se venge des Ashraf.—Arrestation et mort des oncles du Mahdi.—Zeki
Tamel à Omm Derman.—Arrestation du calife Chérif.—Point de fumée
sans feu.—Emigration forcée.—Tristes nouvelles d’Autriche.—Malaise
du calife.—Le sort d’une grue.—Chute de Zeki Tamel.—La bataille
d’Agordat.—Défaite de Kassala.—Chute du cadi Ahmed.—L’Etat du Congo à
l’Equateur et au Bahr el Ghazal.—Refus d’une demande en mariage.
Le calife Mohammed Chérif et les deux jeunes fils du Mahdi à peine âgés
de 20 ans, résolurent avec leurs autres parents de secouer le joug du
calife et de reconquérir le Gouvernement par la force. Ils confièrent
leurs plans sous le sceau du secret à leurs amis et compatriotes
d’Omm Derman et gagnèrent à leur cause au moyen de leur intermédiaire
les Danagla résidant au Ghezireh. Ils croyaient être sûrs de leurs
conjurés, quand un émir de la tribu des Djaliin les trahit. Bien qu’il
eût prêté serment qu’il ne confierait son secret qu’à son frère ou
à son plus fidèle ami, il communiqua au calife tous les détails du
complot, déclarant qu’il le considérait comme son plus fidèle ami!
Le calife prit aussitôt des mesures défensives; les Ashraf ayant aussi
des espions remarquèrent des menées mystérieuses contre eux et se
rendirent compte que leurs projets étaient découverts. Ils se réunirent
en toute hâte dans leur quartier, au nord de la maison du calife, et se
préparèrent au combat.
Tous les Ashraf et leurs partisans les Danagla se rassemblèrent dans
les maisons voisines de la Koubbat du Mahdi; les bateliers et les
matelots quittèrent leurs vaisseaux pour combattre et vaincre pour
leur soi-disant droit, ou, comme ils le prétendaient pour la religion
mal interprétée. On fit voir le jour aux armes, tenues cachées depuis
longtemps par crainte du calife qui en interdisait le port, à peine 100
fusils Remington avec des munitions insuffisantes et de vieux fusils
pour la chasse aux éléphants.
Ahmed woled Soliman se conduisit comme un insensé; il prétendit avoir
vu le Prophète et le Mahdi qui lui avaient assuré la victoire et se
réjouit du commencement des hostilités, comme d’une fête. Même les
femmes du Mahdi qui depuis la mort de leur maître étaient enfermées et
surveillées sévèrement par le calife et qui ne recevaient que juste le
nécessaire à leur entretien, désiraient ardemment voir les deux partis
aux prises; leur position était telle qu’elles ne pouvaient que gagner
au change: Aïsha Oumm el Mouminin, première femme du Mahdi, ceignit une
épée pour prendre part à la guerre sainte!
Pendant que cela se passait à quelques centaines de pas de la maison du
calife, lui aussi faisait ses derniers préparatifs.
C’était un lundi, après la prière du soir; le calife fit venir tous
les moulazeimie et les mit au courant des intentions des Ashraf. Il
nous ordonna de nous armer, déclara notre service permanent: aucun
ne devait quitter son poste, devant la porte. Des cartouches furent
données aux troupes nègres des moulazeimie et elles durent se placer
dans les rues conduisant aux maisons des rebelles pour leur couper
toutes les communications. 1000 fusils furent distribués aux Taasha
qui se postèrent sur une grande place entre le tombeau du Mahdi et la
maison du calife, ainsi que le long des murailles. Les nègres, sous
les ordres de Ahmed Fadhil, durent prendre leur position au centre
de la mosquée et attendre; là aussi se trouvaient les cavaliers de
Yacoub et l’infanterie armée de lances: tous étaient prêts à toutes les
éventualités. Le calife Ali, soupçonné d’avoir des sympathies pour les
rebelles devait occuper la partie de la ville la plus rapprochée de ses
maisons et couper toutes les communications aux révoltés.
Au lever du soleil, ceux-ci étaient complètement cernés et il ne leur
restait qu’à se rendre ou à se battre. Cependant, avant le combat, le
calife envoya ses cadis, accompagnés de Saïd el Meki vers le calife
Chérif et les fils du Mahdi pour leur rappeler la proclamation de leur
père et les paroles de ce dernier sur son lit de mort; il leur fit
demander en même temps quels étaient leurs désirs et leur promit d’y
donner satisfaction si c’était possible. On répondit brièvement aux
cadis qu’on ne désirait qu’une chose, le combat.
