Le mercredi, à dix heures du matin environ, des salves d’artillerie

et d’infanterie se firent entendre. Le bruit venait de la pointe nord

de l’île Touti. Les deux vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia»

et le «Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les ordres du

général Wilson, au secours de Khartoum et de son gouverneur. Le sandjak

Hachim el Mous et Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par

Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes événements.

Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité de cette nouvelle, il en

voulait une preuve de visu et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm

Derman. Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu de

loin Khartoum. La prise de cette ville avait non seulement produit

une profonde impression sur l’équipage anglais, mais aussi sur les

indigènes qui servaient à bord des bateaux. Ces derniers, sachant que

le Soudan était aux mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les

Anglais n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant

mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable que les troupes

anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient des chefs soudanais

qui se trouvaient avec elles.

Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed et du Raïs (pilote

en chef) du «Talahawia». Ils prirent aussitôt une décision. Vers le

soir, en effet, le pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on

rencontre fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était inutile de

songer à le remettre à flot, l’ouverture étant trop grande; on dut se

hâter de transborder ce que le chargement avait de plus de précieux,

sur le «Borden». Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion

et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander grâce au

Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils rentrèrent à Khartoum. Le

Mahdi les reçut non seulement de la façon la plus amicale, mais encore

les félicita publiquement de leur action qui causait de gros dommages

à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de la tribu des Sheikhiehs

et parent de Salih woled el Mek, reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait

portée lui-même et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin

entre les rebelles, furent mises en liberté.

Le «Borden» continua sa route avec le général Wilson; mais,

malheureusement, il vint à son tour échouer sur un banc de sable; à

cause de sa cargaison importante, il ne put être remis à flot. Wilson

se trouvait dans une situation des plus critiques. Son équipage était

trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de terre et à attaquer

l’ennemi qui se trouvait entre lui et Metemmeh, à Woled el Habechi, et

dont le courage devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de

la prise de Khartoum.

Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en Negoumi qui avançait. On

se rappelle que Gordon avait envoyé à Metemmeh un troisième vapeur,

le «Safia». Wilson envoya donc un canot, sous le commandement d’un

officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant qu’on envoyât

immédiatement à son secours le bateau en question; ordre facile

à donner, mais plus difficile à exécuter. Le «Safia» fut préparé

aussitôt; mais les Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits,

construisirent aussitôt des retranchements à Woled el Habechi et par

leurs feux empêchèrent le «Safia» de passer. Le capitaine et les

hommes se défendirent, prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un

moment l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé la

chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils purent seulement se soustraire

aux coups terribles de l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne

douta pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la nuit, il

travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que le matin, il fut en

état de recommencer le combat avec plus de succès.

Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées en ce point,

tomba et avec lui plusieurs de ses chefs; les salves diminuèrent

et bientôt le passage fut libre. Le «Safia» rencontra heureusement

le «Borden» et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui

l’accompagnaient.

Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup de zèle dans sa

marche; il tira en longueur encore davantage quand il sut la mort de

Fheid et la retraite des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant

que les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à une

distance très respectueuse de Metemmeh, attendant que les Anglais se

retirassent à Dongola pour s’emparer du pays sans coup férir. Sans

aucun doute, la peur seule le fit ainsi temporiser et permit aux

troupes anglaises d’accomplir plus tard leur retraite sans combat.

Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due en grande

partie aussi à la remarquable conduite du commandant du «Safia», Lord

Beresford, et à la vaillance de l’équipage.

Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux, le Mahdi eut alors

l’assurance que cette fois il était bien le maître du Soudan.

Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans la djami et

décrivit à tous ses auditeurs la fuite des ennemis; il finit par

prétendre que le Prophète lui avait dit que les outres à eau ayant été

percées par l’intervention divine, tous ceux qui avaient participé à

cette expédition avaient succombé à la soif.

Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis sur un âne et l’on me

conduisit à la prison générale. Là, on me riva au pied, un troisième

anneau horriblement lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine

Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux pesait plus de

neuf kilos; on ne plaçait ordinairement ces fers qu’aux prisonniers

récalcitrants, qu’on voulait mater rapidement. A quoi devais-je cette

nouvelle disgrâce du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha

avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses officiers

supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si considérable qu’on le

croyait, que plusieurs de ses partisans armés étaient mécontents et que

les munitions commençaient à faire défaut. C’était en somme le résumé

de ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait découvert une

des circulaires qu’il remit au Mahdi et au calife. On m’assigna dans un

coin de la zeriba une place spéciale et on m’interdit, sous peine de

mort, de m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le coucher

du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, accouplé à des esclaves

accusés d’avoir tué leurs maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La

chaîne, nous attachait les jambes et était fortement liée à un tronc

d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner mon coin.

