Le 15 janvier 1885, les Mahdistes prirent donc possession du fort

d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt. Mais leur joie fut de courte

durée; quelques instants s’étaient à peine écoulés que les boulets des

canons Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en face

d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement. Ce fort lui-même ne

possédait que deux vieux canons se chargeant par la bouche et qui ne

portaient même pas jusqu’à Khartoum.

Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de Khartoum, il s’abstint

cependant d’envoyer aux assiégeants de nouveaux renforts, persuadé

qu’il était que ceux qui cernaient la ville suffisaient à la prendre,

si aucun secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme les

assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord.

Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh, sous les ordres

de Hachim el Mous et d’Abd el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir

amener à Khartoum aussi rapidement que possible une partie des troupes

anglaises et surtout les provisions nécessaires. Comme il devait

attendre impatiemment, et avec quelle anxiété, les bateaux qui pour lui

indiqueraient la délivrance!

Au commencement du mois, Gordon avait déjà permis aux familles des

non-combattants de quitter Khartoum; maintenant il souhaitait leur

départ. Tout d’abord, il répugnait à ce noble cœur de chasser de force

les habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer aux

pauvres des centaines d’okes de «boksomat»[2] et de blé. Mais, si par

ces actes il mérita bien de Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens

la possibilité de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain; la

huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté ou même la cruauté

assez sage de renvoyer, deux mois auparavant, tant de bouches inutiles,

les magasins auraient été pleins et les provisions suffisantes! Mais

la famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que le secours

arriverait assez à temps pour sauver la ville? Avait-il compté sans la

possibilité d’un retard, même de la part d’une armée anglaise....?

Six jours après la reddition d’Omm Derman, dans notre camp retentirent

de toutes parts des lamentations. Depuis mon départ du Darfour, je

n’avais entendu semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait

pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui étaient tombés jouissaient du

bonheur céleste! Il s’était donc passé quelque chose d’extraordinaire,

pour qu’on osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens,

curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations. Et voici

ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde de l’armée anglaise, dans une

rencontre avec les Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana

réunis—avait complètement battu ceux-ci à Abou Deleh (connu sous le nom

d’Abou Klea). Des milliers étaient tombés, les deux dernières tribus

avaient été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait les

Dedjem et presque tous les émirs étaient morts. Les quelques survivants

étaient blessés ou fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit

battre de joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la première

victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent aussitôt le

silence le plus complet; néanmoins, on entendit encore pendant des

heures les lamentations des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut

l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que voulait-on

qu’il fit, même armé de courage et de bonne volonté—qualités qui lui

faisaient absolument défaut—avec une poignée d’hommes, contre un ennemi

qui venait de culbuter des milliers de fanatiques?

Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires des Anglais: à

Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh, on élevait des remparts sur le

rivage.

Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les émirs les plus

considérés. Si Khartoum était soutenue, si les assiégeants étaient

repoussés, il était perdu tôt ou tard. Il fallait donc risquer le tout

pour le tout.

Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout leur monde et de se

tenir prêts.

Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des troupes de secours

n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on pas que Khartoum et tous ses

habitants ne tenaient qu’à un cheveu?

Mais c’était en vain que des milliers de personnes et moi attendîmes

le sifflet des bateaux, le grondement des canons qui devaient

nous annoncer l’arrivée des Anglais et leur passage devant les

fortifications élevées par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard

était incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles donc

surgi subitement....?

Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai jamais cette

date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné de ses califes traversa

le fleuve; arrivé devant ses guerriers rassemblés, il leur tint un de

ces discours dont il avait le secret pour les exciter au combat. On

devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que Gordon avait été

prévenu à temps et avait pu prendre ses dispositions.

Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de n’acclamer d’aucune

façon les paroles de leur maître, afin de ne pas éveiller l’attention

de l’ennemi. Lorsque le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur

eut fait jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné

de ses califes, avant le lever du jour. Seul le calife Chérif, sur sa

demande expresse, obtint la permission de prendre une part active au

combat.

On comprend dans quelle agitation je passai la nuit. Si l’attaque était

repoussée, Khartoum était sauvée à jamais; dans le cas contraire, tout

était perdu.

Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au milieu de l’obscurité;

les détonations des armes à feu et les premiers grondements du canon

retentirent. Quelques salves..... quelques coups isolés...., puis tout

rentra dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque contre Khartoum?

L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous amener cette

journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles par mes gardiens. Soudain,

des cris de joie éclatèrent... Khartoum, m’annonça-t-on, avait été

prise d’assaut et se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus

ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente.

Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes, une foule immense

s’était donné rendez-vous; elle me parut s’approcher de ma prison;

en effet, elle allait arriver. J’en distinguai même les personnes.

En tête marchaient trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et

avait été autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à

la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se pressait une

foule qui remplissait l’air de ses cris. Entrés dans ma zeriba, ils

restèrent quelques instants devant moi, en ricanant. Schetta écarta

alors le linge qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la

montrer..... la tête du général Gordon!

Mon sang fut bouleversé; j’eus la respiration comme coupée. Je parvins

néanmoins à me contenir, à surmonter mon émotion et je considérai

la face pâle qu’on me présentait ainsi! Ses yeux bleus étaient à

demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle, son visage

était calme, ses traits n’offraient aucune contorsion; ses cheveux et

ses favoris étaient presque blancs.

[Illustration: ON APPORTE À SLATIN LA TÊTE DE GORDON.]

«N’est-ce pas ton oncle, l’infidèle?» cria Schetta en soulevant la tête.

«Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec calme; c’était en tout

cas un brave soldat; il est tombé à son poste et a fini de souffrir.

Honneur à lui!»

«Tu chantes encore les louanges des infidèles! Tu en subiras les

conséquences,» murmura Schetta.

Il s’éloigna lentement, emportant la preuve horrible du triomphe du

Mahdi, tandis que la foule le suivait en hurlant.

Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à demi-mort. Khartoum

était prise! Gordon n’était plus!

Et c’était ainsi qu’avait fini cet homme, qui avait défendu son poste

avec un courage héroïque; cet homme que beaucoup peut-être avaient

placé trop haut et glorifié, ou méconnu et calomnié, mais qui par ses

qualités extraordinaires, avait rempli le monde de sa gloire!

A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde, à quoi

servirait toute l’armée anglaise? La plus grande faute que l’on pouvait

commettre avait été commise: la perte d’un temps précieux à Metemmeh.

Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints le 21, on aurait

tout au moins pu envoyer un vapeur chargé de soldats anglais, peu

importe le nombre du reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas

donné courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors défendus

contre l’ennemi comme des lions!

Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de l’armée anglaise; il

n’épargna rien pour que Khartoum pût tenir; il institua des ordres, il

décerna des titres et des dignités, il créa de nouvelles places, il

distribua du papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause

l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants de la ville.

Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum devenait dangereuse,

ces moyens perdirent leur vertu. Pourquoi, en effet ces ordres et ces

places, qui n’existeraient plus demain; pourquoi ce papier-monnaie

qui, dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait aucune

valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent une opération: ils

voulurent acheter le papier-monnaie au taux de deux piastres (cinquante

centimes) la livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait

été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs bons.

Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On ne croyait plus

en la parole de Gordon. Si seulement, à la dernière heure, un vapeur

était arrivé avec la nouvelle de l’heureuse approche des Anglais et

des victoires remportées, si seulement on avait vu quelques officiers

anglais, les soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux

promesses de Gordon! De nouveau ils auraient repris courage! Ces

quelques officiers auraient peut-être trouvé moyen de sauver la ville;

ils auraient vu et réparé les défectuosités de la forteresse du Nil

Blanc. Gordon, seul, sans l’appui de quelques officiers européens,

ne pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un général qui

n’est plus à même de donner du pain à ses hommes, peut-il commander

avec toute l’énergie nécessaire et ses ordres sont-ils exécutés avec

précision et bonne volonté par des affamés?

Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. Gordon ayant

appris que les Mahdistes étaient décidés à tenter un assaut, prit ses

dispositions en conséquence. Il parut douter que l’attaque aurait lieu

d’une façon si impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler

un feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait le fleuve

pour aller donner les ordres relatifs au combat, les premières fusées

éclatèrent multicolores dans les airs; le corps de musique joua ses

morceaux les plus entraînants pour relever le courage de ceux qui

étaient abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs

de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi veillait et préparait

l’assaut. Il connaissait les fortifications; il savait les points forts

et occupés par les troupes régulières comme il n’ignorait pas non plus

où se trouvaient les points faibles et défendus seulement par les

habitants de la ville.

