Un mois plus tard, la vieille Abyssinienne vint et me demanda la

permission de marier sa fille à l’un de ses parents, ce à quoi je

consentis volontiers: aujourd’hui, Fatma el Beidha est une heureuse

mère de famille à Omm Derman.

CHAPITRE XIV.

Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes.

Expédition des Mahdistes vers l’Equateur.—Sort du reste de la garnison

d’Emin Pacha.—Campagne contre les Shillouk.—Reprise de Tokar par les

Egyptiens.—Mort d’Othman woled Adam.—Discorde à Dongola.—Condamnation

de Mohammed Khalid.

Karam Allah, auquel Othman woled Adam avait pris tous ses Basingers et

ses esclaves, et qui vivait maintenant d’une façon fort pauvre à Omm

Derman, s’était avancé, lorsqu’il était émir de la province du Bahr

el Ghazal, jusque dans le voisinage du Nil Blanc et avait inquiété

Emin Pacha sur son territoire. Par bonheur pour Emin, Karam Allah fut

rappelé et depuis ce temps-là, on n’avait plus reçu de nouvelles des

provinces équatoriales; celle du Bahr el Ghazal avait été abandonnée

et les habitants d’Omm Derman, qui s’occupaient du commerce de blé,

n’allaient que fort peu au sud de Faschoda. Le calife avait entendu

parler des richesses de ces pays en esclaves et en ivoire. Il résolut,

pour augmenter ses revenus, d’organiser une expédition pour les

conquérir. Mais comme la tentative était hasardée, et qu’on pouvait

douter de la bonne issue de l’entreprise, il ne voulut exposer au

danger ni ses proches parents, ni ceux de sa tribu. Il désigna donc

Omer Salih, comme chef de l’expédition. Les tribus de la vallée du Nil

presque seules y prirent part.

Trois vapeurs furent frétés, auxquels on ajouta huit bateaux à voiles.

Ils furent chargés de marchandises ordinaires de Manchester, de perles,

etc. Omer Salih disposait d’environ 800 fusils et de 500 porteurs

de lances. Le calife rédigea les lettres nécessaires à Emin Pacha

et je fus obligé de mettre ma signature au bas d’une lettre écrite

en mon nom et dans laquelle je sommais Emin de se rendre. En outre,

Georgi Stambouli, qui s’était occupé précédemment des affaires d’Emin

Pacha à Khartoum, lui écrivit aussi. Comme les Shillouk n’étaient

pas tributaires des Mahdistes et qu’ils étaient très forts, Omer

Salih reçut l’ordre de passer à Faschoda sans s’y arrêter et de ne se

défendre qu’en cas d’attaque. Il quitta Omm Derman au milieu de juillet

1888, traversa Faschoda sans difficulté, mais ne trouva plus ensuite

d’occasion pour envoyer des rapports sur sa situation.

Plus d’une année après, comme le calife était inquiet, et songeait

aux moyens de se procurer des nouvelles, un vapeur revint avec un

peu d’ivoire et quelques esclaves. Il fournit des renseignements sur

le cours et l’état de l’expédition. La garnison de Redjaf s’était

rendue et ses officiers avaient été envoyés à Dufilé, afin de faire

prisonnier Emin Pacha, auquel ses soldats refusaient déjà obéissance;

il devait être livré à Omer Salih. Après le départ des officiers, le

bruit se répandit parmi les Mahdistes que c’étaient des traîtres et

qu’ils étaient allés à Dufilé pour réunir les soldats qui y étaient

stationnés et combattre Omer Salih. Celui-ci usa de représailles,

arrêta les officiers et sous-officiers restés à Redjaf, les fit mettre

aux fers, et partagea entre ses partisans tous les biens qu’il trouva

en possession de ceux qu’il avait fait emprisonner.

Les officiers, arrivés à Dufilé, et qui voulaient réellement, suivant

leurs instructions, s’emparer d’Emin Pacha, trouvèrent que celui-ci

s’était déjà retiré avec Stanley. Ils entendirent alors parler de

l’arrestation de leurs femmes et de la confiscation de leurs biens. Ils

réunirent les soldats qui les avaient suivis volontairement et qui,

après le départ d’Emin avaient fondé une sorte de république militaire;

puis, ils marchèrent contre Redjaf. Les Mahdistes, informés de leur

approche les attendirent en chemin. Un combat eut lieu dans lequel Omer

Salih resta vainqueur. Les officiers tombèrent, mais la plus grande

partie des troupes réussit à se retirer à Dufilé, dont la garnison fut

bientôt attaquée par les Mahdistes et qui, après une vaillante défense

força l’ennemi à battre en retraite. Malgré ce succès, la dissension

éclata aussitôt parmi les soldats et ils se répandirent par bandes dans

tout le pays afin de subvenir à leur entretien.

