à manquer; l’ardeb atteignit le prix de 18 écus medjidieh; au marché,
la livre sterling valait deux écus. Ibrahim Adlan fut envoyé à Berber
pour reprendre de Mohammed Cher la caisse du Gouvernement et l’apporter
à l’endroit où nous étions. 70 à 80,000 livres en or furent alors
partagées entre tous. Mais comme dans le pays tout était évalué en
écus, la seule monnaie courante chez les indigènes, la valeur de l’or
tomba tellement qu’on ne pouvait échanger la livre que contre deux
écus, quelquefois même un écu et demi. Le prix de la viande était par
contre incomparablement plus bas que celui du blé. Une vache grasse
ou un bon bœuf atteignait tout au plus un écu et demi ou deux écus,
un veau valait d’un demi-écu à un écu. Les bergers avaient amené tous
leurs troupeaux et ne trouvaient pas sur le rivage du Nil de quoi
faire paître tant de milliers d’animaux. D’autre part, le Mahdi ayant
déclaré, dans ses sermons, que l’élevage du bétail était une perte du
temps qui serait mieux employé à servir Dieu et à combattre pour la
bonne cause, ces diverses circonstances engagèrent les possesseurs de
troupeaux à s’en défaire au plus tôt; d’où une baisse considérable du
prix de la viande.
Mergan revint le lendemain; il ne m’apporta à ma grande surprise,
aucune missive. Il était entré dans les remparts d’Omm Derman et avait
remis les lettres; peu après, le commandant lui avait donné l’ordre de
retourner car, lui avait-on dit, il n’y avait pas de réponse. J’envoyai
le jeune homme aussitôt auprès du Mahdi qui l’interrogea, pendant que
j’avertissais le calife qu’on n’avait pas répondu à mes lettres.
Appelé le soir même devant le Mahdi, je reçus l’ordre d’écrire une
seconde fois à Gordon; peut-être, après la nouvelle de la perte de
son vapeur, répondrait-il? Mergan devait être envoyé de nouveau comme
messager. A la lueur vacillante de ma lanterne, en rase campagne,
j’écrivis à Gordon, lui faisant part entr’autres, de la mort du colonel
Steward et de ses compagnons; je le priai de répondre à mes précédentes
missives.
Mergan revint le surlendemain matin, apportant une lettre du consul
Hansal, écrite en allemand et en arabe.
En voici la teneur:
Cher ami Slatin bey!
Vos lettres me sont parvenues; je vous prie de vous rencontrer
avec moi au tabia Regheb Bey (fort d’Omm Derman). Il faut que je
m’entretienne avec vous sur les démarches nécessaires pour vous
sauver. Après quoi, nous vous laisserons retourner auprès de vos amis,
sans retard.
Mes meilleures salutations
Votre
Hansal.
Accompagné de Mergan, je me présentai aussitôt devant le Mahdi, lui
remis la lettre en lui expliquant que celle qui était écrite en arabe
n’était que la traduction exacte de l’autre.
Il en prit connaissance et me demanda si j’étais disposé à me rendre
à l’invitation qui m’était faite. Je lui déclarai vouloir suivre sa
volonté, étant prêt à chaque instant à le servir et à lui être agréable.
«Je crains pour toi, ajouta le Mahdi, que Gordon, tandis que tu
parleras à Omm Derman avec ton consul, ne te fasse prendre et tuer.
Pourquoi n’a-t-il pas répondu à notre message s’il pense du bien de
toi?»
«Je ne connais pas la raison de son silence, répondis-je; peut-être
n’est-il point dans ses vues d’entrer en correspondance avec nous; je
suis persuadé toutefois que mon entrevue avec Hansal ne pourra que
t’être profitable. Je n’ai rien à craindre de Gordon; si, contre toute
attente, il m’arrêtait, ne serais-je pas mis en liberté par toi-même,
dans un laps de temps rapproché. Il ne peut pas me tuer.»
