Il invita Lupton à joindre sa main aux nôtres et nous arracha la «Baïa»

le serment de fidélité; que nous avions rompu par notre trahison et

devions renouveler.

Le calife nous fit comprendre qu’il était temps de le quitter. Après

avoir remercié le Mahdi pour tant de bontés, nous regagnâmes notre

rekouba, y attendant des ordres ultérieurs.

Lupton eut la permission, de se rendre immédiatement auprès des siens

et d’y rester; un moulazem l’accompagna jusqu’à la tente du Bet el Mal

où se trouvait sa famille. Le calife, qui lui promit de pourvoir à son

entretien, resta seul avec moi.

«Et toi, me demanda-t-il, en me fixant, où veux-tu aller? as-tu

quelqu’un qui se chargerait de toi?»

«A part Dieu et toi, maître, je n’ai personne; fais de moi ce que tu

croiras bon pour mon avenir.»

«J’attendais, je désirais cette réponse de ta bouche. Dès ce moment,

je te considère comme membre de ma famille. Je veillerai à ce que tu

ne manques de rien. Je m’occuperai moi-même de ton éducation, mais

aux conditions suivantes: tu rompras toute relation avec tes amis

d’autrefois et avec tes connaissances; je fais exception pour mes

parents et mes domestiques.

«Pendant le jour, tu te tiendras à ma porte avec mes moulazeimie;

la nuit, et seulement quand je serai couché, tu pourras te rendre

à la maison que je vais t’assigner aussitôt. Quand je sortirai, tu

m’accompagneras; si je suis monté, tu iras à pied à mes côtés, jusqu’à

ce que je juge le moment venu de te donner une bête de selle. Ces

conditions te conviennent-elles et les rempliras-tu?»

«Seigneur, répondis-je, je consens avec joie à ces conditions; tu

trouveras en moi un partisan soumis et obéissant, et mon corps sera,

je l’espère, assez vigoureux pour me permettre de remplir mes nouveaux

devoirs.»

«Dieu te fortifiera et conduira toute chose pour ton bien, conclut le

calife en se levant; aujourd’hui dors encore ici et que Dieu te protège

jusqu’à ce que je te revoie demain.»

J’étais seul; tombé d’une captivité dans une autre! Je compris fort

bien l’intention du calife. Il ne désirait pas mes services et n’en

avait nul besoin. Il n’avait pas la moindre confiance en moi et il

savait que je ne me soumettrai jamais vis-à-vis de lui à une réelle

domesticité. Il voulait seulement me tenir continuellement sous sa

surveillance personnelle. Il y avait aussi de l’orgueil et de la vanité

à avoir comme domestique à ses côtés et à le montrer journellement à

tous, l’ancien fonctionnaire du Gouvernement qui avait commandé sur sa

propre tribu ainsi que sur la plus grande partie des tribus de l’ouest

qui formaient maintenant le noyau de sa puissance. Il devait en être

ainsi. Je me promis de ne lui donner aucun motif de mécontentement et

aucune occasion de mettre à exécution les mauvaises intentions qu’il

nourrissait contre moi au fond de son cœur.

Je connaissais mon maître. Il fallait se méfier davantage de son

sourire et de ses paroles amicales que de sa mauvaise humeur.

«Abd el Kadir, m’avoua-t-il un jour lui-même, dans un accès de

franchise, un homme qui veut commander doit toujours cacher ses

intentions. Il ne doit jamais les laisser voir sur sa physionomie ou

dans ses gestes, car ses ennemis ou ses inférieurs trouveraient trop

facilement le moyen de les combattre.

Le lendemain matin il vint auprès de moi, puis fit appeler son frère

Yacoub et lui ordonna de me désigner une place tout près de lui pour

que je puisse construire ma hutte. Mais comme la plupart des places

voisines étaient déjà occupées par les parents du calife, je reçus un

petit terrain au sud de la maison de Yacoub, et à environ 600 mètres de

celle du calife.

Il me fit présenter par son secrétaire, pour la signer, une lettre

adressée au commandant de l’armée anglaise et dans laquelle, tous les

Européens prisonniers déclaraient être mahométans et ne vouloir pas

retourner dans leur patrie. Je signai tranquillement ce gros mensonge.

