et d’infanterie se firent entendre. Le bruit venait de la pointe nord
de l’île Touti. Les deux vaisseaux envoyés par Gordon, le «Talahawia»
et le «Borden» arrivaient, chargés de soldats sous les ordres du
général Wilson, au secours de Khartoum et de son gouverneur. Le sandjak
Hachim el Mous et Abd el Hamid Mohammed, les Sheikhiehs envoyés par
Gordon, étaient avec eux. Tous avaient appris les tristes événements.
Quoique Wilson ne doutât pas de la véracité de cette nouvelle, il en
voulait une preuve de visu et dirigea son vapeur jusqu’au fort d’Omm
Derman. Sous le feu des Mahdistes, il se retira, après avoir vu de
loin Khartoum. La prise de cette ville avait non seulement produit
une profonde impression sur l’équipage anglais, mais aussi sur les
indigènes qui servaient à bord des bateaux. Ces derniers, sachant que
le Soudan était aux mains du Mahdi et que, d’après les racontars, les
Anglais n’avaient d’autre but que de sauver Gordon, celui-ci étant
mort et Khartoum tombée, il leur parut comme probable que les troupes
anglaises rentreraient à Dongola et se saisiraient des chefs soudanais
qui se trouvaient avec elles.
Ce fut en tout cas l’avis d’Abd el Hamid Mohammed et du Raïs (pilote
en chef) du «Talahawia». Ils prirent aussitôt une décision. Vers le
soir, en effet, le pilote fit échouer le vapeur sur un des rocs qu’on
rencontre fréquemment dans cette partie du fleuve. Il était inutile de
songer à le remettre à flot, l’ouverture étant trop grande; on dut se
hâter de transborder ce que le chargement avait de plus de précieux,
sur le «Borden». Abd el Hamid et le pilote profitèrent de la confusion
et du désordre pour s’enfuir et, après avoir fait demander grâce au
Mahdi par l’entremise de leurs amis, ils rentrèrent à Khartoum. Le
Mahdi les reçut non seulement de la façon la plus amicale, mais encore
les félicita publiquement de leur action qui causait de gros dommages
à l’ennemi. Abd el Hamid, bien que revenant de la tribu des Sheikhiehs
et parent de Salih woled el Mek, reçut du Mahdi une gioubbe qu’il avait
portée lui-même et ses parentes, quoique déjà réparties comme butin
entre les rebelles, furent mises en liberté.
Le «Borden» continua sa route avec le général Wilson; mais,
malheureusement, il vint à son tour échouer sur un banc de sable; à
cause de sa cargaison importante, il ne put être remis à flot. Wilson
se trouvait dans une situation des plus critiques. Son équipage était
trop peu nombreux pour songer à prendre la voie de terre et à attaquer
l’ennemi qui se trouvait entre lui et Metemmeh, à Woled el Habechi, et
dont le courage devait être singulièrement relevé depuis la nouvelle de
la prise de Khartoum.
Derrière lui, il avait Abd er Rahman woled en Negoumi qui avançait. On
se rappelle que Gordon avait envoyé à Metemmeh un troisième vapeur,
le «Safia». Wilson envoya donc un canot, sous le commandement d’un
officier, avec seulement l’équipage nécessaire, priant qu’on envoyât
immédiatement à son secours le bateau en question; ordre facile
à donner, mais plus difficile à exécuter. Le «Safia» fut préparé
aussitôt; mais les Mahdistes ayant eu complète connaissance des faits,
construisirent aussitôt des retranchements à Woled el Habechi et par
leurs feux empêchèrent le «Safia» de passer. Le capitaine et les
hommes se défendirent, prêts à mourir, pour sauver leurs camarades. Un
moment l’on crut tout perdu: un boulet avait tellement endommagé la
chaudière du vapeur qu’à grand’peine ils purent seulement se soustraire
aux coups terribles de l’ennemi. Le vaillant commandant du bateau ne
douta pourtant pas de la réussite de son entreprise; toute la nuit, il
travailla à réparer le vapeur, de telle sorte que le matin, il fut en
état de recommencer le combat avec plus de succès.
Ahmed woled Fheid, qui dirigeait les troupes concentrées en ce point,
tomba et avec lui plusieurs de ses chefs; les salves diminuèrent
et bientôt le passage fut libre. Le «Safia» rencontra heureusement
le «Borden» et put ramener à Metemmeh, Wilson et tous ceux qui
l’accompagnaient.
