La famine fit encore bien plus de victimes dans les autres parties du

Soudan, et les Djaliin, le peuple le plus fier et le plus moral, eurent

à supporter les pertes les plus considérables. Beaucoup de pères de

famille, voyant que le salut n’était plus possible, murèrent les portes

de leurs maisons, et attendirent la mort, réunis avec leurs familles.

De riches villages avec une forte population furent dépeuplés jusqu’au

dernier homme.

Bien que Dongola eût à souffrir naturellement aussi de la cherté

anormale des vivres, la situation y était cependant meilleure parce que

la population avait été amoindrie, par suite du départ de Negoumi. Dans

le Gallabat et le Ghedaref, Zeki Tamel avait dès le commencement du

manque de vivres, donné l’ordre à ses gens désignés exprès pour cela,

de rassembler par la force tout le blé qui se trouverait dans le pays

et de l’emmagasiner dans les garnisons pour ses soldats. Il sauva ainsi

la plus grande partie de son armée, mais la population de la campagne

toute entière paya tribut à la famine. Il y eut un moment où dans le

Ghedaref, personne n’osait sortir sur les routes après le coucher du

soleil sans être accompagné d’une escorte militaire, on craignait

d’être attaqué et mangé! Les habitants étaient devenus semblables à

des bêtes sauvages et à de véritables anthropophages. Un émir de la

tribu des Hamer, qui avait encore fort bonne apparence, était venu de

Gallabat au Ghedaref et voulut, malgré les conseils de son hôte, aller

faire visite à un ami après le coucher du soleil. Mais on ne le revit

nulle part. Comme on le cherchait, on trouva sa tête hors de la ville;

son corps avait été dévoré!

Les tribus des Tabania, Shoukeria, des Agaliin, des Hammada, etc.,

disparurent à peu près et le pays, autrefois fort peuplé, devint un

désert. Zeki Tamel envoya une division de son armée dans les provinces

du sud, au bord du Nil Bleu, vers les montagnes de Tabi, de Rigreg,

de Kehli, de Kashankero, jusqu’au Beni Shangol, dont la population

consentait à payer des redevances au calife, mais ne voulait ni se

rendre auprès de lui en pèlerinage ni fournir des soldats. Il avait

naturellement cette fois-ci pour but moins des succès militaires que

le fait d’occuper ses troupes et de leur fournir l’entretien. Abd er

Rasoul, commandant de cette division emporta tout comme butin, beaucoup

d’esclaves et une somme d’argent importante.

Dans le Darfour, les événements étaient à peu près les mêmes que dans

le Ghedaref et à Gallabat. Les provinces de l’ouest, comme le Dar

Gimmer, le Dar Tama et le Massalat, ne manquaient pas de blé; mais

ces tribus n’étaient pas soumises et leurs chefs avaient interdit

sévèrement l’expédition de vivres à Fascher. Il semblait en général que

cette famine fut une punition du ciel qui frappait justement les pays

soumis au calife, car les provinces voisines, qui eurent d’ailleurs

le repos nécessaire pour cultiver leurs champs, avaient récolté du

blé suffisamment pour leur entretien, bien que l’année précédente

eut été défavorable au point de vue des pluies. Des marchands d’Omm

Derman louèrent des bateaux et allèrent à Faschoda échanger du blé

contre des perles, des barres de cuivre et de l’argent. D’abord il n’en

vint que peu, mais comme l’entreprise réussissait, une foule de gens

avides de gagner, se mit en route pour les pays nègres jusqu’au Sobat.

Ils apportèrent du blé, ce qui fut utile, non seulement à eux-mêmes,

mais encore à leurs concitoyens dans la détresse. Si le mek (roi) de

Faschoda, qui n’était pas astreint à payer tribut au calife, avait

interdit l’exportation du blé, la moitié d’Omm Derman serait morte de

faim.

Enfin, la pluie tomba de nouveau, l’époque des semailles était

arrivée et la moisson approchait. On commença à revivre, à se réjouir

et à espérer la délivrance finale. Mais l’horizon s’assombrit: des

essaims de sauterelles, d’une grosseur inusitée, envahirent le pays

et anéantirent tout espoir! Cette calamité se reproduit chaque année

jusqu’à maintenant encore dans les pays du Soudan.

Le calife avait, dans sa préférence continuelle pour sa propre tribu,

forcé jusque là la population du pays à ne vendre le peu de blé dont

elle disposait qu’à ses agents et à des conditions très modérées.