«Bien, dit-il, sois prêt; je te ferai dire ce que je déciderai.»
En me rendant chez le Mahdi, j’avais appris l’arrivée de Lupton bey,
autrefois moudir du Bahr el Ghazal, arrivée annoncée depuis longtemps;
aussi, en rentrant cherchai-je à le voir. Je le trouvai devant la
maison du calife qui ne l’avait pas encore reçu. Je le saluai, bien que
défense fut faite aux Mahdistes de saluer quiconque n’avait pas reçu
le pardon de son maître. En quelques mots, je le mis au courant de ma
correspondance avec Gordon et Hansal exprimant l’espoir que j’aurais la
permission de me rendre à Khartoum. Lupton, à son tour me fit savoir
qu’il avait laissé ses domestiques à quelques lieues de là et qu’il
allait demander au calife la permission de les faire venir. Il fut reçu
quelques minutes après; sa demande fut prise en considération et on lui
promit de le présenter au Mahdi.
J’attendis pendant longtemps, fatigué et impatient, étendu sur mon
angareb, la réponse du Mahdi relative à mon rendez-vous avec le consul
Hansal. Il était déjà très tard lorsqu’on m’avertit de me rendre à la
tente de Yacoub, sur l’ordre du calife. J’enroulais rapidement mon
turban (emama) autour de ma tête et ma longue ceinture (hisam) autour
du corps; puis je suivis le messager.
Arrivé sous la tente de Yacoub, nous apprîmes que celui-ci s’était
rendu dans la zeriba d’Abou-Anga et m’y attendait. Cette promenade
nocturne d’un endroit à un autre éveilla en moi des soupçons, et,
connaissant les subterfuges de ces gens, je m’attendis à tout.
Parvenus à la zeriba, la garde qui y stationnait nous fit entrer.
La zeriba était très vaste et l’on pouvait, même dans l’obscurité,
reconnaître les contours de quelques tentes dressées de la façon la
plus primitive. Nous entrâmes dans l’une de celles-ci; grâce à la
faible lueur des lanternes, je reconnus Yacoub, Abou Anga, Fadhlelmola,
Zeki Tamel et Haggi Zobeïr, assis en cercle, s’entretenant à voix
basse, tandis qu’au fond se distinguaient plusieurs soldats armés de
fusils. Mais du calife, pas trace. Je compris aussitôt qu’il n’y avait
rien de bon à attendre de cette réunion. Yacoub me fit asseoir entre
Haggi Zobeïr et Fadhlelmola; Abou Anga prit place vis-à-vis de moi.
«Abd el Kadir, me dit-il, tu as promis fidélité au Mahdi, ton devoir
est de tenir ta parole et d’obéir à ses ordres, quelque difficiles
qu’ils puissent te paraître. N’est-il pas vrai?»
«Certainement, répondis-je, mais parle peu et indique-moi les ordres du
Mahdi ou de son calife! Je sais ce que j’ai à faire.»
«Eh! bien, répliqua-t-il, j’ai reçu l’ordre de t’arrêter; la cause, je
ne la connais pas.»
Tandis qu’il disait ces mots, Zobeïr m’enleva rapidement le poignard
que, selon la coutume, j’avais placé sur mes genoux; il le tendit à
Zeki Tamel, son voisin, puis de ses deux mains il saisit fortement ma
main droite.
«Je ne suis pas venu ici pour me battre avec vous, Haggi Zobeïr,
m’écriai-je vivement en rendant ma main libre, il n’est point
nécessaire que vous teniez ma main de telle façon. Abou Anga, fais ce
qu’on t’a ordonné! Quand à ce que j’ai fait autrefois aux autres, je
suis disposé à le supporter maintenant.»
Nous nous levâmes tous.
«Va dans cette tente là-bas, me dit Abou Anga en me montrant du doigt
une hutte de paille à peine reconnaissable dans l’obscurité, et toi,
Haggi Zobeïr, accompagne-le avec ces gens!»
