sortir et d’attendre ses ordres. Pendant ce temps une grande foule
s’était rassemblée et se ruait vers la rekouba pour voir le Pacha
anglais! Bientôt des moulazeimie noirs sortirent de la maison du
calife, conduisirent Neufeld hors de la rekouba, et lui lièrent les
mains de sorte que le malheureux crut que sa dernière heure avait
sonné; levant les yeux au ciel et murmurant une prière, il s’agenouilla
sans qu’on lui eût ordonné; on le fit se relever. Les sons étouffés
de l’umbaia se firent entendre comme au moment de chaque exécution.
A ma grande satisfaction, Neufeld n’en parut pas émotionné. Sa pauvre
servante se précipita hors de la rekouba et demanda dans son désespoir
d’être tuée avec son maître, mais elle fut aussitôt repoussée. Le cadi
et moi, du haut d’un tas de pierres, pouvions observer toute la scène;
nous vîmes bientôt que le calife voulait jouer avec Neufeld la comédie
du chat et de la souris et que pour le moment sa vie n’était pas en
danger. Neufeld ne pouvait guère comprendre dans ce triste moment mes
signes pour le tranquilliser. Quelques minutes après, le calife nous
fit de nouveau appeler.
«Ainsi, tu veux qu’on tue cet homme, dit-il à Tahir.—Oui.—Et toi?»
demanda-t-il à Nur Angerer. Celui-ci loua la bravoure que Neufeld
venait de montrer et demanda sa grâce.
«Abd el Kadir, parle!» m’ordonna le calife.
«Maître, cet homme mérite peut-être la mort et un autre que toi le
tuerait. Ta générosité et ta miséricorde le gracieront; il est, dit-il,
mahométan et par ta grâce se fortifiera dans la foi.»
Le cadi Ahmed fut aussi de mon avis et le calife qui, dès le premier
instant, n’en voulait pas à la vie de Neufeld, lui fit pour l’instant
enlever ses chaînes et reconduire à la rekouba. «Mais, dit-il au
cadi, qu’on le montre cette après-midi à la foule, sous la potence et
qu’on le reconduise ensuite en prison. Quant à toi, ajouta-t-il en se
tournant vers moi, tu n’as rien autre chose à faire avec lui!» Nous
nous éloignâmes tous et malgré cette défense, j’informai Neufeld des
ordres que j’avais entendu donner à son sujet. La foule enchantée vit
en effet Neufeld cette après-midi là exposé près de la potence.
Le lendemain, le calife me fit appeler et me raconta qu’il avait appris
d’une source certaine, par Abd er Rahman woled en Negoumi, que Neufeld
était venu par ordre du Gouvernement, se joindre à Salih el Kabachi
pour m’aider à fuir. Je lui déclarai que c’était un mensonge, comme
le prouvaient les papiers et que le Gouvernement n’avait, du reste,
aucun intérêt à tenter une pareille entreprise en ma faveur. Le calife
feignit de croire mes protestations; mais sa méfiance envers moi se
réveilla et pendant longtemps je fus puni comme d’habitude par sa
manière d’être à mon égard.
Quelques jours après, le calife fit monter Neufeld sur un chameau, les
deux pieds dans les fers, pour lui montrer une grande revue.
«Que penses-tu de mon armée?» dit-il à Neufeld.
«Ton armée est nombreuse, répondit-il, mais mal exercée; l’armée
égyptienne est beaucoup plus disciplinée.»
Le calife qui n’appréciait pas la franchise le fit aussitôt reconduire
en prison.
Othman woled Adam avait reçu l’ordre de faire prisonnier Salih ou de
le tuer. Il prépara une expédition sous les ordres de son représentant
Fadhl Allah Aglan et Gerger, sheikh des Ahamda, ennemi personnel de
Salih leur fut donné pour guide. Le sheikh des Kababish avait quitté
Bir Omm Badr se rendant vers l’est, dans les déserts de son ancien
pays pour y attendre ses gens revenant de Wadi Halfa avec des secours.
La nouvelle de leur défaite complète éloigna de lui quantité de
ses soldats qui désespéraient du succès de leur cause. Le sheikh
Salih n’ayant aucun espoir, privé du secours qu’il attendait de ses
compatriotes ne pouvait plus opposer de résistance. Il s’enfuit donc
avec sa famille et ses plus proches parents, mais fut rejoint par
l’ennemi auprès d’une fontaine où il se reposait. A son approche,
sentant qu’il ne pouvait lui échapper, il ordonna à ses esclaves
d’étendre une peau sur laquelle il s’assit et attendit tranquillement
la mort. Gerger sauta de cheval et lui tira un coup de pistolet dans la
tête à bout portant.
