Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus fier et le plus moral, eurent
à supporter les pertes les plus considérables. Beaucoup de pères de
famille, voyant que le salut n’était plus possible, murèrent les portes
de leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs familles.
De riches villages avec une forte population furent dépeuplés jusqu’au
dernier homme.
Bien que Dongola eût à souffrir naturellement aussi de la cherté
anormale des vivres, la situation y était cependant meilleure parce que
la population avait été amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans
le Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement du
manque de vivres, donné l’ordre à ses gens désignés exprès pour cela,
de rassembler par la force tout le blé qui se trouverait dans le pays
et de l’emmagasiner dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi
la plus grande partie de son armée, mais la population de la campagne
toute entière paya tribut à la famine. Il y eut un moment où dans le
Ghedaref, personne n’osait sortir sur les routes après le coucher du
soleil sans être accompagné d’une escorte militaire, on craignait
d’être attaqué et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à
des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages. Un émir de la
tribu des Hamer, qui avait encore fort bonne apparence, était venu de
Gallabat au Ghedaref et voulut, malgré les conseils de son hôte, aller
faire visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne le revit
nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa tête hors de la ville;
son corps avait été dévoré!
Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des Hammada, etc.,
disparurent à peu près et le pays, autrefois fort peuplé, devint un
désert. Zeki Tamel envoya une division de son armée dans les provinces
du sud, au bord du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg,
de Kehli, de Kashankero, jusqu’au Beni Shangol, dont la population
consentait à payer des redevances au calife, mais ne voulait ni se
rendre auprès de lui en pèlerinage ni fournir des soldats. Il avait
naturellement cette fois-ci pour but moins des succès militaires que
le fait d’occuper ses troupes et de leur fournir l’entretien. Abd er
Rasoul, commandant de cette division emporta tout comme butin, beaucoup
d’esclaves et une somme d’argent importante.
Dans le Darfour, les événements étaient à peu près les mêmes que dans
le Ghedaref et à Gallabat. Les provinces de l’ouest, comme le Dar
Gimmer, le Dar Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé; mais
ces tribus n’étaient pas soumises et leurs chefs avaient interdit
sévèrement l’expédition de vivres à Fascher. Il semblait en général que
cette famine fut une punition du ciel qui frappait justement les pays
soumis au calife, car les provinces voisines, qui eurent d’ailleurs
le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient récolté du
blé suffisamment pour leur entretien, bien que l’année précédente
eut été défavorable au point de vue des pluies. Des marchands d’Omm
Derman louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du blé
contre des perles, des barres de cuivre et de l’argent. D’abord il n’en
vint que peu, mais comme l’entreprise réussissait, une foule de gens
avides de gagner, se mit en route pour les pays nègres jusqu’au Sobat.
Ils apportèrent du blé, ce qui fut utile, non seulement à eux-mêmes,
mais encore à leurs concitoyens dans la détresse. Si le mek (roi) de
Faschoda, qui n’était pas astreint à payer tribut au calife, avait
interdit l’exportation du blé, la moitié d’Omm Derman serait morte de
faim.
Enfin, la pluie tomba de nouveau, l’époque des semailles était
arrivée et la moisson approchait. On commença à revivre, à se réjouir
et à espérer la délivrance finale. Mais l’horizon s’assombrit: des
essaims de sauterelles, d’une grosseur inusitée, envahirent le pays
et anéantirent tout espoir! Cette calamité se reproduit chaque année
jusqu’à maintenant encore dans les pays du Soudan.
Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour sa propre tribu,
forcé jusque là la population du pays à ne vendre le peu de blé dont
elle disposait qu’à ses agents et à des conditions très modérées.
Malgré ces prix très bas en comparaison de la cherté générale, ces
achats en masse lui avaient occasionné des frais considérables, et
il s’efforça alors de regagner ce qu’il avait dépensé. Il ordonna
donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne dans le Ghezireh et de
demander à la population de lui livrer la moitié de sa nouvelle récolte
spontanément, espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlan qui
n’était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis profitèrent de
son absence pour le dénoncer.
Dévoré par l’ambition, Ibrahim Adlan cherchait à être le premier du
royaume après le calife. En raison de son habileté administrative et
de son adresse vis-à-vis de son maître, il était très aimé de celui-ci
et profitait souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans
d’autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant ainsi de
son influence, Ibrahim Adlan s’était attiré l’inimitié implacable de
Yacoub, inimitié que celui-ci savait toutefois cacher adroitement.