Malgré ces prix très bas en comparaison de la cherté générale, ces

achats en masse lui avaient occasionné des frais considérables, et

il s’efforça alors de regagner ce qu’il avait dépensé. Il ordonna

donc à Ibrahim Adlan de se rendre en personne dans le Ghezireh et de

demander à la population de lui livrer la moitié de sa nouvelle récolte

spontanément, espérait-il, et cela sans paiement. Ibrahim Adlan qui

n’était pas du tout de cet avis, partit et ses ennemis profitèrent de

son absence pour le dénoncer.

Dévoré par l’ambition, Ibrahim Adlan cherchait à être le premier du

royaume après le calife. En raison de son habileté administrative et

de son adresse vis-à-vis de son maître, il était très aimé de celui-ci

et profitait souvent de sa bienveillance pour contrarier les plans

d’autres personnes qui ne lui convenaient pas. Se servant ainsi de

son influence, Ibrahim Adlan s’était attiré l’inimitié implacable de

Yacoub, inimitié que celui-ci savait toutefois cacher adroitement.

Ibrahim Adlan avait un bon caractère et il ne prêtait la main qu’à

contre-cœur aux mesures oppressives ou aux injustices. Il réussit

souvent à adoucir le sort d’hommes déjà perdus. Il était, envers ceux

qui lui étaient dévoués, généreux et toujours disposé à les aider. Il

se montrait par contre l’ennemi implacable de tous ceux qui dénigraient

son activité, convoitaient des places sans son entremise ou même

intriguaient contre lui. Comme il avait toujours en vue, ainsi que la

plupart des Soudanais, d’amasser des richesses, ce qui ne lui était

pas difficile à cause de sa position influente comme amin du Bet el

Mal (chef de la recette publique), il fut à juste titre soupçonné de

posséder une fortune extraordinaire. On avait essayé à l’occasion

de révéler le fait au calife. Pendant l’absence d’Adlan, Yacoub et

quelques-uns de ses intimes expliquèrent au calife que son ministre des

finances avait dans le pays presque autant d’influence que lui-même,

qu’Ibrahim Adlan avait en public et à plusieurs reprises blâmé les

ordonnances d’Abdullahi et qu’il n’avait accepté que par la force et à

contre-cœur le partage du blé désiré à bon droit par le calife, parce

qu’il considérait les Taasha comme la cause immédiate de la famine

dans le pays. Comme Ibrahim Adlan montra en effet une certaine tiédeur

dans l’accomplissement des ordres de son maître qui étaient contre sa

conviction, comme les livraisons de blé promises tardaient à venir

et que les Taasha se trouvaient dans la détresse, le calife crut aux

racontars des intrigants et rappela Adlan.

Pendant les premiers jours de son arrivée, le calife ne lui laissa

pas remarquer son mécontentement; mais comme les plaintes des Taasha

devenaient toujours plus pressantes, il l’appela un matin auprès de

lui et l’accusa d’une manière violente, d’infidélité et d’abus de

confiance. Irrité et trop confiant dans sa position de préféré,

Ibrahim Adlan oublia qu’il n’était pourtant que l’esclave du calife et

répondit d’un ton blessant:

«Tu me fais maintenant des reproches! Je t’ai servi pendant des années

fidèlement et en silence; mais je veux aujourd’hui te dire la vérité.

Par ta préférence pour ta tribu, pour laquelle tu commets injustice sur

injustice, tu t’es aliéné le cœur de tes anciens partisans. Je me suis

toujours efforcé jusqu’ici de défendre tes intérêts, mais maintenant

que tu écoutes mes ennemis et ton frère Yacoub, qui me poursuit de sa

haine, il m’est impossible de te servir plus longtemps.»

Le calife fut d’abord étonné, puis presque effrayé. Jamais quelqu’un

n’avait encore osé employer un tel langage envers lui. Si Ibrahim Adlan

n’avait pas eu un nombreux parti dans le pays, il n’aurait certainement

pas pu parler ainsi à son maître, et s’il n’avait pas eu déjà une

fortune énorme, il n’aurait pas abandonné, sans contredit, sa position

lucrative. Mais le calife se contint:

«J’ai entendu tes paroles; j’y réfléchirai. Tu peux te retirer. Demain,

je te donnerai ma réponse.» Adlan quitta son maître, mais avant qu’il

n’eut atteint le seuil de la porte, le calife avait déjà décidé sa mort.

