un jour, pour me prouver son bon vouloir, me fit cadeau d’une jeune
fille abyssinienne. La malheureuse avait vu assassiner sa mère et son
frère, avait été éloignée à coups de fouet des corps de ceux qu’elle
aimait, et amenée en captivité. Quoiqu’elle ne fût pas traitée en
esclave par mes gens, car tous firent leur possible pour alléger son
sort et l’égayer, elle ne cessa de toujours penser à ses parents et à
sa patrie jusqu’à ce que la mort vint la délivrer de ses peines.
Le Père Ohrwalder me rendait quelquefois visite, en secret, mais nous
devions user de prudence dans ces occasions-là de peur que le calife
n’en fût informé. Nous parlions alors de notre patrie, des membres de
notre famille, de la triste vie que nous menions, mais jamais nous ne
perdîmes l’espérance d’un heureux changement de notre sort. Ces rares
moments d’entretien étaient les seuls rayons de soleil dans notre
pénible existence.
Abou Gerger qui commandait à Kassala avait rejoint Osman Digna pour le
soutenir dans ses combats et avait remis le commandement de Kassala à
Hamed woled Ali; il fut appelé ensuite à Omm Derman pour rendre compte
des tribus arabes de l’est. Il arriva un soir et le calife le reçut
immédiatement. Lorsqu’il quitta son maître après un long entretien,
il me salua en passant et me dit à la hâte qu’il venait de remettre
au calife une lettre de ma patrie. Quelques instants après, le calife
me fit appeler et m’informa que le commandant de Souakim avait envoyé
à Osman Digna une lettre provenant sans doute de ma famille et qu’il
l’avait fait parvenir ici.
En me la remettant il m’ordonna de l’ouvrir et de lui en dire le
contenu.
Mes mains tremblaient; je pouvais à peine respirer, je parcourus
rapidement la lettre et lus les inquiétudes éprouvées par mes frères et
sœurs, je lus la mort de ma chère mère qui, trompée dans l’espoir de
me revoir, avait dû mourir en grande peine. Le calife s’impatientait
et me demanda à plusieurs reprises quelles étaient ces nouvelles.
«Cette lettre vient de mes frères et sœurs, lui dis-je, je vais te la
traduire.»
Il n’y avait aucune raison de lui en rien cacher et je lui racontai
combien ma famille désirait me revoir et était prête à tous les
sacrifices pour me faire reconquérir ma liberté; mais lorsque j’en vins
à la mort de ma mère bien-aimée, il me fut difficile de continuer. Je
lui dis que mon absence avait assombri ses derniers jours et qu’elle
avait toujours prié Dieu pendant sa maladie pour que nous puissions
nous revoir, que sa prière n’avait pas été exaucée et que cette lettre
m’apportait ses adieux et sa bénédiction maternelle. J’étais en proie
à une angoisse poignante; le calife m’interrompit et je pus alors
rassembler mes esprits.
«Ta mère ne savait pas, dit-il, que je t’honore plus que toute autre
personne, sans quoi elle n’aurait pas eu d’inquiétudes à ton sujet.
Cependant il t’est défendu de porter son deuil, elle est morte
chrétienne et n’a cru ni au Prophète ni au Mahdi! Elle était infidèle
et ne peut espérer en la miséricorde de Dieu.»
Le sang me monta à la tête, je me contenais avec peine tout en
continuant ma lecture. On me demandait aussi de mes nouvelles et
comment, avec la permission du calife, je pourrais reconquérir ma
liberté ou au moins correspondre avec eux.
«Écris-leur qu’ils viennent ici, tes frères au moins, ou l’un d’eux, me
dit le calife lorsque j’eus fini, je les honorerai et ne les laisserai
manquer de rien—cependant je t’en reparlerai.»
Il me congédia. Mes camarades qui avaient appris que j’avais reçu une
lettre, m’accablèrent de questions. Je répondis évasivement et lorsque
le calife se fut enfin retiré, je courus chez moi.