Ibrahim Adlan avait un bon caractère et il ne prêtait la main qu’à
contre-cœur aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit
souvent à adoucir le sort d’hommes déjà perdus. Il était, envers ceux
qui lui étaient dévoués, généreux et toujours disposé à les aider. Il
se montrait par contre l’ennemi implacable de tous ceux qui dénigraient
son activité, convoitaient des places sans son entremise ou même
intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue, ainsi que la
plupart des Soudanais, d’amasser des richesses, ce qui ne lui était
pas difficile à cause de sa position influente comme amin du Bet el
Mal (chef de la recette publique), il fut à juste titre soupçonné de
posséder une fortune extraordinaire. On avait essayé à l’occasion
de révéler le fait au calife. Pendant l’absence d’Adlan, Yacoub et
quelques-uns de ses intimes expliquèrent au calife que son ministre des
finances avait dans le pays presque autant d’influence que lui-même,
qu’Ibrahim Adlan avait en public et à plusieurs reprises blâmé les
ordonnances d’Abdullahi et qu’il n’avait accepté que par la force et à
contre-cœur le partage du blé désiré à bon droit par le calife, parce
qu’il considérait les Taasha comme la cause immédiate de la famine
dans le pays. Comme Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur
dans l’accomplissement des ordres de son maître qui étaient contre sa
conviction, comme les livraisons de blé promises tardaient à venir
et que les Taasha se trouvaient dans la détresse, le calife crut aux
racontars des intrigants et rappela Adlan.
Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife ne lui laissa
pas remarquer son mécontentement; mais comme les plaintes des Taasha
devenaient toujours plus pressantes, il l’appela un matin auprès de
lui et l’accusa d’une manière violente, d’infidélité et d’abus de
confiance. Irrité et trop confiant dans sa position de préféré,
Ibrahim Adlan oublia qu’il n’était pourtant que l’esclave du calife et
répondit d’un ton blessant:
«Tu me fais maintenant des reproches! Je t’ai servi pendant des années
fidèlement et en silence; mais je veux aujourd’hui te dire la vérité.
Par ta préférence pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur
injustice, tu t’es aliéné le cœur de tes anciens partisans. Je me suis
toujours efforcé jusqu’ici de défendre tes intérêts, mais maintenant
que tu écoutes mes ennemis et ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa
haine, il m’est impossible de te servir plus longtemps.»
Le calife fut d’abord étonné, puis presque effrayé. Jamais quelqu’un
n’avait encore osé employer un tel langage envers lui. Si Ibrahim Adlan
n’avait pas eu un nombreux parti dans le pays, il n’aurait certainement
pas pu parler ainsi à son maître, et s’il n’avait pas eu déjà une
fortune énorme, il n’aurait pas abandonné, sans contredit, sa position
lucrative. Mais le calife se contint:
«J’ai entendu tes paroles; j’y réfléchirai. Tu peux te retirer. Demain,
je te donnerai ma réponse.» Adlan quitta son maître, mais avant qu’il
n’eut atteint le seuil de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort.
Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les cadis et Yacoub,
furent convoqués à un important conseil; quelques minutes après eux,
Ibrahim Adlan fut aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa
les mêmes reproches que la veille et conclut en ces termes:
«Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi que je m’aliénai le cœur
de mes partisans. Sais-tu que mon frère Yacoub est ma main droite et
mon œil. Sais-tu que c’est toi-même qui m’aliène le cœur de mes amis
et tu veux faire maintenant la même chose à l’égard de mon frère. Mais
Dieu est juste et tu n’échapperas pas à ta punition!»
Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà tout prêts à conduire
Adlan en prison. Sans répondre un mot, celui-ci sortit d’un pas ferme,
la tête haute; il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le
voir abattu ou effrayé.
Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison d’Ibrahim Adlan
ainsi que le Bet el Mal, de fouiller avec soin la première et d’exiger
des employés du second, une reddition de comptes. Dans la poche
d’Ibrahim Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais, on
trouva une bande de papier couverte de signes étranges écrits avec
une solution de safran liquide à laquelle on attribuait une influence
particulièrement mystérieuse. Ce billet, qui portait les noms d’Ibrahim
et du calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très
sévèrement.
Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n’avoir pas accompli les
ordres reçus; traître, pour avoir essayé de brouiller le calife et
son frère; comme il était convaincu en outre de sorcellerie, il fut
condamné à la mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix: il
préféra la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur la place
du marché, au son lugubre de l’umbaia, au milieu d’une grande foule.