Abou Anga avait emmené avec lui tous mes domestiques, mes animaux et

mes biens, et ne m’avait laissé qu’un vieux nubien infirme qui avait

entendu parler de ma libération et était venu auprès de moi. J’en

informai le calife qui me permit de l’utiliser à mon service et me

demanda si je désirais qu’Abou Anga me rendit mes biens.

C’était sûrement là une question étrange: me rendre les biens qu’on

m’avait enlevés illégalement: singulière notion du droit dans ce pays!

Telle fut la question, telle fut la réponse. Je lui répondis que comme

j’appartenais maintenant à sa maison, je pourrais faire mon chemin sans

ces bagatelles et que je ne trouvais pas nécessaire d’écrire à ce sujet

à ses généraux.

Que ferais-je d’ailleurs de chevaux que je ne pourrais pas monter

puisque je devais commencer à apprendre à marcher pieds nus! J’aurais

beaucoup aimé à avoir mes domestiques, mais je n’en avais pas besoin

maintenant, et du reste, si j’avais souhaité qu’on me les rendit,

j’aurais agi contre les intentions du calife.

C’est pourquoi il fut très satisfait de ma réponse et commença

à s’entretenir avec moi au sujet d’Abou Anga. Tout à coup il

s’interrompit:

«Tu es mahométan? Où donc as-tu laissé tes femmes?»

Question épineuse!

«Seigneur, dis-je, je n’en ai qu’une; elle est restée au Darfour et

elle doit être maintenant retenue avec mes autres domestiques dans le

Bet el Mal, à El Obeïd, par le Sejjid Mahmoud.»

«Ta femme est-elle de ta race?» demanda-t-il avec curiosité.

«Non, elle est du Darfour et ses parents sont tombés dans les combats

avec le sultan Haroun. Je l’ai trouvée orpheline parmi mes gens, au

milieu de beaucoup d’autres que j’ai mariées à mes domestiques et à mes

soldats.»

«As-tu des enfants?» me demanda-t-il.

Sur ma réponse négative, il fit cette remarque: «Un homme sans

postérité est un arbre sans fruits. Comme tu appartiens à ma maison,

je te donnerai des femmes et tu pourras être le père d’une heureuse

famille.»

Je le remerciai de son obligeance et le priai, avant de me faire de

tels cadeaux, d’attendre au moins que j’eusse fini de construire mes

huttes.

Comme indemnité pour mes biens pris par Abou Anga, il ordonna à

Fadhlelmola de me remettre la succession du pauvre Olivier Pain qui me

fut envoyée aussitôt. Elle se composait d’une vieille gioubbe, d’un

manteau arabe déchiré et d’un Coran en français. Les autres biens, me

fit dire Fadhlelmola, avaient été perdus durant les événements.

En même temps, le calife avait donné ordre de me rendre l’argent

trouvé sur moi lors de mon arrestation et qui avait été déposé au Bet

el Mal. Le montant atteignait 40 livres Sterling, quelques sequins

d’or et plusieurs bracelets également en or que je m’étais procurés

dans le temps comme curiosités et qu’Ahmed woled Soliman me rendit

consciencieusement. J’étais ainsi au moins en état de faire face aux

frais de construction de ma maison. Je passai encore les jours suivants

auprès du calife. Mon vieux Sadallah, le nubien, le seul serviteur

qui me resta de tout mon personnel, s’occupa de la construction qui

comprenait pour le moment trois huttes et une clôture.

Moi-même, je me tenais sans cesse devant la porte du calife et cela

depuis le matin de bonne heure, jusque fort tard dans la nuit. Dans ses

courtes promenades à pied ou ses longues courses à cheval, je devais

l’accompagner et marcher ou courir à côté de lui, les pieds nus. Comme

naturellement les premiers jours, je m’étais blessé, il me fit faire

de légères sandales arabes qui me protégèrent bien un peu contre les

pierres, mais dont le cuir dur me blessa la peau. Il m’invita plus

d’une fois à manger avec lui, mais habituellement il envoyait les

restes de son repas, qui étaient dévorés par ses moulazeimie préférés.

Ce n’était que la nuit, quand il était allé se reposer, que je pouvais

me rendre dans ma maison et étendre mes membres fatigués sur l’angareb.

Mais avant la première lueur du jour, je devais paraître à la première

prière.