Abd er Rahman ne parait pas avoir déployé beaucoup de zèle dans sa
marche; il tira en longueur encore davantage quand il sut la mort de
Fheid et la retraite des Mahdistes à Woled el Habechi; reconnaissant
que les Anglais étaient invincibles sur le fleuve, il se tint à une
distance très respectueuse de Metemmeh, attendant que les Anglais se
retirassent à Dongola pour s’emparer du pays sans coup férir. Sans
aucun doute, la peur seule le fit ainsi temporiser et permit aux
troupes anglaises d’accomplir plus tard leur retraite sans combat.
Il est vrai que cette intimidation des Mahdistes est due en grande
partie aussi à la remarquable conduite du commandant du «Safia», Lord
Beresford, et à la vaillance de l’équipage.
Quand l’avant-garde anglaise eut quitté ces lieux, le Mahdi eut alors
l’assurance que cette fois il était bien le maître du Soudan.
Il ne put alors contenir sa joie. Il se rendit dans la djami et
décrivit à tous ses auditeurs la fuite des ennemis; il finit par
prétendre que le Prophète lui avait dit que les outres à eau ayant été
percées par l’intervention divine, tous ceux qui avaient participé à
cette expédition avaient succombé à la soif.
Cinq jours après la chute de Khartoum, je fus mis sur un âne et l’on me
conduisit à la prison générale. Là, on me riva au pied, un troisième
anneau horriblement lourd, qu’on nommait «Haggi Fatma» (la pèlerine
Fatma); la traverse en fer qui reliait les anneaux pesait plus de
neuf kilos; on ne plaçait ordinairement ces fers qu’aux prisonniers
récalcitrants, qu’on voulait mater rapidement. A quoi devais-je cette
nouvelle disgrâce du calife? Je finis par l’apprendre. Gordon Pacha
avait, par circulaires, porté à la connaissance de ses officiers
supérieurs que la force du Mahdi n’était pas si considérable qu’on le
croyait, que plusieurs de ses partisans armés étaient mécontents et que
les munitions commençaient à faire défaut. C’était en somme le résumé
de ma lettre. Or, par hasard, Ahmed woled Soliman avait découvert une
des circulaires qu’il remit au Mahdi et au calife. On m’assigna dans un
coin de la zeriba une place spéciale et on m’interdit, sous peine de
mort, de m’entretenir avec qui que ce fût. Chaque soir, dès le coucher
du soleil, je fus attaché à une longue chaîne, accouplé à des esclaves
accusés d’avoir tué leurs maîtres, ainsi qu’avec d’autres gentlemen! La
chaîne, nous attachait les jambes et était fortement liée à un tronc
d’arbre; dès le lever du soleil, je devais regagner mon coin.
J’aperçus de loin Lupton; sa place était à l’extrémité de la zeriba;
comme il s’y trouvait depuis plus longtemps, étant en quelque sorte de
la maison, il avait le droit de parler avec les autres; mais le Sejjir
lui avait défendu de s’approcher de moi.
Le jour de mon entrée en ce lieu, Salih woled el Mek fut libéré; ses
frères, ses fils, ses plus proches parents étaient tous morts; on lui
pardonna. Ce qu’il y avait de plus épouvantable, était la nourriture;
je m’étais plaint autrefois et non sans raison mais j’étais tombé de
Charybde en Scylla.
L’ordinaire consistait en blé cru qu’on me servait le soir, ainsi
qu’aux esclaves. La femme d’un de mes gardiens, originaire du Darfour,
eut toutefois pitié de ma situation. A l’occasion, elle cuisait le blé.
Elle n’osait pas pour le moment me donner autre chose, car son mari
craignait le Sejjir, son maître et celui-ci à son tour redoutait la
colère du calife. Je dormais sur le sol, ayant pour coussin une pierre
dont la dureté m’occasionna des douleurs qui me firent fort souffrir.
Un jour, jour heureux entre tous, tandis qu’on nous conduisait au
fleuve éloigné de cent cinquante mètres à peine, je trouvai en chemin
un morceau du bât d’un âne; ravi de ma trouvaille, je ramassai le bois
et l’utilisai en guise d’oreiller; dès lors je dormis comme un roi!
Peu à peu cependant, ma situation s’améliora. Le Sejjir ne m’était pas
personnellement hostile; il me permit au bout d’un certain temps de
m’entretenir quelques instants avec mes compagnons de captivité. Plus
tard, il m’ôta le plus léger de mes fers, de telle façon qu’il ne me
restait que l’épaisse Haggi Fatma et sa sœur, un couple qui me rendait
quand même la vie bien amère.
