rappela aussitôt.
Près du calife, je trouvai ses cadis assis en cercle; j’avais encore,
toutes fraîches en ma mémoire, les leçons et les menaces qu’on m’avait
faites à la suite des calomnies de Tajjib woled Haggi. Aussi mon
anxiété ne fit-elle que croître en prenant place au milieu des juges,
selon l’ordre du calife, qui n’avait pas répondu à mon salut.
«Prends ceci, me dit-il d’un ton sévère; examine-le!»
Je pris l’objet en question: c’était un anneau en laiton d’environ
quatre centimètres de tour; une petite capsule de la forme et de la
grosseur d’une cartouche de revolver, y était adaptée. On avait essayé
de l’ouvrir et je vis clairement qu’elle contenait un papier.
Le moment était très peu agréable pour moi:
Etait-ce une lettre à mon adresse; venait-elle de ma famille ou du
Gouvernement égyptien; le messager avait-il été découvert et arrêté?
Mauvaise affaire! Je m’efforçai cependant de paraître très calme. On me
tendit un couteau: j’ouvris à moitié la capsule; j’en sortis le papier,
réfléchissant à ce que j’allais dire. Par bonheur, je n’eus besoin de
rien inventer; je dépliais le papier sur lequel étaient écrites en
allemand, en anglais, en français et en russe, les lignes suivantes:
«Cette grue est née et a été élevée dans ma propriété d’Ascania-Nova,
Gouvernement de Tauride, Russie méridionale. Prière de m’informer où
cet oiseau a été pris ou tué. Septembre 1892. Fr. Falz-Fein.»
Je respirai.
«Eh! bien, demanda le calife, quelles nouvelles contient ce papier?»
«Maître, répondis-je, cet anneau a été suspendu au cou d’un oiseau et
celui-ci a été tué. Son possesseur vit en Europe; il demande qu’on
veuille bien lui faire savoir où cet oiseau a été pris ou tué.»
«Tu as dit la vérité, reprit le calife d’un ton plus amical; un
Sheikhieh a tué l’oiseau près de Dongola; il a remis cette capsule à
l’émir Younis woled ed Dikem, dont le secrétaire ne lit pas l’écriture
des chrétiens. Il me l’a fait parvenir. Répète, qu’y a-t-il sur le
papier?»
Je traduisis mot à mot et essayai, sur son désir, de lui expliquer la
situation de la Russie ainsi que la distance qui nous séparait de ce
pays.
Mais il conclut, disant:
«C’est là encore une des nombreuses machinations infernales des
infidèles qui usent leur vie avec de telles inutilités; un mahométan
sincère ne tenterait jamais pareille chose!»
Je remis au secrétaire la capsule et le papier et m’éloignai, répétant:
«Ascania-Nova, Tauride, Russie méridionale, Falz-Fein.»
Les moulazeimie qui montaient la garde, inquiets de ma comparution
devant le calife se réjouirent en me voyant sortir, presque joyeux.
Je me dirigeai vers ma demeure, murmurant toujours le contenu du
papier, me promettant, si jamais j’étais libre, d’avertir le possesseur
de la grue du sort qu’elle avait eu et des moments pleins d’angoisse
qu’elle m’avait fait passer.
Ainsi qu’on le lui avait ordonné, Mahmoud Ahmed était arrivé à Omm
Derman avec toutes ses troupes disponibles, environ 5000 hommes, du
Darfour où il n’avait laissé que les garnisons absolument nécessaires.
Il établit ses quartiers au sud de la ville, à Dem Younis. J’eus de
nouveau de pénibles journées à supporter. Le calife, que la passion
des manœuvres avait repris, mais qui n’était point apte à diriger des
troupes aussi nombreuses, me rendit responsable de tout, en ma qualité
d’adjudant et m’accusait invariablement, à la fin de chaque journée,
d’incapacité, de mauvaise volonté.... Enfin, Mahmoud Ahmed rentra au
Darfour avec ses troupes qui prêtèrent serment et qui reçurent.... des
gioubbes toutes neuves.
Le calife dirigea son attention sur les provinces équatoriales; Haggi
Mohammed Abou Gerger y était comme chef résident.
Le calife envoya à Redjaf deux vapeurs portant 300 hommes, sous le
commandement de son parent Arabi Dheifallah, avec mission de destituer
Gerger et de le jeter en prison; en même temps, il ordonna de mettre
aux fers Mohammed Khalid et de l’envoyer en exil à Redjaf. En somme
Dheifallah devait agrandir le territoire des Mahdistes et envoyer à Omm
Derman des esclaves et de l’ivoire.
Pendant les préparatifs de l’expédition de Dheifallah, le calife avait
fait venir à Omm Derman Zeki Tamel sous le prétexte de discuter avec
lui sur les opérations à entreprendre contre les Italiens.
En réalité, et comme nous l’avons vu, plaintes sur plaintes étaient
parvenues au calife par ses émirs, les unes justifiées, les
autres inspirées par Ahmed woled Ali qui briguait pour lui-même
le commandement suprême et excitait les émirs par des promesses à
s’efforcer d’obtenir la déposition et si possible la condamnation de
leur commandant.
Quatre jours après le départ d’Arabi Dheifallah, Zeki arriva à Omm
Derman avec les émirs qu’il croyait lui être dévoués, après avoir nommé
Ahmed woled Ali pour le remplacer et lui avoir ordonné d’attendre son
retour dans le Ghedaref. Zeki fut reçu par le calife avec des marques
d’amitié hypocrites; mais son jugement était depuis longtemps prononcé.