Je me jetai sur mon angareb; mes serviteurs paraissaient effrayés
de mon air égaré et je leur dis de s’en aller. Pauvre mère! Je ne
devais plus te revoir! Comme ses traits revenaient à ma mémoire! Je me
souvenais exactement de ses dernières paroles: «Mon fils, mon Rodolphe,
ton esprit aventureux t’entraîne dans le monde. Tu vas dans des pays
éloignés et inconnus. Un temps viendra où tu désireras, peut-être en
vain, retourner vers nous.» Comme ses paroles s’étaient réalisées.
Pauvre bonne mère! Alors je me mis à pleurer et à sangloter non sur ma
position, mais à cause de la perte irréparable que je venais de faire.
Le lendemain le calife me fit traduire encore une fois la lettre dans
tous ses détails. Il m’ordonna de répondre immédiatement et de faire
savoir à ma famille, combien je me trouvais heureux. Je fis ce qu’il
désirait et en tout louant le calife, je me disais heureux de pouvoir
rester auprès de lui.
Je mis entre guillemets toutes ces phrases et les autres remarques
du même genre et écrivis au bas que tout mot placé entre guillemets
devait se prendre dans le sens contraire. Je priai mes frères et
sœurs d’écrire en arabe une lettre de remerciements au calife et de
lui envoyer une malle avec un nécessaire de voyage comme présent.
Ils pouvaient m’envoyer à moi personnellement 200 livres sterling,
une douzaine de montres et autres objets pour faire des cadeaux. Les
émirs qui devaient venir très ponctuellement aux heures de prières
devaient apprécier beaucoup les montres. Enfin, je demandai encore une
traduction du Coran en allemand leur recommandant d’attendre pour le
moment jusqu’à ce que j’aie trouvé les moyens de nous réunir. Je leur
dis d’expédier ce que je les priais de m’envoyer par le consul-général
d’Autriche-Hongrie au Caire au gouverneur de Souakim qui les ferait
parvenir à Osman Digna. Je remis ma lettre au calife qui la donna à des
messagers allant chez Osman Digna en leur recommandant de l’expédier à
Souakim.
Peu de temps avant d’avoir reçu des nouvelles de ma famille, j’eus à
déplorer la mort de Lupton. Occupé à l’arsenal de Khartoum, il avait
été obligé de renoncer à sa place pour cause de santé, depuis quelques
mois. Il était retourné à Omm Derman et se trouvait dans la misère
lorsque son ami Salih woled el Haggi Ali revint du Caire et lui apporta
de l’argent de la part de sa famille. Haggi Ali selon l’usage du pays,
ne négligea naturellement pas de retirer tout le profit possible de
cette affaire. Il avait avancé autrefois 100 écus à Lupton et reçu en
échange un chèque de 200 livres sterling sur son frère. Le chèque fut
payé au Caire et Lupton reçut encore 300 écus, le reste de 800 écus
environ, fut retenu modestement par Haggi Ali pour sa peine. Lupton
fut cependant fort heureux, car cet argent le tirait d’embarras pour
longtemps et surtout parce qu’il lui semblait d’être maintenant en
relation directe avec sa famille et qu’il espérait obtenir sa liberté
par son intercession. Malheureusement ses espérances ne se réalisèrent
pas.
Un samedi matin qu’il m’accompagnait chez moi en sortant de la Djami,
il me demanda à qui il pourrait confier ses 300 écus. Il était obligé
d’être extrêmement économe pour ne pas être soupçonné d’avoir des
relations avec l’Egypte. Nous tînmes conseil, parlâmes de la patrie
et de nos espérances. Il regardait l’avenir avec beaucoup plus de
confiance que d’habitude, mais se plaignait d’indisposition et de
violentes douleurs dans le dos.
Vers midi nous nous séparâmes; le mardi soir il m’envoya chercher par
un serviteur me faisant dire qu’il était malade. Le messager m’apprit
que son maître était en proie à une fièvre violente et gardait le lit
depuis trois jours. Je promis d’y aller aussitôt que possible et fis
part au calife de la maladie de Lupton en lui demandant la permission
de lui rendre visite.
Le calife, étant justement de bonne humeur, me donna l’autorisation de
passer la journée du lendemain auprès du malade. Mais, à mon arrivée,
Lupton n’était déjà plus qu’un mourant. Il souffrait du typhus et
non de la fièvre comme me l’avait dit son domestique. La maladie
était déjà arrivée à un degré tel qu’il me reconnut à peine; pendant
quelques instants de lucidité, il me pria d’avoir soin de sa fille. Il
parla aussi de ses parents en phrases incohérentes, délirant souvent;
cependant je pus comprendre que c’étaient des adieux que je devais
porter si je réussissais à m’échapper d’ici. Vers midi il mourut sans
avoir repris entièrement connaissance. C’était le 8 Mai 1888.