Le calife apprit que ma maison était achevée. Comme je rentrais tard

chez moi, une nuit, mon vieux Sadallah m’annonça qu’on avait amené une

esclave voilée par un masque épais, et qu’elle se trouvait dans ma

hutte. J’ordonnai à Sadallah d’allumer la lanterne et de m’éclairer; je

trouvai la pauvre femme accroupie dans un coin sombre, sur la natte de

palmier.

Après de courtes salutations, je l’interrogeai sur son passé; elle me

raconta d’une voix tremblante qui ne signifiait rien de bon, qu’elle

était nubienne, qu’elle avait appartenu autrefois à une tribu arabe

du sud du Kordofan, puis qu’elle avait été livrée comme butin au Bet

el Mal, d’où elle avait été amenée aujourd’hui chez moi sur l’ordre

d’Ahmed woled Soliman. Pendant son récit, elle avait, suivant l’usage,

lorsque les esclaves parlent à leur maître, enlevé le voile blanc

parfumé qui lui couvrait la tête et découvert son visage et une partie

de sa taille.

Je fis signe à Sadallah d’éclairer de plus près notre hôtesse. J’eus

besoin de toute ma volonté pour ne pas tomber à la renverse, effrayé

sur l’angareb.

Dans sa vieille figure noire, graisseuse, et entourée de cheveux rares

brillaient deux affreux petits yeux. Le nez était démesurément épaté;

la bouche, entourée de lèvres extraordinairement épaisses, lorsqu’elle

parlait rejoignait presque ses oreilles, en somme, une physionomie

féminine très peu sympathique. La tête reposait sur un cou gros et

court, qui était planté sur un corps difforme. Elle se nommait Mariam

(Maria, un nom très répandu). J’ordonnai à Sadallah de conduire sa

compatriote dans une autre hutte et de lui indiquer là une place pour

dormir.

C’était le premier cadeau du calife. Il ne me donnait ni cheval, ni

âne, ni argent, ce qui en tout cas aurait pu m’être utile, mais il me

faisait cadeau d’une esclave parce qu’il savait que je ne pourrais,

ni ne voudrais la garder, même si elle eût été une beauté, et que sa

présence dans ma maison, outre les frais de son entretien, auxquels je

ne pouvais faire face, serait pour moi une source de désagréments.

Le lendemain matin, après la prière, il me demanda si Ahmed woled

Soliman avait exécuté son ordre et m’avait transmis son cadeau. Je

répondis affirmativement et, sur sa demande, je lui fis une description

sans déguisement aucun de la personne.

Il fut très irrité, en réalité, contre Ahmed woled Soliman, moins parce

qu’il n’avait pas exécuté ponctuellement ses ordres que parce que, le

calife supposait, qu’il intriguait contre lui. Ma sincérité, dans la

description de son cadeau eut pour moi une suite désagréable. Le calife

m’envoya en effet, la nuit suivante, une esclave jeune et moins laide,

choisie par lui-même et que je remis également aux soins de Sadallah.

Comme le Mahdi et les califes n’avaient maintenant plus rien à craindre

des ennemis extérieurs, ils commencèrent, eux et leurs parents à

construire des maisons qui devaient se trouver en rapports avec leur

situation présente. On voulait soustraire aux regards de ceux qui

n’avaient rien obtenu en partage et dont la jalousie ne devait pas

être excitée les nombreuses femmes et jeunes filles, dont on s’était

emparé après la perte de Khartoum. Il convenait aussi de ne pas montrer

à la foule que la plus grande et la plus précieuse partie du butin de

Khartoum se trouvait dans les mains du Mahdi; c’eût été une dérogation

ouverte aux enseignements du maître qui renonçait aux joies et aux

biens de ce monde. Les prédications sur le peu des biens terrestres

devaient arrêter le grand nombre dans leur idée de partage du butin.

L’exemple devait suivre l’enseignement.

Au milieu de juin, le Mahdi tomba malade subitement et ne parut pas à

la prière pendant quelques jours. Mais on n’attacha aucune importance

à son état de santé pendant les premiers jours, car il avait reçu

du Prophète, comme il l’avait souvent raconté à ses partisans, la

joyeuse nouvelle qu’il ferait la conquête de la Mecque, de Médine et de

Jérusalem et qu’il mourrait à Kufa, seulement après une vie longue et

glorieuse.

La maladie était pourtant sérieuse, il souffrait du typhus. Dès le

sixième jour, ceux qui l’approchèrent de près craignirent pour sa vie.