Escorté de huit soldats, sous la conduite de Zobeïr je me rendis au
lieu qui m’était assigné. On me mit aux fers. Mes jambes furent prises
dans d’épais anneaux dont l’ouverture était telle qu’on dut faire
passer de force l’articulation du pied; elles furent reliées entre
elles par une longue barre de fer, qui fut fermée à coups de marteau.
L’anneau de fer, sorte de carcan, qu’on riva autour de mon cou,
m’empêchait presque de le mouvoir.
Sans ouvrir la bouche, je laissai accomplir cette exécution sur ma
propre personne. Haggi Zobeïr me désigna une natte en palmier qui
devait représenter ma couche et me quitta, non sans avoir laissé deux
soldats commis à ma garde.
J’eus alors tout le loisir pour réfléchir et me reprochai amèrement
de n’avoir pas tenté de fuir, sur mon fidèle coursier, à Khartoum. Et
même, qui sait le sort qui m’attendait? Le Mahdi m’avait mis en sûreté,
quoi de plus? Me réservait-il le même sort qu’à Mohammed Pacha Saïd et
à Ali bey Chérif? C’était possible; car, une fois sa méfiance éveillée,
il ne prenait pas volontiers de demi-mesures. A quoi bon se creuser la
tête par tant de réflexions, Madibbo ne m’avait-il pas conseillé d’être
soumis et patient? Ne m’avait-il pas dit: «Qui vit longtemps, voit
beaucoup.» J’étais forcé d’être soumis; je voulus être patient: quant à
vivre longtemps, cela me parut douteux. Dieu seul le savait.
Une heure s’était écoulée, quand je vis quelques lanternes qui me
semblèrent portées par des moulazeimie. Peu à peu, la lueur se
rapprocha et je reconnus le calife.
«Abd el Kadir, me dit-il, te soumets-tu à ton sort?»
«Dès ma jeunesse, lui répondis-je avec indifférence, je suis habitué à
m’y soumettre. Je me rends à ce qui est inévitable. Qu’y a-t-il d’autre
pour moi?»
«Ton amitié avec Salih woled el Mek et ta correspondance avec Gordon
t’ont rendu suspect; tu t’es détourné de nous; c’est pourquoi j’ai
ordonné d’employer la force pour te ramener dans la bonne voie.»
«Je ne fais point mystère de mon amitié avec Salih, une de mes vieilles
connaissances; je crois même qu’il vous est fidèle. Quant à mes lettres
à Gordon, le Mahdi ne m’a-t-il pas obligé de les écrire?»
«Obligé d’écrire ce qu’elles contiennent?» interrompit le calife.
«Je crois avoir rendu l’idée du Mahdi: personne, au reste, si ce n’est
Gordon et moi, ne sait ce qu’elles renferment. Je ne te demande pas
grâce, mais justice, maître; que ton oreille ne se laisse point tromper
par les influences mensongères de mes ennemis.»
«Je suis juste. Il est en ton pouvoir d’adoucir ton sort.....» s’écria
fièrement le calife, puis il me quitta.
Toute réclamation eut été inutile et même superflue. Je le connaissais
trop bien.
J’essayai de dormir. L’agitation, mes fers, ne me laissèrent aucun
repos et cette nuit fut encore une nuit d’insomnie.
Au lever du soleil, Abou Anga vint m’apporter quelque nourriture. Il
s’assit près de moi.
Je remarquai les plats et leur contenu: il m’avait fait préparer un
vrai festin: poulet, lait, riz, miel, viandes rôties, asida..... Il
m’engagea à y goûter. Je lui répondis que je n’avais nullement l’envie
de faire actuellement un «repas de fête».
«Tu as peur, Abd el Kadir, me dit-il, que tu ne veux prendre aucune
nourriture?»
«Je n’ai aucune crainte, lui répondis-je, tu dois le comprendre. Pour
t’être agréable, je mangerai pourtant.»
Et tandis qu’il célébrait lui-même l’excellence de son repas, j’y
goûtai.
