d’Omm Derman et l’occupèrent aussitôt. Mais leur joie fut de courte
durée; quelques instants s’étaient à peine écoulés que les boulets des
canons Krupp de Mukran, dont les batteries étaient braquées en face
d’Omm Derman, les forcèrent à déloger rapidement. Ce fort lui-même ne
possédait que deux vieux canons se chargeant par la bouche et qui ne
portaient même pas jusqu’à Khartoum.
Quoique le Mahdi eût pu accélérer la chute de Khartoum, il s’abstint
cependant d’envoyer aux assiégeants de nouveaux renforts, persuadé
qu’il était que ceux qui cernaient la ville suffisaient à la prendre,
si aucun secours ne parvenait de l’extérieur. C’est pourquoi, comme les
assiégés, il tournait aussi ses regards vers le nord.
Gordon Pacha avait envoyé trois vapeurs à Metemmeh, sous les ordres
de Hachim el Mous et d’Abd el Hamid woled Mohammed afin de pouvoir
amener à Khartoum aussi rapidement que possible une partie des troupes
anglaises et surtout les provisions nécessaires. Comme il devait
attendre impatiemment, et avec quelle anxiété, les bateaux qui pour lui
indiqueraient la délivrance!
Au commencement du mois, Gordon avait déjà permis aux familles des
non-combattants de quitter Khartoum; maintenant il souhaitait leur
départ. Tout d’abord, il répugnait à ce noble cœur de chasser de force
les habitants, il les soutenait chaque jour, il faisait distribuer aux
pauvres des centaines d’okes de «boksomat»[2] et de blé. Mais, si par
ces actes il mérita bien de Dieu, il s’enleva à lui-même et aux siens
la possibilité de résister plus longtemps. Tous demandaient du pain; la
huche était vide! Ah! si Gordon avait eu la fermeté ou même la cruauté
assez sage de renvoyer, deux mois auparavant, tant de bouches inutiles,
les magasins auraient été pleins et les provisions suffisantes! Mais
la famine était à la porte. Gordon avait-il donc cru que le secours
arriverait assez à temps pour sauver la ville? Avait-il compté sans la
possibilité d’un retard, même de la part d’une armée anglaise....?
Six jours après la reddition d’Omm Derman, dans notre camp retentirent
de toutes parts des lamentations. Depuis mon départ du Darfour, je
n’avais entendu semblables plaintes; la doctrine du Mahdi n’admettait
pas qu’on prit le deuil, puisque ceux qui étaient tombés jouissaient du
bonheur céleste! Il s’était donc passé quelque chose d’extraordinaire,
pour qu’on osât enfreindre ainsi la défense du maître. Mes gardiens,
curieux d’en connaître la cause, allèrent aux informations. Et voici
ce qu’ils me rapportèrent. L’avant-garde de l’armée anglaise, dans une
rencontre avec les Mahdistes, les Djaliin, Barabara, Dedjem et Kenana
réunis—avait complètement battu ceux-ci à Abou Deleh (connu sous le nom
d’Abou Klea). Des milliers étaient tombés, les deux dernières tribus
avaient été totalement anéanties. Mousa woled Helou qui commandait les
Dedjem et presque tous les émirs étaient morts. Les quelques survivants
étaient blessés ou fuyaient encore. Je l’avoue, cette nouvelle fit
battre de joie mon cœur; c’était, depuis de longues années, la première
victoire décisive! Le Mahdi et les califes ordonnèrent aussitôt le
silence le plus complet; néanmoins, on entendit encore pendant des
heures les lamentations des femmes et des enfants. Nur Angerer reçut
l’ordre de partir immédiatement avec ses troupes. Que voulait-on
qu’il fit, même armé de courage et de bonne volonté—qualités qui lui
faisaient absolument défaut—avec une poignée d’hommes, contre un ennemi
qui venait de culbuter des milliers de fanatiques?
Les jours suivants on annonçait de nouvelles victoires des Anglais: à
Abou Krou, à Koubbat; près de Metemmeh, on élevait des remparts sur le
rivage.
Le Mahdi tint alors conseil avec ses califes et les émirs les plus
considérés. Si Khartoum était soutenue, si les assiégeants étaient
repoussés, il était perdu tôt ou tard. Il fallait donc risquer le tout
pour le tout.
Il donna ordre à ses lieutenants de rassembler tout leur monde et de se
tenir prêts.