Parfois aussi, je pouvais échanger quelques mots avec Lupton. Il
s’impatientait facilement et me déclara qu’il ne supporterait plus
longtemps la vie dans de telles conditions. Je lui recommandai la
patience et m’efforçai, tout au moins extérieurement, de me donner en
exemple. Un jour, sa femme, une noire nommée Zenouba, vint avec son
enfant, une ravissante petite fille, lui rendre visite. Lupton les
envoya me saluer.
La mère me regarda fixement un instant; puis elle me saisit la main et
se prit à sangloter. Tout d’abord, je ne sus pourquoi; enfin, je me
souvins l’avoir vue quelques années auparavant; elle me raconta qu’elle
avait été élevée dans la maison du consul Rosset, à Khartoum et que,
lors de ma première visite au Soudan, j’étais resté quelques semaines
dans cette famille. Elle rappela à mon souvenir quantité de détails,
déplorant le contraste entre ce temps-là et celui où nous étions. Je
la consolai de mon mieux, lui faisant espérer que tout se terminerait
bien. La petite Fatma, nous lui donnions le nom de Fanny, s’était
assise sur mes genoux et m’appelait en me flattant Ammi (mon oncle);
son petit cœur ne lui disait-il pas instinctivement que, de tous ceux
qu’elle voyait, outre son père et sa mère, j’étais un ami intime? Je
dus la prier de me quitter, par déférence pour le Sejjir.
L’entretien des nombreux soldats nègres, sous les ordres d’Abou Anga,
augmentés considérablement encore par la garnison de Khartoum, causa de
grandes difficultés; comme on n’avait rien à craindre actuellement du
Gouvernement, Abou Anga reçut l’ordre de se rendre au sud du Kordofan,
de châtier les habitants récalcitrants des montagnes de Nuba, d’y
trouver de quoi entretenir ses troupes et d’envoyer à Omm Derman les
esclaves qui seraient faits prisonniers. Le Mahdi avait transporté son
camp du côté du nord et assigné à Abou Anga comme quartier, le rempart
du Tabia Regheb Bey.
En quittant Omm Derman, Abou Anga laissa son frère Fadhlelmola pour le
remplacer; mais il prit avec lui mes esclaves des deux sexes ainsi que
tout mon avoir. Quoique mes domestiques n’eussent pas la permission de
venir me voir, Atroun paraissait parfois, à la hâte, m’apportant un
morceau de pain. J’avais au moins le sentiment de ne pas être seul,
d’avoir quelqu’un à moi dans le voisinage. Le départ d’Abou Anga
m’enleva même cette minime consolation.
J’appris, dans le cours de cette journée, par un de mes anciens soldats
quelques nouvelles de mes gens laissés à Fascher. A mon arrivée à
Rahat, j’avais annoncé au calife que je lui faisais don d’une paire
de chevaux, réputés presque les meilleurs du Darfour; je n’avais
pas pris les deux coursiers avec moi, ne voulant point les exposer
pendant le voyage à la chaleur de l’été. Je le priai alors de laisser
mes domestiques et les chevaux venir me rejoindre. Le calife ordonna
bien, par son message, à Mohammed Khalid de m’envoyer tout ce que je
possédais; mais, le jour de mon emprisonnement il enjoignit à Sejjid
Mahmoud à El Obeïd d’arrêter tous mes gens à leur entrée dans la ville.
Celui-ci obéit et envoya les deux chevaux au calife; ils venaient
justement d’arriver. D’après les racontars du soldat, les chevaux
plurent beaucoup au calife. Il en envoya un à son frère Yacoub et garda
l’autre pour lui.
Les jours suivants, une certaine activité régna chez nos gardiens et le
Sejjir me communiqua confidentiellement que le calife allait visiter
les prisonniers. Il me conseilla de tenir un langage pondéré avec le
calife, de ne point faire entendre de plaintes et de rester ce jour-là
dans mon coin.
Vers midi, le calife parut, accompagné de ses frères et des
moulazeimie; il fit une ronde dans la cour de la prison, pour
contempler ce qu’il appelait les preuves de sa justice. Il me parut que
le Sejjir avait bien instruit tous les prisonniers, car ils se tinrent
tranquilles. Le calife fit enlever aux uns leurs fers et les mit en
liberté; devant d’autres, il passait sans dire un mot. M’apercevant
par hasard, il me demanda avec un sourire amical: «Abd el Kadir, ente
tajjib?» (Abd el Kadir, te portes-tu bien?)
