le serment de fidélité; que nous avions rompu par notre trahison et
devions renouveler.
Le calife nous fit comprendre qu’il était temps de le quitter. Après
avoir remercié le Mahdi pour tant de bontés, nous regagnâmes notre
rekouba, y attendant des ordres ultérieurs.
Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement auprès des siens
et d’y rester; un moulazem l’accompagna jusqu’à la tente du Bet el Mal
où se trouvait sa famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son
entretien, resta seul avec moi.
«Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu aller? as-tu
quelqu’un qui se chargerait de toi?»
«A part Dieu et toi, maître, je n’ai personne; fais de moi ce que tu
croiras bon pour mon avenir.»
«J’attendais, je désirais cette réponse de ta bouche. Dès ce moment,
je te considère comme membre de ma famille. Je veillerai à ce que tu
ne manques de rien. Je m’occuperai moi-même de ton éducation, mais
aux conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes amis
d’autrefois et avec tes connaissances; je fais exception pour mes
parents et mes domestiques.
«Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec mes moulazeimie;
la nuit, et seulement quand je serai couché, tu pourras te rendre
à la maison que je vais t’assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu
m’accompagneras; si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à
ce que je juge le moment venu de te donner une bête de selle. Ces
conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu?»
«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces conditions; tu
trouveras en moi un partisan soumis et obéissant, et mon corps sera,
je l’espère, assez vigoureux pour me permettre de remplir mes nouveaux
devoirs.»
«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton bien, conclut le
calife en se levant; aujourd’hui dors encore ici et que Dieu te protège
jusqu’à ce que je te revoie demain.»
J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre! Je compris fort
bien l’intention du calife. Il ne désirait pas mes services et n’en
avait nul besoin. Il n’avait pas la moindre confiance en moi et il
savait que je ne me soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle
domesticité. Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa
surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et de la vanité
à avoir comme domestique à ses côtés et à le montrer journellement à
tous, l’ancien fonctionnaire du Gouvernement qui avait commandé sur sa
propre tribu ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest
qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il devait en être
ainsi. Je me promis de ne lui donner aucun motif de mécontentement et
aucune occasion de mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il
nourrissait contre moi au fond de son cœur.
Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage de son
sourire et de ses paroles amicales que de sa mauvaise humeur.
«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans un accès de
franchise, un homme qui veut commander doit toujours cacher ses
intentions. Il ne doit jamais les laisser voir sur sa physionomie ou
dans ses gestes, car ses ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop
facilement le moyen de les combattre.
Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit appeler son frère
Yacoub et lui ordonna de me désigner une place tout près de lui pour
que je puisse construire ma hutte. Mais comme la plupart des places
voisines étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus un
petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à environ 600 mètres de
celle du calife.
Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, une lettre
adressée au commandant de l’armée anglaise et dans laquelle, tous les
Européens prisonniers déclaraient être mahométans et ne vouloir pas
retourner dans leur patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.
Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, mes animaux et
mes biens, et ne m’avait laissé qu’un vieux nubien infirme qui avait
entendu parler de ma libération et était venu auprès de moi. J’en
informai le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me
demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes biens.
C’était sûrement là une question étrange: me rendre les biens qu’on
m’avait enlevés illégalement: singulière notion du droit dans ce pays!
Telle fut la question, telle fut la réponse. Je lui répondis que comme
j’appartenais maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin sans
ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire d’écrire à ce sujet
à ses généraux.
Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais pas monter
puisque je devais commencer à apprendre à marcher pieds nus! J’aurais
beaucoup aimé à avoir mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin
maintenant, et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit,
j’aurais agi contre les intentions du calife.
C’est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse et commença
à s’entretenir avec moi au sujet d’Abou Anga. Tout à coup il
s’interrompit:
«Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes femmes?»
Question épineuse!
«Seigneur, dis-je, je n’en ai qu’une; elle est restée au Darfour et
elle doit être maintenant retenue avec mes autres domestiques dans le
Bet el Mal, à El Obeïd, par le Sejjid Mahmoud.»
«Ta femme est-elle de ta race?» demanda-t-il avec curiosité.
«Non, elle est du Darfour et ses parents sont tombés dans les combats
avec le sultan Haroun. Je l’ai trouvée orpheline parmi mes gens, au
milieu de beaucoup d’autres que j’ai mariées à mes domestiques et à mes
soldats.»
«As-tu des enfants?» me demanda-t-il.
Sur ma réponse négative, il fit cette remarque: «Un homme sans
postérité est un arbre sans fruits. Comme tu appartiens à ma maison,
je te donnerai des femmes et tu pourras être le père d’une heureuse
famille.»
Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant de me faire de
tels cadeaux, d’attendre au moins que j’eusse fini de construire mes
huttes.