Il monta tranquillement sur le siège placé au-dessous de la potence,
se passa lui-même la corde autour du cou; et repoussant la boisson
qu’on lui offrait, il ordonna au bourreau de faire son devoir. La
corde fut tendue, le siège fut enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil
à une statue de pierre jusqu’à ce qu’il eut rendu l’âme. Seul, l’index
levé de sa main droite prouva à ses gens qu’il était mort en mahométan
croyant. Des lamentations remplirent une grande partie de la ville,
malgré la défense de pleurer les morts. Mais le calife, heureux de
s’être défait d’un ennemi qu’il croyait dangereux s’abstint de punir
ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à Yacoub de faire enterrer
le mort, afin de bien montrer au peuple, qu’Ibrahim n’avait été puni
qu’au point de vue légal et que l’inimitié personnelle bien connue
entre lui et Yacoub, n’avait pas été prise en considération. Nur woled
Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme petit-fils d’un Takrouri,
il n’appartenait pas aux tribus de la vallée du Nil et pouvait déjà par
ce seul fait prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife.
Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus méfiant. Avant le
départ d’Ibrahim Adlan pour le Ghezireh, ma famille avait répondu à mes
lettres. La missive qui m’était adressée ne contenait que des nouvelles
privées; on m’exprimait la joie de pouvoir être en rapport avec moi, au
moins par lettre. Quelques lignes adressées au calife le remerciaient
de nouveau dans une forme très respectueuse de ses bons traitements
envers moi et l’assuraient du dévouement de mes frères et sœurs.
Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l’invitation flatteuse
de venir à Omm Derman et s’excusaient en disant que leur service
militaire actuel et leur position les avaient empêchés d’obtenir de
leurs supérieurs, auxquels ils devaient obéir comme je devais le faire
vis-à-vis du calife, l’autorisation de faire un voyage si lointain.
Le calife m’avait fait appeler auprès de lui et, après avoir pris
connaissance du contenu de la lettre, il me dit:
«J’avais l’intention d’engager tes frères à venir afin qu’ils eussent
l’occasion de me voir ainsi que toi, et je les ai même invités par
écrit, ce que je n’ai encore jamais fait. Maintenant qu’ils cherchent
des prétextes et prétendent ne pas pouvoir venir ici, comme d’autre
part, ils savent que tu te portes bien, je te défends de correspondre
encore avec eux à l’avenir. Ces relations ne feraient qu’assombrir ton
cœur. As-tu compris mes intentions?»
Je répondis affirmativement et il continua en me fixant de son regard:
«Où est l’Evangile que l’on t’a envoyé.»
«Je suis mahométan, répondis-je, et je n’ai pas d’Evangile chez moi. On
m’a envoyé la traduction du Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à
l’ouverture de la caisse; il se trouve encore entre mes mains.»
«Apporte-le moi demain» ordonna-t-il brièvement, puis il me fit signe
de m’éloigner.
Il était évidemment redevenu méfiant envers moi; il avait déjà même
souvent entretenu ses cadis de cette méfiance, après la défaite de
Negoumi.
Bien que j’eusse partagé entre mes camarades presque toute la somme
reçue de mes frères et sœurs, plusieurs furent cependant désillusionnés
du petit don qui leur échut; ils murmurèrent et intriguèrent contre moi
autant qu’ils purent. Qui donc avait pu inspirer au calife l’idée que
le Coran qu’on m’avait envoyé était un Evangile? Le lendemain, je lui
remis le livre; c’était une traduction allemande par Ullmann. Il la
considéra longuement avec attention.
«Tu dis donc que c’est le Coran. Le livre est écrit dans la langue des
infidèles et on y a peut-être apporté des changements.»
«C’est une traduction mot à mot dans ma langue maternelle, répondis-je
tranquillement, elle a pour but de me faire comprendre le livre sacré
venu de Dieu et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe.
Tu peux l’envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier chez le Sejjir
et avec lequel je n’ai aucune relation, l’interroger à ce sujet, et
vérifier ainsi très facilement l’exactitude de ma déclaration.»
«Je crois à ces paroles dit-il d’un ton assez amical, mais on m’a parlé
à ce sujet et il est en tout cas préférable pour toi de détruire le
livre.»