Le calife avait donné l’ordre strict à tous ses commandants de ne
pas provoquer le combat et de se borner en cas d’assaut à la défense
nécessaire. Il tenait à terminer cette révolte à l’amiable. Il était
fermement persuadé qu’il serait victorieux dans une bataille, mais
aussi qu’Omm Derman serait livrée au pillage. Il reconnaissait que
les tribus arabes de l’ouest surtout, dès le commencement du combat,
chercheraient et trouveraient l’occasion d’exercer leur amour du vol et
du brigandage, qualités dominantes de leur caractère et ne songeraient
qu’à s’emparer du butin; il savait par expérience que dans l’ardeur
de l’action, elles ne ménageraient ni ami, ni ennemi, finalement se
feraient la guerre entre elles et saisiraient l’occasion pendant le
trouble général, de regagner leur patrie qu’elles avaient presque
toutes quittée à contre-cœur. Une seconde fois, il envoya le cadi vers
les rebelles, mais sans plus de succès que la première fois.
Moi-même, je désirais la guerre, car, je risquais tout au plus ma
vie qui était continuellement en jeu dans le voisinage du calife qui
n’avait pas même épargné le plus zélé de ses serviteurs, Ibrahim Adlan,
lorsqu’il crut ne plus avoir besoin de lui; d’un autre côté, cette
guerre et l’inévitable affaiblissement de mes ennemis me procuraient
une douce satisfaction; puis, je pensais qu’une occasion de reconquérir
ma liberté pourrait s’offrir et grâce aux anciens soldats du
Gouvernement qui étaient presque tous mécontents de leur état actuel,
je pouvais même atteindre un but plus élevé. Faire des plans définis
pendant cette époque mouvementée et anormale eût été folie; je désirais
la guerre pour en tirer tous les avantages possibles.
Quelques rebelles exaltés, ne pouvant plus attendre, ouvrirent le
feu et quelques-uns des nôtres, malgré la défense, y répondirent.
Cependant ce ne fut qu’une escarmouche. Les rebelles semblaient ne pas
savoir ce qu’ils voulaient et leur parti faisait déjà l’impression
d’être divisé. Les armes étaient mauvaises et rares, mais leur courage
l’était plus encore. Bientôt le feu cessa; nous n’avions en tout que
cinq morts. De nouveau le calife envoya des ambassadeurs et le calife
Ali woled Helou pour offrir son pardon aux Ashraf. Cette fois, on
répondit moins rudement; on désirait même connaître les conditions de
réconciliation; les envoyés furent en même temps chargés de les poser.
Les négociations prirent le reste du jour, et même jusque fort tard
dans la nuit, puis recommencèrent le lendemain; à ma grande déception,
elles finirent par un arrangement. Le calife promit par serment
d’accorder grâce complète à tous les conjurés sans exception. En outre
il fit les concessions suivantes:
1º Le calife Mohammed Chérif devait recevoir une place selon son
rang avec voix consultative dans toutes les affaires importantes du
Gouvernement.
2º Les bannières mises hors de service depuis la mort d’Abd er Rahman
woled Negoumi devaient lui être rendues avec le droit d’enrôler des
volontaires.
3º Tous les parents du Mahdi devaient recevoir du Bet el Mal des
secours proportionnés en argent selon la volonté du calife Chérif.
Les rebelles s’engageaient par contre à livrer toutes leurs armes et à
obéir désormais aveuglément aux ordres du calife.
Les conditions furent acceptées et la paix conclue; seule l’exécution
de ces mesures se fit attendre.
Le vendredi matin enfin, les chefs des rebelles parurent devant le
calife, demandèrent et reçurent leur pardon et renouvelèrent leur
serment de fidélité. L’après-midi du même jour, le calife Chérif vint
avec les deux fils du Mahdi. La paix était donc conclue de fait; la
cavalerie et l’infanterie qui avaient été sur pied pendant trois jours
consécutifs reçurent l’ordre de quitter la mosquée. Les Djihadia et
les moulazeimie devaient rester à leur poste jusqu’à ce que les armes
eussent été livrées.
