recommande à ta bienveillance. Au nom de notre ancienne amitié, je te
prie d’être aimable et indulgent avec lui.»
«Je ne le laisserai certainement manquer de rien, autant que cela sera
en mon pouvoir; mais, me dit-il à voix basse, le calife m’a défendu
de le laisser avoir des rapports avec d’autres personnes, et c’est
pourquoi je dois te prier de ne venir le voir que rarement.»
«La défense ne me concerne pas, répliquai-je, car je viens justement de
chez notre maître qui m’a accordé la permission de visiter ton hôte
quand cela me conviendrait; donc, encore une fois, je te prie, prends
soin de lui.»
Je retournai auprès d’Olivier Pain et l’exhortai au courage. Je lui
dis que le calife désirait qu’il n’eût pas de rapport avec ses gens,
ce qui serait préférable pour lui, car il courait d’autant moins le
risque d’être calomnié par eux. Je lui promis de lui faire visite aussi
souvent que possible.
Le lendemain matin, retentit le gros tambour de guerre du calife; cet
instrument était nommé _mansoura_, le victorieux. C’était le signal du
départ.
Nous marchions seulement depuis le matin jusqu’à midi et nous
n’avancions que lentement. Comme à midi nous établissions notre
campement, je cherchai Olivier Pain et le retrouvai à l’ombre de
sa tente. Il se sentait bien physiquement, mais se plaignait de la
mauvaise nourriture. Zeki, qui pendant notre entretien était survenu,
m’assura qu’il lui avait envoyé deux fois de l’asida, mais que Pain
n’en avait presque pas pris. Je lui répondis que cet étranger n’était
pas encore habitué à ce plat du pays, c’est pourquoi je promis de
lui envoyer chaque fois que je le pourrais un autre mets par mon
domestique. Aussitôt rentré chez moi, je fis préparer un peu de soupe
et de riz qu’on porta à Olivier Pain.
Le soir, le calife me demanda si j’avais vu Pain.
«Oui,» lui dis-je.
Je lui racontai alors qu’il n’était pas encore habitué à notre asida et
que, si on l’obligeait à en manger, il tomberait probablement malade.
Je lui demandai la permission de lui envoyer de temps en temps une
nourriture plus légère, ce à quoi il consentit.
«Toi-même, tu te contentes pourtant de la nourriture du pays,
ajouta-t-il, il serait donc en tout cas préférable pour lui de s’y
habituer également le plus tôt possible; mais, où est Moustapha, je ne
l’ai pas vu depuis que nous sommes partis de Rahat.»
«Il est ici et surveille mes domestiques dans les soins qu’ils donnent
aux chevaux et aux chameaux.»
Sur le désir du calife, j’envoyai un des grooms qui se tenaient au
dehors, pour le chercher. Quelques minutes après Moustapha arriva.
«Où donc te tiens-tu toujours, que je ne t’ai pas aperçu depuis des
semaines, gronda-t-il, as-tu donc oublié que je suis ton maître?»
«Je suis, avec ta permission, auprès d’Abd el Kadir et je l’aide dans
ses travaux, dit Moustapha d’un air arrogant. Tu ne t’occupes pas de
moi et tu m’as livré à moi-même.»
«Je m’occuperai de toi à l’avenir» dit le calife en colère. Il appela
un moulazem: «Conduis Moustapha auprès du secrétaire Ben Nagi»:
ordonna-t-il, et fais-le mettre aux fers!»
Kloss suivit son gardien sans répliquer un mot.
«Moustapha, continua le calife, est un mauvais homme et tu as
suffisamment de serviteurs pour pouvoir facilement te passer de lui. Je
l’ai pris auprès de moi et il m’a quitté sans motifs. Je lui ai ordonné
de servir mon frère Yacoub, il s’est plaint de lui et l’a quitté.
Maintenant qu’il est auprès de toi, croit-il pouvoir ne plus s’occuper
de nous.»
«Pardonne-lui, car qui pardonne est miséricordieux! Ordonne-lui de
rester auprès de ton frère, peut-être deviendra-t-il meilleur?»
«Il doit passer quelques jours dans les fers, afin d’apprendre que je
suis son maître. Il n’est pas meilleur que toi et tu viens chaque jour
à ma porte,» me dit-il en souriant, parce qu’il vit bien que j’étais
blessé de sa façon d’agir envers Moustapha.
Il fit apporter le souper pendant lequel je m’observai d’une
façon toute particulière, afin de ne pas donner au calife, qui me
surveillait, le soupçon que je lui en voulais de m’avoir enlevé
Moustapha. Il parla peu, et paraissait de mauvaise humeur. Après
le souper, il prit congé de moi avec quelques paroles amicales qui
toutefois ne me semblaient pas venir du cœur.