Naturellement, je me rangeai à son avis; il continua:
«Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le cadeau qu’ils m’ont
expédié. Je ne puis en faire aucun usage et cela sera pour eux la
preuve que je n’attache aucune valeur aux biens terrestres.»
Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une lettre en mon
nom à mes frères et sœurs dans laquelle il leur annonçait brièvement
que des relations ultérieures entre nous n’étaient ni nécessaires, ni
désirées et que notre correspondance était terminée. La lettre que je
signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim qui fut chargé
d’expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi et le nécessaire qui avait
d’abord été reçu avec tant d’approbation, retourna à Vienne d’où il
était venu.
Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin de ne pas donner
à Abdullahi de nouveaux sujets de méfiance. Malgré cela, il crut
nécessaire tout de suite après la mort d’Ibrahim Adlan de me mettre en
garde contre des intrigues qui pouvaient se produire.
Il réunit tous les moulazeimie et m’expliqua devant eux, avec les
paroles les plus violentes que j’étais soupçonné d’espionnage, qu’il
avait appris que j’interrogeais les courriers sur les événements du
Soudan, que je recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites de
gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m’étais même informé dans
quelle partie de sa maison se trouvaient ses chambres à coucher.
«Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son discours riche en
reproches, que tu n’aies le même sort que ton ami Ibrahim Adlan, si tu
ne rentres pas en toi-même!»
La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver du calme et de
la fermeté.
«Seigneur, dis-je d’une voix distincte, je ne puis me défendre contre
des ennemis cachés, mais je suis innocent de tout ce qu’on t’a rapporté
et je livre mes calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six
années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le soleil, par
la chaleur et par le froid, toujours prêt à recevoir tes ordres. J’ai
quitté, ainsi que tu l’as ordonné, toutes mes anciennes relations;
je ne suis en rapport avec personne; et j’ai même interrompu sur ton
désir toute correspondance avec mes frères et sœurs, sans la moindre
résistance dans mon cœur. Dans cette longue série d’années, tu n’as
jamais entendu de moi un mot de plainte, pas même lorsque je me
trouvais dans les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage.
Que Dieu m’impose une nouvelle épreuve, je m’y soumettrai volontiers.
Mais je me fie en tout repos à ta pénétration et à ta justice.»
«Que pensez-vous de ses paroles?» dit-il en se tournant après un moment
de réflexion vers les moulazeimie assemblés. Tous sans exception
déclarèrent qu’ils n’avaient jamais remarqué chez moi une action
pouvant justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes
adversaires, que je connaissais fort bien et qui m’avaient mis dans
cette situation périlleuse où tout dépendait de l’humeur du calife, se
virent alors forcés d’en témoigner.
«Je te pardonne encore une fois, mais évite tout nouveau sujet de
plaintes!» conclut-il, puis il me tendit sa main à baiser et me fit
signe que je pouvais me retirer.
Il parut toutefois avoir compris qu’il avait commis une injustice à mon
égard, car le lendemain matin il me parla amicalement et avec intérêt
et m’exhorta à être sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je
gênais depuis longtemps, parce que je possédais son affection et sa
confiance.
«Ne te fais pas d’ennemis, dit-il dans un accès de familiarité, tu
sais que la loi mahdiste est régie par la Sheria Mohammedijja; si on
t’accuse auprès du cadi de trahison et que cela soit attesté par deux
témoins, tu es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te
sauver.»
Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d’un homme ne dépendent
que de la déposition de deux témoins!
Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué, abattu et épuisé
par cette lutte toujours renouvelée, mon fidèle Sadallah m’avertit, à
ma grande surprise, qu’un eunuque du calife venait d’amener pour moi
une femme voilée. Cette fois, j’aurais dû m’en réjouir, car c’était une
preuve que l’accès de colère du calife était dissipé et qu’il était
de nouveau bien disposé à mon égard. Mais ma première pensée fut de
songer à me débarrasser sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau
inopportun.
J’entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec terreur que sous le
voile était cachée une Egyptienne née à Khartoum. (Pour le Soudan,
c’était encore une blanche.) Elle s’était installée commodément sur le
tapis, et après les premières salutations, me raconta, après que je l’y
eus discrètement invitée, l’histoire de sa vie et cela avec une telle
volubilité que, quoique parlant très bien l’arabe, j’eus beaucoup de
peine à suivre ses paroles.