Le dimanche suivant, après-midi, j’avais envoyé un de mes serviteurs
demander des nouvelles du Père Ohrwalder; il revint disant qu’il avait
trouvé la porte de la maison fermée et avait pris des renseignements
auprès de ses voisins, d’anciens marchands grecs. Ceux-ci, dans la
plus grande inquiétude, le cherchèrent partout où il avait l’habitude
d’aller, mais ne le trouvèrent plus; les deux sœurs de la mission qui
demeuraient chez lui étaient également absentes. L’idée me vint soudain
alors qu’Ohrwalder profitant des troubles de la ville avait rencontré
par hasard des gens de confiance et s’était enfui avec eux. C’était
bien cela. Avant la prière du soir un des muselmanium et le Syrien
Georgi Stambouli vinrent demander en tremblant à être conduits vers le
calife pour lui communiquer des affaires urgentes.
Celui-ci, occupé de choses qui lui paraissaient plus importantes, les
pria d’attendre dans la mosquée et ne leur demanda ce qu’ils voulaient
qu’après la prière du soir. Ils lui firent part que Youssouf el Gasis
(l’ecclésiastique Joseph) avait disparu depuis hier avec les femmes qui
habitaient sa maison. Le calife extrêmement fâché en apprenant cette
nouvelle, fit venir immédiatement Nur el Gerefaoui, l’amin du Bet el
Mal et Mohammed Wohbi, préfet de police, leur ordonnant de poursuivre
les fugitifs sur toutes les routes et d’employer tous les moyens en
leur pouvoir pour les rattraper et les ramener morts ou vivants à Omm
Derman. Ce fut un bonheur pour les pauvres Grecs que le calife fût fort
occupé de ses ennemis et ne trouvât pas le temps de penser à eux, sans
quoi, ils n’auraient pas manqué d’être incarcérés et dépouillés de
leurs biens, puisque Ohrwalder demeurait au milieu d’eux. Comme, lors
de l’insurrection, on avait envoyé tous les chameaux dans les provinces
pour aider à la concentration des troupes, Nur el Gerefaoui et Mohammed
Wohbi n’en purent trouver que trois, ce que Ohrwalder qui devait fuir à
marches forcées et dans quelle anxiété ne prévoyait sans doute pas.
Je désirais de tout mon cœur le succès de son audacieuse entreprise;
il avait tant souffert et supporté son malheur avec une patience toute
chrétienne, s’étant toujours fait remarquer par son courage et sa rare
dévotion.
Maintenant j’étais entièrement abandonné, ce n’était pas seulement pour
moi un compatriote, mais aussi un ami fidèle. C’était le seul qui avait
avec moi une parenté spirituelle, le seul avec qui je pouvais dans les
jours de tristesse échanger quelques mots en ma langue maternelle.
Maintenant j’étais bien seul!
Le lendemain, le calife me fit appeler et m’adressa de vifs reproches
au sujet de la fuite d’Ohrwalder.
«Il est de ta race et était, je le sais, en relation avec toi.
Pourquoi ne m’as-tu pas dit de le retenir ici-même? Tu dois avoir eu
connaissance de ses intentions?»
«Maître, répondis-je, comment aurais-je pu savoir qu’il voulait
fuir? Dès le commencement des troubles que tu as apaisés, grâce au
Tout-Puissant et à ta sagesse, je n’ai pas un instant quitté mon
poste. Si j’avais su que c’était un traître, tu sais bien que je
t’aurais averti à temps!»
«C’est sans doute ton consul qui l’aura fait emmener d’ici,» dit le
calife toujours fâché et méfiant.
Avec les dernières lettres arrivées pour moi et le calife, de Rosty,
le consul général austro-hongrois, en avait adressé une à ce dernier,
en arabe, pour le remercier de sa manière d’agir envers les membres
de la mission catholique et demander un sauf-conduit pour un messager
qu’il désirait leur envoyer puisqu’ils étaient sous la protection
autrichienne et que S. M. l’empereur avait pour eux un intérêt tout
particulier. Le calife m’avait montré la lettre sans y répondre
et considéra dès lors tous les membres de la mission comme mes
compatriotes; il prétendait aussi que les fugitifs avaient été emmenés
par l’intermédiaire du consul général.