J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité de la zeriba;

comme il s’y trouvait depuis plus longtemps, étant en quelque sorte de

la maison, il avait le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir

lui avait défendu de s’approcher de moi.

Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el Mek fut libéré; ses

frères, ses fils, ses plus proches parents étaient tous morts; on lui

pardonna. Ce qu’il y avait de plus épouvantable, était la nourriture;

je m’étais plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé de

Charybde en Scylla.

L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait le soir, ainsi

qu’aux esclaves. La femme d’un de mes gardiens, originaire du Darfour,

eut toutefois pitié de ma situation. A l’occasion, elle cuisait le blé.

Elle n’osait pas pour le moment me donner autre chose, car son mari

craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour redoutait la

colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant pour coussin une pierre

dont la dureté m’occasionna des douleurs qui me firent fort souffrir.

Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on nous conduisait au

fleuve éloigné de cent cinquante mètres à peine, je trouvai en chemin

un morceau du bât d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois

et l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme un roi!

Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le Sejjir ne m’était pas

personnellement hostile; il me permit au bout d’un certain temps de

m’entretenir quelques instants avec mes compagnons de captivité. Plus

tard, il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il ne me

restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur, un couple qui me rendait

quand même la vie bien amère.

Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots avec Lupton. Il

s’impatientait facilement et me déclara qu’il ne supporterait plus

longtemps la vie dans de telles conditions. Je lui recommandai la

patience et m’efforçai, tout au moins extérieurement, de me donner en

exemple. Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint avec son

enfant, une ravissante petite fille, lui rendre visite. Lupton les

envoya me saluer.

La mère me regarda fixement un instant; puis elle me saisit la main et

se prit à sangloter. Tout d’abord, je ne sus pourquoi; enfin, je me

souvins l’avoir vue quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle

avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à Khartoum et que,

lors de ma première visite au Soudan, j’étais resté quelques semaines

dans cette famille. Elle rappela à mon souvenir quantité de détails,

déplorant le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. Je

la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que tout se terminerait

bien. La petite Fatma, nous lui donnions le nom de Fanny, s’était

assise sur mes genoux et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle);

son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, de tous ceux

qu’elle voyait, outre son père et sa mère, j’étais un ami intime? Je

dus la prier de me quitter, par déférence pour le Sejjir.

L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les ordres d’Abou Anga,

augmentés considérablement encore par la garnison de Khartoum, causa de

grandes difficultés; comme on n’avait rien à craindre actuellement du

Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre au sud du Kordofan,

de châtier les habitants récalcitrants des montagnes de Nuba, d’y

trouver de quoi entretenir ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les

esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait transporté son

camp du côté du nord et assigné à Abou Anga comme quartier, le rempart

du Tabia Regheb Bey.

En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son frère Fadhlelmola pour le

remplacer; mais il prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que

tout mon avoir. Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de

venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m’apportant un

morceau de pain. J’avais au moins le sentiment de ne pas être seul,

d’avoir quelqu’un à moi dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga

m’enleva même cette minime consolation.

J’appris, dans le cours de cette journée, par un de mes anciens soldats

quelques nouvelles de mes gens laissés à Fascher. A mon arrivée à

Rahat, j’avais annoncé au calife que je lui faisais don d’une paire

de chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je n’avais

pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant point les exposer

pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je le priai alors de laisser

mes domestiques et les chevaux venir me rejoindre. Le calife ordonna

bien, par son message, à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je

possédais; mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit à Sejjid

Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens à leur entrée dans la ville.

Celui-ci obéit et envoya les deux chevaux au calife; ils venaient

justement d’arriver. D’après les racontars du soldat, les chevaux

plurent beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub et garda

l’autre pour lui.

Les jours suivants, une certaine activité régna chez nos gardiens et le

Sejjir me communiqua confidentiellement que le calife allait visiter

les prisonniers. Il me conseilla de tenir un langage pondéré avec le

calife, de ne point faire entendre de plaintes et de rester ce jour-là

dans mon coin.

Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères et des

moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la prison, pour

contempler ce qu’il appelait les preuves de sa justice. Il me parut que

le Sejjir avait bien instruit tous les prisonniers, car ils se tinrent

tranquilles. Le calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en

liberté; devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant

par hasard, il me demanda avec un sourire amical: «Abd el Kadir, ente

tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu bien?)

«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien, maître.)

Puis, il continua son chemin.

Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola, un de ses proches

parents, qui me connaissait depuis longtemps et paraissait avoir

quelque sympathie pour moi, me serra la main, à la dérobée.

«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.»

Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora. Zenouba reçut la

permission de m’envoyer à manger de temps à autre et un grand sheikh

des Haouara, étant soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me

fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.

Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de la même façon, nous

tuâmes le temps à les maltraiter et à critiquer leur organisation. Le

sheikh Ahmed woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle il

n’était plus au mieux; elle restait dans ce but à Omm Derman et nous

apportait à manger. Elle pouvait certainement avoir de bonnes qualités,

mais nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau plus amer par

ses discours. Lorsqu’elle apportait le plat en bois avec la doura cuite

sur la pierre brûlante et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou

de moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et prononçait

invariablement ces mots: «Oui, pour faire à manger et pour travailler,

les vieilles sont assez bonnes; est-on libre et peut-on satisfaire ses

caprices, on les repousse et l’on recherche les jeunes!»

Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui se tenaient près

de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui avait pas confisqués et qui

fournissaient à la vieille un sujet pour se plaindre et pour adresser

à son mari, tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches

réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites scènes de famille

étaient pour moi un joyeux dérivatif, je servais d’intermédiaire

parfois et assurais à la vieille que son mari la louait fort souvent;

sur quoi, elle se tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait

son possible pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité,

une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une sympathie, non

désintéressée cependant; je cherchai aussi à prévenir son mari en sa

faveur, car souvent il l’injuriait de la belle façon.

Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même; si la faim le

tourmentait et si la vieille arrivait avec le plat bien rempli, se

sentant entraîné vers elle et vers les mets naturellement, il pensait:

«C’est pourtant une bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son

épouse ne fût pas près de terminer son inévitable sermon, il se fâchait

et criait: «Va et laisse-moi mourir de faim, toi qui ne crains pas

Dieu; la plupart des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus

folles, au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en, que je

ne te revoie plus!»

Elle partait—mais revenait et, chaque jour, affamé il la saluait avec

joie, mais une fois rassasié, il la chassait en la maudissant.

Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait à Omm Derman.

Des centaines de personnes, des familles entières succombèrent

journellement; cette épidémie causa au Mahdi plus de pertes que

ses batailles. Les Arabes nomades en souffrirent surtout. Nos

gardiens furent aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose

extraordinaire, nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes!

Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de mes compagnons

dans les fers souffrir de la petite vérole. Est-ce que ceux-ci nous

faisaient assez souffrir pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous

épargna une nouvelle épreuve?

Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de jour en jour plus

nerveux, plus impatient; il me causait même de sérieuses inquiétudes

surtout par ce que, dans son agitation, il s’élevait à haute voix

contre notre traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait

à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. Il avait à peine

trente ans, mais ses cheveux et sa barbe avaient blanchi pendant son

emprisonnement. J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort

du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient parfaitement à mon

caractère, étaient tombées sur un bon terrain. Jeune, possédant une

constitution saine, forte, je considérais mon sort comme une école

d’expérience, dure il est vrai, mais enfin supportable. Je nourrissais

pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un monde plus civilisé, et,

qui sait, ce jour n’était peut-être plus très éloigné!

Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir fit

entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres, devant

servir de prison. Tous furent occupés au transport des pierres qu’on

trouvait sur le rivage. Il nous exempta de ce travail, Lupton et moi.

Parfois, nous aidions nos compagnons; mes fers et la longue chaîne

rivée à mon cou m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail

corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction, la place

d’architecte conduisant les travaux qui avançaient, il est vrai, avec

une sage lenteur. Les murailles en étaient massives et le côté mesurait

environ dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne sur

laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux devant

servir de couverture au bâtiment avaient été apportés de Khartoum.

A cette époque, une de mes anciennes connaissances, un nommé esh

Sheikh, très en faveur auprès du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa

secrètement que le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous

rendraient sous peu la liberté.

«Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d’une façon aimable,

tu n’as pas besoin de t’humilier, mais tu ne dois le contredire en

rien; Dieu l’ordonne ainsi.»

Je fis part de cet heureux message à Lupton qui était justement dans un

de ses moments critiques, en le prévenant pourtant de ne pas y ajouter

une foi absolue.

Quelques jours après, on nous annonça la visite du calife; je préparai

un beau discours; Lupton en fit de même; mais.... le calife nous

adresserait-il la parole?

Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu d’aller vers les

prisonniers, s’assit, cette fois-ci, sur son angareb à l’ombre de

la maison en construction. Il nous ordonna de nous approcher de lui

et de nous asseoir en formant un demi-cercle. Il s’entretint avec

beaucoup d’entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux qu’il

avait fait enfermer; à d’autres que le cadi avait arrêtés et qui se

plaignaient de leur condamnation, il promit de s’occuper d’eux.

