Révolte des Ashraf.—Fuite du P. Ohrwalder et des deux sœurs.—Le calife

se venge des Ashraf.—Arrestation et mort des oncles du Mahdi.—Zeki

Tamel à Omm Derman.—Arrestation du calife Chérif.—Point de fumée

sans feu.—Emigration forcée.—Tristes nouvelles d’Autriche.—Malaise

du calife.—Le sort d’une grue.—Chute de Zeki Tamel.—La bataille

d’Agordat.—Défaite de Kassala.—Chute du cadi Ahmed.—L’Etat du Congo à

l’Equateur et au Bahr el Ghazal.—Refus d’une demande en mariage.

Le calife Mohammed Chérif et les deux jeunes fils du Mahdi à peine âgés

de 20 ans, résolurent avec leurs autres parents de secouer le joug du

calife et de reconquérir le Gouvernement par la force. Ils confièrent

leurs plans sous le sceau du secret à leurs amis et compatriotes

d’Omm Derman et gagnèrent à leur cause au moyen de leur intermédiaire

les Danagla résidant au Ghezireh. Ils croyaient être sûrs de leurs

conjurés, quand un émir de la tribu des Djaliin les trahit. Bien qu’il

eût prêté serment qu’il ne confierait son secret qu’à son frère ou

à son plus fidèle ami, il communiqua au calife tous les détails du

complot, déclarant qu’il le considérait comme son plus fidèle ami!

Le calife prit aussitôt des mesures défensives; les Ashraf ayant aussi

des espions remarquèrent des menées mystérieuses contre eux et se

rendirent compte que leurs projets étaient découverts. Ils se réunirent

en toute hâte dans leur quartier, au nord de la maison du calife, et se

préparèrent au combat.

Tous les Ashraf et leurs partisans les Danagla se rassemblèrent dans

les maisons voisines de la Koubbat du Mahdi; les bateliers et les

matelots quittèrent leurs vaisseaux pour combattre et vaincre pour

leur soi-disant droit, ou, comme ils le prétendaient pour la religion

mal interprétée. On fit voir le jour aux armes, tenues cachées depuis

longtemps par crainte du calife qui en interdisait le port, à peine 100

fusils Remington avec des munitions insuffisantes et de vieux fusils

pour la chasse aux éléphants.

Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé; il prétendit avoir

vu le Prophète et le Mahdi qui lui avaient assuré la victoire et se

réjouit du commencement des hostilités, comme d’une fête. Même les

femmes du Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées et

surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient que juste le

nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment voir les deux partis

aux prises; leur position était telle qu’elles ne pouvaient que gagner

au change: Aïsha Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit une

épée pour prendre part à la guerre sainte!

Pendant que cela se passait à quelques centaines de pas de la maison du

calife, lui aussi faisait ses derniers préparatifs.

C’était un lundi, après la prière du soir; le calife fit venir tous

les moulazeimie et les mit au courant des intentions des Ashraf. Il

nous ordonna de nous armer, déclara notre service permanent: aucun

ne devait quitter son poste, devant la porte. Des cartouches furent

données aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent se placer

dans les rues conduisant aux maisons des rebelles pour leur couper

toutes les communications. 1000 fusils furent distribués aux Taasha

qui se postèrent sur une grande place entre le tombeau du Mahdi et la

maison du calife, ainsi que le long des murailles. Les nègres, sous

les ordres de Ahmed Fadhil, durent prendre leur position au centre

de la mosquée et attendre; là aussi se trouvaient les cavaliers de

Yacoub et l’infanterie armée de lances: tous étaient prêts à toutes les

éventualités. Le calife Ali, soupçonné d’avoir des sympathies pour les

rebelles devait occuper la partie de la ville la plus rapprochée de ses

maisons et couper toutes les communications aux révoltés.

Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement cernés et il ne leur

restait qu’à se rendre ou à se battre. Cependant, avant le combat, le

calife envoya ses cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife

Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation de leur

père et les paroles de ce dernier sur son lit de mort; il leur fit

demander en même temps quels étaient leurs désirs et leur promit d’y

donner satisfaction si c’était possible. On répondit brièvement aux

cadis qu’on ne désirait qu’une chose, le combat.