Comme indemnité pour mes biens pris par Abou Anga, il ordonna à
Fadhlelmola de me remettre la succession du pauvre Olivier Pain qui me
fut envoyée aussitôt. Elle se composait d’une vieille gioubbe, d’un
manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les autres biens, me
fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus durant les événements.
En même temps, le calife avait donné ordre de me rendre l’argent
trouvé sur moi lors de mon arrestation et qui avait été déposé au Bet
el Mal. Le montant atteignait 40 livres Sterling, quelques sequins
d’or et plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés
dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed woled Soliman me rendit
consciencieusement. J’étais ainsi au moins en état de faire face aux
frais de construction de ma maison. Je passai encore les jours suivants
auprès du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul serviteur
qui me resta de tout mon personnel, s’occupa de la construction qui
comprenait pour le moment trois huttes et une clôture.
Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte du calife et cela
depuis le matin de bonne heure, jusque fort tard dans la nuit. Dans ses
courtes promenades à pied ou ses longues courses à cheval, je devais
l’accompagner et marcher ou courir à côté de lui, les pieds nus. Comme
naturellement les premiers jours, je m’étais blessé, il me fit faire
de légères sandales arabes qui me protégèrent bien un peu contre les
pierres, mais dont le cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus
d’une fois à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les
restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie préférés.
Ce n’était que la nuit, quand il était allé se reposer, que je pouvais
me rendre dans ma maison et étendre mes membres fatigués sur l’angareb.
Mais avant la première lueur du jour, je devais paraître à la première
prière.
Le calife apprit que ma maison était achevée. Comme je rentrais tard
chez moi, une nuit, mon vieux Sadallah m’annonça qu’on avait amené une
esclave voilée par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma
hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de m’éclairer; je
trouvai la pauvre femme accroupie dans un coin sombre, sur la natte de
palmier.
Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur son passé; elle me
raconta d’une voix tremblante qui ne signifiait rien de bon, qu’elle
était nubienne, qu’elle avait appartenu autrefois à une tribu arabe
du sud du Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au Bet
el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez moi sur l’ordre
d’Ahmed woled Soliman. Pendant son récit, elle avait, suivant l’usage,
lorsque les esclaves parlent à leur maître, enlevé le voile blanc
parfumé qui lui couvrait la tête et découvert son visage et une partie
de sa taille.
Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre hôtesse. J’eus
besoin de toute ma volonté pour ne pas tomber à la renverse, effrayé
sur l’angareb.
Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée de cheveux rares
brillaient deux affreux petits yeux. Le nez était démesurément épaté;
la bouche, entourée de lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle
parlait rejoignait presque ses oreilles, en somme, une physionomie
féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un cou gros et
court, qui était planté sur un corps difforme. Elle se nommait Mariam
(Maria, un nom très répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa
compatriote dans une autre hutte et de lui indiquer là une place pour
dormir.
C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait ni cheval, ni
âne, ni argent, ce qui en tout cas aurait pu m’être utile, mais il me
faisait cadeau d’une esclave parce qu’il savait que je ne pourrais,
ni ne voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et que sa
présence dans ma maison, outre les frais de son entretien, auxquels je
ne pouvais faire face, serait pour moi une source de désagréments.
Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si Ahmed woled
Soliman avait exécuté son ordre et m’avait transmis son cadeau. Je
répondis affirmativement et, sur sa demande, je lui fis une description
sans déguisement aucun de la personne.
Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled Soliman, moins parce
qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement ses ordres que parce que, le
calife supposait, qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la
description de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. Le calife
m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave jeune et moins laide,
choisie par lui-même et que je remis également aux soins de Sadallah.
Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant plus rien à craindre
des ennemis extérieurs, ils commencèrent, eux et leurs parents à
construire des maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur
situation présente. On voulait soustraire aux regards de ceux qui
n’avaient rien obtenu en partage et dont la jalousie ne devait pas
être excitée les nombreuses femmes et jeunes filles, dont on s’était
emparé après la perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer
à la foule que la plus grande et la plus précieuse partie du butin de
Khartoum se trouvait dans les mains du Mahdi; c’eût été une dérogation
ouverte aux enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux
biens de ce monde. Les prédications sur le peu des biens terrestres
devaient arrêter le grand nombre dans leur idée de partage du butin.
L’exemple devait suivre l’enseignement.
Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement et ne parut pas à
la prière pendant quelques jours. Mais on n’attacha aucune importance
à son état de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu
du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses partisans, la
joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de la Mecque, de Médine et de
Jérusalem et qu’il mourrait à Kufa, seulement après une vie longue et
glorieuse.
La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du typhus. Dès le
sixième jour, ceux qui l’approchèrent de près craignirent pour sa vie.
