L’homme qui pouvait le mieux diriger une opération contre l’Egypte

lui sembla être Abd er Rahman woled Negoumi. Il était d’une bravoure

personnelle extraordinaire, bien que simple marchand. Il avait beaucoup

voyagé, connaissait le pays et ses habitants et savait gagner les gens

à sa cause, même en pays étranger, par sa piété bien connue. Parmi

ses subordonnés, tous issus des tribus de la vallée du Nil, beaucoup

avaient vu l’Egypte et se trouvaient, encore peu de temps auparavant,

en relations fréquentes avec les tribus qui sont sur les frontières

de la Haute-Egypte. Tels furent les motifs qui engagèrent le calife à

choisir cet homme. Il était en réalité persuadé que la guerre contre

l’Egypte serait une chose très sérieuse, et c’est pourquoi il voulait

avant tout n’exposer ni ses parents, ni les tribus de l’ouest, qui lui

étaient fidèles et dévouées. Il désigna donc Negoumi avec ses Djaliin

et ses Danagla qu’il considérait toujours comme ses ennemis secrets

et comme partisans du calife Chérif, pour tenter l’expédition contre

l’Egypte. Si elle réussissait, un riche pays lui était acquis, car il

n’avait aucun doute sur la fidélité personnelle du chef. Si elle ne

réussissait pas, et si les troupes égyptiennes pouvaient repousser

l’attaque, celles de Negoumi reviendraient en tout cas à Dongola, après

avoir subi de grandes pertes; elles seraient affaiblies et n’auraient

plus aucune importance!

Il envoya Younis woled ed Dikem comme émir à Dongola, afin de remettre

à Negoumi l’ordre de marche. En même temps, cette province fut ainsi

placée sous la domination d’un de ses parents. Il s’occupa alors de

renforcer les troupes de Younis et envoya dans ce but, entre autres,

Hamed woled Gar en Nebi auprès de la tribu des Batahin, qui habitaient

au nord du Nil Bleu entre les provinces de la Shoukeria et du Nil, et

étaient connus déjà sous le Gouvernement égyptien par leur bravoure.

Leur pays était presque dépeuplé; car presque tous ses habitants,

d’après des ordres reçus jadis, étaient partis pour Dongola et Berber.

Ceux qui en petit nombre étaient restés dans leur patrie refusèrent

d’obéir aux ordres du calife; ils chassèrent Hamed woled Gar en Nebi

du pays et blessèrent à cette occasion un de ses compagnons. Abdullahi,

furieux de voir ses ordres ainsi non obéis, envoya son parent Abd el

Bagi en compagnie de Tahir woled el Ebed (celui qui avait tué Mohammed

Ali Pacha pendant le siège de Khartoum, près d’Omm Douban) afin de

s’emparer de tous les Batahin. Ceux-ci, étant sans armes, s’enfuirent

dans toutes les directions, mais ils furent rejoints et arrêtés. Peu

d’entre eux réussirent à se sauver. Pendant la poursuite des fuyards,

Abd el Bagi, auquel Tahir woled el Ebed servait de guide, eut à

souffrir d’une soif terrible qu’il attribua sans motif à la mauvaise

volonté de ce dernier. Celui-ci, sur cette méchanceté supposée, fut

privé de ses biens et jeté dans les fers à Omm Derman!

Abd el Bagi ramena en tout 67 Batahin avec les femmes et les enfants,

et les conduisit prisonniers à Omm Derman. Le calife rassembla les

juges auxquels il avait déjà secrètement donné des instructions et leur

soumit le cas. Tous, sans exception tombèrent d’accord avec lui: les

accusés devaient être déclarés mokhalifin (réfractaires).

«Quelle est la punition de ceux qui sont réfractaires?» demanda le

calife.

«La mort», fut la réponse des juges. Le calife congédia les organes de

sa justice et donna lui-même ses ordres pour l’exécution du jugement.