Je fis remarquer au calife qu’il était probable que des marchands des
tribus limitrophes arabes se fussent trouvés à Omm Derman lors des
troubles et en eussent profité par amour du gain pour faciliter la
fuite d’Ohrwalder et des deux sœurs. Le calife se rangea à cet avis et
me recommanda de lui rester fidèle. Là-dessus il me congédia.
Malgré la résistance des Ashraf, les armes furent enfin livrées et le
calife trouva qu’il était temps de prendre des mesures radicales contre
ses adversaires. Une vingtaine de jours pouvaient s’être écoulés depuis
le commencement des hostilités. Nous étions encore sur pied jour et
nuit pour garder le calife quand il convoqua en assemblée les deux
autres califes, les cadis et les chefs Ashraf et Danagla. Il reprocha
à ces derniers de n’obéir à ses ordres qu’avec répugnance malgré son
pardon, de venir rarement à la prière et à la revue qui avait lieu tous
les vendredis matin; il leur fit lire de nouveau la proclamation du
Mahdi en sa faveur.
Ensuite, pour suivre les traces de son prédécesseur qui prétendait
n’agir que d’après des inspirations prophétiques, il déclara à
l’assemblée que le Prophète lui était apparu et lui avait commandé de
punir les récalcitrants qu’il lui avait indiqués.
Il y en avait treize à la tête desquels se trouvaient Ahmed woled
Soliman universellement détesté et Ahmedi, l’un des secrétaires du
calife, originaire de Dongola. Le calife soupçonnait ce dernier de
sympathiser avec ses ennemis et de les renseigner secrètement sur les
mesures qu’il prenait. Ils furent appelés l’un après l’autre, reçus par
les moulazeimie d’ordonnance, garrottés, trainés en prison, en butte à
de mauvais traitements, puis mis aux fers.
Quelques jours après, le calife leur fit encore lier les mains et les
envoya en bateau à Faschoda sous forte escorte. Zeki Tamel les laissa
parqués environ huit jours dans une zeriba étroite où ils souffrirent
de la faim et de la soif, ne leur donnant de temps en temps que juste
pour les maintenir en vie. Enfin, selon des instructions secrètes, ils
furent tués à coups de bâtons épineux, fraîchement coupés! (après qu’on
leur eut arraché leurs mauvais vêtements).
La révolution terminée, le calife avait envoyé deux de ses plus proches
parents, Ibrahim woled Malek et Salah Hammedo, celui-ci vers le Nil
Bleu et l’autre vers le Nil Blanc pour mettre en état d’arrestation
les parents et partisans des Ashraf qui, à cause de leur absence,
n’étaient pas compris dans le pardon du calife. Les deux envoyés
expédièrent tous les hommes, plus d’un millier, dans la sheba à Omm
Derman où, désarmés, ils attendirent leur punition pour avoir pris
part à la conspiration. Parqués des jours entiers dans la cour de
la prison, entre la vie et la mort, ces malheureux apprirent enfin
du calife qu’ils auraient la vie sauve à condition de partager tous
leurs biens avec lui. Heureux d’une expiation relativement douce, ils
y consentirent; mais, il va sans dire que le calife reçut la plus
grande part. Mis en liberté après le partage, ils rentrèrent dans leurs
villages respectifs; il ne restait au riche que le nécessaire à peine
et le pauvre était dans la misère noire. Mais ce qui les indigna le
plus et les fit soupirer après la vengeance, ce fut de trouver leurs
femmes maltraitées et beaucoup de leurs filles déshonorées.
Le calife et son frère Yacoub choisirent parmi ces biens ce qui leur
plut et partagèrent le reste entre les tribus occidentales, favorisant
particulièrement leur tribu et surtout la branche des Djouberat.
Cela excita le mécontentement des autres tribus qui depuis longtemps
murmuraient au sujet de la préférence accordée aux Taasha et de leur
arrogance. Ils se plaignirent, mais furent repoussés durement par le
calife et Yacoub.
Pendant ce temps, les habitants du Soudan et les troupes du pays
étaient restés paisibles. Les généraux reçurent cependant l’ordre de
désarmer tous les Danagla suspects.
