nombreux; en peu d’instants, l’armée d’Arbab fut cernée, massacrée;
Arbab lui-même fut tué, et peu réussirent à s’échapper. Les Abyssins
mutilèrent les morts, mais respectèrent le cadavre d’Arbab par égard
pour Salih Shanga. Les munitions étaient gardées par un Egyptien dans
une maison isolée non loin de la ville. Sommé de se rendre, il refusa,
mais les Abyssins voulant le prendre d’assaut, il fit sauter le magasin
et fut lui-même une des premières victimes. Les femmes et les enfants
des vaincus furent emmenés en esclavage, la ville réduite en cendres et
Gallabat pendant longtemps ne fut plus qu’un champ de cadavres visité
par les hyènes. Lorsque la nouvelle de l’anéantissement de l’armée
d’Arbab arriva au calife, il écrivit au roi Jean pour le prier de
rendre la liberté aux femmes et aux enfants contre une somme d’argent
qu’il pouvait fixer lui-même. En même temps il donna ordre à Younis de
se rendre à Gallabat avec toutes les forces dont il pouvait disposer
et d’y attendre ses ordres. Le calife Abdullahi lui-même ainsi que les
deux autres califes et un grand nombre de partisans traversèrent le
fleuve pour rejoindre l’armée de Younis. Il resta trois jours au milieu
des troupes, bénit les guerriers à leur départ et rentra à Omm Derman.
J’appris alors que Gustave Kloss qui m’avait quitté depuis longtemps
et avait cherché à gagner sa vie à Omm Derman d’où il s’était enfui et
que je croyais retourné sain et sauf dans sa patrie, avait succombé aux
fatigues du voyage. Cette nouvelle me fut apportée par des marchands
venant de Ghedaref.
Abd er Rahman woled Negoumi et Haggi Mohammed Abou Gerger durent
occuper avec leurs soldats: le premier, Dongola; le second, Kassala.
Osman Digna reçut, de son côté, le commandement sur les tribus arabes
domiciliées au nord de Kassala jusqu’à Souakim. Le calife n’avait
pas grande confiance dans les deux premiers, car ils appartenaient
ainsi que leurs hommes aux tribus de la vallée du Nil; c’est pourquoi
il nomma en qualité de représentants deux de ses plus proches parents
Mous’id woled Gedoum et Hamed woled Ali pour les surveiller. Les
soldats s’habitueraient ainsi peu à peu à se trouver sous les ordres de
ses parents.
Par ce fait que presque tout le Soudan était soumis, les causes de
guerre et l’occasion de faire du butin diminuaient tandis que le
calife et ses émirs agrandissaient le train de leurs maisons, vivaient
d’une façon plus luxueuse et avaient besoin pour cela de sommes très
considérables. Il fallait songer à découvrir de nouvelles sources de
revenus. Le nombre des gens du calife et de ses moulazeimie armés
augmentait chaque jour et il fallait bien subvenir à leur entretien.
En outre, les cadeaux que le calife devait faire aux personnages
influents qu’il voulait gagner secrètement à ses intérêts lui coûtaient
énormément. Il chargea donc Ibrahim Adlan du règlement des finances.
Les revenus du Soudan se décomposaient ainsi qu’il suit:
1º L’impôt de capitation dont chacun devait s’acquitter en livrant une
certaine quantité de blé ou l’équivalent en argent, à la fin du jeûne
du Ramadan.
Tout homme et même tout enfant y était astreint de sorte que d’après
le total de ce revenu on aurait pu savoir exactement le nombre des
habitants si la loi avait été appliquée sévèrement.
2º Le zeka fut prélevé sur le blé, le bétail et l’argent, suivant la
_sheria mohammedia_.
Les employés nécessaires à la perception de ces impôts étaient
présentés par Yacoub Ibrahim, puis, confirmés dans leurs fonctions par
le calife. Ils devaient tenir un compte exact et journalier de leurs
rentrées qu’ils devaient remettre au Bet el Mal.