«Le calife, reprit-il, t’a quitté hier, complètement désillusionné;
il espérait te trouver soumis, il t’a trouvé opiniâtre. Je crois,
néanmoins, que tu n’as rien à craindre.»
«Je ne puis pourtant pas me jeter à ses pieds et implorer son pardon
pour un crime ou une faute qui n’existe que dans son imagination; je
suis en son pouvoir, qu’il fasse de moi ce que bon lui semblera.»
«Demain, ajouta-t-il, nous assiégerons Khartoum ou nous prendrons la
ville d’assaut. Je demanderai au calife qu’il te laisse chez moi; cela
te sera plus supportable que la prison commune.»
Je le remerciai et il prit congé de moi.
Je restai toute la journée seul. Dans le lointain j’aperçus mes chevaux
et mes domestiques devant la tente d’Abou Anga: c’était mon seul avoir!
Vers le soir, un de mes jeunes garçons vint à la dérobée, m’avertir
qu’il avait l’ordre de rester chez Abou Anga.
Le lendemain, les tambours de guerre retentirent. Les tentes furent
pliées et chargées sur les chameaux. Tout le camp était en mouvement:
on allait s’approcher de Khartoum et commencer le siège. Mes fers
m’empêchant de bouger, on mit à ma disposition un âne.
J’avais eu le temps, le jour précédent, d’examiner minutieusement ma
chaîne: elle était composée de quatre-vingt-trois anneaux massifs ayant
tous la forme d’un 8, solidement soudés les uns aux autres. Chaque
anneau avait la longueur d’un empan, le tout ayant peut-être quinze
mètres de long.
J’enroulai la chaîne autour de mon corps; on me plaça sur l’âne, non
à califourchon, mais assis de côté, ayant fort à faire, pendant la
marche, pour garder l’équilibre, grâce au soutien énergique de mes deux
gardiens. Plusieurs de mes connaissances que je rencontrai eurent l’air
de déplorer mon sort, car il était interdit de me parler. Et sans cette
défense même, qui aurait pu m’aider?
Vers midi, nous nous arrêtâmes et, d’une petite élévation du sol, je
pus voir les palmiers de Khartoum, cette ville pour laquelle j’aurais
donné ma vie si j’eusse pensé pouvoir aider à sa défense.
Les émirs sous la conduite du calife Abdullahi partirent en avant pour
chercher un emplacement propre à y dresser nos tentes.
Mes gardiens, moi-même, nous avions faim; je regrettai d’autant plus le
dîner de la veille, que je savais Abou Anga avec le calife; il devait
m’avoir complètement oublié.
La femme d’un des gardes finit par apporter à son mari un peu de doura
sec qu’il partagea avec nous tous.
Dès le matin suivant, on leva le camp; il fallut quatre heures de
marche pour atteindre l’endroit choisi par les émirs. Abou Anga avait
demandé, selon sa promesse, la permission au calife de me prendre sous
sa protection. On me construisit donc une petite tente; on m’y fit
conduire et on en ferma l’entrée avec d’épais buissons d’épines, devant
lesquels des soldats montaient la garde.
Le siège de la ville commença aussitôt; le Mahdi l’avait ainsi ordonné.
La nuit précédente, beaucoup d’émirs avaient traversé le fleuve pour
renforcer les troupes d’Abd er Rahman woled en Negoumi et Haggi
Mohammed Abou Gerger. La population des environs dont l’affluence était
énorme, avait ordre de prêter son appui.
Abou Anga et Fadhlelmola avec tous leurs soldats assiégèrent le fort
d’Omm Derman, situé à environ cinq cents mètres de la rive occidentale
du fleuve, et défendu par Farrag Allah Pacha, un officier soudanais,
que Gordon avait promu, dans le cours d’une année, du grade de
capitaine à celui de général.