Le calife qui avait le plus grand intérêt dans l’issue de la maladie ne

s’éloigna ni jour ni nuit de son lit et resta invisible pour nous. Le

soir du sixième jour, l’ordre fut donné à la foule rassemblée autour

de la maison du Mahdi et dans la djami de faire des prières pour la

guérison du maître et seigneur qui se trouvait en danger, ce qui avait

été tenu caché jusqu’alors.

Le matin du septième jour, la maladie avait fait de tels progrès qu’on

ne douta plus de la fin du Mahdi. Il avait été soigné jusque-là par ses

femmes et par des médecins soudanais. Au dernier moment, on se décida

à aller chercher Hasan Zeki, un Egyptien détesté, qui avait été médecin

du lazaret militaire de Khartoum et qui par un heureux hasard avait

échappé au massacre, après la chute de la ville. On lui donna ordre de

sauver le malade. Le médecin déclara que la maladie était arrivée à un

tel point qu’on ne devait pas pour le moment prescrire des médicaments,

mais il espérait que la vigoureuse constitution du patient le sauverait

encore avec l’aide de Dieu. Hasan Zeki savait bien que tout secours

humain était inutile; il n’était surtout pas disposé à s’en mêler.

Il craignit avant tout qu’en administrant un poison au malade que

celui-ci, comme c’était à prévoir, ne trépassât et qu’ensuite, on ne

l’accusât de l’avoir fait mourir et de se trouver exposé ainsi aux plus

grands dangers.

Cependant la maladie avait atteint son plus haut degré. La couche

du Mahdi était entourée de ses trois califes et de ses plus proches

parents, Ahmed woled Soliman, Mohammed woled Bechir, un des plus hauts

fonctionnaires du Bet el Mal, qui avait à s’occuper de la maison du

Mahdi, Othman woled Ahmed, Saïd el Mekki, autrefois le sheikh religieux

le plus en vue du Kordofan et de quelques autres fidèles notables.

Ils avaient reçu la permission d’entrer dans la chambre du malade

construite en briques rouges. Le Mahdi ne reprenait connaissance que

de temps à autre; comme il sentait sa fin approcher, il dit d’une voix

faible à ceux qui l’entouraient: «Le calife Abdullahi Califet es Siddik

est désigné par le Prophète pour être mon successeur. Il est moi et

je suis lui. Ainsi, de même que vous m’avez suivi et que vous avez

exécuté mes ordres, de même agissez ainsi avec lui. Que Dieu ait pitié

de moi.»

Il prononça à plusieurs reprises la profession de foi musulmane: «Lâ

ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul Allah,» puis il plaça ses mains sur

sa poitrine, s’étendit et rendit l’âme.

A côté du cadavre encore chaud, on prêta au calife Abdullahi le serment

de fidélité; Saïd el Mekki fut le premier qui saisit sa main, témoigna

de sa soumission et fit serment de fidélité. Les deux califes, puis

ensuite tous ceux qui étaient présents suivirent son exemple. Comme

le secret n’était pas possible, on communiqua la mort du Mahdi à la

foule impatiente. Mais on interdit en même temps, très sévèrement, les

pleurs et les lamentations et on fit savoir que le calife du Mahdi,

son successeur, exigerait plus tard de l’assemblée le serment de

fidélité. La première femme du Mahdi, Sittouna Aïcha Omm el Mouminin

(notre maîtresse Aïcha, mère des croyants) qui s’était tenue voilée

dans un coin et avait appris la mort de son seigneur et maître, se

leva et se rendit dans la maison du Mahdi, pour y porter la triste

nouvelle aux femmes qui attendaient. Malgré la défense, sévèrement

faite, à plusieurs reprises, on entendit dans bien des maisons les

pleurs et les lamentations des femmes. Le bruit courut que le Mahdi

el Monteser, dans son désir d’être réuni à Dieu, son seigneur, avait

volontairement quitté cette terre de larmes et de douleurs. Pendant que

quelques-uns de ceux qui étaient présents lavaient le cadavre du défunt

et l’enveloppaient de draps mortuaires, les autres creusaient dans la

chambre même la tombe qui fut prête après deux heures de travail.

Les trois califes, aidés par Ahmed woled Soliman et woled Bechir,

déposèrent le mort dans le sépulcre; puis ils le recouvrirent avec

des briques, remuèrent la terre par-dessus, y versèrent de l’eau et

prièrent le fatha en tenant leurs mains levées.