«Ana tajjib, Sidi,» répondis-je. (Je me porte bien, maître.)
Puis, il continua son chemin.
Younis woled ed Dikem, l’émir actuel de Dongola, un de ses proches
parents, qui me connaissait depuis longtemps et paraissait avoir
quelque sympathie pour moi, me serra la main, à la dérobée.
«Aie bon courage, murmura-t-il, tout ira bien.»
Et, en effet, depuis ce jour ma situation s’améliora. Zenouba reçut la
permission de m’envoyer à manger de temps à autre et un grand sheikh
des Haouara, étant soupçonné d’avoir quelque amitié pour les Turcs me
fut adjoint pour que nous passions les journées ensemble.
Comme nous aimions tous deux les Mahdistes de la même façon, nous
tuâmes le temps à les maltraiter et à critiquer leur organisation. Le
sheikh Ahmed woled Taka était soigné par sa femme, avec laquelle il
n’était plus au mieux; elle restait dans ce but à Omm Derman et nous
apportait à manger. Elle pouvait certainement avoir de bonnes qualités,
mais nouvelle Xantippe rendant à son mari chaque morceau plus amer par
ses discours. Lorsqu’elle apportait le plat en bois avec la doura cuite
sur la pierre brûlante et qu’elle déposait sur le sol un peu de lait ou
de moulakh (sauces diverses), elle s’accroupissait à côté et prononçait
invariablement ces mots: «Oui, pour faire à manger et pour travailler,
les vieilles sont assez bonnes; est-on libre et peut-on satisfaire ses
caprices, on les repousse et l’on recherche les jeunes!»
Le sheikh avait deux jeunes femmes, en effet, qui se tenaient près
de ses troupeaux, tant qu’on ne les lui avait pas confisqués et qui
fournissaient à la vieille un sujet pour se plaindre et pour adresser
à son mari, tandis qu’il avalait en affamé son repas, des reproches
réitérés qu’il écoutait avec résignation. Ces petites scènes de famille
étaient pour moi un joyeux dérivatif, je servais d’intermédiaire
parfois et assurais à la vieille que son mari la louait fort souvent;
sur quoi, elle se tranquillisait et nous expliquait qu’elle faisait
son possible pour adoucir notre situation. Elle était, en réalité,
une mère nourricière pour moi et j’avais pour elle une sympathie, non
désintéressée cependant; je cherchai aussi à prévenir son mari en sa
faveur, car souvent il l’injuriait de la belle façon.
Il n’était cependant pas conséquent avec lui-même; si la faim le
tourmentait et si la vieille arrivait avec le plat bien rempli, se
sentant entraîné vers elle et vers les mets naturellement, il pensait:
«C’est pourtant une bonne femme.» Mais s’il était rassasié et que son
épouse ne fût pas près de terminer son inévitable sermon, il se fâchait
et criait: «Va et laisse-moi mourir de faim, toi qui ne crains pas
Dieu; la plupart des femmes, en vieillissant, deviennent encore plus
folles, au lieu d’être sages; tu es possédée du démon; va-t-en, que je
ne te revoie plus!»
Elle partait—mais revenait et, chaque jour, affamé il la saluait avec
joie, mais une fois rassasié, il la chassait en la maudissant.
Ainsi s’écoulaient les jours. La petite vérole régnait à Omm Derman.
Des centaines de personnes, des familles entières succombèrent
journellement; cette épidémie causa au Mahdi plus de pertes que
ses batailles. Les Arabes nomades en souffrirent surtout. Nos
gardiens furent aussi atteints et quelques-uns en moururent. Chose
extraordinaire, nous autres prisonniers, restâmes tous indemnes!
Durant toute ma captivité, je ne vis jamais un de mes compagnons
dans les fers souffrir de la petite vérole. Est-ce que ceux-ci nous
faisaient assez souffrir pour que le Tout-Puissant, dans sa grâce, nous
épargna une nouvelle épreuve?