On chercha aussi à régler les dépenses. On défendit à Ibrahim Adlan de
disposer de l’argent suivant son bon plaisir ce qui jusqu’alors était
de règle; on verserait chaque mois des sommes fixes aux personnes
dont le service était indispensable au calife, comme les cadis, les
secrétaires, les chefs des moulazeimie, etc. Ces gages étaient si
minimes qu’ils suffisaient à peine aux besoins les plus urgents de
la vie; ainsi le premier cadi qui portait le titre de cadi el Islam
ne touchait que 40 écus, les secrétaires du calife 30 écus chacun
par mois, et ainsi de suite. Même le calife Chérif et ses parents
ne recevaient de l’argent que sur les ordres spéciaux du calife,
tandis que le calife Ali woled Helou, qui grâce à sa soumission et à
son obéissance jouissait des faveurs du calife, percevait une somme
beaucoup plus forte.
La plus grande partie des revenus du Soudan faisait retour
naturellement au calife et à sa famille et servait à soutenir les
tribus occidentales. Pour augmenter ces revenus on loua les endroits
de passage le long de tout le fleuve; on installa une savonnerie et on
déclara que la fabrication du savon était un monopole.
Un jour que le calife traversait par hasard la ville à cheval, sans but
déterminé, son odorat délicat fut frappé d’une odeur singulière. Il
ordonna d’en rechercher la cause et bientôt on lui amena un individu à
demi-nu tenant une casserole dans laquelle il avait fabriqué du savon.
Le calife fit emprisonner le récalcitrant et confisquer ses biens: qui
consistaient en sa casserole et un angareb!
Dans le Bet el Mal il y avait un grand nombre d’objets en argent;
beaucoup avaient été vendus au-dessous de leur valeur et avaient été
enlevés secrètement par des marchands, pour les revendre en Egypte.
Afin d’empêcher que ces métaux continuassent à sortir du pays on décida
de frapper de la monnaie.
Une nouvelle source de revenu fut la réorganisation du marché aux
esclaves. On le plaça près du Bet el Mal et les vendeurs furent tenus
de se procurer un papier affirmant que l’objet de vente était dûment
propriété du vendeur. On prélevait sur cette déclaration une certaine
taxe.
Ibrahim Adlan fit également organiser des bâtiments pour les finances,
aussi commodes que possible. Il les transféra vers le fleuve, fit
construire d’immenses murailles et édifier une suite de bâtiments pour
lui, pour ses secrétaires, pour les caisses et la pharmacie, où l’on
apporta les médicaments qui avaient échappé au sac de Khartoum; enfin
il fit ajouter un grand nombre de magasins pour les marchandises, etc.
Plein d’ambition, voulant être le premier après le calife, il fit tout
pour gagner les faveurs de celui-ci, même aux dépens de son prochain.
La justice était entre les mains des cadis à la tête desquels se
trouvait Ahmed woled Ali, cadi el Islam.
Le calife ne pouvait guère trouver un serviteur plus fidèle et plus
dévoué que le cadi el Islam. En toute occasion il cédait aux désirs de
son maître et pour servir ses caprices, il n’hésitait pas à commettre
les plus grandes injustices et à sacrifier même des vies d’hommes.
Mais pour faire paraître plus justes les sentences de son tribunal,
le calife déclarait publiquement qu’il s’y soumettait toujours et
demandait que tous ceux qui se croyaient opprimés ou lésés par lui,
l’accusassent devant le cadi. Un brave homme des environs du Nil Blanc
prit une fois cette déclaration au sérieux et cita le calife devant le
cadi pour lui avoir ôté peu de temps auparavant sa place d’émir. A la
suite de cette sommation, le calife se rendit humblement devant ses
juges dans la djami où une foule curieuse, inspirée par l’amour de la
justice de leur maître s’était réunie. Le plaignant nommé Abd el Minem,
prétendit avoir été privé de sa place d’émir injustement, place qu’il
avait obtenue déjà durant la vie du Mahdi. Le calife avait, en effet,
soupçonné Minem d’appartenir au parti du calife Chérif et l’avait
destitué pour cette raison.
Le calife déclara qu’à plusieurs reprises, ayant eu besoin de lui, il
ne l’avait trouvé ni dans sa demeure ni dans aucun lieu de prières et
que par conséquent coupable de tiédeur des affaires religieuses, il lui
avait enlevé sa place. Le tribunal, sans autre forme de procès, rendit
une sentence en faveur du calife. Le plaignant fut fouetté jusqu’au
sang et jeté en prison. Peu s’en fallut qu’il ne fut lynché par la
foule qui ne comprenait pas du tout de quoi il était question.
De tous côtés furent célébrées les louanges du calife, successeur du
Mahdi, représentant du Prophète et qui par amour de la justice se
soumettait humblement au verdict du cadi.