Le lendemain, au soir, les deux califes, tous les cadis et Yacoub,

furent convoqués à un important conseil; quelques minutes après eux,

Ibrahim Adlan fut aussi appelé. En peu de mots, le calife lui adressa

les mêmes reproches que la veille et conclut en ces termes:

«Tu as parlé contre Yacoub et tu as dit aussi que je m’aliénai le cœur

de mes partisans. Sais-tu que mon frère Yacoub est ma main droite et

mon œil. Sais-tu que c’est toi-même qui m’aliène le cœur de mes amis

et tu veux faire maintenant la même chose à l’égard de mon frère. Mais

Dieu est juste et tu n’échapperas pas à ta punition!»

Il fit un signe aux moulazeimie qui étaient déjà tout prêts à conduire

Adlan en prison. Sans répondre un mot, celui-ci sortit d’un pas ferme,

la tête haute; il ne voulait pas donner à ses ennemis la joie de le

voir abattu ou effrayé.

Le calife ordonna aussitôt de confisquer la maison d’Ibrahim Adlan

ainsi que le Bet el Mal, de fouiller avec soin la première et d’exiger

des employés du second, une reddition de comptes. Dans la poche

d’Ibrahim Adlan, qui était superstitieux comme tous les Soudanais, on

trouva une bande de papier couverte de signes étranges écrits avec

une solution de safran liquide à laquelle on attribuait une influence

particulièrement mystérieuse. Ce billet, qui portait les noms d’Ibrahim

et du calife, le fit convaincre de sorcellerie qui était punie très

sévèrement.

Ibrahim Adlan fut déclaré mochalif, pour n’avoir pas accompli les

ordres reçus; traître, pour avoir essayé de brouiller le calife et

son frère; comme il était convaincu en outre de sorcellerie, il fut

condamné à la mutilation ou à la mort. On lui laissa le choix: il

préféra la mort. Les mains liées par devant, il fut amené sur la place

du marché, au son lugubre de l’umbaia, au milieu d’une grande foule.

Il monta tranquillement sur le siège placé au-dessous de la potence,

se passa lui-même la corde autour du cou; et repoussant la boisson

qu’on lui offrait, il ordonna au bourreau de faire son devoir. La

corde fut tendue, le siège fut enlevé, et Ibrahim resta pendu, pareil

à une statue de pierre jusqu’à ce qu’il eut rendu l’âme. Seul, l’index

levé de sa main droite prouva à ses gens qu’il était mort en mahométan

croyant. Des lamentations remplirent une grande partie de la ville,

malgré la défense de pleurer les morts. Mais le calife, heureux de

s’être défait d’un ennemi qu’il croyait dangereux s’abstint de punir

ceux qui portèrent le deuil. Puis il ordonna à Yacoub de faire enterrer

le mort, afin de bien montrer au peuple, qu’Ibrahim n’avait été puni

qu’au point de vue légal et que l’inimitié personnelle bien connue

entre lui et Yacoub, n’avait pas été prise en considération. Nur woled

Ibrahim fut désigné pour lui succéder. Comme petit-fils d’un Takrouri,

il n’appartenait pas aux tribus de la vallée du Nil et pouvait déjà par

ce seul fait prétendre à la confiance et à la bienveillance du calife.

Celui-ci se montrait envers moi de jour en jour plus méfiant. Avant le

départ d’Ibrahim Adlan pour le Ghezireh, ma famille avait répondu à mes

lettres. La missive qui m’était adressée ne contenait que des nouvelles

privées; on m’exprimait la joie de pouvoir être en rapport avec moi, au

moins par lettre. Quelques lignes adressées au calife le remerciaient

de nouveau dans une forme très respectueuse de ses bons traitements

envers moi et l’assuraient du dévouement de mes frères et sœurs.

Ceux-ci le remerciaient en même temps pour l’invitation flatteuse

de venir à Omm Derman et s’excusaient en disant que leur service

militaire actuel et leur position les avaient empêchés d’obtenir de

leurs supérieurs, auxquels ils devaient obéir comme je devais le faire

vis-à-vis du calife, l’autorisation de faire un voyage si lointain.