Lupton, avec lequel je causai souvent, devenait de jour en jour plus
nerveux, plus impatient; il me causait même de sérieuses inquiétudes
surtout par ce que, dans son agitation, il s’élevait à haute voix
contre notre traitement. Si je lui parlais énergiquement, il parvenait
à rester calme, mais pendant quelques jours seulement. Il avait à peine
trente ans, mais ses cheveux et sa barbe avaient blanchi pendant son
emprisonnement. J’étais heureusement plus tranquille, prenant mon sort
du bon côté; les paroles de Madibbo qui convenaient parfaitement à mon
caractère, étaient tombées sur un bon terrain. Jeune, possédant une
constitution saine, forte, je considérais mon sort comme une école
d’expérience, dure il est vrai, mais enfin supportable. Je nourrissais
pourtant l’espoir de rentrer un jour dans un monde plus civilisé, et,
qui sait, ce jour n’était peut-être plus très éloigné!
Pour ne pas laisser les prisonniers inactifs, le Sejjir fit
entreprendre l’érection d’un bâtiment carré, en pierres, devant
servir de prison. Tous furent occupés au transport des pierres qu’on
trouvait sur le rivage. Il nous exempta de ce travail, Lupton et moi.
Parfois, nous aidions nos compagnons; mes fers et la longue chaîne
rivée à mon cou m’empêchaient de marcher et de me livrer à tout travail
corporel; c’est pourquoi, je remplis, pendant la construction, la place
d’architecte conduisant les travaux qui avançaient, il est vrai, avec
une sage lenteur. Les murailles en étaient massives et le côté mesurait
environ dix mètres; au milieu du carré, on éleva une colonne sur
laquelle reposaient les traverses; celles-ci et les soliveaux devant
servir de couverture au bâtiment avaient été apportés de Khartoum.
A cette époque, une de mes anciennes connaissances, un nommé esh
Sheikh, très en faveur auprès du Mahdi, vint vers nous. Il m’informa
secrètement que le Mahdi et ses califes nous étaient favorables et nous
rendraient sous peu la liberté.
«Si le calife te parle, ajouta-t-il, réponds-lui d’une façon aimable,
tu n’as pas besoin de t’humilier, mais tu ne dois le contredire en
rien; Dieu l’ordonne ainsi.»
Je fis part de cet heureux message à Lupton qui était justement dans un
de ses moments critiques, en le prévenant pourtant de ne pas y ajouter
une foi absolue.
Quelques jours après, on nous annonça la visite du calife; je préparai
un beau discours; Lupton en fit de même; mais.... le calife nous
adresserait-il la parole?
Le moment tant souhaité arriva. Le calife, au lieu d’aller vers les
prisonniers, s’assit, cette fois-ci, sur son angareb à l’ombre de
la maison en construction. Il nous ordonna de nous approcher de lui
et de nous asseoir en formant un demi-cercle. Il s’entretint avec
beaucoup d’entre nous, accorda la liberté à quelques-uns de ceux qu’il
avait fait enfermer; à d’autres que le cadi avait arrêtés et qui se
plaignaient de leur condamnation, il promit de s’occuper d’eux.
Il eut pour la plupart une parole amicale; mais quant à Lupton et moi,
il ne parut pas nous apercevoir. Lupton me lançait des regards et
remuait impatiemment la tête; je portai, à la dérobée, mon doigt à la
bouche pour tâcher de l’inviter au silence.
«Puis-je m’en aller ou ai-je encore quelque chose à faire?» demanda le
calife au Sejjir qui se tenait derrière son angareb; puis il feignit de
s’éloigner.
«Maître, fais ce qu’il te semblera bon», répondit le Sejjir, tandis que
le calife s’asseyait de nouveau. Il jeta, comme par hasard, son regard
sur moi et me demanda, ainsi qu’il l’avait fait lors de sa première
visite: «Abd el Kadir, te portes-tu bien?»
«Permets que je parle, lui dis-je, je t’expliquerai ma situation».
Il s’assit commodément et m’écouta:
«Maître, je suis étranger; je vins vers toi pour chercher protection,
ce qui d’abord ne m’a pas manqué. Tous les hommes sont pécheurs et
offensent Dieu; moi aussi. Mais quoique j’aie fait, je me repens,
par Dieu et son Prophète. Tu me vois dans les fers, souffrant de la
faim et de la soif, dénué de tout; je suis là couché sur la terre nue,
attendant patiemment l’heure de ma délivrance. Maître, si tu trouves
bon de me laisser dans cette situation, Dieu me donnera la force de
supporter encore cette épreuve; mais si tu crois que cette situation
est indigne de moi, je t’en prie, donne-moi la liberté.»
Mes paroles produisirent une bonne impression, mais il ne me répondit
pas. Se tournant vers Lupton:
«Et toi, lui dit-il, Abdullahi?»