Pourquoi donc les vapeurs qui devaient amener des troupes de secours
n’étaient-ils pas signalés? Ne savait-on pas que Khartoum et tous ses
habitants ne tenaient qu’à un cheveu?
Mais c’était en vain que des milliers de personnes et moi attendîmes
le sifflet des bateaux, le grondement des canons qui devaient
nous annoncer l’arrivée des Anglais et leur passage devant les
fortifications élevées par les Mahdistes. Oh! oui, en vain! Ce retard
était incompréhensible; de nouvelles difficultés avaient-elles donc
surgi subitement....?
Le 25 janvier 1885, c’était un dimanche, je n’oublierai jamais cette
date; à la nuit tombante, le Mahdi accompagné de ses califes traversa
le fleuve; arrivé devant ses guerriers rassemblés, il leur tint un de
ces discours dont il avait le secret pour les exciter au combat. On
devait attaquer Khartoum le lendemain; j’espérais que Gordon avait été
prévenu à temps et avait pu prendre ses dispositions.
Les partisans du Mahdi avaient reçu l’ordre de n’acclamer d’aucune
façon les paroles de leur maître, afin de ne pas éveiller l’attention
de l’ennemi. Lorsque le Mahdi eut exhorté et béni ses hommes et leur
eut fait jurer fidélité jusqu’à la mort, il regagna le camp accompagné
de ses califes, avant le lever du jour. Seul le calife Chérif, sur sa
demande expresse, obtint la permission de prendre une part active au
combat.
On comprend dans quelle agitation je passai la nuit. Si l’attaque était
repoussée, Khartoum était sauvée à jamais; dans le cas contraire, tout
était perdu.
Au petit jour, à peine pouvait-on distinguer au milieu de l’obscurité;
les détonations des armes à feu et les premiers grondements du canon
retentirent. Quelques salves..... quelques coups isolés...., puis tout
rentra dans le calme! Etait-ce donc là toute l’attaque contre Khartoum?
L’astre roi apparut enfin à l’horizon; qu’allait nous amener cette
journée? Anxieux, j’attendais des nouvelles par mes gardiens. Soudain,
des cris de joie éclatèrent... Khartoum, m’annonça-t-on, avait été
prise d’assaut et se trouvait entre les mains des Mahdistes. Je ne pus
ajouter foi à ce funeste message et sortis de ma tente.
Devant les quartiers du Mahdi et de ses califes, une foule immense
s’était donné rendez-vous; elle me parut s’approcher de ma prison;
en effet, elle allait arriver. J’en distinguai même les personnes.
En tête marchaient trois soldats nègres; l’un s’appelait Schetta et
avait été autrefois l’esclave d’Ahmed bey Dheifallah, il portait à
la main quelque chose d’ensanglanté; derrière eux se pressait une
foule qui remplissait l’air de ses cris. Entrés dans ma zeriba, ils
restèrent quelques instants devant moi, en ricanant. Schetta écarta
alors le linge qui couvrait ce qu’il portait et découvrit pour me la
montrer..... la tête du général Gordon!
Mon sang fut bouleversé; j’eus la respiration comme coupée. Je parvins
néanmoins à me contenir, à surmonter mon émotion et je considérai
la face pâle qu’on me présentait ainsi! Ses yeux bleus étaient à
demi-ouverts, sa bouche avait gardé sa forme naturelle, son visage
était calme, ses traits n’offraient aucune contorsion; ses cheveux et
ses favoris étaient presque blancs.
[Illustration: ON APPORTE À SLATIN LA TÊTE DE GORDON.]
«N’est-ce pas ton oncle, l’infidèle?» cria Schetta en soulevant la tête.
«Que voulez-vous de plus? lui répondis-je avec calme; c’était en tout
cas un brave soldat; il est tombé à son poste et a fini de souffrir.
Honneur à lui!»
«Tu chantes encore les louanges des infidèles! Tu en subiras les
conséquences,» murmura Schetta.
Il s’éloigna lentement, emportant la preuve horrible du triomphe du
Mahdi, tandis que la foule le suivait en hurlant.
Rentré dans ma tente, je me jetai sur le sol, à demi-mort. Khartoum
était prise! Gordon n’était plus!
Et c’était ainsi qu’avait fini cet homme, qui avait défendu son poste
avec un courage héroïque; cet homme que beaucoup peut-être avaient
placé trop haut et glorifié, ou méconnu et calomnié, mais qui par ses
qualités extraordinaires, avait rempli le monde de sa gloire!