Trois potences furent aussitôt dressées sur la place du marché. Après

la prière de midi, l’umbaia et le grand tambour de guerre résonnèrent;

à ce signal, tous les partisans du calife devaient l’accompagner. Il

s’avança, avec une nombreuse suite, jusqu’au champ de manœuvres, où il

prit place sur un petit siège, tandis que ses partisans, les uns assis,

les autres debout formaient un cercle épais autour de lui.

Peu de temps après, on amena les 67 Batahin, ayant tous les mains

attachées derrière le dos et escortés par les gens d’Abd el Bagi. Leurs

femmes et leurs enfants les suivaient et les entouraient, criant et

hurlant. Le calife ordonna de garder à part les femmes et les enfants;

il appela Ahmed ed Dalia, le bourreau, Tahir woled el Djali et Hasan

woled Khabir, et s’entretint avec eux à voix basse. Après avoir reçu

leurs instructions, ils ordonnèrent aux gardiens des Batahin de les

suivre avec les prisonniers et ils prirent le chemin du marché. Un

quart d’heure plus tard, le calife donna le signal du départ. En

arrivant sur la place, un affreux spectacle s’offrit à nous. On avait

divisé les malheureux Batahin en trois sections. La première fut

pendue, la seconde décapitée et la troisième eut la main droite et le

pied gauche coupés. Le calife resta tranquillement debout considérant

les trois potences qui menaçaient de se briser sous leur charge. Non

loin de là, il y avait un monceau d’hommes mutilés, ceux auxquels

on avait coupé la main et le pied, nageant dans leur sang. Horrible

spectacle! Aucun cri ne sortait de leurs lèvres! Ils regardaient devant

eux d’un œil fixe; leur douleur se trahissant à peine par un soupir.

Le calife appela Othman woled Ahmed, un de ses cadis et ami intime du

calife Ali, (il était de la tribu des Batahin et lui dit, souriant et

montrant ces malheureux estropiés: «Tu peux maintenant emmener tes

parents chez eux.» Mais Othman ne put répondre. Le calife fit lentement

à cheval le tour des potences pour se diriger vers la route conduisant

à la djami. Là, Ahmed ed Dalia avait accompli son travail sanglant;

vingt-trois hommes étaient couchés au bord de la route, la tête

tranchée. Tous avaient marché à la mort tranquillement et s’étaient

soumis sans une plainte au sort qu’ils ne pouvaient éviter. Beaucoup

d’entre eux prouvèrent leur courage devant les nombreux spectateurs

présents, d’après la coutume arabe, en prononçant quelques paroles,

telles que: «Chacun doit mourir»; «Voyez, c’est aujourd’hui mon jour

de fête»; «Que celui qui n’a jamais vu mourir un brave, regarde ici»,

etc. Les 67 hommes subirent le supplice et la mutilation d’une manière

héroïque).

Le calife, satisfait de son œuvre, rentra chez lui. En route, il envoya

en arrière un moulazem avec l’ordre de donner la liberté aux femmes des

suppliciés. Il aurait aussi bien pu les vendre comme esclaves; mais il

voulait sans doute faire quelque chose de bien, terminer cette horrible

journée par un acte de grâce et de générosité.

Malgré ce spectacle sanglant, je passai ces journées assez gaiement.

J’avais appris que des lettres étaient en route pour moi, venant de ma

patrie, et non seulement des lettres, mais encore deux caisses «pleines

d’argent» comme me l’assura secrètement un des marchands récemment

arrivés de Berber. Dans l’incertitude qu’on doit toujours avoir en

face de semblables nouvelles, j’hésitai longtemps entre le doute et

l’espoir. Je m’abandonnai enfin à ce dernier et m’exerçai de nouveau à

la patience.

[Illustration: L’EXÉCUTION DES “BATAHIN.”]