Quelques jours plus tard, Ahmed woled Ali arriva aussi à Omm Derman,
malgré la défense que lui en avait faite Zeki, avec tous les émirs
restés dans le Ghedaref. Ils furent, à plusieurs reprises, reçus
secrètement par le calife et lui donnèrent les preuves de l’infidélité
de Zeki.
Ils appuyèrent sur ce fait, qu’il n’avait pas suivi les ordres du
calife de rendre aux émirs les biens qui leur avaient été pris, mais
qu’il en avait détourné une forte partie pour s’attacher complètement
ses soldats, afin qu’ils ne l’abandonnâssent pas dans l’accomplissement
de son désir d’indépendance.
Le calife prit conseil de son frère Yacoub; ils tombèrent à la fin
d’accord de rendre une fois pour toutes incapable de nuire, Zeki dont
la simple privation du commandement n’amènerait aucune tranquillité
durable à cause du grand attachement de ses soldats pour lui. Le
lendemain matin, Zeki, qui ne soupçonnait rien, et qui, se vantant
hautement des grands services qu’il avait rendus autrefois, s’attendait
de la part du calife à un sérieux avertissement suivi de pardon, fut
attiré, sous prétexte d’un entretien, dans la maison de Yacoub. A son
entrée, quatre hommes qui se tenaient cachés l’attaquèrent par derrière
et le jetèrent sur le sol. On lui enleva son sabre et on lui lia les
mains. Zeki s’était fréquemment exprimé avec mépris et dédain sur le
compte de Yacoub et du cadi Ahmed woled Ali; il les avait comparés,
tandis qu’il se désignait lui-même comme un brave guerrier, à des
femmes qui ne songeaient qu’à recevoir des cadeaux pour passer leur
existence dans le repos et la volupté.
On le traîna sans armes, les mains attachées derrière le dos, dans une
cour voisine, devant ses deux anciens ennemis.
«Eh bien, héros, lui demanda Yacoub ironiquement, où est maintenant ta
bravoure?»
«De même que ton élévation aux pouvoirs et aux honneurs est venue de ma
main, lui dit le cadi Ahmed qui autrefois à Gallabat l’avait investi
du commandement suprême, de même ta condamnation sera mon œuvre. Je
remercie Dieu qui m’a permis de voir le jour où tu es enfin en mon
pouvoir.»
Zeki leur répondit, en grinçant des dents:
«J’ai été surpris lâchement et trahi. Si je me trouvais en champ clos,
je ne craindrais pas des centaines de gens de votre sorte. Je sais que
je suis perdu; après ma mort, on cherchera des hommes pour me succéder,
mais on ne les trouvera pas.»
«Sur un signe de Yacoub, Zeki fut entraîné dans la prison commune,
outragé, maltraité; on le chargea de fers autant qu’il put en porter;
puis, on le jeta dans un cachot à l’écart. Privé complètement de
rapport avec les vivants, on lui supprima même le pain et l’eau, en
sorte qu’après vingt jours de captivité, il périt misérablement de
faim et de soif. Au moment de son arrestation, on avait confisqué sa
maison située à Omm Derman. On y trouva 50 000 écus Marie Thérèse et
Medjidieh, entassés dans des sacs; de l’or non monnayé en anneaux
et une grande quantité de joyaux précieux, provenant des campagnes
d’Abyssinie. Plusieurs chefs de ses troupes nègres, qui lui étaient
fidèlement dévoués, et qui étaient venus avec lui de Gallabat furent
également jetés dans les fers; on les laissa pour la plupart périr de
faim et de soif, comme leur maître.
Ahmed woled Ali fut alors nommé par le calife commandant en chef et
successeur de Zeki. Il se mit en route aussitôt avec les émirs, pour
le Ghedaref où la garnison de Gallabat avait été laissée. Suivant les
ordres qu’il avait reçus, il confisqua la fortune de son prédécesseur,
consistant en chameaux et en nombreux esclaves. Il envoya le tout à
Omm Derman avec toutes les femmes, au nombre de 164 et dont Zeki avait
eu 27 enfants. Le calife garda pour lui les animaux et les esclaves,
il fit cadeau des femmes sans enfants à ses partisans, puis maria
les mères des 27 rejetons à ses esclaves de sorte que les orphelins,
dont le père était de souche esclave furent élevés par ses anciens
compagnons. Les frères et les proches parents de Zeki, au nombre de
sept personnes furent cruellement mis à mort par Ahmed woled Ali et
même une de ses sœurs fut fouettée jusqu’à ce que mort s’ensuive sous
le futile prétexte qu’elle avait caché sa fortune. Ahmed woled Ali
avait maintenant le commandement supérieur; il voulut aussitôt démentir
le reproche de lâcheté qu’on lui faisait de tous côtés, et, par ses
opérations militaires, conquérir des lauriers. Sur sa demande, il reçut
du calife la permission de marcher contre les tribus arabes établies
entre Kassala et la Mer Rouge et soumises au Gouvernement italien.
Mais il reçut l’ordre toutefois de ne pas attaquer les troupes dans
leurs forteresses; la garnison de Kassala sous les ordres de Mousid
Gedoum reçut pour instruction de se tenir prête à marcher et de se
joindre à lui. Au commencement de novembre 1893, il quitta le Ghedaref
avec son armée et les troupes de Kassala; il avait une force d’environ
4500 fusils, 4000 porteurs de lances et 250 chevaux pour combattre les
tribus arabes de l’est, de Beni Amer, Hadendoa et d’autres.
Celles-ci, instruites à temps de ses intentions, avaient chassé leurs
troupeaux et se retiraient lentement devant lui. Près d’Agordat, il
tomba sur les troupes italiennes qui s’y étaient fortifiées, et les
attaqua sans réfléchir, à cause de leurs forces minimes, malgré la
défense du calife.