Le calife, heureux du succès remporté par Omer Salih, et poussé par

Mohammed Cher woled Badr, arrivé par le vapeur, qui lui dépeignait les

richesses du pays en termes très exagérés, se décida à organiser une

nouvelle expédition. Il envoya Hassib woled Ahmed et Elias woled Kenuna

avec deux cent soixante fusils et profita de l’occasion favorable que

la position nouvellement acquise lui offrait, pour se débarrasser de

personnages qu’il n’aimait pas. Depuis ce moment, Redjaf devint un lieu

de déportation pour les criminels, pour les personnes dangereuses

ou supposées dangereuses pour l’Etat. Beaucoup de ceux qui étaient

inculpés de vols et qui se trouvaient prisonniers chez le Sejjir furent

remis à Elias woled Kenouna. Le calife fit arrêter aussi tous ceux

qui étaient soupçonnés de se livrer à des vices contre nature, ou de

mener un genre de vie immoral. Il les fit mettre aux fers et expédier

à Redjaf. Que les injustices les plus inouïes se soient produites

alors, cela va sans dire! C’était une magnifique occasion pour les

nombreux émirs et les autres personnages influents, de se débarrasser

de ceux qu’ils n’aimaient pas. Hassib et Elias surent profiter de cette

nouvelle organisation. Dans leur voyage, depuis Omm Derman à Kaua, ils

visitèrent les villages situés dans le voisinage du fleuve, arrêtèrent

les gens sous prétexte qu’ils appartenaient à la catégorie de ceux dont

le calife avait ordonné la déportation à Redjaf, puis leur rendirent

contre rançon la liberté et le droit de pouvoir rester dans leur

patrie. C’était un métier lucratif!

La riche source de revenus des deux émirs ne tarit que lorsque les

navires arrivèrent dans les districts des Shillouk et des Dinka qui

surent défendre leur liberté avec courage et succès. Le calife avait

entendu parler, par les marchands qui s’étaient rendus à Faschoda

pendant les années 1889 et 1890 et qui faisaient paisiblement le

commerce de blé avec les Shillouk, de la population de ces districts.

Beaucoup de villages, sur les bords et dans le voisinage du fleuve,

abritaient de nombreuses tribus de nègres Shillouk et Dinka qui, sans

souci des populations du Soudan, gémissant sous la tyrannie du calife,

menaient là une existence tranquille, et qui n’était troublée par aucun

ennemi.

Ces tribus se trouvaient sous la domination du mek (roi) qui, issu de

l’ancienne famille régnante des Shillouk, exerçait un pouvoir illimité

sur ses sujets et leur permettait, dans son propre intérêt, de faire

du commerce avec les Mahdistes, tandis que lui-même, confiant dans sa

puissance ne tenait nullement pour nécessaire d’assurer le calife de sa

soumission, ni de lui payer des impôts.

Zeki Tamel se trouvait avec son armée à Gallabat. Cette province avait

bien diminué d’importance pendant la dernière famine; il avait, en

effet, sacrifié la population en lui volant son blé, en faveur de ses

soldats; elle avait souffert, en outre, des pertes importantes par

suite de plusieurs invasions faites dans le pays des Amhara après la

mort du roi Jean.

Le moment était donc mauvais à Gallabat et dans le Ghedaref.

L’entretien et la nourriture de l’armée, déjà réduite à environ 8000

hommes, offraient de grandes difficultés. Le calife, informé de ces

faits, ordonna à Zeki Tamel de laisser comme garnison à Gallabat, 2000

hommes sous les ordres d’Ahmed woled Ali, un cousin du calife, et de

marcher avec le reste, soit 6000 hommes, contre les Shillouk et les

Dinka et d’assiéger Faschoda. Zeki Tamel quitta alors Gallabat, passa

le Nil Bleu près de Woled Medine et traversa le Ghezireh jusqu’à Kaua

où l’attendaient les bateaux arrivés d’Omm Derman.