A quoi servirait maintenant la victorieuse avant-garde, à quoi
servirait toute l’armée anglaise? La plus grande faute que l’on pouvait
commettre avait été commise: la perte d’un temps précieux à Metemmeh.
Arrivé le 20 janvier à Koubbat, les bateaux rejoints le 21, on aurait
tout au moins pu envoyer un vapeur chargé de soldats anglais, peu
importe le nombre du reste, à Khartoum. Ce bateau seul n’aurait-il pas
donné courage et confiance aux assiégés? Ils se seraient alors défendus
contre l’ennemi comme des lions!
Depuis des mois Gordon annonçait l’arrivée de l’armée anglaise; il
n’épargna rien pour que Khartoum pût tenir; il institua des ordres, il
décerna des titres et des dignités, il créa de nouvelles places, il
distribua du papier-monnaie, il fit tout, en un mot, mettant en cause
l’honneur et la cupidité pour attirer à lui les habitants de la ville.
Mais lorsqu’on vit que la position de Khartoum devenait dangereuse,
ces moyens perdirent leur vertu. Pourquoi, en effet ces ordres et ces
places, qui n’existeraient plus demain; pourquoi ce papier-monnaie
qui, dans quelques heures peut-être, assurément même, n’aurait aucune
valeur? D’abord quelques spéculateurs risquèrent une opération: ils
voulurent acheter le papier-monnaie au taux de deux piastres (cinquante
centimes) la livre égyptienne, pour le cas où le Gouvernement aurait
été victorieux, ce qui aurait assuré le rachat de leurs bons.
Mais bientôt le dernier espoir s’était évanoui. On ne croyait plus
en la parole de Gordon. Si seulement, à la dernière heure, un vapeur
était arrivé avec la nouvelle de l’heureuse approche des Anglais et
des victoires remportées, si seulement on avait vu quelques officiers
anglais, les soldats et le peuple alors auraient ajouté foi aux
promesses de Gordon! De nouveau ils auraient repris courage! Ces
quelques officiers auraient peut-être trouvé moyen de sauver la ville;
ils auraient vu et réparé les défectuosités de la forteresse du Nil
Blanc. Gordon, seul, sans l’appui de quelques officiers européens,
ne pouvait tout visiter ou réformer selon ses idées. Un général qui
n’est plus à même de donner du pain à ses hommes, peut-il commander
avec toute l’énergie nécessaire et ses ordres sont-ils exécutés avec
précision et bonne volonté par des affamés?
Revenons à cette nuit néfaste du 25 au 26 janvier. Gordon ayant
appris que les Mahdistes étaient décidés à tenter un assaut, prit ses
dispositions en conséquence. Il parut douter que l’attaque aurait lieu
d’une façon si impétueuse et se passerait avant l’aube. Il fit brûler
un feu d’artifice, juste au moment où le Mahdi traversait le fleuve
pour aller donner les ordres relatifs au combat, les premières fusées
éclatèrent multicolores dans les airs; le corps de musique joua ses
morceaux les plus entraînants pour relever le courage de ceux qui
étaient abattus. Puis, tout rentra dans le silence et les défenseurs
de Khartoum s’endormirent. Cependant l’ennemi veillait et préparait
l’assaut. Il connaissait les fortifications; il savait les points forts
et occupés par les troupes régulières comme il n’ignorait pas non plus
où se trouvaient les points faibles et défendus seulement par les
habitants de la ville.
La dernière partie de la forteresse du côté du Nil Blanc était surtout
défectueuse; elle n’avait jamais été achevée et les améliorations
passagères, qui y avaient été faites n’avaient jamais été conduites par
des hommes du métier. Le Nil baissant mettait à sec, chaque jour, une
bande de terre. C’est là que s’assembla le gros de l’armée des rebelles
et, à l’aube, une partie passa à gué le fleuve, vers l’aile occidentale
de la forteresse, tandis que les autres, à un signal, s’élancèrent à
l’assaut. Quelques coups de feu suffirent à mettre en fuite le petit
nombre qui défendait ce point des plus dangereux et les assaillants
entrèrent dans la ville. Les soldats sur la ligne de la forteresse,
voyant les Mahdistes entrer dans la cité par derrière, abandonnèrent
leurs postes, effrayés; la plupart d’entr’eux se rendirent
volontairement et sans combat à l’ennemi, qui leur promit leur grâce.