Ainsi finit le dernier sheikh arabe fidèle au Gouvernement.
Au milieu de juin, la nouvelle nous parvint que Abou Anga était arrivé
vers le Nil, à Dourrah el Khadra, avec 9 à 10000 soldats armés de
fusils et avec autant de porteurs de lances; il serait à Omm Derman à
la fin du mois. Le calife allait alors souvent à cheval vers l’ancienne
ligne de défense Tabia Regheb Bey pour fixer le lieu de campement
de l’armée d’Abou Anga et donner ses ordres en détail. Je devais
habituellement l’y accompagner à pied. Dans une de ces excursions, je
me blessai au pied de telle façon qu’il m’était fort difficile de le
suivre. Le calife voyant que je boitais très bas, m’appela lorsqu’il
fut descendu dans la maison de Fadhlelmola, loua ma patience et ma
constance et me fit présent d’un cheval amené par Fadhlelmola lui-même
avec ordre de m’en servir désormais dans nos courses.
Fin juin Abou Anga campait à deux heures d’Omm Derman. Il fut reçu
de nuit et sans témoins chez le calife. L’entretien dura longtemps
et après minuit seulement Abou Anga regagna ses quartiers. Avant le
point du jour, les tambours de guerre annoncèrent que le calife voulait
assister personnellement à l’entrée d’Abou Anga à Omm Derman.
En compagnie des émirs et d’une foule innombrable de curieux nous
chevauchâmes à l’est du champ de manœuvres où on avait élevé une tente
pour le calife et ses principaux officiers. Bientôt Abou Anga s’avança
avec toute son armée au son des trompettes et des tambours et fit
défiler deux fois ses troupes excitant ainsi l’enthousiasme du calife.
Les émirs s’étant approchés, il appela sur leurs têtes la bénédiction
de Dieu. Le camp fut envahi par la soldatesque chargée de butin et la
ville opprimée se remplit d’une animation extraordinaire. Il y eut des
noces et des festins, malgré les préceptes formels du Mahdi, mais avec
le consentement secret du calife. Tout l’argent et les biens volés au
Kordofan furent dépensés dans cette débauche.
Abou Anga avait apporté à son frère et seigneur de grandes sommes, des
esclaves et des femmes; il distribua en outre de riches présents à ses
amis et connaissances; à moi-même il me rendit mon ancien serviteur
avec sa femme, mais ne reparla ni de mes chevaux ni des biens qu’on
m’avait enlevés pendant mon arrestation.
La fête du Baïram qui suivit bientôt fut la plus grandiose que le
calife ait jamais célébrée. Plus de 100000 croyants dirent la prière
avec le calife sur le champ de manœuvres. Au milieu des cris fanatiques
de son peuple, et pendant qu’on tirait le canon, le calife rentra chez
lui. La foule excitée le suivit dans un enthousiasme insensé de sorte
que beaucoup d’hommes et même de chevaux furent écrasés dans cette
cohue.
L’émir Merdi Abou Rof de la tribu de Djihena avait reçu l’ordre de
venir faire le pèlerinage à Omm Derman avec sa tribu et ses troupeaux;
n’ayant pas obéi, il allait expier sa désobéissance d’une façon
exemplaire.
Une grande partie de l’armée d’Abou Anga sous le commandement de Zeki
Tamel, Abdallah woled Ibrahim et Ismaïn Delendook marcha contre les
Djihena pour les anéantir. Cette tribu appelée aussi «les Arabes d’Abou
Rof» était célèbre par la beauté de ses esclaves des deux sexes ainsi
que par ses chameaux et ses troupeaux qui passaient pour superbes. La
réputation de leur richesse ne répondait pas à celle de leur bravoure;
on disait d’eux: «Djihena el’aoul, ashra fi zaoul, (dix enfants Djihena
valent un homme)». Les émirs Merdi Abou Rof et Mohammed woled Malik
succombèrent en combattant; la plus grande partie de la tribu chercha
le salut dans la fuite et fut presque entièrement détruite. Les jeunes
femmes et les enfants furent envoyés au calife et les rares survivants
à Omm Derman où ils menèrent une triste vie comme porteurs d’eau et
tresseurs de nattes de palmier. Leurs riches troupeaux se vendirent
à Omm Derman où les prix baissèrent tellement que les bœufs ou les
chameaux qu’on payait autrefois 40 à 60 écus, n’en valaient plus que 2
ou 3. Après la destruction des Djihena, Abou Anga reçut l’ordre d’aller
d’Omm Derman à Gallabat pour prendre le commandement général des
troupes. Les armées du sud à Abou Haraz l’accompagnèrent et il arriva à
destination juste à temps pour sauver Younis.