Zeki Tamel, d’une bravoure personnelle extraordinaire et connu pour

sa générosité était un Taasha. Son grand-père était un esclave arabe

libéré. Il tenait ses soldats très sévèrement et punissait souvent de

mort les plus petites infractions à la discipline. Il se fit ainsi

détester particulièrement par ses émirs qui, en raison de ses procédés

draconiens, avaient souvent à déplorer la perte des hommes les plus

capables.

Il s’embarqua à Kaua et se rendit directement à Faschoda. Le mek

des Shillouk crut que Zeki allait pour soutenir Redjaf, ainsi que

les bateaux qui avaient passé précédemment; mais, lorsqu’il le vit

débarquer en terre ferme, il s’enfuit, surpris et effrayé. Poursuivi,

il fut fait prisonnier et exécuté, ayant refusé d’indiquer l’endroit

où il avait caché les sommes d’argent gagnées dans son commerce de blé

depuis plusieurs années.

Les Shillouk, la tribu nègre la plus brave du Soudan égyptien, se

rassemblèrent alors au sud et au nord de Faschoda et défendirent leur

patrie et leur liberté avec un courage digne d’admiration. Les soldats

de Zeki, habitués au combat et armés de fusils Remington, remportèrent

toutefois la victoire après de nombreux combats sanglants dans lesquels

les Shillouk, armés seulement de lances, rompirent souvent les rangs

de l’ennemi et lui infligèrent de grosses pertes; vaincus, ils prirent

la fuite. Les survivants se dispersèrent avec leurs familles dans le

pays et furent poursuivis par Zeki; une grande partie tomba entre ses

mains. Il fit passer au fil de l’épée tous les hommes dont il put

s’emparer; les femmes, les jeunes filles et les enfants furent seuls

chargés comme butin sur les bateaux et emmenés à Omm Derman. Le calife

fit conduire tous les garçons dans une maison spéciale où ils furent

élevés pour devenir des moulazeimie; il choisit les plus belles jeunes

filles pour sa maison et pour en faire cadeau à ses parents ou à ses

partisans préférés, puis fit vendre le reste aux enchères par le Bet

el Mal. Des milliers de pauvres créatures furent amenées à Omm Derman

tandis que beaucoup succombèrent pendant la marche, aux fatigues du

voyage et au climat auquel elles n’étaient pas habituées. Les femmes

des Shillouk, élevées en pleine liberté, ne purent que difficilement

s’habituer à la vie, dans la ville malpropre où des centaines de mille

hommes demeuraient entassés; beaucoup d’entre elles périrent. A cause

de leur grand nombre, le prix en devint si réduit, que des esclaves

nouvellement arrivés furent livrés souvent pour 8 à 20 écus, valeur

d’Omm Derman.

Tandis que Zeki laissait Ahmed woled Ali à Gallabat, son frère Hamed

woled Ali était nommé émir de Kassala. Cupide comme pas un, il prit aux

gens, amis ou ennemis, leurs biens et leurs troupeaux, en sorte que les

tribus arabes de l’est, des Hadendoa, des Halenka et des Beni Amer, qui

avaient justement conquis Kassala pour le Mahdi, se révoltèrent et, se

dirigeant sur Massaouah se placèrent sous la protection de l’Italie.

L’année de la famine fit le reste, en sorte que la tribu des Shoukeria,

qui appartenait pour la plus grande partie à Kassala, périt presque

entièrement. Comme les environs de Kassala avaient été abandonnés par

les habitants échappés à la mort, il devint à la fin très difficile

à la garnison elle-même de s’approvisionner. Le calife qui redoutait

une marche en avant des Italiens, et qui considérait Kassala comme son

boulevard, fut très irrité contre Hamed woled Ali, son cousin auquel

il attribuait la principale responsabilité de la ruine du pays. Il le

rappela à Omm Derman et lui infligea comme punition d’accomplir chaque

jour les cinq prières dans la djami. Il mit à sa place Haggi Mohammed

Abou Gerger qui avait été autrefois adjoint à Osman Digna.