Pour bien faire ressortir sa mansuétude et son esprit conciliant, il
fit sortir de prison son adversaire le lendemain, lui pardonna son
audace et lui fit cadeau d’une gioubbe neuve et... d’une femme!
CHAPITRE XII.
Evénements dans les différentes parties du Soudan.
Expédition de Karam Allah au Bahr el Ghazal.—Sa dispute avec
Madibbo.—Evénements du Darfour.—Exécution de Madibbo.—Emprisonnement
de Charles Neufeld.—Mon entrevue avec lui.—Défaite et mort du sheikh
Salih el Kabachi.—Arrivée d’Abou Anga à Omm Derman.—Destruction de
la tribu des Djihena.—Conspiration de Sejjidna Isa.—Campagne d’Abou
Anga en Abyssinie.—Gondar.—Mort d’Abou Anga.—Campagne d’Othman woled
Adam dans le Darfour.—Mort du Sultan Youssouf.—Exemples de la tyrannie
du calife.—Tombeau du Mahdi.—Nouvelles de la patrie.—Mort de ma
mère.—Mort de Lupton.—Sa famille.—Préparatifs pour attaquer l’Egypte.
Mohammed Khalid avait laissé comme émir du Darfour le sultan Youssouf,
fils du sultan Ibrahim, au fond gouverneur légitime du pays. Jeune
encore, il chercha à améliorer sa position en gagnant la confiance
d’Abou Anga et de son représentant Othman woled Adam résidant à El
Obeïd. Il leur fit souvent présent de chevaux et d’esclaves afin qu’ils
le recommandassent au calife. Khalid, lorsqu’il quitta le Darfour était
accompagné de presque tous les Mahdistes, habitant la vallée du Nil,
c’est pourquoi Youssouf se trouva gouverner le pays de ses ancêtres
et ses propres sujets apprécièrent hautement ce changement de maître.
Aussitôt après la mort du Mahdi, le calife envoya les instructions
nécessaires à Karam Allah, au Bahr el Ghazal, pour qu’il quittât le
pays et vint avec toutes ses troupes à Shakka. Karam Allah avait pris
possession du pays après la défaite de Lupton, s’était dirigé au
sud et avait obligé le sultan rebelle Semio ibn Tikma à quitter sa
résidence qu’il avait fait fortifier selon les avis du docteur Junker.
A peine Semio put-il s’échapper avec une partie de ses femmes. Quant
à ses trésors d’ivoire, ils tombèrent entre les mains de Karam Allah.
Après la victoire, celui-ci avait marché vers le sud-est dans les
provinces équatoriales gouvernées par Emin Pacha. Il allait atteindre
le Nil quand le calife lui ordonna de se retirer. Si Karam Allah
n’avait pas été vigoureusement soutenu par ses compatriotes, il ne lui
aurait pas été possible d’obéir aux ordres du calife et d’engager les
Basingers à quitter leur patrie pour se rendre à Shakka. Cependant
après l’évacuation du Bahr el Ghazal, de nombreux Gellaba du Darfour
et du Kordofan s’étaient joints à Karam Allah pour se procurer des
esclaves et de l’ivoire de sorte que maintenant, soutenus par les
riverains, les Djaliin et les Dongolais, il obligea par la violence
les Basingers à se rendre à Shakka. Malgré toutes ses précautions, il
y en eut beaucoup qui s’évadèrent avec leurs armes pendant la marche.
Mais à son arrivée à destination Karam Allah possédait encore plus de
3000 fusils. C’est là qu’il vendit à des marchands du Kordofan et de
la vallée du Nil, argent comptant, la grande quantité d’esclaves des
deux sexes qu’il avait amenée. En homme prudent il envoya par son frère
Soliman des esclaves choisis et une partie de l’argent à Omm Derman
pour le calife qui, tout joyeux lui ordonna de rester à Shakka. Abou
Anga et Othman woled Adam eurent aussi leur part du butin. Karam Allah
se conduisit dès lors comme le maître du pays et exerça toutes espèces
de tyrannies et d’exactions. L’émir Madibbo, véritable gouverneur
du pays lui fit des remontrances, mais ce fut en vain, car aussitôt
après il enleva leurs chevaux et leurs esclaves aux Arabes Risegat.