Le calife qui avait le plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne
s’éloigna ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. Le
soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule rassemblée autour
de la maison du Mahdi et dans la djami de faire des prières pour la
guérison du maître et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait
été tenu caché jusqu’alors.
Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels progrès qu’on
ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait été soigné jusque-là par ses
femmes et par des médecins soudanais. Au dernier moment, on se décida
à aller chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été médecin
du lazaret militaire de Khartoum et qui par un heureux hasard avait
échappé au massacre, après la chute de la ville. On lui donna ordre de
sauver le malade. Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un
tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire des médicaments,
mais il espérait que la vigoureuse constitution du patient le sauverait
encore avec l’aide de Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours
humain était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler.
Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au malade que
celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât et qu’ensuite, on ne
l’accusât de l’avoir fait mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus
grands dangers.
Cependant la maladie avait atteint son plus haut degré. La couche
du Mahdi était entourée de ses trois califes et de ses plus proches
parents, Ahmed woled Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts
fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de la maison du
Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el Mekki, autrefois le sheikh religieux
le plus en vue du Kordofan et de quelques autres fidèles notables.
Ils avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du malade
construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait connaissance que
de temps à autre; comme il sentait sa fin approcher, il dit d’une voix
faible à ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet es Siddik
est désigné par le Prophète pour être mon successeur. Il est moi et
je suis lui. Ainsi, de même que vous m’avez suivi et que vous avez
exécuté mes ordres, de même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié
de moi.»
Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi musulmane: «Lâ
ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah,» puis il plaça ses mains sur
sa poitrine, s’étendit et rendit l’âme.
A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife Abdullahi le serment
de fidélité; Saïd el Mekki fut le premier qui saisit sa main, témoigna
de sa soumission et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis
ensuite tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. Comme
le secret n’était pas possible, on communiqua la mort du Mahdi à la
foule impatiente. Mais on interdit en même temps, très sévèrement, les
pleurs et les lamentations et on fit savoir que le calife du Mahdi,
son successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment de
fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha Omm el Mouminin
(notre maîtresse Aïcha, mère des croyants) qui s’était tenue voilée
dans un coin et avait appris la mort de son seigneur et maître, se
leva et se rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la triste
nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la défense, sévèrement
faite, à plusieurs reprises, on entendit dans bien des maisons les
pleurs et les lamentations des femmes. Le bruit courut que le Mahdi
el Monteser, dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait
volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. Pendant que
quelques-uns de ceux qui étaient présents lavaient le cadavre du défunt
et l’enveloppaient de draps mortuaires, les autres creusaient dans la
chambre même la tombe qui fut prête après deux heures de travail.
Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman et woled Bechir,
déposèrent le mort dans le sépulcre; puis ils le recouvrirent avec
des briques, remuèrent la terre par-dessus, y versèrent de l’eau et
prièrent le fatha en tenant leurs mains levées.
On songea alors à calmer la foule inquiète. On nous appela d’abord,
nous, les moulazeimie du nouveau maître appelé maintenant «Califa el
Mahdi», on exigea de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna
de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée de la djami et
de préparer la foule à l’apparition du calife. Celui-ci quitta la tombe
toute fraîche de son maître et gravit les degrés de la chaire comme
prédicateur pour la première fois. Il était ému; des larmes roulaient
sur ses joues et il commença à parler d’une voix tremblante.
«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut être changée; le Mahdi
nous a quittés, il est entré dans le ciel où ne règne que la joie
éternelle. Nous aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à
ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns les autres, comme
les pierres et les murs d’un édifice se soutiennent mutuellement. Le
bonheur est instable; ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir
aux amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous a montrée.
Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi (c’est-à-dire son successeur)
prêtez-moi donc serment de fidélité.»
Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent la baïa qui fut
prononcée à haute voix, avec peu de changements. Ceux qui avaient prêté
serment reçurent l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres.
La cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était en danger
d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la nuit. L’émotion première du
calife avait disparu. Il avait depuis longtemps cessé de pleurer; il
se réjouissait maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant
autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente de lui prêter le
serment de fidélité. Son long discours l’avait enroué au point de ne
plus lui permettre de se faire entendre. Il descendit de la chaire pour
rafraîchir sa gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant le
maître de ces masses lui donna des forces et de la persévérance et, ce
ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa persuader de quitter la chaire.
Alors, il fit encore convoquer tous les émirs appartenant à la bannière
noire et leur fit prêter un serment de fidélité spécial.
Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de tenir ferme pour lui
et pour Yacoub; étrangers dans la vallée du Nil, ils devaient être unis
afin de pouvoir toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils
ne devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, déclarant
qu’il n’y avait de salut pour eux que dans l’observation fidèle de ses
enseignements.
Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas encore été congédié
et je m’étais assis fatigué et épuisé sur le sol, lorsque j’entendis
les passants glorifier le Mahdi et jurer au restaurateur de la religion
de suivre toujours fidèlement ses enseignements.
Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion délaissée? En quoi
consistaient ses nouveaux enseignements?
Avant tout, il avait enseigné le renoncement et prêché la vanité des
joies terrestres, afin de faire disparaître toutes les différences
extérieures de rang et rendre ainsi égaux le pauvre et le riche; il
choisit comme vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous
ses partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait en outre
l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître ses gens dans le tumulte
des batailles.
Pour passer comme régénérateur de la religion, il fusionna les quatre
_masahib_ (sectes) des mahométans: les Malaki, les Chafii, les Hanafie
et les Hanbelie, qui, semblables au point de vue général, différaient
pourtant les unes des autres, dans quelques formalités du rite, comme
pendant les ablutions religieuses, dans le maintien pendant la prière,
dans les cérémonies du mariage, dans un dogme de foi particulier, etc.
Il introduisit des innovations dans l’accomplissement des prières;
après celle du matin et celle du soir, le _rateb_, composé par lui,
devait être lu chaque jour, ainsi que des versets choisis du Coran
et qui étaient réunis en formules de prière et en invocation; puis
venait une exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il abrégea
les ablutions pieuses et abolit les festins de noce qu’on célébrait
d’habitude au Soudan. Il fixa le _mahr_ (dot) pour les jeunes filles à
10 écus et deux vêtements, pour les veuves à 5 écus et deux vêtements.
Celui qui offrait ou donnait davantage était puni comme «désobéissant»,
de la privation des biens. Au lieu des anciens repas d’usage, lors des
fêtes, on fit un simple repas de dattes et de lait. Par ces derniers
règlements, il voulut faciliter aux pauvres le mariage qu’il cherchait
avant tout à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux
tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens
aussitôt nubiles.
Il interdit la danse et le jeu, considérés comme «plaisirs terrestres».
Toute injure était punie de sept jours de prison et de quatre-vingts
coups de fouet. Les boissons fermentées, comme le merisa, le vin de
dattes, ainsi que l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le
délinquant était passible d’un nombre considérable de coups, sans
parler de huit jours d’emprisonnement et de la confiscation totale de
ses biens. Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes,
le pied gauche. Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant
croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait la tête
absolument rasée.
Sous peine de confiscation également, il n’était pas permis de pleurer
les morts ou de faire, comme autrefois, des repas de funérailles.
Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une diminution de son armée,
pour prévenir ses partisans contre toute influence étrangère et pour
empêcher qu’on parlât de sa façon de vivre, qui n’était pas toujours
d’accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété d’un cordon
et interdit très sévèrement le pèlerinage à la Mecque.
Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission divine, ou manquait
quelque peu à ses ordres était puni de mort ou condamné à avoir la main
droite et le pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver
leur dénonciation. Dans les cas qui l’intéressaient directement il
lui suffisait de déclarer que le Prophète lui était apparu et l’avait
informé de la culpabilité de celui à qui il en voulait.
Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec les lois musulmanes,
il interdit non seulement les études théologiques et les conférences
sur la loi, mais encore il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les
livres traitant de ces matières.
Telles sont en substance les réformes apportées dans les doctrines et
les lois par le Mahdi el Monteser, qu’il prêchait à ses partisans et
dont il exigea l’exécution avec une sévérité implacable.
Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur exemple à ses
fidèles, mais dans l’intérieur de sa maison il jouissait ainsi que le
calife de la vie comme on sait en jouir au Soudan! Les plus proches
parents des deux premiers de l’empire suivirent fidèlement leur
exemple.
CHAPITRE XI.
Les premiers temps du règne du calife Abdullahi.
Chute et exécution de Dorho.—Siège de Sennaar et de
Kassala.—Destitution d’Ahmed woled Soliman.—Le calife et les soldats
noirs.—Exécution du Moudir de Kassala.—Un présent du calife.—Mon
voyage avec Younis.—Projets de fuite inexécutables.—Révolte des
troupes noires à El Obeïd.—Mort de l’émir Mahmoud.—Mohammed
Khalid enchaîné.—Campagne dans les montagnes de la Nubie.—Le
camp de Lupton.—Sa position à l’arsenal de Khartoum.—Révolte des
Kababish.—Différends avec l’Abyssinie.—Mort de Kloss.—Organisation du
Bet el Mal.—Justice du calife.
Depuis le départ du Mahdi, de Rahat, jusqu’à sa mort aucun fait ayant
pu avoir une influence quelconque sur le cours des événements n’avait
eu lieu dans les différentes provinces. Mohammed Khalid s’était établi
à Fascher et avait envoyé ses émirs dans toutes les directions.