Ce dernier, auquel la plus grande partie du Soudan oriental obéissait,

avait réussi à soumettre la plupart des tribus arabes et il menaçait

même Souakim, déjà depuis plusieurs années. Il soutint des combats

continuels avec les troupes du Gouvernement. Un jour le sirdar actuel

de l’armée égyptienne, Sir Herbert Kitchener Pacha, alors gouverneur

du Soudan, surprit le camp de Digna établi dans le voisinage de la

ville, et fut grièvement blessé. Osman Digna s’était retranché dans le

voisinage de Souakim à Handoub et menaçait sans cesse la ville, jusqu’à

ce qu’enfin le Gouvernement résolut d’envoyer des troupes pour le

chasser de sa position.

Il se retira à Tokar où il avait établi déjà depuis longtemps son

quartier général, et de ce point inquiéta, par ses incursions, la tribu

des Omarar qui lui était hostile. Par sa sévérité exagérée et ses

combats continuels, Osman Digna avait presque entièrement perdu son

ancienne popularité; plusieurs de ses partisans commençaient à murmurer

secrètement contre ses ordres. Le calife l’apprit et comme il tenait

davantage à consolider son nouvel empire, qu’à suivre strictement les

enseignements du Mahdi, il désira qu’Osman Digna «relâchât un peu la

corde trop tendue» (proverbe arabe). Il désigna Mohammed Khalid pour

porter ce message à Osman Digna.

Après avoir été privé de ses biens par Abou Anga et mis aux fers dans

le Kordofan pendant une année, Mohammed Khalid avait été amené à Omm

Derman, où le calife lui pardonna, lui rendit même une partie de sa

fortune, et le soutint de ses propres moyens.

Il avait longtemps accompli avec le calife et dans son voisinage toutes

les prières quotidiennes et s’était séparé même d’une façon ostensible

du parti de ses parents auxquels il reprochait leur maladresse et leur

ingratitude. Le calife qui avait privé les parents du Mahdi de toutes

les places, abaissé toute leur influence, voulut toutefois sauver les

apparences et donner au moins une position à l’un d’entre eux qu’il

désirait s’attacher de cette manière. C’est pourquoi il nomma Mohamed

Khalid comme son représentant personnel auprès d’Osman Digna. Mohammed

Khalid s’acquitta pour le mieux de sa mission. Bientôt après, le

calife l’envoya à Abou Hammed pour qu’il élaborât un rapport sur les

dispositions des Ababda, qui étaient sujets du Gouvernement égyptien

mais se trouvaient en contact continuel avec les tribus frontières

mahdistes de la province de Berber.

Quelques semaines s’étaient à peine écoulées depuis le départ de

Khalid, lorsque Digna fut attaqué par les troupes égyptiennes sous

Holled Smith Pacha et chassé de Tokar. Le calife, averti par Osman

Digna qu’il serait attaqué par les troupes du Gouvernement, était

dans une grande perplexité. Il déclara toutefois en gardant son calme

extérieur, que la victoire était assurée.

C’est pourquoi la terreur fut d’autant plus grande, lorsque la nouvelle

de la défaite et de la fuite d’Osman Digna parvint au calife. Comme

il craignait que le Gouvernement, entraîné peut-être par le succès,

n’avança contre Kassala et Berber où ne se trouvaient que des forces

insuffisantes, il donna l’ordre de se retirer aussitôt à l’approche

de l’ennemi. Il songea en même temps à élever un camp fortifié à

Metemmeh. Mais il fut bientôt calmé par la nouvelle que le Gouvernement

se contentait de Tokar. En réalité, cela seul fut pour lui un rude

coup et une source de crainte continuelle, car il était à prévoir que

les tribus, indisposées contre Osman Digna se joindraient maintenant

au Gouvernement, ce qui ouvrirait à ses troupes la route vers Berber

et Kassala. Quelques mois plus tard, on ordonna à Osman Digna, qui

s’était retiré dans les montagnes, et dont les hommes qui lui restaient

s’étaient dispersés à cause du manque de vivres, d’aller avec ses émirs

à Berber. De là, il se rendit plus tard à Omm Derman avec le nouvel

émir de Berber, Zeki woled Othman, un parent du calife. Le calife,

convaincu de la fidélité et de la bravoure d’Osman Digna, le reçut

très amicalement et le consola de sa défaite. Après un séjour d’une

quinzaine, Osman Digna se rendit avec quelques chameaux et des femmes,

cadeaux du calife, dans l’Atbara pour s’y livrer à l’agriculture, y

édifier un camp et réunir peu à peu les restes dispersés de son armée.