Ceux-ci se groupèrent alors autour de Madibbo et se préparèrent à la
résistance. Karam Allah en fut tout heureux car il n’attendait qu’une
occasion pour combattre et ayant sommé inutilement Madibbo de se
rendre auprès de lui, il le déclara rebelle. On se battit; Madibbo fut
vaincu et s’enfuit vers le Darfour; Karam Allah le poursuivit par Dara
presque jusqu’à Fascher et eut ainsi l’occasion d’examiner le pays et
d’en remarquer la richesse. Il somma par lettre le sultan Youssouf de
poursuivre et de faire prisonnier Madibbo, tandis qu’il retournait
lui-même à Dara et s’y établissait malgré la résistance des officiers
de Youssouf. Madibbo fut pris à deux journées de marche de Fascher par
les Zagawa avant qu’il put se réfugier auprès d’une tribu amie, les
Arabes Mahria. Le sultan Youssouf envoya Madibbo sous escorte à Abou
Anga au Kordofan et profita de l’occasion pour se plaindre des procédés
de Karam Allah.
Ce dernier avait écrit directement au calife à Omm Derman que les For
étaient sur le point de raviver leur dynastie, que le sultan Youssouf
n’était dévoué aux Mahdistes qu’en apparence et ne cherchait qu’à se
rendre indépendant. Abou Anga avait également adressé les plaintes
du sultan Youssouf à son maître et il ne restait plus au calife qu’à
choisir entre Karam Allah et Youssouf. Il ne prit aucune décision à
cet égard, car le sultan Youssouf était le descendant direct de la
dynastie du pays, et le calife craignait avec raison que s’il gagnait
les sympathies de ses compatriotes il ne devint ainsi un adversaire
dangereux. Karam Allah était Dongolais, compatriote du Mahdi et sans
aucun doute partisan du calife Chérif. Les commandants des Basingers
étaient également Dongolais ou Djaliin; c’est pourquoi l’intérêt du
calife était de ne pas fortifier ces partis.
Il écrivit donc au sultan Youssouf qu’il était sûr de sa fidélité,
le considérait comme maître du pays et d’autres phrases de ce genre,
mais cependant il ne donna pas l’ordre strict à Karam Allah de quitter
Dara. Au contraire, il lui fit dire secrètement par Abou Anga de rester
dans la ville. Les suites de cette indécision réfléchie furent que le
sultan Youssouf se sentant autorisé par le calife, somma énergiquement
Karam Allah, qui avait aussi occupé Sheria et Taouescha, de quitter
le pays. Ce dernier pour obéir aux instructions du calife fut attaqué
par le maktum ou général des armées de Youssouf. Les postes de Sheria
et de Taouescha furent complètement anéantis et Karam Allah, après
s’être bien défendu et avoir subi de grandes pertes, dut se retirer à
Shakka. Beaucoup de ses plus braves compatriotes succombèrent: Hasan
Abou Sirra, Tahir, Ali Mohammed et d’autres, tous Dongolais ayant déjà
combattu sous Youssouf el Shellali et Gessi Pacha dans la province du
Bahr el Ghazal; en somme autant d’ennemis de moins pour le calife.
Madibbo fut livré à Abou Anga qui avait un ancien compte à régler avec
lui. Anga en servant sous les ordres de Soliman woled Zobeïr était une
fois tombé entre les mains de son ennemi Madibbo qui l’avait forcé de
porter sur sa tête pendant plusieurs jours de marche une caisse de
munitions; comme il s’était plaint, on lui avait répondu par des coups
de fouet et des insultes. Abou Anga ne l’avait pas oublié. Madibbo
conduit devant son ancien adversaire vit bien que sa dernière heure
n’était pas éloignée: il avança pourtant pour sa défense qu’il n’avait
combattu contre Karam Allah que poussé par des procédés indignes et non
contre le Mahdi. A quoi lui servaient les preuves d’ancienne fidélité!
Toute parole d’excuse était inutile, Abou Anga répondait toujours:
«Malgré ce que tu pourras dire, je te tuerai.»
Persuadé de l’inutilité de ses efforts, Madibbo renonça à se défendre
et parla ainsi devant ses ennemis rassemblés:
«Ce n’est pas toi, Abou Anga qui me prendra la vie, mais Dieu! Je ne
t’ai pas demandé grâce, mais justice, cependant un esclave comme toi
ne deviendra jamais un noble. Les marques du fouet qui sont encore
visibles sur ton dos, tu les a bien méritées. Que la mort vienne sous
n’importe quelle forme, elle me trouvera calme et courageux. Je suis
Madibbo et les tribus connaissent mon nom!»