Nous lavâmes son cadavre, l’enveloppâmes dans un linceul et le portâmes
à la mosquée, où les prières des morts furent dites. Il fut enseveli
dans un cimetière près du Bet el Mal en présence du Père Ohrwalder, de
la majorité de la colonie grecque et des indigènes qui l’aimaient et le
respectaient à cause de son caractère noble et modeste.
Avec la permission du calife je réglai la succession du défunt et remis
sa petite fortune à un marchand grec de confiance, afin que sa fille
Fanny put être à l’abri du besoin. En outre, je réussis à placer à
l’arsenal un jeune nègre qu’il avait élevé jusqu’à ce jour, ses gages
furent payés à l’orpheline.
Sa mère Zenouba se remaria deux ans après avec Hasan Zeki, médecin
égyptien; j’essayai en vain plusieurs fois de séparer l’enfant de
sa mère pour l’envoyer faire son éducation en Egypte, à la première
occasion. Toutes deux refusèrent obstinément de se quitter. Dans ces
circonstances, il est facile de comprendre que la jeune fille bien que
née d’un père européen vécut dès lors comme une indigène et refusa
toujours de s’éloigner de sa patrie et de ses amis. L’eût-on d’ailleurs
forcée d’aller en Europe, dans un milieu totalement différent du sien,
elle eût été malheureuse.
Le calife était tout particulièrement de bonne humeur, pendant que ces
événements se déroulaient. Après la soumission du Darfour, il avait
donné l’ordre qu’on employa tous les moyens possibles pour que les
tribus arabes entreprissent un pèlerinage à Omm Derman de force ou de
plein gré.
Maintenant il recevait la nouvelle d’Othman, que la tribu entière du
calife, les Taasha, qui comprenait plus de 24000 hommes propres au
combat, s’était décidée volontairement à venir à Omm Derman avec leurs
familles et leurs troupeaux et qu’une partie était déjà arrivée à
Fascher.
C’est ainsi que son vœu le plus cher, celui de se voir entouré de sa
propre tribu et de la rendre maîtresse du pays, fut accompli.
Abd er Rahman woled Negoumi, à Dongola, avait reçu l’ordre de prendre
l’offensive contre l’Egypte, mais l’exécution fut encore différée de
nouveau.
Pendant ce temps son armée s’accroissait par suite de l’arrivée des
nouveaux émirs qui lui déplaisaient et qu’il voulait éloigner d’Omm
Derman de sorte que, peu à peu, des forces importantes se trouvèrent
rassemblées à la frontière septentrionale de l’empire mahdiste. Le
calife envoya à Berber, Othman woled ed Dikem, frère de Younis pour
remplacer le représentant de feu Mohammed Cher. Celui-ci partit avec
600 chevaux pour aller prendre possession de son gouvernement et un
nouveau district fut ainsi placé sous les ordres d’un des membres de la
famille du calife.
CHAPITRE XIII.
La campagne d’Abyssinie.
La bataille de Gallabat.—La mort du roi Jean.—La révolte d’Abou
Djimesa.—Défaite des Mahdistes.—Mort d’Abou Djimesa.—Préparatifs
pour la campagne contre l’Egypte.—L’exécution des Batahin.—Nouvelles
lettres de mon pays.—Un cadeau de Vienne pour le calife.—Emigration
des Taasha.—Expédition d’Abd er Rahman woled Negoumi contre
l’Egypte.—La bataille de Toski.—La grande famine.—La chute d’Ibrahim
Adlan.—Son exécution.—Méfiance du calife à mon égard.—Une preuve de sa
bienveillance.
Les succès obtenus par les Mahdistes dans l’ouest et dans l’est ne
devaient pas demeurer incontestés. Le roi Jean avait résolu de se
venger de leur attaque et du sac de Gondar. Il réunit ses troupes pour
marcher contre Gallabat et anéantir l’ennemi de son pays et de sa
religion.