Elle était fille d’un soldat égyptien qui était tombé dans les combats
contre les Shillouk sous Youssouf bey. Comme cela s’était passé
vingt ans auparavant, la narratrice ne devait plus être de première
fraîcheur. Elle parla aussi de son premier mari qui était tombé à la
prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez longtemps. Sa
mère était une Abyssinienne élevée à Khartoum et vivait encore. Ma
fiancée présomptive avait en outre de nombreux parents, ce que la
rendait encore plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui
avait beaucoup voyagé, avait été l’une des nombreuses femmes d’Abou
Anga. J’étais donc destiné à être le successeur de l’ancien esclave!
Après la mort de celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les
Abyssins pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que beaucoup de ses
compagnes, puis ensuite relâchée par Zeki Tamel. Elle me donna de très
nombreux détails sur cette bataille; ils me seraient maintenant utiles,
s’ils ne m’avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le calife
avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les esclaves d’Abou Anga
qui restaient encore et les avait partagés entre ses partisans après
leur arrivée à Omm Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme,
me l’avait personnellement destinée, et elle avoua à voix basse qu’elle
était heureuse d’être tombée entre les mains d’un compatriote.
Je lui expliquai que je n’étais pas précisément son compatriote, mais
un Européen et que ce qui me rapprochait d’elle, c’était la couleur
blanche de ma peau. Je lui promis de faire en sa faveur tout ce qui
me serait possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai de
suivre mon domestique qui prendrait soin de son repos et pourvoirait à
ses besoins.
Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife. Au lieu de
m’assigner une somme même minime sur le Bet el Mal, pour mon entretien,
il m’envoyait des femmes, qui non seulement m’occasionnaient des frais
auxquels je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci de savoir
comment m’en débarrasser.
Le matin suivant, le calife me demanda en riant si j’avais reçu son
présent et si j’en étais content; à quoi je répondis, me souvenant de
la leçon reçue l’avant-veille, en l’assurant que j’étais très heureux
de cette preuve d’affection et que je priais Dieu chaque jour de me
conserver sa bienveillance pour l’avenir. Comme, avant la prière de
midi, je rentrais dans ma maison, je la trouvai pleine de figures
féminines étrangères, qui, malgré les objections de Sadallah et sa
juste colère, s’étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de
force en prétendant être de proches parentes de Fatma el Beidha, la
blanche Fatma: tel était en effet le nom du cadeau du calife!
Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi comme ma future
belle-mère; je l’aurais du reste reconnue à son débit emphatique
comme la mère de Fatma el Beidha, qu’elle égalait en tous cas par sa
loquacité. Elle aussi m’affirma être heureuse que sa fille m’eût été
donnée et exprima l’espoir que je lui donnerais dans ma maison le rang
qui lui convenait. Je lui promis de bien traiter sa fille et m’excusai
en même temps de ne pouvoir rester davantage chez moi. En m’en allant,
je donnai l’ordre à Sadallah de recevoir mes hôtes, selon la coutume
du pays aussi bien que possible, mais, de les chasser tous ensuite,
à l’exception de Fatma el Beidha et même avec l’aide des autres
domestiques, si cela était nécessaire.
Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me demanda de nouveau
avec curiosité des nouvelles de Fatma—je savais combien il tenait à
ce que je vécusse aussi isolé et retiré que possible—je lui expliquai
que je n’avais jusqu’à présent rien à lui reprocher à elle-même, mais
que, grâce à sa nombreuse parenté, je me trouverais peut-être en
contact avec des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions avoir
des relations; que je m’étais efforcé jusqu’à présent d’empêcher
ces relations, mais que je me heurtais à une résistance en somme
légitime. Je lui dis enfin que j’avais pensé, dans le cas où ces gens
ne se soumettraient pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement et
simplement à ses parents; il se déclara d’accord avec ma manière de
voir.
En réalité, tout n’était pas absolument exact dans mon récit, car
depuis que Sadallah avait accompli les ordres que je lui avais donnés
à ce sujet, je n’avais revu personne. J’attendis un certain temps afin
de ne pas dévoiler au calife mes vraies intentions; puis j’envoyai
Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont Sadallah avait découvert
la demeure, avec l’ordre d’y rester tant que je n’aurais pas exprimé
le désir de la voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard
j’envoyai des vêtements et une petite somme d’argent à Fatma; en même
temps, dans une lettre je la déclarais quitte et libre envers moi de
ses devoirs. J’assurai au calife que le départ de Fatma romprait ainsi
toute relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit la preuve
que je m’efforçais de suivre consciencieusement ses ordres!