Le calife avait donné l’ordre strict à tous ses commandants de ne

pas provoquer le combat et de se borner en cas d’assaut à la défense

nécessaire. Il tenait à terminer cette révolte à l’amiable. Il était

fermement persuadé qu’il serait victorieux dans une bataille, mais

aussi qu’Omm Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que

les tribus arabes de l’ouest surtout, dès le commencement du combat,

chercheraient et trouveraient l’occasion d’exercer leur amour du vol et

du brigandage, qualités dominantes de leur caractère et ne songeraient

qu’à s’emparer du butin; il savait par expérience que dans l’ardeur

de l’action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi, finalement se

feraient la guerre entre elles et saisiraient l’occasion pendant le

trouble général, de regagner leur patrie qu’elles avaient presque

toutes quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le cadi vers

les rebelles, mais sans plus de succès que la première fois.

Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout au plus ma

vie qui était continuellement en jeu dans le voisinage du calife qui

n’avait pas même épargné le plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan,

lorsqu’il crut ne plus avoir besoin de lui; d’un autre côté, cette

guerre et l’inévitable affaiblissement de mes ennemis me procuraient

une douce satisfaction; puis, je pensais qu’une occasion de reconquérir

ma liberté pourrait s’offrir et grâce aux anciens soldats du

Gouvernement qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel,

je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des plans définis

pendant cette époque mouvementée et anormale eût été folie; je désirais

la guerre pour en tirer tous les avantages possibles.

Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre, ouvrirent le

feu et quelques-uns des nôtres, malgré la défense, y répondirent.

Cependant ce ne fut qu’une escarmouche. Les rebelles semblaient ne pas

savoir ce qu’ils voulaient et leur parti faisait déjà l’impression

d’être divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur courage

l’était plus encore. Bientôt le feu cessa; nous n’avions en tout que

cinq morts. De nouveau le calife envoya des ambassadeurs et le calife

Ali woled Helou pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on

répondit moins rudement; on désirait même connaître les conditions de

réconciliation; les envoyés furent en même temps chargés de les poser.

Les négociations prirent le reste du jour, et même jusque fort tard

dans la nuit, puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception,

elles finirent par un arrangement. Le calife promit par serment

d’accorder grâce complète à tous les conjurés sans exception. En outre

il fit les concessions suivantes:

1º Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une place selon son

rang avec voix consultative dans toutes les affaires importantes du

Gouvernement.

2º Les bannières mises hors de service depuis la mort d’Abd er Rahman

woled Negoumi devaient lui être rendues avec le droit d’enrôler des

volontaires.

3º Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du Bet el Mal des

secours proportionnés en argent selon la volonté du calife Chérif.

Les rebelles s’engageaient par contre à livrer toutes leurs armes et à

obéir désormais aveuglément aux ordres du calife.

Les conditions furent acceptées et la paix conclue; seule l’exécution

de ces mesures se fit attendre.

Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles parurent devant le

calife, demandèrent et reçurent leur pardon et renouvelèrent leur

serment de fidélité. L’après-midi du même jour, le calife Chérif vint

avec les deux fils du Mahdi. La paix était donc conclue de fait; la

cavalerie et l’infanterie qui avaient été sur pied pendant trois jours

consécutifs reçurent l’ordre de quitter la mosquée. Les Djihadia et

les moulazeimie devaient rester à leur poste jusqu’à ce que les armes

eussent été livrées.

Le dimanche suivant, après-midi, j’avais envoyé un de mes serviteurs

demander des nouvelles du Père Ohrwalder; il revint disant qu’il avait

trouvé la porte de la maison fermée et avait pris des renseignements

auprès de ses voisins, d’anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la

plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il avait l’habitude

d’aller, mais ne le trouvèrent plus; les deux sœurs de la mission qui

demeuraient chez lui étaient également absentes. L’idée me vint soudain

alors qu’Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait rencontré

par hasard des gens de confiance et s’était enfui avec eux. C’était

bien cela. Avant la prière du soir un des muselmanium et le Syrien

Georgi Stambouli vinrent demander en tremblant à être conduits vers le

calife pour lui communiquer des affaires urgentes.

Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus importantes, les

pria d’attendre dans la mosquée et ne leur demanda ce qu’ils voulaient

qu’après la prière du soir. Ils lui firent part que Youssouf el Gasis

(l’ecclésiastique Joseph) avait disparu depuis hier avec les femmes qui

habitaient sa maison. Le calife extrêmement fâché en apprenant cette

nouvelle, fit venir immédiatement Nur el Gerefaoui, l’amin du Bet el

Mal et Mohammed Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de poursuivre

les fugitifs sur toutes les routes et d’employer tous les moyens en

leur pouvoir pour les rattraper et les ramener morts ou vivants à Omm

Derman. Ce fut un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût fort

occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps de penser à eux, sans

quoi, ils n’auraient pas manqué d’être incarcérés et dépouillés de

leurs biens, puisque Ohrwalder demeurait au milieu d’eux. Comme, lors

de l’insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans les provinces

pour aider à la concentration des troupes, Nur el Gerefaoui et Mohammed

Wohbi n’en purent trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à

marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait sans doute pas.

Je désirais de tout mon cœur le succès de son audacieuse entreprise;

il avait tant souffert et supporté son malheur avec une patience toute

chrétienne, s’étant toujours fait remarquer par son courage et sa rare

dévotion.

Maintenant j’étais entièrement abandonné, ce n’était pas seulement pour

moi un compatriote, mais aussi un ami fidèle. C’était le seul qui avait

avec moi une parenté spirituelle, le seul avec qui je pouvais dans les

jours de tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle.

Maintenant j’étais bien seul!

Le lendemain, le calife me fit appeler et m’adressa de vifs reproches

au sujet de la fuite d’Ohrwalder.

«Il est de ta race et était, je le sais, en relation avec toi.

Pourquoi ne m’as-tu pas dit de le retenir ici-même? Tu dois avoir eu

connaissance de ses intentions?»

«Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir qu’il voulait

fuir? Dès le commencement des troubles que tu as apaisés, grâce au

Tout-Puissant et à ta sagesse, je n’ai pas un instant quitté mon

poste. Si j’avais su que c’était un traître, tu sais bien que je

t’aurais averti à temps!»

«C’est sans doute ton consul qui l’aura fait emmener d’ici,» dit le

calife toujours fâché et méfiant.

Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le calife, de Rosty,

le consul général austro-hongrois, en avait adressé une à ce dernier,

en arabe, pour le remercier de sa manière d’agir envers les membres

de la mission catholique et demander un sauf-conduit pour un messager

qu’il désirait leur envoyer puisqu’ils étaient sous la protection

autrichienne et que S. M. l’empereur avait pour eux un intérêt tout

particulier. Le calife m’avait montré la lettre sans y répondre

et considéra dès lors tous les membres de la mission comme mes

compatriotes; il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés

par l’intermédiaire du consul général.

Je fis remarquer au calife qu’il était probable que des marchands des

tribus limitrophes arabes se fussent trouvés à Omm Derman lors des

troubles et en eussent profité par amour du gain pour faciliter la

fuite d’Ohrwalder et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis et

me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me congédia.

Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent enfin livrées et le

calife trouva qu’il était temps de prendre des mesures radicales contre

ses adversaires. Une vingtaine de jours pouvaient s’être écoulés depuis

le commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied jour et

nuit pour garder le calife quand il convoqua en assemblée les deux

autres califes, les cadis et les chefs Ashraf et Danagla. Il reprocha

à ces derniers de n’obéir à ses ordres qu’avec répugnance malgré son

pardon, de venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu tous

les vendredis matin; il leur fit lire de nouveau la proclamation du

Mahdi en sa faveur.

Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur qui prétendait

n’agir que d’après des inspirations prophétiques, il déclara à

l’assemblée que le Prophète lui était apparu et lui avait commandé de

punir les récalcitrants qu’il lui avait indiqués.

Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient Ahmed woled

Soliman universellement détesté et Ahmedi, l’un des secrétaires du

calife, originaire de Dongola. Le calife soupçonnait ce dernier de

sympathiser avec ses ennemis et de les renseigner secrètement sur les

mesures qu’il prenait. Ils furent appelés l’un après l’autre, reçus par

les moulazeimie d’ordonnance, garrottés, trainés en prison, en butte à

de mauvais traitements, puis mis aux fers.

Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les mains et les

envoya en bateau à Faschoda sous forte escorte. Zeki Tamel les laissa

parqués environ huit jours dans une zeriba étroite où ils souffrirent

de la faim et de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste

pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions secrètes, ils

furent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement coupés! (après qu’on

leur eut arraché leurs mauvais vêtements).