Le calife m’avait fait appeler auprès de lui et, après avoir pris

connaissance du contenu de la lettre, il me dit:

«J’avais l’intention d’engager tes frères à venir afin qu’ils eussent

l’occasion de me voir ainsi que toi, et je les ai même invités par

écrit, ce que je n’ai encore jamais fait. Maintenant qu’ils cherchent

des prétextes et prétendent ne pas pouvoir venir ici, comme d’autre

part, ils savent que tu te portes bien, je te défends de correspondre

encore avec eux à l’avenir. Ces relations ne feraient qu’assombrir ton

cœur. As-tu compris mes intentions?»

Je répondis affirmativement et il continua en me fixant de son regard:

«Où est l’Evangile que l’on t’a envoyé.»

«Je suis mahométan, répondis-je, et je n’ai pas d’Evangile chez moi. On

m’a envoyé la traduction du Coran, le livre sacré que tes gens ont vu à

l’ouverture de la caisse; il se trouve encore entre mes mains.»

«Apporte-le moi demain» ordonna-t-il brièvement, puis il me fit signe

de m’éloigner.

Il était évidemment redevenu méfiant envers moi; il avait déjà même

souvent entretenu ses cadis de cette méfiance, après la défaite de

Negoumi.

Bien que j’eusse partagé entre mes camarades presque toute la somme

reçue de mes frères et sœurs, plusieurs furent cependant désillusionnés

du petit don qui leur échut; ils murmurèrent et intriguèrent contre moi

autant qu’ils purent. Qui donc avait pu inspirer au calife l’idée que

le Coran qu’on m’avait envoyé était un Evangile? Le lendemain, je lui

remis le livre; c’était une traduction allemande par Ullmann. Il la

considéra longuement avec attention.

«Tu dis donc que c’est le Coran. Le livre est écrit dans la langue des

infidèles et on y a peut-être apporté des changements.»

«C’est une traduction mot à mot dans ma langue maternelle, répondis-je

tranquillement, elle a pour but de me faire comprendre le livre sacré

venu de Dieu et donné aux hommes par le Prophète, en langue arabe.

Tu peux l’envoyer tout de suite à Neufeld, prisonnier chez le Sejjir

et avec lequel je n’ai aucune relation, l’interroger à ce sujet, et

vérifier ainsi très facilement l’exactitude de ma déclaration.»

«Je crois à ces paroles dit-il d’un ton assez amical, mais on m’a parlé

à ce sujet et il est en tout cas préférable pour toi de détruire le

livre.»

Naturellement, je me rangeai à son avis; il continua:

«Je veux aussi renvoyer à tes frères et sœurs le cadeau qu’ils m’ont

expédié. Je ne puis en faire aucun usage et cela sera pour eux la

preuve que je n’attache aucune valeur aux biens terrestres.»

Il appela aussitôt son secrétaire et lui fit écrire une lettre en mon

nom à mes frères et sœurs dans laquelle il leur annonçait brièvement

que des relations ultérieures entre nous n’étaient ni nécessaires, ni

désirées et que notre correspondance était terminée. La lettre que je

signai fut remise avec le coffret refusé à woled Ibrahim qui fut chargé

d’expédier le tout à Souakim. Il fit ainsi et le nécessaire qui avait

d’abord été reçu avec tant d’approbation, retourna à Vienne d’où il

était venu.

Depuis ce jour je fus plus prudent que jamais, afin de ne pas donner

à Abdullahi de nouveaux sujets de méfiance. Malgré cela, il crut

nécessaire tout de suite après la mort d’Ibrahim Adlan de me mettre en

garde contre des intrigues qui pouvaient se produire.

Il réunit tous les moulazeimie et m’expliqua devant eux, avec les

paroles les plus violentes que j’étais soupçonné d’espionnage, qu’il

avait appris que j’interrogeais les courriers sur les événements du

Soudan, que je recevais dans ma maison, pendant la nuit, des visites de

gens qui lui étaient hostiles, enfin que je m’étais même informé dans

quelle partie de sa maison se trouvaient ses chambres à coucher.

«Je crains beaucoup pour toi, conclut-il dans son discours riche en

reproches, que tu n’aies le même sort que ton ami Ibrahim Adlan, si tu

ne rentres pas en toi-même!»

La dose était lourde pour moi, il me fallait conserver du calme et de

la fermeté.