Un matin, j’étais assis comme d’habitude devant la porte du calife,

lorsque je vis s’approcher un chameau chargé de deux caisses, et un

des hommes qui l’accompagnaient demanda à être conduit devant le

calife, car il était envoyé ici par Osman Digna avec des lettres et

des valeurs. Le calife ordonna de remettre les caisses à la garde du

Bet el Mal et les papiers à ses secrétaires. Comme on peut le penser,

j’étais fort impatient, mais il plut au calife de ne me faire appeler

qu’après le coucher du soleil et de me remettre les lettres. Comme je

l’avais prévu, elles venaient de mes frères et sœurs qui exprimaient

leur joie d’avoir enfin reçu, après de si longues années, des nouvelles

directes de moi. Une lettre, en langue arabe, était destinée au calife.

Mes frères le remerciaient, en termes très flatteurs, de la bonté

qu’il m’avait témoignée et me recommandaient à sa bienveillance avec

l’assurance de leur plus profond dévouement. La lettre, écrite par

le professeur docteur Wahrmund, à Vienne, était si flatteuse que le

calife la fit lire encore le même soir dans la djami. Très satisfait,

il voulut bien donner l’ordre aussitôt de me remettre les caisses. Je

lui avais traduit mes lettres qui ne contenaient que des communications

privées de nature personnelle et je l’avais en même temps informé que

parmi les objets arrivés, se trouvait un coffre avec un nécessaire

de voyage que mes frères et sœurs me priaient de lui remettre comme

marque de leur respect. Flatté et content, il se déclara prêt à

accepter le cadeau et m’ordonna de le lui remettre le lendemain matin,

puis il me donna deux de ses gens qui devaient ouvrir les caisses en

ma présence. Ils n’arrivèrent que tard dans la nuit en les apportant

du Bet el Mal. Nous y trouvâmes 200 livres sterling, 12 montres, un

grand nombre de rasoirs et de couteaux de poche, des miroirs à main,

différentes étoffes, etc.; enfin une collection de divers journaux,

le Coran en langue allemande, et le nécessaire de voyage destiné au

calife. Tout me fut remis consciencieusement. Après avoir relu mes

lettres plusieurs fois, je dévorai les journaux avec une ardeur que

chacun comprendra.—Des nouvelles de la patrie! Je me souviens encore

qu’il y avait quelques numéros de la _Nouvelle Presse Libre_, ainsi que

d’autres journaux viennois bien connus. En tout cas suffisamment pour

me fournir une lecture nocturne d’un mois, à moi qui était resté depuis

six ans sans nouvelle aucune.

On ne pouvait lire des journaux plus que je ne le fis. Je les sus

bientôt par cœur, depuis l’article de fond jusqu’aux «demoiselles

seules, fatiguées de la solitude». Le Père Ohrwalder se glissa

secrètement jusqu’à moi à différentes reprises; je lui prêtai mes

journaux et il les étudia aussi consciencieusement que moi du

commencement à la fin.

Le lendemain matin, j’apportai au calife le cadeau qui lui était

destiné. J’ouvris le coffret et me délectai de sa surprise naïve à la

vue des différentes boîtes de cristal, des flacons avec leur fermeture

d’argent, des brosses et des peignes, des rasoirs et des ciseaux, des

miroirs et des autres objets de toilette, le tout luisant et protégé

par de jolis étuis en cuir. Je dus lui expliquer l’usage de chaque

pièce séparément et il fit même appeler tous ses cadis qui montrèrent

naturellement la même surprise que leur maître, bien que plusieurs

d’entre eux eussent déjà vu de ces objets. Puis il donna ordre à son

secrétaire d’écrire aussitôt une lettre à mes frères et sœurs, lettre

dans laquelle le calife leur faisait part de ma situation honorable

auprès de lui et les invitait, en leur assurant toute sécurité, à venir

à Omm Derman pour me faire visite et se convaincre de mon bien-être. Je

reçus l’ordre d’écrire aussi dans le même sens, et bien que je fusse

très sûr qu’aucun de mes frères ni de mes sœurs ne ferait usage de

cette invitation impossible, issue d’une bonne humeur spontanée, je ne

manquai pas cependant de les avertir de tous les cas qui pourraient se

présenter, et de leur donner des conseils pour leur future entrevue

avec moi et avec le calife. Puis les lettres furent remises par le même

messager qui avait amené les caisses, à Osman Digna qui les envoya plus

loin.