La dernière partie de la forteresse du côté du Nil Blanc était surtout

défectueuse; elle n’avait jamais été achevée et les améliorations

passagères, qui y avaient été faites n’avaient jamais été conduites par

des hommes du métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une

bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée des rebelles

et, à l’aube, une partie passa à gué le fleuve, vers l’aile occidentale

de la forteresse, tandis que les autres, à un signal, s’élancèrent à

l’assaut. Quelques coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit

nombre qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants

entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne de la forteresse,

voyant les Mahdistes entrer dans la cité par derrière, abandonnèrent

leurs postes, effrayés; la plupart d’entr’eux se rendirent

volontairement et sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce.

Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre les églises et le

palais, espérant trouver des trésors dans les unes et Gordon Pacha dans

l’autre.

A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le palais, se trouvaient

les hommes de l’émir Mekin woled en Nour de la tribu des Arakin et

Haggi Mohammed Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger

la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, tombé au siège

de Khartoum, les autres brûlaient de prendre la revanche qu’ils

devaient à Gordon depuis Bourri.

Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent furent passés au fil

de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi sur la marche supérieure des

escaliers conduisant à ses appartements. Au moment où il saluait, le

premier des assaillants gravit les marches et lui enfonça sa lance à

travers le corps. Gordon tomba, sans avoir poussé un cri, le visage en

avant; ses meurtriers le traînèrent jusque devant l’entrée du palais.

Là, on lui trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses califes

qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au corps, des centaines de

ces inhumains y plantèrent la pointe de leurs lances et de leurs épées;

en quelques minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante

méconnaissable.

Longtemps après, on voyait encore devant le palais les traces de cette

action horrible et, les taches de sang sur l’escalier, marquèrent

l’endroit où Gordon était tombé; elles ne disparurent que lorsque le

calife fit du palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.

Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara qu’il aurait préféré

qu’on lui eût amené Gordon vivant, parce que son dessein avait été de

l’échanger, à son retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier,

disait-il, lui aurait été très utile pour la conquête de l’Egypte. Je

suis certain que ce n’était là qu’un acte d’hypocrisie; car, s’il avait

ordonné d’épargner Gordon, personne n’aurait osé enfreindre son ordre.

Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à temps les Européens

se trouvant auprès de lui: Il avait envoyé à Dongola le colonel Steward

avec une partie des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés

prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous l’avons

dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord et à l’incapacité

des pilotes qui laissèrent le vapeur aller se briser contre un rocher

dans l’un des bras du fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à

la disposition des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de les

employer, comme marins expérimentés, à des inspections sur le Nil

Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de s’échapper, en se rendant

auprès d’Emin Pacha. Ils déclinèrent cette proposition et il chercha

alors à sauver leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies

conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était défendu à

toute personne d’y passer; mais la surveillance de ces chemins étant

confiée aux Grecs, il leur était possible, à toute heure, d’atteindre

un vapeur toujours prêt, sans être aperçu des autres. Malgré cela,

ils ne profitèrent point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber

d’accord sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité

ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. Ayant vécu

autrefois misérablement et dans des positions tout à fait inférieures,

en Egypte aussi bien que dans leur patrie, presque tous avaient réussi

ici à acquérir quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter

un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en offrirait encore à

l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa de tous, sauf de lui-même.

Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un réduit dont son palais

aurait pu occuper le centre? Au point de vue militaire, c’eût été

pratique, mais Gordon ne le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner

un instant de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être pour

ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte garde au palais.

Il lui eût été certes facile de commettre à sa garde une compagnie

de soldats éprouvés; qui, au monde, aurait songé à le lui reprocher?

Avec une telle escorte, il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu

atteindre avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression, et

qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du palais.

Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes pénétrer dans

le palais, attendit en vain Gordon; ce ne fut que lorsqu’il apprit la

mort du général, que tout était perdu, et que les rebelles regardaient

du côté du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et

recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui pardonnait

et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il avait, ainsi que son

équipage, sa famille à Khartoum.

Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné d’un

moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il arriva à sa demeure, il

trouva son fils unique gisant sur le seuil, et près de lui sa femme

qui, dans sa douleur, s’était jetée sur le cadavre de son enfant, mais

que les lances des assaillants avaient transpercée de part en part.

Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna

seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes

filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie

sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire.

Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai, par exemple,

Mohammed Pacha Hasan, le chef des finances (Nasir el Malia); on le

trouva debout devant les cadavres de sa fille unique et de son gendre;

ses amis le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme il

s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre en lieu sûr;

alors il commença à injurier le Mahdi, maudissant le jour où il était

né, en criant si fort que, les fanatiques étant accourus, il succomba

sous leurs coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par leurs

propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou tombèrent sous le

couteau des traîtres qui servaient de guides à la horde pillarde et

sanguinaire.

Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la fille d’un grand

commerçant français, nommé Contarini, mort quelques années auparavant

à Khartoum, (après ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son

enfant nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il avait enterré

tout son or dans un coin de sa maison. Son domestique, un Dongolais

qu’il avait élevé lui-même, l’avait aidé dans ce travail. Eux deux

seuls, et sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor.

Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami appela le jeune

homme et, en présence de sa femme lui dit:

«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance et j’ai confiance

en toi; tu sais même où j’ai enfoui ma fortune. Or, notre situation

est désespérée; comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et

joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux rentrer chez

moi sans crainte aucune; si le Mahdi est victorieux, tu sauras, je

l’espère, m’être reconnaissant de tout ce que j’ai fait pour toi».

Mohammed approuva les paroles de son maître et, d’accord avec lui,

quitta Khartoum. Le matin même de l’entrée des rebelles, accompagné de

ses plus proches parents, il accourut à la maison de Djahami.

«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton serviteur Mohammed!»

Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. Mais à l’instant même

où il parut, il tomba transpercé d’un coup de lance du traître!

Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita à l’endroit où

était caché l’argent.

Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison qui avait été si

longtemps pour lui comme sa patrie, il trouva la femme de son maître

qui pleurait l’époux qu’elle venait de perdre en des circonstances si

tragiques. Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder si ses

propres parents ne l’en eussent empêché.

Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se rendre par une bande

conduite par un de ses débiteurs; on finit par l’assassiner. Le consul

d’Autriche-Hongrie, Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut

traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien; on les arrosa

d’esprit de vin, on y répandit du tabac trouvé dans sa propre chambre,

puis on mit le feu. Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans

le fleuve.

Le premier secrétaire du département des finances, Boutrous Polous,

réussit à se tirer d’affaire. Barricadé dans une maison isolée, entouré

des siens, il se défendit avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs

rebelles. Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que si

le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance de n’être pas

séparé de sa famille. Comme on ne pouvait rien contre lui et qu’on ne

voulait pas l’assiéger avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa

demande; par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.

Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient sur l’île de

Touti, se rendirent. On les conduisit à Omm Derman où on les mit en

lieu sûr.

On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les

actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense;

au surplus tous ces faits sont suffisamment connus.

Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand toutes les maisons

furent occupées, on commença à s’enquérir des trésors cachés. Quiconque

était soupçonné de posséder quelque chose—et personne naturellement

n’était excepté—était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût avoué; si,

réellement, il ne possédait rien, il finissait par succomber aux

mauvais traitements de ses bourreaux ou parfois, à tellement les

fatiguer qu’ils finissaient par ajouter foi à sa parole.

Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât en lambeaux. Des

malheureux se virent attachés par les pouces et suspendus à des poutres

qu’on élevait dans ce but; on les laissait se balancer dans le vide

jusqu’à ce que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de

petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce que, reliés

de force aux deux bouts, ils serraient la tête comme dans un étau.

Alors, on frappait avec une canne sur ces bois, ce qui, par suite des

vibrations, occasionnait de telles douleurs que les victimes poussaient

des cris déchirants.

Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes de ces tortures et

en subirent d’autres plus horribles qu’on leur infligeait pour leur

soutirer des aveux.

Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles furent une proie

bienvenue et eurent à souffrir de leur beauté. On en fit d’abord un

choix pour le Mahdi et pour les califes, puis le partage des autres

commença le jour même de la chute de la ville et dura pendant des

semaines.

Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs

seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent

mis à mort. C’est ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter

devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient pu se cacher

pendant trois jours seulement chez des amis. Les Egyptiens à peau

blanche durent également user de précaution et éviter de rencontrer

les fanatiques, pendant les premiers jours tout au moins. C’est alors

que circulait à Omm Derman le jeu de mots suivant:

«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché, atteint le plus bas

prix—La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu’on doit

tuer partout où il se montre).»

Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. Les maisons

furent réparties entre les émirs. Ce même mardi, le Mahdi et le calife

Abdullahi traversèrent le fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à

Khartoum, enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les maisons

qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville avait mérité la

juste punition divine, parce que malgré des exhortations répétées,

les habitants impies avaient douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne

s’étaient pas rendus volontairement.

Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela l’armée anglaise

qui avançait. Il ordonna à Abd er Rahman woled Negoumi de se rendre à

Metemmeh, à marche forcée et de chasser les infidèles de cette position.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 5 / 29 段