Le calife tourna alors ses regards vers les deux oncles du Mahdi qu’il
haïssait. Ils s’appelaient Mohammed Abd el Kerim et Abd el Kadir
woled Sati Ali. Il prétendit avoir appris qu’ils blâmaient ouvertement
ses mesures et tenaient des propos séditieux. Il les traduisit devant
le cadi Ahmed et malgré leurs protestations d’innocence, ils furent
condamnés à la prison. Le calife ordonna qu’ils eussent pieds et
mains dans les fers et fussent conduits vers Zeki Tamel qui avait des
instructions secrètes qu’il devait exécuter.
Une épidémie de typhus ayant éclaté dans l’armée de ce dernier, il
reçut l’ordre de quitter Faschoda, où il s’occupait encore des Shillouk
et de venir à Omm Derman avec tous ses soldats. Avant de partir, Zeki
devait encore dépouiller la tribu des Dinka qui s’était rendue sans
combat. Troupeaux, femmes et enfants devaient être emmenés à Omm
Derman. Les nègres Dinka ne se doutant de rien furent presque tous
massacrés dans un festin auquel ils avaient été conviés.
En descendant le fleuve, Zeki rencontra à Gebel Ahmed Agha le bateau
avec Abd el Kerim et Abd el Kadir woled Sati à bord. Après avoir pris
connaissance des passeports secrets, il leur donna ordre d’aller à
terre après le coucher du soleil.
Ne pressentant rien de bon, Abd el Kerim implorait sa grâce, mais
s’attirait les railleries de Zeki et les injures de son compagnon de
souffrances Abd el Kadir, qui attendait tranquillement son sort, ayant
honte de la lâcheté de son parent. Ils furent conduits à l’intérieur du
pays où on leur trancha la tête avec de petites haches dont on se sert
au Soudan pour abattre les branches des arbres.
Zeki Tamel vint à Omm Derman chargé de butin, traînant après lui des
milliers d’esclaves, tandis que de nombreux troupeaux suivaient les
bords du fleuve. Il acquit une véritable fortune en les vendant.
Les émirs de Zeki se plaignaient de sa tyrannie et l’accusèrent auprès
du calife de viser à l’indépendance dès qu’il trouverait assez de
partisans. La haine seule de ses gens l’avait empêché jusqu’alors,
disaient-ils, de réaliser ses projets de haute trahison. Ses riches
présents en argent, en esclaves et en troupeaux réussirent à le faire
rester en faveur auprès du calife et de Yacoub.
En présence de Zeki Tamel, le calife commanda lui-même les manœuvres de
son armée et des troupes d’Omm Derman. Mais, manquant des connaissances
militaires les plus primitives et son armée de 30000 hommes étant très
indisciplinée, ces exercices offrirent le spectacle d’un indescriptible
désarroi dont la cause m’était attribuée en qualité d’adjudant du
calife. Souvent, quand le désordre prenait des dimensions inquiétantes,
il m’accusait de lui être hostile, de mal comprendre ses ordres
intentionnellement pour causer tout le mal. Comme pour moi, il ne
s’agissait ni de démission, ni de pension, je dus tout supporter,
continuer mon service, puis à la fin, quand le calife déclara les
manœuvres terminées et que Zeki Tamel reçut l’ordre de reculer jusqu’à
Gallabat, contre toute attente je fus loué et je reçus comme cela
m’était déjà arrivé souvent, deux jeunes négresses en témoignage de sa
satisfaction!
Le calife Mohammed Chérif avait appris après l’arrivée de Zeki, la mort
traîtreuse de ses deux proches parents et protesta, encouragé par la
foi naïve, d’être inviolable en sa qualité de calife, contre une telle
infraction au traité de paix. Il donna ainsi à Abdullahi l’occasion
tant désirée d’agir contre lui. Le calife le déclara rebelle, agissant
contre ses ordres dont le Mahdi avait prescrit l’exécution sans
condition et comme s’opposant aux inspirations du Prophète. Il ordonna
au calife Ali et aux cadis de constater si ses déclarations étaient
exactes.