Abou Anga s’établit avec ses gens entre le fort et le fleuve, en
fortifiant ses positions; on ne put le chasser de cet endroit bien
défendu malgré la défense héroïque d’Omm Derman, malgré les attaques
réitérées de la garnison de Khartoum, malgré le tir continu des
vapeurs. Il réussit à établir un retranchement pour ses canons, avec
lesquels il coula même un petit vapeur, le «Huseinjeh,» dont l’équipage
parvint pourtant à se sauver à Khartoum.
Pendant le siège, on s’occupa fort peu de moi; chaque jour mes gardiens
étaient relevés et changés; mon traitement dépendait de leur plus
ou moins bonne volonté, ou du rang qu’ils avaient occupé autrefois
vis-à-vis de moi.
Les esclaves nouvellement faits prisonniers me surveillaient très
étroitement et me coupaient toute communication, tandis que les soldats
qui me connaissaient de vieille date me laissaient non seulement
converser avec les gens, mais même ne faisaient aucune difficulté pour
s’acquitter de mes messages.
Ma cuisine, par contre, était particulièrement mauvaise. Occupé par
le siège, Anga avait remis à ses femmes le soin de s’occuper de ma
nourriture. Un jour, par hasard, un de mes anciens soldats montait la
garde devant ma tente; je l’envoyai auprès de la première femme d’Abou
Anga, se plaindre en mon nom, de ce que depuis vingt-quatre heures, je
n’avais pas reçu d’elle le plus petit morceau à me mettre sous la dent.
La réponse ne se fit pas attendre: «Abd el Kadir, lui dit-elle,
croit-il donc qu’on va l’engraisser, pendant que son oncle—elle
entendait par là Gordon Pacha—régale notre maître journellement avec
des bombes et que le danger l’expose à succomber! S’il avait engagé
Gordon à se rendre, il ne serait pas dans les fers aujourd’hui.»
Assurément, la femme n’avait pas tous les torts; mais sa façon de voir
me fit souffrir cruellement de la faim.
Quelques Grecs trouvèrent l’occasion de venir me voir et me tinrent au
courant des derniers événements. C’est ainsi que j’appris que Lupton
bey avait été mis aux fers le jour de son arrivée, car l’on craignait
qu’il ne se joignit à Gordon Pacha. On trouva dans ses paperasses un
écrit par lequel il déclarait ne s’être rendu que absolument contraint
par la force; cet acte avait été signé par tous les officiers de ses
troupes régulières. On avait assigné à sa petite fille, qui pouvait
être âgée de cinq ans, une demeure dans le Bet el Mal ainsi qu’à la
mère, cette dernière était une négresse qui avait accompagné Lupton
dans les provinces équatoriales et de là au Bahr el Ghazal; elle avait
été élevée chez un nommé Rosset, autrefois consul allemand à Khartoum;
lorsqu’il mourut, il remplissait les fonctions de gouverneur du Darfour
à Fascher.
Le calife avait confisqué les biens de Lupton et n’avait laissé à la
mère et à l’enfant qu’une seule domestique.
Je reçus aussi la visite de Calamatino; il m’apprit la marche de
l’armée anglaise sur Dongola, sous les ordres de Lord Wolseley. Mais
quelle marche lente! On s’était arrêté trop longtemps dans la Haute
Egypte et, maintenant que Khartoum en était réduite à la dernière
extrémité, l’avant-garde n’était pas même à proximité de la ville.
Gordon avait lancé une proclamation, faisant savoir qu’une armée
anglaise arriverait incessamment pour délivrer les assiégés. Ce message
releva le courage des défenseurs; tous les regards se dirigèrent vers
le nord d’où la délivrance devait venir. Mais ce secours, ce renfort
serait-il là à temps? Je passai des jours pleins d’angoisse, espérant
quand même, non pour moi personnellement mais pour l’issue générale,
quoique sentant très bien que ce résultat serait de toute importance
pour mon avenir.
On avait obligé le pauvre Lupton à prendre part avec quelques
Derviches, au service du tir installé en face l’île de Touti; il s’y
rendit, espérant par là améliorer le sort de son enfant qui manquait
des soins les plus nécessaires.