Abou Anga le fit reconduire en prison et fut assez généreux pour ne pas
le faire fouetter. Le lendemain il fut mis à mort en présence de toute
l’armée. Madibbo tint sa parole. Entouré d’un cercle d’ennemis, une
chaîne autour du cou, il se moquait des cavaliers qui galopaient vers
lui en brandissant leurs lances au-dessus de sa tête. Quand on lui dit
de s’agenouiller pour recevoir le coup mortel, il somma les assistants
de raconter comment il allait mourir; un instant après, sa tête roulait
sur le sable. C’est ainsi que finit un des sheikhs les plus capables et
les plus braves de tout le Soudan.
Lorsqu’on apporta sa tête à Omm Derman, les Arabes Risegat qui avaient
quitté leur patrie en pèlerins pour s’établir dans la capitale
portèrent le deuil, le calife même ne se réjouit point de la mort de
ce brave. Il ne voulait naturellement pas blâmer son premier général
aux yeux de la foule et cacha son mécontentement au sujet de cet acte
tyrannique, mais il me dit qu’il regrettait que Madibbo fut tombé entre
les mains de son ennemi personnel, car il aurait sûrement pu lui rendre
maints bons services.
Younis jouissait de l’entière confiance de son maître. Lui et son
armée avaient passé par Abou Haraz pour aller s’établir à Ghedaref et
Gallabat. Comme il commandait de grandes forces assez belliqueuses
et que lui-même partageait leur courage, il demanda au calife
l’autorisation d’entreprendre de petites campagnes contre l’Abyssinie,
dont le roi n’avait pas répondu à l’aimable missive que le calife
lui avait envoyée. Sous les ordres d’Arabi Dheifallah, les soldats
attaquèrent les villages limitrophes, les détruisirent, tuèrent les
hommes et firent les femmes prisonnières. Par la rapidité de leurs
mouvements, pillant aujourd’hui ici, demain incendiant là, c’était
un véritable fléau pour les Abyssins de la frontière. Cela ne les
empêchait cependant pas d’entrer en relations commerciales avec Younis
qui au fond leur était sympathique par sa bonhomie et les encourageait
à venir en grand nombre vendre au marché, à l’entrée de la ville, les
produits de leur pays tels que le café, le miel, la cire, des peaux
de bœufs tannées, des oranges, des autruches et même des chevaux, des
mulets et des esclaves. Un jour, qu’une forte caravane de marchands
composée de Gheberda (Abyssins musulmans) et de Makada (Abyssins
chrétiens) arrivait à Gallabat, Younis ne put résister à sa rapacité;
sous prétexte que c’étaient des espions du Ras Adal, il les fit
enchaîner et s’empara de tous leurs biens. Il envoya les prisonniers
sous escorte à Omm Derman, où ce coup hardi fut considéré par la
foule ignorante comme une grande victoire. Le calife, toujours prêt à
augmenter le prestige et la gloire de ses parents, nomma Younis Ifrit
el Moushrikin (diable des polythéistes) et Mismar ed Din (aigle de la
foi). Younis avait eu soin de lui envoyer les plus jolies femmes, des
chevaux et des mulets; c’est pourquoi avide de plus de victoires, il
résolut de réunir l’armée d’Abou Anga à celle de Younis et de déclarer
la guerre au roi Jean. En attendant il donna l’ordre à Younis de se
tenir sur la défensive.
Abou Anga sur l’ordre du calife laissa 1500 hommes de ses troupes
armées de fusils Remington à Othman woled Adam, nommé émir du Kordofan
et du Darfour; avec le reste, il se rendit à Omm Derman. Jusqu’alors
le sheikh Salih el Kabachi n’avait pas été attaqué à Bir Omm Badr.
Sachant qu’un jour ou l’autre son tour viendrait, il envoya 50 de
ses plus fidèles et meilleurs esclaves à Wadi Halfa avec une lettre
réclamant l’appui du Gouvernement égyptien contre l’ennemi commun. Le
Gouvernement accéda à la prière de son sheikh dévoué et remit à ses
envoyés 200 fusils Remington, 40 caisses de munitions, 200 livres
sterling et quelques beaux revolvers incrustés.