Un messager ordinaire de Younis s’était fait passer pour Jésus-Christ
et avait trouvé beaucoup d’adeptes. Les uns croyaient en lui, d’autres
étaient fort mécontents de Younis qui devenait de plus en plus rapace
et ne respectait même pas la propriété de ses sujets. Ils désiraient
tous un changement de n’importe quelle nature. Onze des premiers émirs,
parmi lesquels le commandant de l’arsenal, résolurent de proclamer le
nouveau Jésus et d’assassiner Younis. Le jour de l’exécution du projet
était déjà fixé quand Abou Anga arriva à Gallabat.
En peu de temps, (car grâce à sa générosité il avait beaucoup d’amis),
il eut connaissance du complot et des conspirateurs et les fit arrêter.
Younis, qui n’en connaissait pas le véritable motif, vint se plaindre
à Abou Anga de cette arrestation et lui en demander la cause. «Ils
voulaient t’assassiner,» répliqua simplement Abou Anga. Conduits devant
le cadi, les conspirateurs avouèrent tout. Leur chef déclara même
expressément être Jésus, ce que chacun devrait finir par reconnaître,
s’il en doutait encore. Abou Anga envoya Mohammed woled esh Sherteia
comme messager extraordinaire à Omm Derman pour demander des
instructions sur cette affaire. Le calife bouleversé par cette nouvelle
voulut la tenir secrète. Il convoqua aussitôt son frère Yacoub et le
cadi Ahmed et tint conseil avec eux. On décida l’exécution de tous les
conspirateurs. J’avais appris en confidence l’histoire par Mohammed
woled esh Sherteia à qui il fut défendu de s’éloigner de la maison du
calife. Le même jour il reçut l’ordre de se rendre à Gallabat porteur
de l’arrêt de mort. Deux jours plus tard, le calife réfléchissant que
l’exécution commune de onze émirs, qui presque tous appartenaient
aux tribus occidentales ferait une forte mauvaise impression, et
produirait surtout une influence fâcheuse en ce qui le concernait sur
leur nombreuse parenté, changea la sentence et leur envoya promptement
leur grâce par des cavaliers bien montés. Cependant il n’était guère
possible malgré la diligence faite de rejoindre ceux qui étaient partis
deux jours auparavant. Lorsque les messagers arrivèrent à Gallabat,
les délinquants étaient pendus au gibet. Tous étaient morts sans
résistance pour leur Jésus. Younis, en qualité de parent du calife,
ne s’était soumis que forcé à Abou Anga qu’il considérait comme un
esclave quoiqu’il fût plus brave et plus généreux que lui-même et il
lui reprocha sa précipitation.
Ce fait amena entre ces deux hommes une dissension qui fit perdre la
place à Younis; il dut revenir à Omm Derman et faire journellement ses
dévotions au premier rang dans la mosquée.
Abou Anga rassembla ses forces pour venger la défaite d’Arbab. Jamais
le calife Abdullahi n’avait encore réuni une armée aussi forte. D’après
les listes envoyées à Omm Derman, Abou Anga disposait d’environ 15000
fusils, 45000 porteurs de lances et de 800 chevaux. Il marcha donc avec
cette armée contre le Ras Adal en passant par le mintik (défilé). On
ne sait pas encore jusqu’à ce jour pourquoi les Abyssins n’attaquèrent
pas l’ennemi dans les gorges ou dans les chemins de la montagne où
les armes à feu n’auraient été d’aucune utilité. Là, ils auraient pu
forcer les Mahdistes à la retraite et leur auraient fait subir de
grandes pertes. On peut seulement supposer que les Abyssins éblouis
par leur victoire sur Arbab étaient trop sûrs du succès. Ils voulaient
peut-être attirer l’ennemi dans le pays, puis lui couper la retraite
et l’anéantir.