Il fallait chercher le véritable motif de la bonne humeur

extraordinaire du calife dans un événement plus important que l’épisode

raconté ci-dessus; sa tribu, en effet, celle des Taasha, était arrivée

à Omm Derman. Le calife lui avait écrit de venir vers le Nil, dans

les riches contrées que le Seigneur Dieu leur avait destinées comme

propriété. Déjà, dans leurs voyages à travers le Kordofan et vers le

Nil Blanc, ils se donnèrent l’air d’être les maîtres incontestés du

pays et s’approprièrent tout ce dont ils avaient envie. Les chameaux,

les bestiaux, les ânes etc. furent simplement enlevés à leurs

propriétaires. Les hommes et les femmes qui eurent le malheur de se

trouver sur leur chemin, furent même dépouillés de leurs vêtements et

de leurs bijoux. Déjà les populations des contrées qu’ils traversaient,

maudissaient le jour qui leur avait donné un Arabe de l’ouest pour

maître.

Le calife avait établi sur leur route, des entrepôts de blé qui leur

fournirent des provisions nécessaires pour continuer leur voyage.

Arrivés au fleuve, ils y trouvèrent des bateaux à vapeur et à voiles

tout prêts pour les conduire à Omm Derman. Avant leur entrée dans la

ville, le calife les fit camper sur la rive droite du fleuve; on les

divisa par tribus d’origine: tous les hommes et toutes les femmes

furent habillés de neuf aux frais du Bet el Mal; et c’est ainsi qu’on

les conduisit à Omm Derman, à intervalle de deux ou trois jours.

Afin de bien montrer aux habitants que les véritables maîtres du pays

étaient effectivement arrivés, il fit évacuer par la force une partie

des quartiers situés au sud entre la djami et le fort d’Omm Derman et

l’assigna aux Taasha comme demeure. D’autres places furent accordées à

ceux qui avaient été chassés de leurs demeures, pour reconstruire leurs

maisons; le Bet el Mal s’engagea à leur venir en aide, ce qui resta à

l’état de promesse.

Afin de faciliter à sa tribu son entretien, Abdullahi ordonna d’amener

au meshra el marati (marché aux céréales) tout le blé qui se trouvait

dans les maisons, à cause de la disette croissante, et ce, sous peine

de privation des biens. Il fit vendre ce blé à sa tribu, pour un prix

très bas, par des personnes désignées à cet effet; les sommes ainsi

obtenues furent remises aux propriétaires qui durent faire venir du blé

du dehors, pour leurs besoins personnels, mais alors à un prix plus

élevé.

Pour les Taasha, il fixa le prix à quatre écus la mesure, en sorte

que le propriétaire de dix mesures, par exemple, recevait quarante

écus, avec lesquels il ne pouvait faire venir du sud que deux mesures

à peine. Lorsque le blé, emmagasiné de cette manière à Omm Derman,

fut consommé, il fit envoyer par Ibrahim Adlan des hommes dans le

Ghezireh, afin d’y confisquer les provisions encore disponibles. Cette

préférence frappante accordée à sa tribu, lui aliéna peu à peu le cœur

de ses partisans, qui lui étaient auparavant aveuglément dévoués. Cela

le touchait, en somme, assez peu, étant donné qu’il avait reçu par

l’arrivée de ses parents, un renfort de plus de 12000 hommes propres au

combat.