A cette époque un négociant allemand, Charles Neufeld séjournait à Wadi
Halfa. Il avait fait la connaissance de Dheifallah Hogal, frère d’Elias
Pacha, qui s’était récemment évadé du Soudan et lui avait appris
qu’au nord du Kordofan se trouvait une énorme quantité de gomme dont
les propriétaires n’avaient pu disposer à cause de la révolution et
qu’on pourrait facilement apporter à Wadi Halfa avec l’aide du sheikh
Salih. Attiré par la perspective de ce fort gain et avide d’aventures,
Neufeld résolut de se joindre aux gens de Salih qui rentraient chez
leur sheikh. Le Gouvernement auquel il avait promis un compte rendu sur
l’état du Soudan, consentit à cette expédition aventureuse et Neufeld
quitta Wadi Halfa avec la caravane au commencement de février 1887.
Abd er Rahman woled en Negoumi informé par ses espions du départ de la
caravane fit surveiller toutes les routes. Malheureusement leur guide,
d’ordinaire si sûr, s’égara et la caravane après de longs détours
arriva près de la fontaine El Kab après avoir beaucoup souffert de la
soif. Elle y rencontra les Mahdistes. On en vint aux mains et les gens
de Salih, épuisés par la marche, succombèrent sous le nombre supérieur
de leurs ennemis. Les uns furent tués, les autres faits prisonniers.
Neufeld, au commencement du combat s’était retiré avec sa servante
abyssine sur une colline non loin des combattants et se préparait à
vendre chèrement sa vie. N’étant pas attaqué, il resta neutre.
Après la bataille, on lui offrit le pardon, qu’il accepta; il fut
conduit à Dongola devant Abd er Rahman woled en Negoumi qui l’épargna
pour l’envoyer au calife à Omm Derman, tandis qu’il fit exécuter tous
les autres prisonniers. Depuis quelques jours déjà la nouvelle qu’un
Européen avait été fait prisonnier et devait être amené ici m’avait été
secrètement communiquée; c’est pourquoi, un matin, au commencement de
mars 1887, je ne fus pas étonné quand une grande foule s’approcha de la
maison du calife en criant et, que je vis au milieu d’elle un Européen
sur un chameau. On disait partout qu’on amenait le pacha de Wadi Halfa.
C’était Neufeld!
On le fit entrer pour le moment dans la rekouba couverte de paille
destinée aux moulazeimie. J’observai les regards soupçonneux des
espions placés auprès de moi par le calife et je feignis d’être
entièrement indifférent à l’arrivée de cet Européen, attendant une
meilleure occasion de m’approcher de lui, occasion qui ne tarda pas
à s’offrir. Le calife Abdullahi convoqua le conseil ordinaire de la
couronne, auquel assistait Nur Angerer qui venait du Kordofan et, à
ma grande joie, il m’invita également à prendre place parmi ceux qui
l’entouraient; je ne pus que murmurer à Nur Angerer: «Fais ton possible
pour sauver cet homme.» Le calife raconta alors qu’un espion anglais
avait été pris et nous ordonna, au sheikh Tahir el Migdob et à moi, de
l’interroger.
Nous nous rendîmes dans la rekouba. Neufeld me salua avec joie en
apprenant mon nom. Avec quelques paroles je l’avertis que le sheikh
Tahir était le supérieur, qu’il devait s’adresser à lui et se montrer
très soumis. Neufeld parlait très bien l’arabe, mais fit une mauvaise
impression sur mon camarade par sa facilité d’élocution, et il fut
bientôt d’avis de retourner vers le calife. Ce dernier lui ayant
demandé ce qu’il pensait de cet homme, il répondit: «Sûrement, c’est un
espion; il mérite la mort!»
«Et quelle est ton opinion?» me demanda le calife.»
«Pour l’instant je ne sais que ceci: cet homme est Allemand; il
appartient donc à une nation qui n’a aucun intérêt en Egypte,»
répondis-je. Le calife me regarda fixement et m’ordonna de parcourir
quelques papiers consistants en correspondances insignifiantes et
quelques listes de remèdes, puis en une lettre du général Stevenson
adressée à Neufeld dans laquelle il lui permettait de se joindre à la
caravane de Salih à condition de lui fournir un rapport détaillé sur
l’état du Soudan. Je traduisis tout ce qui ne pouvait intéresser le
calife, naturellement je ne fis pas mention que le général lui avait
demandé un rapport sur le Soudan.
«Maître, dis-je, il ressort de ces papiers que cet homme est, comme il
le disait au sheikh Tahir, un négociant autorisé par le Gouvernement à
voyager pour son commerce.»