Le combat eut lieu dans la plaine de Debra-Sin. Ras Adal disposant
d’à peine 2000 mauvais fusils avait pris une forte position; mais il
laissa le temps à Abou Anga de ranger ses soldats en bataille. Alors
les Abyssins prirent l’offensive, repoussés ils renouvelèrent l’attaque
mais durent se retirer une seconde fois avec des pertes considérables.
Lorsqu’ils furent épuisés et découragés, Abou Anga avec toute son armée
prit l’offensive et remporta une brillante victoire.
Les Abyssins trop confiants avaient choisi un emplacement derrière
lequel coulait une rivière, et où leurs soldats atteints par les
balles d’Abou Anga trouvèrent la mort. Les cavaliers abyssins seuls se
montrèrent supérieurs à ceux d’Abou Anga mais, cernés par l’infanterie,
ils durent bientôt se retirer. Le Ras Adal se sauva avec eux.
Sa femme et sa fille firent partie du butin d’Abou Anga victorieux.
Tout le pays d’Amhara était ainsi tombé entre ses mains. Il marcha sur
Gondar avec l’espoir d’y trouver de riches trésors mais fut cruellement
déçu. Sauf de grandes provisions de café, de miel et de cire, choses
non transportables, il ne trouva rien qui fut digne d’être enlevé. Il
jeta par la fenêtre d’un bâtiment en pierre, bâti disait-on par les
Portugais, un vieux prêtre copte, mit le feu à Gondar et retourna à
Gallabat saccageant et massacrant tout sur son chemin.
Son butin consistait en milliers de femmes, de jeunes filles et de
petits garçons abyssins qu’il faisait chasser devant lui à coups de
fouet. Il en fit transporter une grande partie à Omm Derman. Des
centaines moururent en chemin par suite des fatigues ou du mauvais
traitement. La route de Gallabat à Abou Haraz était jonchée de
cadavres. La fille et le jeune fils du Ras Adal se trouvèrent parmi les
morts.
Le calife ordonna à Abou Anga de fortifier Gallabat, car, malgré la
victoire, il craignait la vengeance de l’ennemi. Mais Abou Anga mourut
subitement, âgé de 52 ans. Son genre de vie l’avait rendu très gros et
il souffrait beaucoup des maux que produit cet état, et qu’il voulut
guérir lui-même au moyen d’une racine vénéneuse (fassel kilgo) venant
de Dar Fertit.
Un jour, sans doute, après avoir pris une trop forte dose de son
remède, on le trouva mort sur son angareb. Avec lui disparut le
meilleur général des Mahdistes. Quoique ancien esclave, il avait su
gagner l’affection de beaucoup de personnes par sa générosité et
sa magnanimité, l’estime de tous par sa sévérité et sa justice et
avant tout par sa bravoure personnelle. Ses gens regrettèrent ce
maître juste, bien que fort sévère, et l’ensevelirent dans sa maison
construite en briques rouges. Beaucoup de ses serviteurs et esclaves
l’honorèrent comme un saint.
Tandis qu’Abou Anga marchait vers l’est, Othman woled Adam avait
reçu de son cousin, le calife, l’ordre de se diriger sur Shakka dans
le Darfour. Le Kordofan n’avait pas besoin de garnison. Le sheikh
Salih des Kababish était tombé, le pays de Djouma était abandonné;
les Djauama sur l’ordre du calife avaient émigré à Omm Derman et les
montagnes méridionales avaient été dévastées par Abou Anga. Karam Allah
qui avait été chassé du Darfour par le sultan Youssouf s’était retiré
à Shakka et vexait les Arabes Risegat par des prétentions difficiles
à satisfaire, jusqu’à ce que ceux-ci, voyant qu’il n’était pas tout
puissant, se révoltèrent enfin. Ils lui firent la guerre avec succès
de sorte qu’à la fin Korgosaui et lui, manquant de munitions tous les
deux, furent enfermés, le premier à Njelela, le second à Shakka.
Ils demandèrent du secours au calife qui voulait non pas les perdre,
mais les affaiblir. Othman woled Adam dut donc se rendre à Shakka. Les
Arabes Risegat n’en voulaient qu’à la personne de Karam Allah et non au
calife; mais ils reçurent l’avis écrit de suspendre les hostilités ce
qu’ils firent à contre-cœur par crainte d’Othman. Ils haïssaient Karam
Allah parce qu’il avait entre autres choses attiré dans sa zeriba, sous
prétexte de conclure la paix, huit de leurs sheikhs et les avait tués.