On songea alors à calmer la foule inquiète. On nous appela d’abord,

nous, les moulazeimie du nouveau maître appelé maintenant «Califa el

Mahdi», on exigea de nous le serment de fidélité, puis on nous ordonna

de dresser le siège de prédication du Mahdi à l’entrée de la djami et

de préparer la foule à l’apparition du calife. Celui-ci quitta la tombe

toute fraîche de son maître et gravit les degrés de la chaire comme

prédicateur pour la première fois. Il était ému; des larmes roulaient

sur ses joues et il commença à parler d’une voix tremblante.

«Amis du Mahdi, la volonté de Dieu ne peut être changée; le Mahdi

nous a quittés, il est entré dans le ciel où ne règne que la joie

éternelle. Nous aussi, nous le suivrons, mais jusque-là il faut obéir à

ses enseignements. Nous devons nous soutenir les uns les autres, comme

les pierres et les murs d’un édifice se soutiennent mutuellement. Le

bonheur est instable; ne laissez pas échapper le bonheur d’appartenir

aux amis du Mahdi et ne quittez jamais la voie qu’il nous a montrée.

Amis du Mahdi, je suis le calife du Mahdi (c’est-à-dire son successeur)

prêtez-moi donc serment de fidélité.»

Alors tous ceux qui purent l’entendre répétèrent la baïa qui fut

prononcée à haute voix, avec peu de changements. Ceux qui avaient prêté

serment reçurent l’ordre de s’éloigner et de faire place à d’autres.

La cohue effroyable et passionnée dans laquelle on était en danger

d’être écrasé dura jusqu’à la tombée de la nuit. L’émotion première du

calife avait disparu. Il avait depuis longtemps cessé de pleurer; il

se réjouissait maintenant à la vue de cette masse d’hommes se pressant

autour de lui, se renouvelant toujours et impatiente de lui prêter le

serment de fidélité. Son long discours l’avait enroué au point de ne

plus lui permettre de se faire entendre. Il descendit de la chaire pour

rafraîchir sa gorge desséchée; mais le sentiment d’être maintenant le

maître de ces masses lui donna des forces et de la persévérance et, ce

ne fut qu’à la nuit qu’il se laissa persuader de quitter la chaire.

Alors, il fit encore convoquer tous les émirs appartenant à la bannière

noire et leur fit prêter un serment de fidélité spécial.

Il leur recommanda, dans leur propre intérêt, de tenir ferme pour lui

et pour Yacoub; étrangers dans la vallée du Nil, ils devaient être unis

afin de pouvoir toujours résister avec succès à leurs envieux. Ils

ne devaient jamais quitter le chemin indiqué par le Mahdi, déclarant

qu’il n’y avait de salut pour eux que dans l’observation fidèle de ses

enseignements.

Minuit était depuis longtemps passé; je n’avais pas encore été congédié

et je m’étais assis fatigué et épuisé sur le sol, lorsque j’entendis

les passants glorifier le Mahdi et jurer au restaurateur de la religion

de suivre toujours fidèlement ses enseignements.

Qu’avait fait le Mahdi pour relever la religion délaissée? En quoi

consistaient ses nouveaux enseignements?

Avant tout, il avait enseigné le renoncement et prêché la vanité des

joies terrestres, afin de faire disparaître toutes les différences

extérieures de rang et rendre ainsi égaux le pauvre et le riche; il

choisit comme vêtement la gioubbe. Celle-ci dut être portée par tous

ses partisans comme signe de leur obéissance. Elle offrait en outre

l’avantage qu’il pouvait toujours reconnaître ses gens dans le tumulte

des batailles.

Pour passer comme régénérateur de la religion, il fusionna les quatre

_masahib_ (sectes) des mahométans: les Malaki, les Chafii, les Hanafie

et les Hanbelie, qui, semblables au point de vue général, différaient

pourtant les unes des autres, dans quelques formalités du rite, comme

pendant les ablutions religieuses, dans le maintien pendant la prière,

dans les cérémonies du mariage, dans un dogme de foi particulier, etc.