Après la mort d’Abou Anga, Zeki Tamel de la tribu des Taasha, un de
ses officiers, avait été nommé commandant. Il s’était hâté de terminer
la forteresse commencée précédemment. L’armée fut, comme sous Abou
Anga, partagée en cinq divisions, sous les ordres de Ahmed woled Ali,
d’Abdallah Ibrahim, d’Hamada, un frère d’Abou Anga et de Zeki lui-même,
qui s’était réservé le commandement des moulazeimie, comme on les
nommait, au nombre d’environ 2500 hommes, tandis que les anciennes
troupes de Younis étaient sous les ordres d’Ibrahim Dheifallah.
On avait une grande frayeur des troupes supérieures en nombre des
Mahdistes qui s’avançaient et on travailla fièvreusement à préparer
les forteresses. Le roi Jean avait partagé son armée en deux parties,
l’une se composait de sa propre tribu, celle du Tigré et des gens du
roi Ménélik, sous les ordres du Ras Aloula; l’autre de la tribu des
Amhara, sous le Ras Barambaras. Ils campèrent à une portée de canon de
Gallabat et s’élancèrent à l’assaut dès le lendemain. La forteresse
de Gallabat, qui avait un pourtour de plusieurs lieues n’était gardée
que d’une façon très faible par les troupes de Zeki; les Amhara, bien
informés par leurs espions, attaquèrent le côté ouest, faiblement
occupé seulement par Ahmed woled Ali et purent forcer l’enceinte après
une courte résistance. Pendant que le reste des troupes de la garnison
s’occupait des autres côtés de la forteresse contre les ennemis qui
donnaient l’assaut du dehors, les Amhara, avides de butin, commencèrent
aussitôt le pillage, afin de profiter immédiatement de leur succès
partiel. S’ils avaient pénétré dans l’intérieur des lignes de la
forteresse, et attaqué par derrière les défenseurs qui se trouvaient
encore sur tous les autres points, ils auraient réussi sans doute
avec l’aide de leurs compatriotes attaquant du dehors, à s’emparer
complètement de la forteresse. Mais ils ne désiraient pas autre chose
que le butin et, satisfaits de ce côté, ils quittèrent bientôt la
ville, richement chargés des biens pillés et chassant devant eux des
femmes et des enfants. Bientôt après leur entrée dans la forteresse,
le roi Jean qui se tenait sous sa tente reçut la nouvelle que les
Amhara, auxquels il avait souvent reproché leur lâcheté, avaient réussi
à prendre d’assaut la forteresse tandis que sa propre tribu, celle
du Tigré, n’avait encore obtenu aucun succès. Irrité de la faiblesse
de ses hommes, il se fit porter sur son siège doré et richement orné
de tapis et de coussins, au milieu des rangs des siens en train
de combattre. Les Mahdistes dont l’attention fut attirée par son
apparition, par sa suite nombreuse et étincelante d’or et de velours,
concentrèrent alors leur feu sur ce groupe trop visible. A peine
arrivé à portée du tir, le roi fut frappé d’une balle qui lui brisa
le bras droit et pénétra dans le corps. Quoique cet homme célèbre par
sa bravoure fit appel à toute son énergie pour déclarer sa blessure
légère, il s’affaissa cependant au bout de quelques instants sur sa
couche, et fut emporté hors des lignes de combat par sa suite qui
avait éprouvé de fortes pertes. La nouvelle de sa blessure se répandit
rapidement dans les rangs des combattants qui se retirèrent effrayés
quoiqu’ils fussent bien plus près du succès qu’ils ne le supposaient.
Le soir du 9 mars 1889, le roi Jean succomba à sa blessure mortelle.
Bien qu’on s’efforçât de cacher sa mort, elle fut cependant bientôt
généralement connue et fut cause que les Amhara levèrent leur camp dans
la nuit même, laissant leur butin, et retournèrent dans leur patrie.
Le Ras Aloula, comme chef suprême du Tigré, nomma Heilou Mariam régent
provisoire. Comme ce dernier craignait que des troubles n’éclatassent
parmi ces hordes indisciplinées, à la suite de la mort de leur roi
et qu’il estimait que sa présence dans sa patrie était maintenant
nécessaire, il donna l’ordre de la retraite.