Othman ne précipita pas tant son départ à cause de Karam, mais plutôt
à cause du sultan Youssouf qui, depuis longtemps déjà, avait omis
d’expédier les envois habituels de chevaux et d’esclaves et montrait
des velléités d’indépendance.
Après avoir sorti Karam de sa dangereuse situation et fait espérer
aux Arabes qu’il donnerait suite à leurs plaintes contre Karam après
l’occupation du Darfour, il marcha contre Dara avec des munitions
suffisantes et les soldats de Karam, en tout environ 5000 fusils, et
invita par écrit le sultan Youssouf, à le rejoindre. Celui-ci refusa
l’invitation sous prétexte qu’il n’osait se montrer après qu’Othman
s’était allié avec son ennemi personnel Karam Allah. Youssouf avait
concentré ses forces à Fascher et laissa attaquer Othman à Dara par son
général Saïd Mudda. Othman réussit après un rude combat à repousser
cette attaque, ainsi qu’une seconde, qui eut lieu huit jours plus tard,
et fut entreprise par Rahmat Djamo, le vieux vizir du sultan Husein
Ibrahim.
Si le sultan Youssouf n’avait pas divisé son armée et attaqué l’ennemi
à Dara, il aurait remporté la victoire et le Darfour lui aurait pour
toujours appartenu. Malheureusement il avait divisé ses forces entre
Mudda et Rahmat et ainsi affaibli la confiance de ses soldats, ce que
ses adversaires remarquèrent. Il fut défait dans un combat décisif
qu’Othman livra à Woad Berag au sud de Fascher. Il s’enfuit avec
quelques soldats mais fut rejoint dans sa fuite et tué à Kabkabia.
Les grandes richesses de Fascher, surtout les immenses provisions de
marchandises des négociants de Fezzan et de Wadaï tombèrent entre
les mains des vainqueurs et de cette façon les Mahdistes, à la fin
de janvier 1888, rentrèrent en possession du Darfour qu’ils avaient
presque perdu, ce même mois où Abou Anga remportait une grande victoire
sur les Abyssins. Comme les habitants du Darfour étaient très dévoués
à leur dynastie, des difficultés étaient de ce côté-là à craindre
pour l’avenir, c’est pourquoi Othman woled Adam fit exécuter tous les
hommes issus de sang royal des For ou les envoya chargés de chaînes à
Omm Derman où ils furent encadrés entre les moulazeimie, mais traités
comme esclaves. Les femmes de sang royal furent au contraire mises à la
disposition du calife comme cinquième (chums) du butin.
Celui-ci choisit celles qui lui plaisaient pour son propre harem
et partagea les autres entre ses partisans. Il accorda la liberté
seulement aux deux vieilles sœurs du sultan Ibrahim, Miram Ija Basi et
Miram Bachita. Cette dernière était la femme d’Ali Khabir demeurant à
Omm Derman à ce moment-là.
Pendant que ces événements se déroulaient à l’orient et à l’occident
du royaume, le calife gouvernait à Omm Derman avec sa sévérité
habituelle remplie de méfiance. Grâce à son frère Yacoub qui avait
répandu un grand nombre d’agents secrets en ville et à la campagne, il
était toujours bien renseigné sur l’état des esprits. Malheur à ceux
qui exprimaient des doutes sur la mission divine du Mahdi et de son
successeur.
Un marin laissa échapper une fois des doutes à ce sujet; son
accusateur, un fanatique Arabe Baggara ne pouvant produire des témoins
sans lesquels une condamnation semblait impossible, le calife lui-même
fit croire au malheureux par l’intermédiaire du cadi qu’ils avaient
été trouvés, mais qu’il pourrait se sauver s’il avouait avant leur
comparution. Le marin se laissa prendre au piège, avoua et fut condamné
à mort. Le calife déclara que si les insultes n’avaient atteint que
lui seul et n’avaient pas visé la sainte personne du Mahdi, il aurait
gracié le coupable. Au milieu d’un déploiement tout particulier de
forces et d’un grand apparat solennel le condamné fut décapité par le
bourreau en chef Ahmed Dalia, en présence du calife assis sur sa peau
de prière.
Un ancien fakîh, nommé Nur en Nebi (lumière du Prophète) qui jouissait
d’une grande considération à cause de sa grande piété, avait l’habitude
de recommander à ses auditeurs de tenir fermement à la vieille et
véritable foi et de ne pas se laisser séduire par les doctrines
nouvelles. Yacoub fut lui-même son dénonciateur.