Chérif protesta de nouveau et fut, sur l’ordre du calife, appréhendé
dans la djami et reçu par Arabi Dheifallah et ses moulazeimie. Etant
nu-pieds il demanda ses souliers; on les lui refusa; en sortant de la
djami, on l’emmena si rapidement et on le poussa de telle façon que
hors d’haleine, il tomba deux fois par terre. Dans un état pitoyable,
il fut traîné vers le Sejjir et six chaînes de fer lui furent rivées
aux pieds. Une petite chaumière à l’écart lui servit de prison. Privé
de toute communication avec ses semblables, étendu sur le sol, il eut
le loisir de réfléchir à son sort et de reconnaître que les traités,
ainsi que la personne d’un calife n’étaient pas sacrés pour le calife
du Mahdi quand il s’agissait d’affermir son pouvoir et de se venger.
Les deux jeunes fils du Mahdi furent remis aux soins de leur grand-père
Ahmed Cherfi avec l’ordre de les mettre aux arrêts et de ne leur
laisser voir personne. Ahmed Cherfi, le beau-père et grand-oncle du
Mahdi était un homme âgé, possédant une grosse fortune amassée en
pillant; de crainte de la perdre, il faisait preuve d’une soumission
qui ressemblait à un esclavage, s’attirant ainsi les sympathies du
calife.
Peu après cet incident, j’eus occasion d’être fort inquiet. Younis
avait envoyé de Dongola au calife un homme venant du Caire et ayant à
faire d’importantes communications sur certaines personnes vivant ici.
En présence de tous les cadis, le calife l’avait reçu.
J’eus le pressentiment de n’être point étranger à cette affaire
et priai un des cadis avec lequel j’étais lié de bien vouloir me
renseigner. En quelques mots, il me tranquillisa, mais en m’avertissant
d’être prudent et de ne pas éveiller les soupçons en ayant l’air de
m’intéresser à cet incident.
Après la prière, les juges furent appelés de nouveau et, accompagnés
du messager, se présentèrent chez le calife. Quelques minutes après,
je vis l’homme, qu’on avait garrotté, conduit en prison. Je l’avoue,
je m’en réjouis et pour cause. Suivant le conseil que m’avait donné le
cadi, je parus fort indifférent devant mes camarades qui cherchaient à
s’enquérir des causes de l’arrestation de ce personnage.
Le lendemain, je fus cité devant le calife. Les cadis, quelques-uns de
mes collègues se trouvaient déjà chez lui.
Il me fit prendre place et commença à me faire observer qu’il m’avait
toujours exhorté à être fidèle, qu’il avait soin de moi comme un père
de son fils et qu’il n’avait jamais ajouté foi aux accusations portées
contre moi, par mes ennemis.
«Mais, ajouta-t-il, répétant le proverbe arabe, il n’y a pas de fumée
sans feu. Or, chez toi, il y a toujours de la fumée et beaucoup de
fumée.»
Son regard devint plus perçant.
«Cet homme a prétendu hier que tu étais un espion du Gouvernement et
que ta solde était versée mensuellement à ton remplaçant au Caire,
lequel te la faisait parvenir ici-même. Il a soutenu avoir vu ta
propre signature, chez les autorités de cette ville, prétendant que
Youssouf el Gasis (le Père Ohrwalder) n’avait pu s’enfuir que par ton
intermédiaire. Il a déclaré enfin que tu t’es engagé vis-à-vis des
Anglais, lors d’une attaque d’Omm Derman, à t’emparer de l’arsenal
ainsi que du magasin aux munitions, lequel, vous le savez tous, se
trouve vis-à-vis de ta maison. Cet homme, un de nos anciens déserteurs,
a été jeté en prison. Qu’as-tu à dire pour ta défense.»
«Maître, répondis-je le plus tranquillement possible, Dieu est
miséricordieux et tu es juste. Je ne suis pas un espion et n’ai
jamais communiqué avec le Gouvernement. Quant à avoir touché un
salaire quelconque, je le nie. Mes frères, tes moulazeimie qui entrent
continuellement dans ma maison savent fort bien que souvent je manque
même du nécessaire; le respect que j’éprouve pour toi m’a toujours
empêché de me plaindre. Cet homme prétend avoir vu ma signature:
nouveau mensonge! Je suis convaincu qu’il est incapable de déchiffrer
nos langues européennes. Bien plus, si tu le désires, permets que
j’écrive différents noms; au milieu de ces derniers, j’intercalerai le
mien; s’il le lit, ce sera la preuve qu’il connaît nos caractères, mais
non que je suis un espion.»
J’attendis sa réponse.
«Ajouteras-tu quelque chose encore contre cet homme?»