Après la mort du Mahdi, le calife avait envoyé au Caire, quatre de

ses partisans porteurs de lettres dans lesquelles il sommait S. M. la

reine d’Angleterre, S. M. le Sultan et S. A. le Khédive de se soumettre

à sa puissance et d’adopter la religion mahdiste. Au Caire, on avait

renvoyé chez eux sans réponse ces messagers, après qu’on eut pris

connaissance de leur prétention bizarre. Cela avait très profondément

blessé le calife. Cependant, comme il avait décidé de faire avancer

Abd er Rahman woled Negoumi contre l’Egypte, il envoya au commencement

de l’année 1889 encore une fois quatre messagers spéciaux avec un

dernier avertissement pour le Caire. Mais ceux-ci furent arrêtés déjà à

Assouan; ils y furent internés, puis renvoyés sans réponse.

A cette époque, les batailles dans l’est et l’ouest du Soudan avaient

été livrées; la révolte d’Abou Djimesa était réprimée et le roi Jean

était tombé. Sa tête fut envoyée par Zeki Tamel avec beaucoup d’autres

à Omm Derman. De là, le calife chargea Younis de la porter à Wadi

Halfa, comme exemple et comme preuve de sa victoire, contre tous

ceux qui se révoltaient contre lui. Son parti personnel fut renforcé

par l’arrivée des Taasha et le moment parut propice au calife pour

entreprendre la conquête de l’Egypte. Abd er Rahman woled Negoumi

reçut par des envoyés spéciaux du calife l’ordre strict d’investir

Wadi Halfa avec toutes ses forces, de s’emparer d’Assouan et d’y

attendre des ordres ultérieurs. En dehors de ses troupes, s’étaient

joints à lui, les Aulad Hemed et les Batahin, une partie des Arabes

Hamr, stationnés à Dongola et enfin toutes les tribus hostiles

au calife. Il partit de Dongola au commencement de mai 1889 avec

des approvisionnements insuffisants. Le Gouvernement égyptien qui

connaissait tout cela depuis longtemps avec exactitude, avait pris ses

dispositions. D’autres renforts ayant été promis par Younis à Negoumi,

ce dernier différa sa marche en avant. Mais l’ordre absolu d’accélérer

la marche lui étant parvenu, ce ne fut que dans le voisinage de la

frontière égyptienne qu’il reçut un faible renfort composé de quelques

Djaliin sous les ordres de Haggi Ali. Un combat eut lieu au village

d’Argin, où une partie de ses troupes voulait aller chercher de l’eau,

entre celles-ci et la garnison de Wadi Halfa, sous les ordres de

Woodhouse Pacha. Les Mahdistes subirent des pertes importantes. Le

sirdar de l’armée égyptienne, Grenfell Pacha, qui était parti d’Assouan

avec ses troupes, somma Negoumi de se rendre à lui; dans une lettre

il lui montrait sa situation désespérée et l’impossibilité d’une

victoire. Negoumi ayant repoussé cette proposition, une bataille fut

livrée à Toski dans laquelle le général Grenfell, à la tête de l’armée

égyptienne, anéantit les Mahdistes. Woled Negoumi et la plupart de ses

émirs tombèrent; le reste fut fait prisonnier; un très petit nombre put

s’enfuir et retourner à Dongola.

Le calife était allé au Bet el Mal, puis avait accompli ses prières

au bord du fleuve, lorsque l’arrivée de courriers à cheval, venant de

Dongola, lui fut annoncée. Il fit remettre à son secrétaire le message

qu’on lui apportait et maîtrisa son impatience. De retour chez lui, il

se fit seulement alors lire le rapport arrivé qui annonçait la mort de

Negoumi et l’anéantissement de toute son armée. L’effet produit sur le

calife fut écrasant. Bien qu’il n’eût pas une grande confiance dans les

tribus qui étaient allées au combat avec Negoumi, il avait cependant

espéré sinon une victoire, tout au moins une retraite sans pertes

sensibles. Tandis que maintenant, il avait perdu plus de 16000 de ses

combattants! Qui lui répondait que le Gouvernement ne se déciderait pas

à prendre l’offensive et à assiéger Dongola? Durant trois jours, il ne

parut pas dans son harem. Je dus rester jour et nuit devant sa porte,

et plein de joie dans mon for intérieur, jouer devant mes camarades la

comédie du patriote affligé. Il ordonna aussitôt d’envoyer des secours

à Younis et de ne pas livrer de combat dans le cas où les troupes du

Gouvernement avanceraient, mais de se retirer avec toutes les forces

sur Abou Dom.