Il introduisit des innovations dans l’accomplissement des prières;

après celle du matin et celle du soir, le _rateb_, composé par lui,

devait être lu chaque jour, ainsi que des versets choisis du Coran

et qui étaient réunis en formules de prière et en invocation; puis

venait une exhortation qui durait plus de quarante minutes. Il abrégea

les ablutions pieuses et abolit les festins de noce qu’on célébrait

d’habitude au Soudan. Il fixa le _mahr_ (dot) pour les jeunes filles à

10 écus et deux vêtements, pour les veuves à 5 écus et deux vêtements.

Celui qui offrait ou donnait davantage était puni comme «désobéissant»,

de la privation des biens. Au lieu des anciens repas d’usage, lors des

fêtes, on fit un simple repas de dattes et de lait. Par ces derniers

règlements, il voulut faciliter aux pauvres le mariage qu’il cherchait

avant tout à rendre général. Ainsi, il ordonna aux parents et aux

tuteurs de marier toutes les jeunes filles et tous les jeunes gens

aussitôt nubiles.

Il interdit la danse et le jeu, considérés comme «plaisirs terrestres».

Toute injure était punie de sept jours de prison et de quatre-vingts

coups de fouet. Les boissons fermentées, comme le merisa, le vin de

dattes, ainsi que l’usage du tabac, étaient sévèrement interdits; le

délinquant était passible d’un nombre considérable de coups, sans

parler de huit jours d’emprisonnement et de la confiscation totale de

ses biens. Aux voleurs, on coupait la main droite, aux récidivistes,

le pied gauche. Nombre d’hommes, surtout les Arabes nomades, laissant

croître leurs cheveux, il fut décrété qu’on porterait la tête

absolument rasée.

Sous peine de confiscation également, il n’était pas permis de pleurer

les morts ou de faire, comme autrefois, des repas de funérailles.

Pour maintenir son pouvoir, pour empêcher une diminution de son armée,

pour prévenir ses partisans contre toute influence étrangère et pour

empêcher qu’on parlât de sa façon de vivre, qui n’était pas toujours

d’accord avec ses doctrines, il entoura toute sa propriété d’un cordon

et interdit très sévèrement le pèlerinage à la Mecque.

Quiconque exprimait le moindre doute sur sa mission divine, ou manquait

quelque peu à ses ordres était puni de mort ou condamné à avoir la main

droite et le pied gauche coupés, si deux témoins pouvaient prouver

leur dénonciation. Dans les cas qui l’intéressaient directement il

lui suffisait de déclarer que le Prophète lui était apparu et l’avait

informé de la culpabilité de celui à qui il en voulait.

Mais, comme ses ordres étaient en opposition avec les lois musulmanes,

il interdit non seulement les études théologiques et les conférences

sur la loi, mais encore il fit brûler ou jeter dans le Nil tous les

livres traitant de ces matières.

Telles sont en substance les réformes apportées dans les doctrines et

les lois par le Mahdi el Monteser, qu’il prêchait à ses partisans et

dont il exigea l’exécution avec une sévérité implacable.

Aux yeux du monde, il paraissait donner le meilleur exemple à ses

fidèles, mais dans l’intérieur de sa maison il jouissait ainsi que le

calife de la vie comme on sait en jouir au Soudan! Les plus proches

parents des deux premiers de l’empire suivirent fidèlement leur

exemple.

CHAPITRE XI.

Les premiers temps du règne du calife Abdullahi.

Chute et exécution de Dorho.—Siège de Sennaar et de

Kassala.—Destitution d’Ahmed woled Soliman.—Le calife et les soldats

noirs.—Exécution du Moudir de Kassala.—Un présent du calife.—Mon

voyage avec Younis.—Projets de fuite inexécutables.—Révolte des

troupes noires à El Obeïd.—Mort de l’émir Mahmoud.—Mohammed

Khalid enchaîné.—Campagne dans les montagnes de la Nubie.—Le

camp de Lupton.—Sa position à l’arsenal de Khartoum.—Révolte des

Kababish.—Différends avec l’Abyssinie.—Mort de Kloss.—Organisation du

Bet el Mal.—Justice du calife.

Depuis le départ du Mahdi, de Rahat, jusqu’à sa mort aucun fait ayant

pu avoir une influence quelconque sur le cours des événements n’avait

eu lieu dans les différentes provinces. Mohammed Khalid s’était établi

à Fascher et avait envoyé ses émirs dans toutes les directions.

Fer et feu au Soudan, vol. 2 of 2 · 第 7 / 29 段