Les Mahdistes s’efforcèrent avant tout, d’atteindre les églises et le
palais, espérant trouver des trésors dans les unes et Gordon Pacha dans
l’autre.
A la tête de ceux qui pénétrèrent d’abord dans le palais, se trouvaient
les hommes de l’émir Mekin woled en Nour de la tribu des Arakin et
Haggi Mohammed Abou Gerger, un Danagla. Les premiers voulaient venger
la mort de leur regretté chef Abdullahi woled en Nour, tombé au siège
de Khartoum, les autres brûlaient de prendre la revanche qu’ils
devaient à Gordon depuis Bourri.
Les domestiques du général qu’ils rencontrèrent furent passés au fil
de l’épée. Lui-même attendit l’ennemi sur la marche supérieure des
escaliers conduisant à ses appartements. Au moment où il saluait, le
premier des assaillants gravit les marches et lui enfonça sa lance à
travers le corps. Gordon tomba, sans avoir poussé un cri, le visage en
avant; ses meurtriers le traînèrent jusque devant l’entrée du palais.
Là, on lui trancha la tête; puis on l’envoya au Mahdi et à ses califes
qui ordonnèrent qu’on me la montrât; quant au corps, des centaines de
ces inhumains y plantèrent la pointe de leurs lances et de leurs épées;
en quelques minutes, le héros n’était plus qu’une masse sanglante
méconnaissable.
Longtemps après, on voyait encore devant le palais les traces de cette
action horrible et, les taches de sang sur l’escalier, marquèrent
l’endroit où Gordon était tombé; elles ne disparurent que lorsque le
calife fit du palais du Gouvernement, la résidence de ses femmes.
Le Mahdi, en voyant la tête du général, déclara qu’il aurait préféré
qu’on lui eût amené Gordon vivant, parce que son dessein avait été de
l’échanger, à son retour, contre Ahmed Pacha el Arabi. Ce dernier,
disait-il, lui aurait été très utile pour la conquête de l’Egypte. Je
suis certain que ce n’était là qu’un acte d’hypocrisie; car, s’il avait
ordonné d’épargner Gordon, personne n’aurait osé enfreindre son ordre.
Gordon avait fait tout ce qu’il put pour sauver à temps les Européens
se trouvant auprès de lui: Il avait envoyé à Dongola le colonel Steward
avec une partie des consuls et des Européens, qui s’étaient déclarés
prêts à risquer cette tentative; l’expédition, comme nous l’avons
dit, fut complètement perdue, grâce au désaccord et à l’incapacité
des pilotes qui laissèrent le vapeur aller se briser contre un rocher
dans l’un des bras du fleuve. Le gouverneur général mit un bateau à
la disposition des Grecs établis dans la ville, sous prétexte de les
employer, comme marins expérimentés, à des inspections sur le Nil
Blanc, leur offrant ainsi l’occasion de s’échapper, en se rendant
auprès d’Emin Pacha. Ils déclinèrent cette proposition et il chercha
alors à sauver leur vie d’une autre manière. Il fit couper les voies
conduisant au Nil Bleu: après dix heures du soir, il était défendu à
toute personne d’y passer; mais la surveillance de ces chemins étant
confiée aux Grecs, il leur était possible, à toute heure, d’atteindre
un vapeur toujours prêt, sans être aperçu des autres. Malgré cela,
ils ne profitèrent point de l’occasion, ne pouvant arriver à tomber
d’accord sur un plan de fuite en commun; la plupart, à la vérité
ne tenait nullement à quitter volontairement le Soudan. Ayant vécu
autrefois misérablement et dans des positions tout à fait inférieures,
en Egypte aussi bien que dans leur patrie, presque tous avaient réussi
ici à acquérir quelque fortune. C’est pourquoi ils hésitaient à quitter
un pays qui leur offrait tant d’avantages et leur en offrirait encore à
l’avenir. Au reste, Gordon s’occupa de tous, sauf de lui-même.
Pourquoi, par exemple, renonça-t-il à creuser un réduit dont son palais
aurait pu occuper le centre? Au point de vue militaire, c’eût été
pratique, mais Gordon ne le fit pas pour qu’on ne put pas le soupçonner
un instant de s’être occupé de sa propre personne. C’est peut-être pour
ces mêmes raisons qu’il ne voulut jamais une forte garde au palais.
Il lui eût été certes facile de commettre à sa garde une compagnie
de soldats éprouvés; qui, au monde, aurait songé à le lui reprocher?