Les Mahdistes attendirent avec anxiété, à l’aube du jour suivant,
la nouvelle attaque des Abyssins. Ils virent alors, à leur grande
surprise, lorsque le soleil fut levé, que les tentes blanches avaient
disparu. Zeki Tamel envoya aussitôt, en reconnaissance, des cavaliers
qui revinrent bientôt après avec la bonne nouvelle que les Abyssins
s’étaient tous retirés et que le roi Jean avait été tué. Alors on tint
conseil et comme l’ennemi avait emmené avec lui des milliers de femmes
et d’enfants des Mahdistes, on résolut de le poursuivre. Le lendemain,
lorsque les Abyssins, qui avaient campé à environ une demi-journée de
marche de distance, étaient en route avec le gros de l’armée, tandis
qu’Aloula et Heilou Mariam, le Négus provisoire étaient sur le point de
plier leurs tentes, ils furent subitement attaqués par les Mahdistes.
Heilou Mariam tomba à l’entrée de sa tente, tout à côté du sarcophage
en bois dans lequel se trouvait le cadavre embaumé du roi Jean. Le Ras
Aloula se retira avec les siens, tout en combattant, et dut abandonner
le camp à ses ennemis. Ceux-ci ramassèrent un riche butin en mulets,
tentes, café, etc. Mais la plus grande partie de leurs femmes était
déjà loin avec les Abyssins partis en avant. Dans la tente de Heilou
Mariam on trouva la couronne du roi Jean (on ne sait si c’était la
couronne impériale abyssine, car elle n’était qu’en argent doré),
de même que son épée et un autographe adressé par S. M. la reine
d’Angleterre au Négus.
Bien que les forces des Abyssins, soit dans leur attaque contre la
forteresse, soit dans le combat du jour suivant, qui fut livré plutôt
avec l’arrière-garde, n’eussent pas été sérieusement entamées, la
victoire des Mahdistes passa pour complète à cause de la mort de leur
ennemi, le roi Jean. Les compétitions au trône rompirent l’unité. Les
Italiens, qui déjà depuis le commencement de 1885, s’étaient emparés
de Massaouah occupèrent aussi les provinces voisines de l’Abyssinie.
Ainsi les Mahdistes non seulement commencèrent à se sentir complètement
en sûreté à Gallabat, mais encore firent à différentes reprises des
expéditions dans les provinces voisines appartenant aux Amhara,
enlevant quelquefois du butin, mais éprouvant aussi souvent de grandes
pertes.
En même temps que la forteresse de Gallabat fut en grand danger d’être
anéantie par le roi Jean, Othman woled Adam était également dans une
position difficile. Après la mort du sultan Youssouf, il avait dispersé
ses troupes dans tout le Darfour et s’était mis à piller le pays d’une
manière régulière. Les commandants de ses détachements se rendirent
coupables des plus grandes exactions. Les troupeaux, les femmes et les
enfants furent déclarés de bonne prise et emmenés de force à Fascher,
ce qui réduisait les populations au désespoir. C’est ainsi qu’ils
s’avancèrent vers l’ouest jusqu’à Dar Tama en répandant l’incendie,
semant la crainte et la terreur parmi les indigènes.
Un jour, un jeune homme venu d’Omm Derman, et appartenant probablement
à une des tribus de la vallée du Nil, et que les tyrans avaient chassé
de sa patrie, était assis à Dar Tama, à l’ombre d’un figuier sauvage
lisant le Coran, lorsque quelques-uns de ces malheureux qui avaient été
dépouillés de tout, arrivèrent auprès de lui et lui exposèrent leurs
souffrances. Les Mahdistes, à peine entrés dans le village voisin,
avaient enlevé leur bétail et allaient maintenant s’emparer des femmes
et des jeunes filles pour les emmener avec eux sous prétexte qu’ils ne
s’étaient pas rendus en pèlerinage à Fascher comme on le leur avait
ordonné.
«De quoi vous plaignez-vous? Pourquoi ne prenez-vous pas les armes?
Pour qui donc voudriez-vous combattre, si ce n’est pas pour vos femmes
et vos enfants? leur répondit le jeune homme; ne savez-vous pas que
celui-ci qui meurt pour sa femme, pour ses enfants et pour sa patrie,
entre dans le royaume des cieux?»