La révolution terminée, le calife avait envoyé deux de ses plus proches

parents, Ibrahim woled Malek et Salah Hammedo, celui-ci vers le Nil

Bleu et l’autre vers le Nil Blanc pour mettre en état d’arrestation

les parents et partisans des Ashraf qui, à cause de leur absence,

n’étaient pas compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés

expédièrent tous les hommes, plus d’un millier, dans la sheba à Omm

Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition pour avoir pris

part à la conspiration. Parqués des jours entiers dans la cour de

la prison, entre la vie et la mort, ces malheureux apprirent enfin

du calife qu’ils auraient la vie sauve à condition de partager tous

leurs biens avec lui. Heureux d’une expiation relativement douce, ils

y consentirent; mais, il va sans dire que le calife reçut la plus

grande part. Mis en liberté après le partage, ils rentrèrent dans leurs

villages respectifs; il ne restait au riche que le nécessaire à peine

et le pauvre était dans la misère noire. Mais ce qui les indigna le

plus et les fit soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs

femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées.

Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces biens ce qui leur

plut et partagèrent le reste entre les tribus occidentales, favorisant

particulièrement leur tribu et surtout la branche des Djouberat.

Cela excita le mécontentement des autres tribus qui depuis longtemps

murmuraient au sujet de la préférence accordée aux Taasha et de leur

arrogance. Ils se plaignirent, mais furent repoussés durement par le

calife et Yacoub.

Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les troupes du pays

étaient restés paisibles. Les généraux reçurent cependant l’ordre de

désarmer tous les Danagla suspects.

Le calife tourna alors ses regards vers les deux oncles du Mahdi qu’il

haïssait. Ils s’appelaient Mohammed Abd el Kerim et Abd el Kadir

woled Sati Ali. Il prétendit avoir appris qu’ils blâmaient ouvertement

ses mesures et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit devant

le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d’innocence, ils furent

condamnés à la prison. Le calife ordonna qu’ils eussent pieds et

mains dans les fers et fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des

instructions secrètes qu’il devait exécuter.

Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l’armée de ce dernier, il

reçut l’ordre de quitter Faschoda, où il s’occupait encore des Shillouk

et de venir à Omm Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki

devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s’était rendue sans

combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient être emmenés à Omm

Derman. Les nègres Dinka ne se doutant de rien furent presque tous

massacrés dans un festin auquel ils avaient été conviés.

En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel Ahmed Agha le bateau

avec Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris

connaissance des passeports secrets, il leur donna ordre d’aller à

terre après le coucher du soleil.

Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait sa grâce, mais

s’attirait les railleries de Zeki et les injures de son compagnon de

souffrances Abd el Kadir, qui attendait tranquillement son sort, ayant

honte de la lâcheté de son parent. Ils furent conduits à l’intérieur du

pays où on leur trancha la tête avec de petites haches dont on se sert

au Soudan pour abattre les branches des arbres.

Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin, traînant après lui des

milliers d’esclaves, tandis que de nombreux troupeaux suivaient les

bords du fleuve. Il acquit une véritable fortune en les vendant.

Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et l’accusèrent auprès

du calife de viser à l’indépendance dès qu’il trouverait assez de

partisans. La haine seule de ses gens l’avait empêché jusqu’alors,

disaient-ils, de réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches

présents en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le faire

rester en faveur auprès du calife et de Yacoub.

En présence de Zeki Tamel, le calife commanda lui-même les manœuvres de

son armée et des troupes d’Omm Derman. Mais, manquant des connaissances

militaires les plus primitives et son armée de 30000 hommes étant très

indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d’un indescriptible

désarroi dont la cause m’était attribuée en qualité d’adjudant du

calife. Souvent, quand le désordre prenait des dimensions inquiétantes,

il m’accusait de lui être hostile, de mal comprendre ses ordres

intentionnellement pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne

s’agissait ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter,

continuer mon service, puis à la fin, quand le calife déclara les

manœuvres terminées et que Zeki Tamel reçut l’ordre de reculer jusqu’à

Gallabat, contre toute attente je fus loué et je reçus comme cela

m’était déjà arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de sa

satisfaction!