Othman woled Adam, auquel en réalité, le Darfour oriental qui avait

été presque dépeuplé par la famine, était seul soumis, avait résolu

de marcher contre Dar Tama et Dar Massalat. Déjà à la frontière de

ce district, il eut à soutenir un rude combat, ce qui le força à

reconnaître combien ses adversaires étaient dangereux. Il fut attaqué

dans son camp: ses ennemis, armés seulement de petites lances, s’y

précipitèrent avec une hardiesse folle; il ne dut son salut qu’à ses

armes supérieures et à la bravoure des sheikhs qui se trouvaient avec

lui. Si l’attaque avait eu lieu pendant la marche, il aurait été sans

aucun doute anéanti. Bien qu’il eût repoussé les ennemis, il différa

cependant sa marche en avant, à cause des grandes pertes qu’il avait

subies; avant qu’il n’aît pu recevoir des renforts, une violente

épidémie de typhus éclata parmi ses soldats et le força à la retraite.

En route lui-même tomba malade et il mourut deux jours après son

arrivée à Fascher.

Ce fut une perte fort sensible pour le calife, car son cousin Othman

woled Adam était, malgré ses vingt ans à peine, un brave guerrier

et s’appliquait toujours à bien s’entendre avec ses soldats, à

les maintenir contents et dispos et à renforcer son influence. Il

partageait le butin sans égoïsme, mais avec générosité, après avoir

prélevé la part destinée au calife, ne conservant pour lui-même que

le strict nécessaire. Cavalier distingué, aimable avec chacun, il ne

s’abandonnait pas à la vie efféminée qui affaiblissait son entourage.

Il fut, encore longtemps après sa mort, donné comme exemple de l’Arabe

noble et brave, par les nombreuses personnes qui l’avaient connu

intimement. Après avoir longtemps réfléchi et écouté de nombreux

conseils, le calife accorda la place du défunt à son proche parent le

jeune Mahmoud woled Ahmed. Celui-ci était le contraire du premier,

ne songeant qu’à s’enrichir, ne recherchant que la débauche, rôdant

volontiers avec des danseuses et des chanteurs qui devaient le divertir

de leurs chansons obscènes. Cette manière de vivre le fit détester et

fut cause d’une révolution chez ses soldats qui avaient encore présent

à la mémoire le souvenir de leur précédent maître. Cette révolte fut

réprimée, il est vrai, mais coûta bien des vies d’hommes et diminua

beaucoup les forces de Mahmoud.

Younis woled ed Dikem était resté à Dongola depuis sa nomination comme

chef d’Abd er Rahman woled en Negoumi. Mousid, ancien lieutenant

de ce dernier, et Arabi woled Dheifallah lui furent adjoints comme

conseillers. Bientôt s’élevèrent de graves dissentiments entre les

commandants, chacun voulant s’enrichir aussi vite que possible, et

le pays appauvri ne pouvant satisfaire aux exigences de ses nombreux

maîtres et de leurs partisans. Mousid et Arabi adressèrent au calife

une plainte, dans laquelle ils représentaient Younis, qui avait

abandonné le Gouvernement du pays au bon plaisir de ses esclaves, comme

étant la cause de la cherté toujours croissante qui existait; ils

l’accablèrent encore de maints reproches. Younis fut rappelé.

Comme le Dongola était une province frontière et qu’une bonne partie de

sa population était déjà passée en Egypte; comme d’autre part, avec les

continuels rassemblements de troupes à Wadi Halfa, on devait toujours

s’attendre à une attaque, le calife voulut gagner le pays à sa cause

et d’une manière durable, par un meilleur traitement. Il désigna donc

Mohammed Khalid, dont il connaissait les capacités, comme successeur de

Younis. Il l’envoya à Dongola avec l’ordre d’établir une administration

plus douce, bien réglée et particulièrement de diminuer les impôts

dans ce pays où l’agriculture n’était possible qu’avec des sakkiehs

(roues pour puiser l’eau), mais qui était très riche en palmiers et en

dattiers. Mais n’ayant pas entière confiance en la fidélité de Mohammed

Khalid, il sépara le pouvoir militaire du pouvoir administratif et

plaça les soldats armés de fusils sous les ordres d’Arabi Dheifallah,

tandis qu’il soumettait les porteurs de lances appartenant aux tribus

de l’ouest, aux ordres de Mousid.

Il était à prévoir que cette mesure amènerait des différends entre les

personnalités dirigeantes.