Ses paroles furent comme une étincelle dans un baril de poudre.
Ces gens, qui se contentaient auparavant de se plaindre et de se
lamenter, se hâtèrent alors de retourner dans leur village, comme si
une révélation venait de leur être faite, et exigèrent la libération
de leurs familles. Comme on la leur refusait, ils les reprirent en
combattant. Tous les Mahdistes tombèrent dans ce combat et furent
cruellement mutilés après leur mort par les habitants du village,
rendus furieux.
D’autres villages suivirent cet exemple avec le même succès et en peu
de jours le Dar Tama fut délivré de ses ennemis.
Mais quel était l’auteur de ce mouvement; qui avait arraché ces gens à
leur soumission et les avait amenés à la connaissance de leurs forces?
Ils se souvinrent alors du jeune homme assis sous le figuier sauvage
(Djimesa) et se rendirent en pèlerinage vers lui. Il n’avait pas quitté
son arbre, et vivait là en solitaire, se nourrissant d’une poignée
de riz et de pain sec. Abou Djimesa, comme l’appela le peuple, fut
bientôt respecté comme un saint et honoré, comme le libérateur de la
patrie.
L’émir Abd el Kadir woled Delil, qui stationnait à Kabkabia et qui
avait entendu parler du massacre des Mahdistes, marcha sur le Dar
Tama, afin de punir les rebelles. Battu à son tour, il ne réussit à
s’échapper qu’avec la plus grande difficulté. Hatim Musa, accouru de
Fascher, subit le même sort.
Othman woled Adam, aigri par ces défaites continuelles, voulut anéantir
l’ennemi d’une façon énergique et envoya son représentant Mohammed
woled Bichara à Kabkabia avec la plus grande partie de ses moulazeimie
afin qu’il se joignit au reste des troupes de Delil et Hatim. Mais à
peine arrivé, il fut attaqué par les forces réunies sous les ordres
d’Abou Djimesa et qui marchant sur Fascher le forcèrent, après avoir
subi de grosses pertes, à se retirer sur la capitale. Othman woled Adam
se voyant en péril lui-même tint conseil avec ses généraux et on lui
proposait déjà d’abandonner le Darfour, lorsque le bruit se répandit
subitement qu’Abou Djimesa était mort. Il était en effet tombé malade
à Kabkabia de la petite vérole et en était mort pour le plus grand
bonheur de Fascher et des Mahdistes. Les masses révoltées ne voulurent
cependant ni céder ni se disperser. Elles élurent le lieutenant de
Djimesa pour son successeur et marchèrent sous la conduite de ce
nouveau chef contre Fascher. Leur assurance et leur confiance dans
la victoire avaient toutefois reçu une forte atteinte par la mort
de leur chef sacré. On se battit au sud de la ville où les troupes
d’Othman woled Adam avaient pris position. Les Mahdistes, après avoir
été repoussés jusqu’au Rahat Tendelti, regagnèrent ensuite du terrain
et Othman woled Adam, avec ses moulazeimie, finit par remporter la
victoire. Le successeur d’Abou Djimesa succomba et ses troupes furent
mises en fuite, poursuivies et anéanties. Des milliers de cadavres
couvrirent le sol; Fascher et le Darfour étaient sauvés.
Dans tous ces événements guerriers, tant dans l’est que dans l’ouest,
une curieuse coïncidence de dates est à relever. L’année précédente,
les deux armées des Mahdistes avaient pris en même temps l’offensive,
l’une contre le Darfour, l’autre contre l’Abyssinie. Toutes deux
avaient été victorieuses; l’année suivante, elles étaient toutes deux
attaquées, l’une par le roi Jean, l’autre par Abou Djimesa, dans leurs
propres forteresses et cela dans le même mois, et de nouveau le succès
était pour elles.
Le calife avait déjà depuis longtemps, avant ces derniers combats,
tourné son attention sur l’Egypte. Les descriptions de ceux qu’il avait
interrogés au sujet de ce pays excitèrent sa convoitise et provoquèrent
en lui le désir toujours de plus en plus vif de pouvoir considérer
comme siens ces palais, ces grands jardins et ces harems pleins de
femmes blanches (il en avait des noires en abondance).