Abdallah woled Ibrahim, qui l’avait leurré de belles promesses, me fit
part du désir du calife de me voir renforcer les rangs de l’artillerie;
cette preuve de ma fidélité m’assurerait la liberté, disait-il.
Je déclarai à Abdallah que mon état de santé ne me permettrait pas de
prêter un concours efficace, surtout chargé de chaînes; que, d’autre
part, je ne connaissais pas le maniement des pièces, regrettant ne
pouvoir ainsi acheter ma liberté.
«Tu crains peut-être, répliqua-t-il, de tuer de ta propre main Gordon
qui, sans doute, comme beaucoup le prétendent, est ton oncle; c’est
pourquoi tu me donnes de tels prétextes.»
«Je n’ai, lui dis-je, ni oncle ni parent à Khartoum et les balles
lancées par moi ne forceront pas la ville à se rendre. Je le répète,
mon état de santé ne me permet pas de prendre du service.»
Abdallah se leva et me quitta; son regard était menaçant. Quelques
heures plus tard, des moulazeimie du calife vinrent et doublèrent mes
fers, «pour me mater». Pouvant déjà à peine me mouvoir et restant
couché jour et nuit, peu m’importait de porter aux pieds un ou deux
anneaux. Quelques jours s’étaient passés sans incident; j’entendis le
bruit de la fusillade et le grondement du canon; je restais seul, livré
à mes propres réflexions, les Grecs dans les derniers moments n’avaient
même pas trouvé l’occasion de me rendre visite.
Une certaine nuit, peut-être quatre heures après le coucher du soleil,
j’allai enfin m’endormir, lorsque, soudain, la garde vint m’éveiller
et me fit lever. Un moulazem du calife parut et m’annonça l’arrivée de
son maître. Avant que j’eusse pu lui demander la signification d’une
telle visite à pareille heure, le calife était déjà près de moi.
«Abd el Kadir, me dit-il amicalement, assieds-toi. J’ai apporté avec
moi un chiffon de papier; je désirerais connaître le contenu de ce
billet-là. Donne-moi la preuve de ta fidélité.»
«Certainement, lui répondis-je, si je le puis!»
Il me tendit le billet, à peine de la grandeur d’une demi-feuille de
papier à cigarette. Sur les deux côtés, il était couvert de caractères
très lisibles. Je reconnus l’écriture et la signature de Gordon.
M’approchant de la lanterne, je lus à peu près ce qui suit, écrit en
langue française: «Ai environ dix mille hommes; Khartoum peut tenir au
plus jusqu’à fin janvier. Elias Pacha, m’a écrit—vieux et incapable;
lui ai pardonné. Arrangez-vous avec Haggi Mohammed Abou Gerger, ou
chantez une autre chanson. Gordon.»
L’adresse manquait. Comme personne ne comprenait un mot de français
dans le camp, le calife avait dû venir me trouver.
«Eh! bien, dit-il avec impatience, voyons, as-tu compris le contenu?»
«Gordon lui-même a écrit ces lignes; les mots sont en français,
mais c’est là une écriture chiffrée, de convention, que je ne puis
malheureusement pas comprendre.»
«Que dis-tu, s’écria-t-il tout agité, explique-toi!»
«Je déclare que ces caractères sont particuliers; je ne peux les
déchiffrer ni en découvrir le sens, parce que chaque mot a une
signification spéciale dont seul un initié possède la clef; c’est
ce que nous appelons «l’écriture chiffrée». D’autres fonctionnaires
pourront te confirmer mon dire, puisque tu parais douter de ma parole.»
«On m’a affirmé, remarqua-t-il sans réfléchir, tant il était en colère,
que les noms d’Elias Pacha et d’Abou Gerger se trouvent dans ce
message.»