«Seigneur, dis-je d’une voix distincte, je ne puis me défendre contre

des ennemis cachés, mais je suis innocent de tout ce qu’on t’a rapporté

et je livre mes calomniateurs à la punition de Dieu. Voici plus de six

années que je me tiens à ta porte par la pluie et par le soleil, par

la chaleur et par le froid, toujours prêt à recevoir tes ordres. J’ai

quitté, ainsi que tu l’as ordonné, toutes mes anciennes relations;

je ne suis en rapport avec personne; et j’ai même interrompu sur ton

désir toute correspondance avec mes frères et sœurs, sans la moindre

résistance dans mon cœur. Dans cette longue série d’années, tu n’as

jamais entendu de moi un mot de plainte, pas même lorsque je me

trouvais dans les fers sur ton ordre. Mais je ne puis faire davantage.

Que Dieu m’impose une nouvelle épreuve, je m’y soumettrai volontiers.

Mais je me fie en tout repos à ta pénétration et à ta justice.»

«Que pensez-vous de ses paroles?» dit-il en se tournant après un moment

de réflexion vers les moulazeimie assemblés. Tous sans exception

déclarèrent qu’ils n’avaient jamais remarqué chez moi une action

pouvant justifier le soupçon sur lequel il basait ses reproches. Mes

adversaires, que je connaissais fort bien et qui m’avaient mis dans

cette situation périlleuse où tout dépendait de l’humeur du calife, se

virent alors forcés d’en témoigner.

«Je te pardonne encore une fois, mais évite tout nouveau sujet de

plaintes!» conclut-il, puis il me tendit sa main à baiser et me fit

signe que je pouvais me retirer.

Il parut toutefois avoir compris qu’il avait commis une injustice à mon

égard, car le lendemain matin il me parla amicalement et avec intérêt

et m’exhorta à être sur mes gardes vis-à-vis de mes envieux, que je

gênais depuis longtemps, parce que je possédais son affection et sa

confiance.

«Ne te fais pas d’ennemis, dit-il dans un accès de familiarité, tu

sais que la loi mahdiste est régie par la Sheria Mohammedijja; si on

t’accuse auprès du cadi de trahison et que cela soit attesté par deux

témoins, tu es perdu et moi-même ne puis enfreindre la loi pour te

sauver.»

Quelle vie dans un pays où le salut et la perte d’un homme ne dépendent

que de la déposition de deux témoins!

Comme vers minuit, je regagnais ma maison, fatigué, abattu et épuisé

par cette lutte toujours renouvelée, mon fidèle Sadallah m’avertit, à

ma grande surprise, qu’un eunuque du calife venait d’amener pour moi

une femme voilée. Cette fois, j’aurais dû m’en réjouir, car c’était une

preuve que l’accès de colère du calife était dissipé et qu’il était

de nouveau bien disposé à mon égard. Mais ma première pensée fut de

songer à me débarrasser sans que cela paraisse bizarre, de ce cadeau

inopportun.

J’entrai avec Sadallah dans la maison et vis avec terreur que sous le

voile était cachée une Egyptienne née à Khartoum. (Pour le Soudan,

c’était encore une blanche.) Elle s’était installée commodément sur le

tapis, et après les premières salutations, me raconta, après que je l’y

eus discrètement invitée, l’histoire de sa vie et cela avec une telle

volubilité que, quoique parlant très bien l’arabe, j’eus beaucoup de

peine à suivre ses paroles.

Elle était fille d’un soldat égyptien qui était tombé dans les combats

contre les Shillouk sous Youssouf bey. Comme cela s’était passé

vingt ans auparavant, la narratrice ne devait plus être de première

fraîcheur. Elle parla aussi de son premier mari qui était tombé à la

prise de Khartoum et avec lequel elle avait vécu assez longtemps. Sa

mère était une Abyssinienne élevée à Khartoum et vivait encore. Ma

fiancée présomptive avait en outre de nombreux parents, ce que la

rendait encore plus suspecte pour moi. Cette dame instruite et qui

avait beaucoup voyagé, avait été l’une des nombreuses femmes d’Abou

Anga. J’étais donc destiné à être le successeur de l’ancien esclave!