Avec une telle escorte, il aurait, le jour de la prise de Khartoum, pu
atteindre avec facilité le vapeur «Ismaïlia» toujours sous pression, et
qui était à l’ancre à 300 pas de la porte du palais.
Le capitaine du bateau, Fargali, voyant les Mahdistes pénétrer dans
le palais, attendit en vain Gordon; ce ne fut que lorsqu’il apprit la
mort du général, que tout était perdu, et que les rebelles regardaient
du côté du vapeur, qu’il s’éloigna du rivage. Sans but, il croisa et
recroisa devant la ville; on lui fit savoir que le Mahdi lui pardonnait
et le graciait; alors il jeta l’ancre, car il avait, ainsi que son
équipage, sa famille à Khartoum.
Grande et terrible fut sa désillusion! Lorsque, accompagné d’un
moulazem du Mahdi qui devait le protéger, il arriva à sa demeure, il
trouva son fils unique gisant sur le seuil, et près de lui sa femme
qui, dans sa douleur, s’était jetée sur le cadavre de son enfant, mais
que les lances des assaillants avaient transpercée de part en part.
Les atrocités commises défient toute description. A dessein, on épargna
seulement les esclaves des deux sexes, les jolies femmes et les jeunes
filles des tribus libres. Toutes les autres personnes qui eurent la vie
sauve, ne le durent qu’à une chance extraordinaire.
Combien, du reste, se donnèrent la mort! Je citerai, par exemple,
Mohammed Pacha Hasan, le chef des finances (Nasir el Malia); on le
trouva debout devant les cadavres de sa fille unique et de son gendre;
ses amis le pressèrent de les suivre, espérant le sauver. Comme il
s’y refusait obstinément, on voulut malgré lui le mettre en lieu sûr;
alors il commença à injurier le Mahdi, maudissant le jour où il était
né, en criant si fort que, les fanatiques étant accourus, il succomba
sous leurs coups. D’autres, et en grand nombre, furent tués par leurs
propres domestiques, par leurs amis d’autrefois, ou tombèrent sous le
couteau des traîtres qui servaient de guides à la horde pillarde et
sanguinaire.
Fatahallah Djahami, un riche Syrien, avait épousé la fille d’un grand
commerçant français, nommé Contarini, mort quelques années auparavant
à Khartoum, (après ma délivrance, elle chercha asile chez moi avec son
enfant nouveau-né). Possesseur d’une grosse fortune, il avait enterré
tout son or dans un coin de sa maison. Son domestique, un Dongolais
qu’il avait élevé lui-même, l’avait aidé dans ce travail. Eux deux
seuls, et sa femme, connaissaient l’endroit où était caché le trésor.
Or, peu avant la prise de la ville, Fatahallah Djahami appela le jeune
homme et, en présence de sa femme lui dit:
«Mohammed, je t’ai élevé dès ta plus tendre enfance et j’ai confiance
en toi; tu sais même où j’ai enfoui ma fortune. Or, notre situation
est désespérée; comme tu as des parents parmi les Mahdistes, va et
joins-toi à eux. Si le Gouvernement l’emporte, tu peux rentrer chez
moi sans crainte aucune; si le Mahdi est victorieux, tu sauras, je
l’espère, m’être reconnaissant de tout ce que j’ai fait pour toi».
Mohammed approuva les paroles de son maître et, d’accord avec lui,
quitta Khartoum. Le matin même de l’entrée des rebelles, accompagné de
ses plus proches parents, il accourut à la maison de Djahami.
«Ouvre, ouvre, s’écria-t-il, je suis ton fils, ton serviteur Mohammed!»
Joyeux, le maître ouvrit la lourde porte en fer. Mais à l’instant même
où il parut, il tomba transpercé d’un coup de lance du traître!
Mohammed sauta par-dessus le cadavre et se précipita à l’endroit où
était caché l’argent.
Comme il sortait, chargé de butin, de cette maison qui avait été si
longtemps pour lui comme sa patrie, il trouva la femme de son maître
qui pleurait l’époux qu’elle venait de perdre en des circonstances si
tragiques. Le malheureux, de gaîté de cœur, allait la poignarder si ses
propres parents ne l’en eussent empêché.