Cette défaite n’était pas son seul souci. Le prix du blé montait

de jour en jour et une cherté extraordinaire pour tous les vivres

se produisait. L’année écoulée avait été très sèche et la récolte

mauvaise. Le calife envoya des gens au Ghezireh avec l’ordre d’acheter,

et par la force, si c’était nécessaire, du blé au prix fixé par lui.

Les propriétaires cachèrent alors leurs provisions et déclarèrent ne

pas en posséder. En réalité, il n’en restait plus beaucoup.

La famine éclata d’abord dans la province de Berber, dont les habitants

tiraient auparavant du Ghezireh une grande partie du blé dont ils

avaient besoin. Othman woled ed Dikem avait réparti dans tout le

pays ses hommes et ses chevaux pour faciliter leur entretien. Tandis

que le sol peu fertile, cultivé péniblement au moyen de roues à eau

(sakkiehs), n’avait jamais donné aux habitants que le strict nécessaire

à leur existence, la maigre récolte suffisait à peine maintenant à

entretenir la garnison du pays. Une grande partie de la population se

rendit à Omm Derman, qui bientôt, ayant un nombre d’habitants beaucoup

trop grand, se trouva dans la situation la plus fâcheuse. En quelques

semaines, _l’ardeb doura_ atteignit le prix de 30 à 40 écus et monta

jusqu’à 60 écus en espèces sonnantes. Les riches pouvaient encore se

procurer du pain, mais les pauvres commençaient à périr. Les derniers

mois de l’année 1889 furent horribles! Les gens étaient si amaigris

qu’ils semblaient à peine des êtres humains et n’avaient littéralement

plus que la peau et les os. De vieilles balayures et des choses d’une

nature dégoutante étaient dévorées avec voracité par les pauvres. Les

peaux d’animaux crevés et qui étaient déjà en putréfaction, étaient

rôties sur le feu et formaient une nourriture que regardaient avec

envie de moins heureux. Les garnitures en cuir des sièges étaient

arrachées et mangées; les ossements des animaux trouvés sur les

routes, pilés, cuits dans l’eau, formaient une bouillie qu’on buvait

avidement. Celui qui possédait encore assez de force volait où et ce

qu’il pouvait. On se précipitait comme des vautours sur les marchands

de pain et de graisse. Je vis un homme, à moitié mort de faim voler un

morceau de suif et le mettre rapidement dans sa bouche avant que la

propriétaire pût l’en empêcher; elle lui serra des deux mains la gorge

jusqu’à ce que ses yeux sortissent de leur orbite, mais lui, fermait

convulsivement la bouche jusqu’à ce qu’il tombât sans connaissance sur

le sol. Au marché, on entendait des cris comme dans une maison de fous.

«Gâikum, gâikum!» (il vient vers vous) rugissait-on de tous côtés, ce

qui signifiait que les affamés se glissaient vers la place comme des

animaux de proie. Des marchandes couvraient leur marchandise de leur

propre corps et la défendaient à coups de pied et à coups de poing.

[Illustration: FAMINE À OMM DURMAN.]

Dans l’espace qui se trouvait entre la maison du calife et celle

de son frère Yacoub, grouillait pendant la nuit une foule de ces

malheureux qui criaient comme des insensés pour avoir du pain. Cela me

répugnait, rien que de gagner ma maison pendant la nuit, tandis que

des troupes toujours plus nombreuses de ces mendiants se précipitaient

et cherchaient à y pénétrer de force: moi-même j’avais à peine de quoi

empêcher de mourir de faim mes gens et de vieilles connaissances tombés

dans la pauvreté.