Il eut pour la plupart une parole amicale; mais quant à Lupton et moi,

il ne parut pas nous apercevoir. Lupton me lançait des regards et

remuait impatiemment la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la

bouche pour tâcher de l’inviter au silence.

«Puis-je m’en aller ou ai-je encore quelque chose à faire?» demanda le

calife au Sejjir qui se tenait derrière son angareb; puis il feignit de

s’éloigner.

«Maître, fais ce qu’il te semblera bon», répondit le Sejjir, tandis que

le calife s’asseyait de nouveau. Il jeta, comme par hasard, son regard

sur moi et me demanda, ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première

visite: «Abd el Kadir, te portes-tu bien?»

«Permets que je parle, lui dis-je, je t’expliquerai ma situation».

Il s’assit commodément et m’écouta:

«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour chercher protection,

ce qui d’abord ne m’a pas manqué. Tous les hommes sont pécheurs et

offensent Dieu; moi aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens,

par Dieu et son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la

faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la terre nue,

attendant patiemment l’heure de ma délivrance. Maître, si tu trouves

bon de me laisser dans cette situation, Dieu me donnera la force de

supporter encore cette épreuve; mais si tu crois que cette situation

est indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.»

Mes paroles produisirent une bonne impression, mais il ne me répondit

pas. Se tournant vers Lupton:

«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?»

«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir, pardonne-moi et

rends-moi libre.»

«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi. J’ai fait, depuis

ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu pour toi. Mais ton cœur s’est

détourné de nous; tu voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et

nous combattre une fois de plus. Parce que tu es étranger, je t’ai fait

grâce, sinon tu ne serais plus de ce monde. Pourtant, si ton repentir

est sincère, je consens à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir,

débarrasse-les de leurs fers».

Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les lourds anneaux

qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes vers le calife qui nous

attendait, toujours assis sur son angareb. Il fit apporter le Coran; on

le plaça sur une des peaux qui servent pendant les prières et il exigea

de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main sur le livre sacré

et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait. Comme il s’était levé, nous

dûmes le suivre, joyeux de quitter ce lieu de souffrances.

Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.

Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, tandis que

nous étions à peine en état de marcher à ses côtés: huit mois de fers

avaient suffi; nous ne savions plus marcher!

Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa rekouba, située dans

l’une des cours extérieures. Il revint bientôt; et s’asseyant près de

nous, il nous exhorta de nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il

nous fit part d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée

anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi ayant été faits

prisonniers, on lui proposait de les échanger contre des prisonniers

chrétiens.

«Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre en ce sens que vous

êtes maintenant mahométans, appartenant à notre parti, et que nous ne

sommes nullement disposés à vous échanger contre d’autres—fût-ce même

des parents du Mahdi.—Ils peuvent faire de leurs prisonniers ce que bon

leur semblera, à moins que.... vous ne désiriez retourner auprès des

chrétiens?...»

Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors que, pour tous les

trésors du monde, nous ne le quitterions pas volontairement, persuadés

que nous étions, que seulement auprès de lui, le salut de notre âme

pouvait s’accomplir pleinement. Ravi de nos.... mensonges, il promit de

nous présenter au Mahdi, le jour même.

La rekouba étant située dans la cour extérieure, les gens en avaient

la libre entrée; aussi, dès qu’on sut notre présence en cet endroit,

nombre de nos amis vinrent nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui

demeurait avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre visite.

Mon ami esh Sheikh se présenta aussi; quand il apprit que nous devions

être conduits auprès du Mahdi, il profita de cette occasion pour me

renouveler ses précieux conseils.

Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans la cour intérieure

où nous trouvâmes le Mahdi assis sur un angareb. Depuis que je ne

l’avais revu, il avait pris un tel embonpoint que je le reconnus à

peine. Nous nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses

salutations. Il commença par nous assurer qu’il n’avait jamais voulu

que notre bien, qu’il le voulait encore et que les fers exercent sur

l’homme une influence heureuse et durable; il sous-entendait par là, la

crainte d’encourir d’autres punitions. Il parla ensuite de ses parents

arrêtés par les Anglais, et de l’échange proposé, mais refusé par lui.

«Je vous aime plus que mes frères, c’est pourquoi j’ai refusé,» dit-il

en terminant son discours hypocrite.

Je l’assurai, lui aussi, de notre affection et de notre soumission,

car, ajoutai-je «celui qui ne t’aime pas plus que lui-même, à celui-là

la croyance n’est point encore ferme dans son cœur.»[3]

«Répéte, répéte, me dit-il!»

Et se tournant vers le calife:

«Ecoute!»

Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main.

«Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même!»

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 6 / 29 段