«Je n’ai rien à ajouter de plus qu’Abd el Kadir, pardonne-moi et
rends-moi libre.»
«Bien, reprit alors le calife en s’adressant à moi. J’ai fait, depuis
ton arrivée du Darfour, ce que j’ai pu pour toi. Mais ton cœur s’est
détourné de nous; tu voulus même te joindre à Gordon, aux infidèles, et
nous combattre une fois de plus. Parce que tu es étranger, je t’ai fait
grâce, sinon tu ne serais plus de ce monde. Pourtant, si ton repentir
est sincère, je consens à te pardonner ainsi qu’à Abdullahi. Sejjir,
débarrasse-les de leurs fers».
Les gardiens eurent toutes les peines à ouvrir les lourds anneaux
qui entouraient mes pieds. Nous retournâmes vers le calife qui nous
attendait, toujours assis sur son angareb. Il fit apporter le Coran; on
le plaça sur une des peaux qui servent pendant les prières et il exigea
de nous le serment de fidélité. Nous posâmes la main sur le livre sacré
et fimes serment, ainsi qu’il l’ordonnait. Comme il s’était levé, nous
dûmes le suivre, joyeux de quitter ce lieu de souffrances.
Mon ami, le sheikh des Haouara, était libre lui aussi.
Le calife fut hissé, par ses domestiques, sur son âne, tandis que
nous étions à peine en état de marcher à ses côtés: huit mois de fers
avaient suffi; nous ne savions plus marcher!
Arrivés à sa demeure, il nous fit attendre dans sa rekouba, située dans
l’une des cours extérieures. Il revint bientôt; et s’asseyant près de
nous, il nous exhorta de nouveau, à rester fidèle à son parti. Puis il
nous fit part d’une lettre qu’il avait reçue des commandants de l’armée
anglaise d’après laquelle, tous les parents du Mahdi ayant été faits
prisonniers, on lui proposait de les échanger contre des prisonniers
chrétiens.
«Nous nous sommes décidés, ajouta-t-il, à répondre en ce sens que vous
êtes maintenant mahométans, appartenant à notre parti, et que nous ne
sommes nullement disposés à vous échanger contre d’autres—fût-ce même
des parents du Mahdi.—Ils peuvent faire de leurs prisonniers ce que bon
leur semblera, à moins que.... vous ne désiriez retourner auprès des
chrétiens?...»
Lupton et moi, nous déclarâmes solennellement alors que, pour tous les
trésors du monde, nous ne le quitterions pas volontairement, persuadés
que nous étions, que seulement auprès de lui, le salut de notre âme
pouvait s’accomplir pleinement. Ravi de nos.... mensonges, il promit de
nous présenter au Mahdi, le jour même.
La rekouba étant située dans la cour extérieure, les gens en avaient
la libre entrée; aussi, dès qu’on sut notre présence en cet endroit,
nombre de nos amis vinrent nous féliciter. Même Dimitri Zigada, qui
demeurait avec ses compatriotes, eut le courage de nous rendre visite.
Mon ami esh Sheikh se présenta aussi; quand il apprit que nous devions
être conduits auprès du Mahdi, il profita de cette occasion pour me
renouveler ses précieux conseils.
Vers le soir, le calife nous pria de le suivre dans la cour intérieure
où nous trouvâmes le Mahdi assis sur un angareb. Depuis que je ne
l’avais revu, il avait pris un tel embonpoint que je le reconnus à
peine. Nous nous prosternâmes et lui présentâmes nos respectueuses
salutations. Il commença par nous assurer qu’il n’avait jamais voulu
que notre bien, qu’il le voulait encore et que les fers exercent sur
l’homme une influence heureuse et durable; il sous-entendait par là, la
crainte d’encourir d’autres punitions. Il parla ensuite de ses parents
arrêtés par les Anglais, et de l’échange proposé, mais refusé par lui.
«Je vous aime plus que mes frères, c’est pourquoi j’ai refusé,» dit-il
en terminant son discours hypocrite.
Je l’assurai, lui aussi, de notre affection et de notre soumission,
car, ajoutai-je «celui qui ne t’aime pas plus que lui-même, à celui-là
la croyance n’est point encore ferme dans son cœur.»[3]
«Répéte, répéte, me dit-il!»
Et se tournant vers le calife:
«Ecoute!»
Je recommençai ma phrase, puis il me prit la main.
«Tu as dit la vérité, aime-moi plus que toi même!»