Mohammed Khalid, afin d’élever les revenus du pays et de faciliter

la situation aux habitants, donna toutes les places à des gens qui

lui parurent convenables, tandis qu’Arabi et Mousid désiraient les

mêmes places pour leurs parents et leurs favoris. Comme ils ne purent

y réussir, ils émirent directement pour leur parti des prétentions

que Mohammed Khalid ne voulut ou ne put satisfaire. On en vint à

des contestations, à des injures, et finalement les deux partis se

trouvèrent face à face, les armes à la main.

Le parti de Mohammed Khalid se composait principalement des habitants

de la vallée du Nil: les Djaliin et les Danagla, tandis qu’Arabi et

Mousid avaient pour eux les tribus de l’ouest et les soldats. Des deux

côtés, on envoyait au calife rapports sur rapports, tandis que des

intermédiaires et d’autres personnes amies de la paix s’efforçaient

de prévenir le combat. Le calife fit partir aussitôt Younis woled ed

Dikem, qu’il venait de destituer afin de remplacer Arabi et Mousid. Il

les manda tous deux à Omm Derman pour entendre leur justification et

pour les punir.

Quelques jours après leur arrivée, il envoya à Mohammed Khalid,

l’ordre de venir également à Omm Derman, afin, disait-il, d’assister

à la punition d’Arabi et de Mousid. Khalid vint et dut comparaître

avec ses adversaires devant un tribunal placé sous la présidence

du calife Abdullahi et composé du calife Ali, des cadis et de

quelques émirs absolument dévoués au calife. Il fut accusé de s’être

permis des appréciations désobligeantes sur les ordres du calife et

d’avoir prétendu que le calife et ses parents étaient la cause de la

ruine de tout le pays. Le calife était méfiant depuis longtemps à

l’égard de Mohammed Khalid, à cause de son frère Yacoub qui haïssait

profondément les parents du Mahdi. Il regrettait de lui avoir donné

une situation influente qu’il pouvait utiliser pour le plus grand

bien de ses propres parents, et saisit avec joie l’occasion de se

défaire de lui. Une lettre arriva de la part de Younis qui, disait-on,

avait reçu auparavant des instructions de Yacoub. Mohammed Khalid

y était accusé d’avoir dérobé et envoyé à ses parents à Omm Derman

six caisses de munitions, qu’on avait confiées à sa garde, d’une

façon bizarre, pendant que les soldats se trouvaient sous les ordres

d’Arabi Dheifallah. Le jugement du calife était arrêté déjà longtemps

avant le commencement du procès. Mohammed Khalid fut trouvé coupable,

condamné à la captivité pour un temps illimité et envoyé au Sejjir qui

le priva de tout rapport avec autrui. Mais pour justifier le procédé

du calife, arriva par hasard à ce moment d’Egypte à Omm Derman, un

journal. Celui-ci contenait une notice tirée de la feuille italienne

«_La Riforma_» où on prétendait que Mohammed Khalid avait été en

relations avec le Gouvernement égyptien pour lui livrer les provinces

qui lui étaient confiées. Cette preuve suffisait au calife. Il convoqua

encore une fois les juges qui avaient siégé dans le premier procès,

leur soumit le journal; ils reconnurent que c’était là la preuve

la plus complète de la trahison de Mohammed Khalid. Celui-ci fut

condamné à mort. Mais le calife déclara ne pas vouloir répandre le

sang d’un parent du Mahdi et d’un descendant du Prophète; il commua la

condamnation à mort en détention perpétuelle. La générosité du calife

fut reconnue et louée d’une manière générale, même par ses adversaires!

Il s’était ainsi défait pour toujours du seul homme qu’il craignait

parmi les parents du Mahdi, à cause de ses connaissances et de sa

finesse.

Le calife ne manqua, dans aucune occasion publique, d’accuser

d’ingratitude et de trahison les Ashraf en général et Mohammed Khalid

en particulier, toujours à la recherche d’un motif de les affaiblir

davantage et de les rendre absolument inoffensifs.

La tension toujours existante entre les deux camps s’aggrava et aboutit

enfin à une révolte des Ashraf à Omm Derman, révolte qui permit au

calife de mettre enfin à exécution les projets qu’il caressait depuis

longtemps.

CHAPITRE XV.

Le calife et ses adversaires.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 15 / 29 段