Après la mort de celui-ci, elle avait été faite prisonnière par les

Abyssins pendant le combat avec le roi Jean, ainsi que beaucoup de ses

compagnes, puis ensuite relâchée par Zeki Tamel. Elle me donna de très

nombreux détails sur cette bataille; ils me seraient maintenant utiles,

s’ils ne m’avaient pas échappé. Peu de temps auparavant, le calife

avait envoyé chercher à Gallabat les femmes et les esclaves d’Abou Anga

qui restaient encore et les avait partagés entre ses partisans après

leur arrivée à Omm Derman. Le calife, à ce que me raconta cette femme,

me l’avait personnellement destinée, et elle avoua à voix basse qu’elle

était heureuse d’être tombée entre les mains d’un compatriote.

Je lui expliquai que je n’étais pas précisément son compatriote, mais

un Européen et que ce qui me rapprochait d’elle, c’était la couleur

blanche de ma peau. Je lui promis de faire en sa faveur tout ce qui

me serait possible. Comme la nuit était déjà avancée, je la priai de

suivre mon domestique qui prendrait soin de son repos et pourvoirait à

ses besoins.

Tels étaient les cadeaux que me faisait le calife. Au lieu de

m’assigner une somme même minime sur le Bet el Mal, pour mon entretien,

il m’envoyait des femmes, qui non seulement m’occasionnaient des frais

auxquels je ne pouvais suffire, mais encore le grand souci de savoir

comment m’en débarrasser.

Le matin suivant, le calife me demanda en riant si j’avais reçu son

présent et si j’en étais content; à quoi je répondis, me souvenant de

la leçon reçue l’avant-veille, en l’assurant que j’étais très heureux

de cette preuve d’affection et que je priais Dieu chaque jour de me

conserver sa bienveillance pour l’avenir. Comme, avant la prière de

midi, je rentrais dans ma maison, je la trouvai pleine de figures

féminines étrangères, qui, malgré les objections de Sadallah et sa

juste colère, s’étaient moquées de lui et avaient pénétré presque de

force en prétendant être de proches parentes de Fatma el Beidha, la

blanche Fatma: tel était en effet le nom du cadeau du calife!

Une vieille Abyssinienne infirme se présenta à moi comme ma future

belle-mère; je l’aurais du reste reconnue à son débit emphatique

comme la mère de Fatma el Beidha, qu’elle égalait en tous cas par sa

loquacité. Elle aussi m’affirma être heureuse que sa fille m’eût été

donnée et exprima l’espoir que je lui donnerais dans ma maison le rang

qui lui convenait. Je lui promis de bien traiter sa fille et m’excusai

en même temps de ne pouvoir rester davantage chez moi. En m’en allant,

je donnai l’ordre à Sadallah de recevoir mes hôtes, selon la coutume

du pays aussi bien que possible, mais, de les chasser tous ensuite,

à l’exception de Fatma el Beidha et même avec l’aide des autres

domestiques, si cela était nécessaire.

Lorsque, quelques jours plus tard, le calife me demanda de nouveau

avec curiosité des nouvelles de Fatma—je savais combien il tenait à

ce que je vécusse aussi isolé et retiré que possible—je lui expliquai

que je n’avais jusqu’à présent rien à lui reprocher à elle-même, mais

que, grâce à sa nombreuse parenté, je me trouverais peut-être en

contact avec des gens avec lesquels ni lui ni moi ne souhaitions avoir

des relations; que je m’étais efforcé jusqu’à présent d’empêcher

ces relations, mais que je me heurtais à une résistance en somme

légitime. Je lui dis enfin que j’avais pensé, dans le cas où ces gens

ne se soumettraient pas à mes ordres, à abandonner Fatma purement et

simplement à ses parents; il se déclara d’accord avec ma manière de

voir.

En réalité, tout n’était pas absolument exact dans mon récit, car

depuis que Sadallah avait accompli les ordres que je lui avais donnés

à ce sujet, je n’avais revu personne. J’attendis un certain temps afin

de ne pas dévoiler au calife mes vraies intentions; puis j’envoyai

Fatma el Beidha en visite chez sa mère, dont Sadallah avait découvert

la demeure, avec l’ordre d’y rester tant que je n’aurais pas exprimé

le désir de la voir revenir dans ma maison. Quelques jours plus tard

j’envoyai des vêtements et une petite somme d’argent à Fatma; en même

temps, dans une lettre je la déclarais quitte et libre envers moi de

ses devoirs. J’assurai au calife que le départ de Fatma romprait ainsi

toute relation avec ces gens, inconnus pour nous; il y vit la preuve

que je m’efforçais de suivre consciencieusement ses ordres!

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 14 / 29 段