L’homme pieux fut saisi et avoua franchement être bon musulman mais
non partisan du Mahdi. Condamné à mort par les juges sur un signe du
calife, il fut chargé de chaînes, traîné sur la place du marché au
milieu des cris étourdissants de la foule, puis pendu. Je ne puis me
rappeler sans étonnement la physionomie tranquille et souriante de cet
homme qui avait affronté la mort avec assurance pour ses convictions.
Plusieurs centaines de maisons dans le voisinage de celle de
l’hérétique furent mises au ban et leurs habitants jetés dans la prison
commune et enchaînés; plus tard, grâce à Ibrahim Adlan, ils furent
peu à peu remis en liberté. Une proclamation du calife rendit dès
lors chacun responsable des actes de son voisin. Une punition sévère
menaçait celui qui ne dénonçait pas immédiatement toute irrégularité
politique ou religieuse.
Il fit mettre dans les fers et dépouiller de leurs biens, sur un simple
soupçon, beaucoup d’habitants d’Omm Derman.
Il préparait un nouveau coup qui devait augmenter en même temps ses
finances. Il expliqua à ses cadis que tout bateau voguant sur les eaux
du Nil était de droit ranima (butin). Les propriétaires, disait-il très
justement, n’avaient d’abord pas du tout, et plus tard pas sincèrement
soutenu le Mahdi lorsqu’il séjournait dans le Kordofan. Ils n’avaient
pas attaqué les vapeurs turcs qui sillonnaient le fleuve mais au
contraire, les avaient aidés par des livraisons de bois et de céréales
dans les diverses stations du fleuve.
Tous les bateaux du Nil devaient être confisqués. Les cadis furent
naturellement du même avis et lorsque le lendemain ils reçurent
d’Ibrahim Adlan une lettre demandant si les bateaux étaient propriété
de l’état, les juges répondirent affirmativement, en fondant leur
jugement sur les écrits du Mahdi d’après lesquels les propriétaires de
bateaux, vu leur conduite, comptaient parmi les mochalifin (rebelles).
Ce manifeste fut lu à la foule en présence du calife, mais celle-ci ne
put s’empêcher de dire d’un ton moqueur que les bateaux qui n’allaient
pas sur l’eau et n’avaient pas été construits avec le bois des forêts
qui, comme on le sait, appartenaient toutes au Mahdi, faisaient
exception à cette nouvelle loi. Ces 900 bateaux environ d’une capacité
de 40 à 1000 quintaux furent livrés au Bet el Mal et servirent à
Ibrahim Adlan soit à transporter des céréales du Gouvernement, soit
à être loués à des personnes de confiance contre un paiement annuel.
Quant aux anciens propriétaires, la plupart des Djaliin et des Danagla,
ruinés par ce vol, personne ne s’en inquiéta.
Le calife voulant alors donner au peuple une preuve de son dévouement
au Mahdi, résolut de lui élever un mausolée qui n’aurait pas son pareil
dans tout le pays. La vanité était le principal mobile de ce projet,
car il voulait que ce monument magnifique rappelât continuellement au
peuple son maître et qu’il pût lui-même considérer sans cesse ce signe
de son pouvoir.
Le projet de ce monument était l’œuvre d’un ancien architecte, employé
du Gouvernement. L’opinion publique en attribua tout le mérite au
calife.
La pose de la première pierre se fit en grande pompe. Le calife
donna lui-même le premier coup de pioche et plus de 30000 personnes
l’accompagnèrent vers le fleuve pour porter les pierres entassées là
sur l’emplacement de la construction. L’architecte lui-même en porta
une sur ses épaules. L’enthousiasme était grand suivant l’habitude et
amena des accidents, mais ceux qui furent blessés dans cette cohue
incroyable, furent considérés comme heureux de souffrir pour une si
noble cause.
L’année suivante, le monument fut terminé avec beaucoup de peine mais
à peu de frais. Le calife prétendait que les anges du ciel coopéraient
à ce travail, ce qui fit dire à un Egyptien dont les compatriotes
devaient exécuter les travaux de maçonnerie et, qui murmuraient parce
qu’ils ne recevaient aucune indemnité: «Ne vous plaignez pas davantage;
puisque vous êtes les anges du calife, vous n’avez besoin ni de manger
ni de boire et par suite ni de paiement.» Si le calife avait entendu
ces paroles, le plaisant les aurait payées de sa tête.