«Celui qui te l’a fait remarquer, a dit la vérité; je vois, en effet,
qu’on les cite, mais à quel propos, c’est ce que je ne saurais
t’expliquer. Peut-être celui qui a pu lire avant moi ces noms,
réussira-t-il. Je vois aussi le nombre de 10,000; mais s’agit-il de
soldats, s’agit-il d’autre chose; je n’en sais rien?»
Il reprit le papier et se leva.
«Pardonne-moi, ajoutai-je; c’est avec plaisir que je t’aurais donné
une preuve de ma fidélité pour recouvrer ta grâce qui m’est précieuse;
mais, c’est au-dessus de mon pouvoir. Tes secrétaires t’expliqueront
mieux que moi encore la signification du mot «chiffré».
«Que je connaisse ou non la signification de ces lignes, Gordon tombera
et Khartoum nous appartiendra,» murmura-t-il en s’en allant.
Gordon avait bien écrit que la ville pourrait tenir jusqu’à fin
janvier et nous étions en décembre. L’armée qui devait le secourir
arriverait-elle à temps? Cette pensée me préoccupa longtemps. Je
finis cependant par me tranquilliser. A quoi bon me tourmenter ainsi
l’esprit? N’étais-je point enchaîné, ne pouvant être utile à quoi que
ce soit, ni changer le cours des choses!
Le lendemain, l’émir des Mouselmaniun (Renegat), un Grec qu’on appelait
actuellement Abdullahi, eut l’casion de me voir. Sans lui faire part
de la visite du calife, je lui demandai les dernières nouvelles et ce
qu’il savait sur l’armée anglaise.
«L’avant-garde, me répondit-il, est à Debba et marche sur Metemmeh.»
Le Mahdi devait être au courant de ce fait, car il avait donné l’ordre
aux tribus des Barabara et des Djaliin de se rassembler à Metemmeh,
sous les ordres de Mohammed el Cher, et d’attendre l’ennemi.
Le cercle de fer qui entourait Khartoum et Omm Derman se resserrait
toujours de plus en plus. Le jour précédent, une partie de la
garnison de la première de ces villes avait tenté une sortie; elle
fut repoussée. Le frère de Salih bey woled el Mek qui gisait dans les
fers, le sandjak Mohammed Kaffr Yod, y avait trouvé la mort. On lui
trancha la tête et on l’envoya au calife qui la fit jeter aux pieds de
Salih. Celui-ci, sans être prévenu, reconnut aussitôt la tête de son
frère. Sans changer de figure: «Di djesao, di kismeto,» dit-il, ce qui
signifie: «c’est sa punition, c’est son sort.» Puis se tournant vers
Sejjir, le surveillant général des prisonniers, il ajouta en souriant:
«Vous croyez donc m’effrayer ou m’inspirer un sentiment de peur...?»
Salih possédait sur lui-même un empire extraordinaire!
J’appris aussi que Mohammed Khalid avait envoyé du Darfour au Mahdi des
soldats et des munitions et que les émirs du calife Ali woled Helou
avaient reçu l’ordre de marcher sans retard sur Metemmeh; ils étaient
commandés par Mousa woled Helou, le frère du calife. Une solution
quelconque s’imposait.
Nous étions en janvier! Le moment décisif approchait toujours de plus
en plus.
Omm Derman fut attaquée avec une furie qui s’accrut de jour en jour.
Farrag Allah fit preuve d’une énergie vraiment remarquable; malgré le
petit nombre de ses hommes, il tenta une sortie, mais il fut repoussé.
Cependant les vivres vinrent à manquer au fort et on commença à agiter
les conditions de la capitulation. Farrag Allah avertit Gordon de son
dessein au moyen de signes télégraphiques et, celui-ci, qui ne pouvait
soutenir Omm Derman, lui accorda l’autorisation de se rendre.
Toute la garnison fut assurée d’avoir la vie sauve; il n’y avait aucun
trésor dans le fort, les gens ne possédant que les habits qu’ils
portaient, leurs familles se trouvant à Khartoum.