Une nuit—il faisait clair de lune—je me rendis à minuit de la porte du

calife à ma maison. Sur la place libre, entre le Bet el Amana et la

maison de Yacoub, je vis quelques personnes se remuer sur le sol d’une

façon étrange. Je m’approchai; c’était trois femmes à demi-nues, avec

de longs cheveux emmêlés, couchées sur le corps d’un ânon, qui avait

probablement perdu sa mère ou avait été volé par les dites femmes.

Elles avaient, à ce qu’il me sembla, déchiré son corps avec leurs mains

et leurs dents, et rongeaient les entrailles toutes crues de l’animal

se roulant encore dans les convulsions de la mort. Je frissonnai

devant ces femmes transformées par la faim en bêtes féroces et qui me

regardaient comme des folles. Les mendiants qui me suivaient voulurent

alors leur arracher le cadavre, mais elles défendirent leur proie avec

la fureur des animaux qui ont goûté le sang. Je m’éloignai rapidement

de cette société peu rassurante.

Je vis un jour le cadavre d’une femme étendue sur la route; son

affreuse mort n’avait pu effacer de son visage les traces de sa beauté;

son petit enfant, âgé peut-être d’un an, cherchait en pleurant sa

nourriture au sein glacé de sa mère. Une femme qui passait eût pitié du

pauvre petit et le prit avec elle.

Une autre de la tribu des Djaliin, où la moralité est placée au plus

haut degré, se traîna jusque chez moi avec sa fille, à peine sortie de

l’enfance. Toutes deux étaient près de mourir de faim et me supplièrent

de les soutenir. «Prends ma fille unique chez toi comme esclave et

arrache-la à la mort» dit-elle d’une voix faible. Des larmes abondantes

coulaient sur son visage amaigri. «Ne crains pas que je t’importune

plus tard, mais elle, ne la laisse pas périr!» Je donnai à toutes deux

ce que j’avais et les priai de me laisser en leur disant de revenir

quand elles n’auraient plus rien. Je ne les revis pas cependant,

peut-être un compagnon de souffrance a-t-il eu pitié d’elles.....

Une femme fut accusée d’avoir mangé son unique enfant. On l’amena à

la zaptieh (sorte de commissariat de police), et on rechercha des

preuves. Mais où? La femme succomba deux jours après.

Des pères vendirent leurs enfants comme esclaves à des gens riches, non

pour gagner de l’argent, mais pour avoir la possibilité de prolonger

leur vie. Plusieurs les rachetèrent pour des sommes plus fortes, après

que cette année d’épreuves fut passée et qu’eux-mêmes se trouvèrent

dans de meilleures conditions. Les morts restaient étendus dans les

rues et il ne se trouvait plus personne pour les enterrer. Alors le

calife promulgua une loi spéciale, ordonnant que chacun devant la

maison duquel un homme viendrait à mourir, serait obligé de l’enterrer;

en cas de non-observation de cette loi, ses biens seraient confisqués.

Cet ordre fut suivi dans une certaine mesure, mais beaucoup jetèrent

alors leurs propres morts devant les maisons d’autrui, ce qui fut une

nouvelle source de difficultés.

Tous les jours, on voyait flotter des cadavres sur le Nil Bleu et sur

le Nil Blanc, preuve que l’affreuse calamité régnait dans le pays

entier. A Omm Derman, la plus grande partie des morts appartenait aux

populations réfugiées des campagnes; les habitants de la ville avaient,

malgré les ordres sévères du calife, tenu caché un peu de blé et les

tribus arabes se soutinrent mutuellement dans ces temps difficiles. La

population de la ville souffrit beaucoup néanmoins.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 13 / 29 段