Le calife Mohammed Chérif avait appris après l’arrivée de Zeki, la mort

traîtreuse de ses deux proches parents et protesta, encouragé par la

foi naïve, d’être inviolable en sa qualité de calife, contre une telle

infraction au traité de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l’occasion

tant désirée d’agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant

contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l’exécution sans

condition et comme s’opposant aux inspirations du Prophète. Il ordonna

au calife Ali et aux cadis de constater si ses déclarations étaient

exactes.

Chérif protesta de nouveau et fut, sur l’ordre du calife, appréhendé

dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah et ses moulazeimie. Etant

nu-pieds il demanda ses souliers; on les lui refusa; en sortant de la

djami, on l’emmena si rapidement et on le poussa de telle façon que

hors d’haleine, il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable,

il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent rivées

aux pieds. Une petite chaumière à l’écart lui servit de prison. Privé

de toute communication avec ses semblables, étendu sur le sol, il eut

le loisir de réfléchir à son sort et de reconnaître que les traités,

ainsi que la personne d’un calife n’étaient pas sacrés pour le calife

du Mahdi quand il s’agissait d’affermir son pouvoir et de se venger.

Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux soins de leur grand-père

Ahmed Cherfi avec l’ordre de les mettre aux arrêts et de ne leur

laisser voir personne. Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du

Mahdi était un homme âgé, possédant une grosse fortune amassée en

pillant; de crainte de la perdre, il faisait preuve d’une soumission

qui ressemblait à un esclavage, s’attirant ainsi les sympathies du

calife.

Peu après cet incident, j’eus occasion d’être fort inquiet. Younis

avait envoyé de Dongola au calife un homme venant du Caire et ayant à

faire d’importantes communications sur certaines personnes vivant ici.

En présence de tous les cadis, le calife l’avait reçu.

J’eus le pressentiment de n’être point étranger à cette affaire

et priai un des cadis avec lequel j’étais lié de bien vouloir me

renseigner. En quelques mots, il me tranquillisa, mais en m’avertissant

d’être prudent et de ne pas éveiller les soupçons en ayant l’air de

m’intéresser à cet incident.

Après la prière, les juges furent appelés de nouveau et, accompagnés

du messager, se présentèrent chez le calife. Quelques minutes après,

je vis l’homme, qu’on avait garrotté, conduit en prison. Je l’avoue,

je m’en réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m’avait donné le

cadi, je parus fort indifférent devant mes camarades qui cherchaient à

s’enquérir des causes de l’arrestation de ce personnage.

Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis, quelques-uns de

mes collègues se trouvaient déjà chez lui.

Il me fit prendre place et commença à me faire observer qu’il m’avait

toujours exhorté à être fidèle, qu’il avait soin de moi comme un père

de son fils et qu’il n’avait jamais ajouté foi aux accusations portées

contre moi, par mes ennemis.

«Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n’y a pas de fumée

sans feu. Or, chez toi, il y a toujours de la fumée et beaucoup de

fumée.»

Son regard devint plus perçant.

«Cet homme a prétendu hier que tu étais un espion du Gouvernement et

que ta solde était versée mensuellement à ton remplaçant au Caire,

lequel te la faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta

propre signature, chez les autorités de cette ville, prétendant que

Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n’avait pu s’enfuir que par ton

intermédiaire. Il a déclaré enfin que tu t’es engagé vis-à-vis des

Anglais, lors d’une attaque d’Omm Derman, à t’emparer de l’arsenal

ainsi que du magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se

trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos anciens déserteurs,

a été jeté en prison. Qu’as-tu à dire pour ta défense.»

«Maître, répondis-je le plus tranquillement possible, Dieu est

miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un espion et n’ai

jamais communiqué avec le Gouvernement. Quant à avoir touché un

salaire quelconque, je le nie. Mes frères, tes moulazeimie qui entrent

continuellement dans ma maison savent fort bien que souvent je manque

même du nécessaire; le respect que j’éprouve pour toi m’a toujours

empêché de me plaindre. Cet homme prétend avoir vu ma signature:

nouveau mensonge! Je suis convaincu qu’il est incapable de déchiffrer

nos langues européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que

j’écrive différents noms; au milieu de ces derniers, j’intercalerai le

mien; s’il le lit, ce sera la preuve qu’il connaît nos caractères, mais

non que je suis un espion.»

J’attendis sa réponse.

«Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet homme?»

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 16 / 29 段