Le consul grec Leontidi fut sommé d’abord de se rendre par une bande
conduite par un de ses débiteurs; on finit par l’assassiner. Le consul
d’Autriche-Hongrie, Hansal, fut tué par un de ses kawas; son corps fut
traîné devant sa maison, ainsi que celui de son chien; on les arrosa
d’esprit de vin, on y répandit du tabac trouvé dans sa propre chambre,
puis on mit le feu. Leurs restes carbonisés furent ensuite jetés dans
le fleuve.
Le premier secrétaire du département des finances, Boutrous Polous,
réussit à se tirer d’affaire. Barricadé dans une maison isolée, entouré
des siens, il se défendit avec succès contre l’ennemi et tua plusieurs
rebelles. Sommé de se rendre, il déclara qu’il ne capitulerait que si
le Mahdi lui faisait grâce et lui donnait l’assurance de n’être pas
séparé de sa famille. Comme on ne pouvait rien contre lui et qu’on ne
voulait pas l’assiéger avec des canons, le calife Chérif acquiesça à sa
demande; par exception, on tint parole et il fut ainsi sauvé.
Les postes détachés des Sheikhiehs qui se trouvaient sur l’île de
Touti, se rendirent. On les conduisit à Omm Derman où on les mit en
lieu sûr.
On remplirait des volumes à raconter tous les meurtres, toutes les
actions horribles qui furent commis dans la ville alors sans défense;
au surplus tous ces faits sont suffisamment connus.
Les survivants eurent aussi fort à souffrir. Quand toutes les maisons
furent occupées, on commença à s’enquérir des trésors cachés. Quiconque
était soupçonné de posséder quelque chose—et personne naturellement
n’était excepté—était martyrisé jusqu’à ce qu’il eût avoué; si,
réellement, il ne possédait rien, il finissait par succomber aux
mauvais traitements de ses bourreaux ou parfois, à tellement les
fatiguer qu’ils finissaient par ajouter foi à sa parole.
Le fouet était donné jusqu’à ce que la chair tombât en lambeaux. Des
malheureux se virent attachés par les pouces et suspendus à des poutres
qu’on élevait dans ce but; on les laissait se balancer dans le vide
jusqu’à ce que la douleur les rendit fous. A d’autres, on plaçait de
petits bambous flexibles près des tempes, de façon à ce que, reliés
de force aux deux bouts, ils serraient la tête comme dans un étau.
Alors, on frappait avec une canne sur ces bois, ce qui, par suite des
vibrations, occasionnait de telles douleurs que les victimes poussaient
des cris déchirants.
Les vieilles femmes mêmes ne furent pas exemptes de ces tortures et
en subirent d’autres plus horribles qu’on leur infligeait pour leur
soutirer des aveux.
Quant aux jeunes femmes, aux jeunes filles, elles furent une proie
bienvenue et eurent à souffrir de leur beauté. On en fit d’abord un
choix pour le Mahdi et pour les califes, puis le partage des autres
commença le jour même de la chute de la ville et dura pendant des
semaines.
Le lendemain, mardi, l’amnistie générale fut proclamée; les Sheikhiehs
seuls furent hors la loi et partout où on les trouvait, ils furent
mis à mort. C’est ainsi que Haggi Mohammed Abou Gerger fit décapiter
devant sa tente, les deux fils aînés de Salih qui avaient pu se cacher
pendant trois jours seulement chez des amis. Les Egyptiens à peau
blanche durent également user de précaution et éviter de rencontrer
les fanatiques, pendant les premiers jours tout au moins. C’est alors
que circulait à Omm Derman le jeu de mots suivant:
«Quelle est la denrée qui, actuellement au marché, atteint le plus bas
prix—La peau blanche, le Sheikhieh et le chien (animal impur qu’on doit
tuer partout où il se montre).»
Le butin, cela va de soi, alla grossir le Bet el Mal. Les maisons
furent réparties entre les émirs. Ce même mardi, le Mahdi et le calife
Abdullahi traversèrent le fleuve, à bord de l’Ismaïlia; ils entrèrent à
Khartoum, enchantés de leur triomphe et s’installèrent dans les maisons
qu’ils avaient choisies. Ils dirent que cette ville avait mérité la
juste punition divine, parce que malgré des exhortations répétées,
les habitants impies avaient douté du Mahdi, l’envoyé de Dieu, et ne
s’étaient pas rendus volontairement.
Après les joies de la victoire, le Mahdi se rappela l’armée anglaise
qui avançait. Il ordonna à Abd er Rahman woled Negoumi de se rendre à
Metemmeh, à marche forcée et de chasser les infidèles de cette position.