Je revins sous ma tente où je ne pus pendant longtemps trouver le
sommeil. Je déployais toute la patience et toute l’abnégation possibles
pour conquérir la faveur du calife, et pouvoir profiter d’autant plus
facilement un jour d’une occasion de délivrance. Mais, grâce à son
caractère entier, c’était un rôle difficile de ne pas sortir de sa
ligne de conduite et de ne pas blesser son prodigieux orgueil. Chaque
jour, je voyais des exemples de son humeur capricieuse; il n’avait
aucun égard pour ses moulazeimie qu’il faisait, à la moindre faute,
enfermer, mettre aux fers et battre. La privation des biens était la
suite habituelle de ces faits. Il était habitué à obéir à son premier
mouvement, ne réfléchissant pas longtemps, et attachait une importance
énorme à toujours montrer qu’il était le maître.
Fadhlelmola, frère d’Abou Anga, commandant des Djihadia (ils étaient
tous deux fils d’un esclave libéré d’un parent du calife) était chargé
des fonctions de son frère. Ce Fadhlelmola avait un ami fidèle et
un conseiller en la personne d’Ahmed woled Younis, de la tribu des
Sheikhiehs. Le même soir, il s’était rendu chez le calife pour lui
demander de donner son autorisation au mariage de Younis. Le calife
étant de mauvaise humeur voulut encore une fois montrer qu’il était le
maître. Il fit appeler le père de la jeune fille et lui demanda devant
les personnes présentes s’il voulait marier sa fille avec Ahmed woled
Younis. Comme celui-ci répondait affirmativement, il lui dit: «J’ai
résolu, car je trouve que cela est préférable pour son bonheur, de la
marier à Fadhlelmola. As-tu quelques objections à présenter?»
Le père de la jeune fille déclara naturellement qu’il était absolument
de l’avis du calife et celui-ci ordonna aussitôt: «Eh bien le _fatha_!»
(prière d’usage pour la bénédiction des mariages). Les personnes
présentes levèrent les mains, récitèrent le fatha et mangèrent des
dattes qu’on leur offrit. Puis elles furent congédiées par le calife.
Fadhlelmola s’en alla, riche d’une femme de plus; Ahmed woled Younis
plus pauvre d’une espérance. L’humeur du calife était satisfaite; avec
un tel maître, il fallait être prudent.
Environ cinq jours plus tard, nous atteignîmes Chat. Là, beaucoup de
sources comblées précédemment furent rétablies et des huttes en paille
avec des clôtures furent élevées pour le Mahdi et ses califes. Le Mahdi
voulait s’arrêter plusieurs jours en cet endroit.
Pendant la marche, je rendis chaque jour visite à Olivier Pain. Il
était toujours de plus mauvaise humeur et plus ennuyé de son isolement,
car les rapports avec les autres hommes et les esclaves commis à son
service lui restaient interdits. Ces quelques jours avaient suffi
pour le faire renoncer complètement à l’exécution de ses plans: il ne
songeait plus maintenant qu’à sa femme et à ses enfants.
Je cherchai à le calmer, l’engageai à espérer en l’avenir et à ne pas
trop se livrer à des pensées mélancoliques qui commençaient à miner
ses forces. Le calife semblait peu se soucier de lui et demandait
seulement, à l’occasion, de ses nouvelles.
Le lendemain de notre arrivée à Chat, l’ancien sheikh du Mahdi,
Mohammed Chérif, arriva enfin; on l’attendait depuis longtemps. Lui
aussi avait été forcé par ses ennemis et tremblant pour sa propre
sûreté de paraître en suppliant. Mais le Mahdi le délivra aussitôt de
cette situation indigne, le conduisit de la manière la plus flatteuse à
sa demeure, et fit élever des tentes pour lui. Il lui donna deux belles
jeunes filles abyssiniennes et des chevaux et réussit bientôt, par sa
générosité, à s’attacher une grande partie des partisans de Mohammed
Chérif.
Le calife avait pardonné à Moustapha et lui avait ordonné de rester
auprès du secrétaire Ben Nagi. Toutefois il nous était permis de
communiquer ensemble.
Déjà après notre départ de Sherkela, on savait que les troupes de
Gordon avaient essuyé une grosse défaite. A Chat, nous reçûmes des
nouvelles détaillées de la défaite de Mohammed Ali Pacha à Omm Douban,
par le sheikh El Ebed. Après avoir vaincu les rebelles à Halfaya et
Haggi Mohammed à Bourri, Gordon envoya Mohammed Ali Pacha avec environ
2,000 hommes contre les rebelles qui se tenaient à Omm Douban, village
du sheikh El Ebed. Mohammed Ali avait, à cause de sa bravoure, eu une
carrière rapide. Il avait demandé dans le temps à permuter du Darfour
où il avait servi auprès de moi comme saghcolaghassi. Gordon l’avait
nommé major et, pendant le siège, il devint successivement colonel,
puis général. Il marcha donc, avec ses 2,000 hommes, irréguliers la
plupart, contre le sheikh El Ebed, accompagné d’une véritable cohue de
femmes et d’esclaves en quête de quelque butin.
Pendant la marche d’Elefoun, il fut surpris par les rebelles, près
d’Omm Douban, attaqué de divers côtés à la fois, et, empêché de se
frayer une sortie par suite de la foule qui l’entourait, il fut battu
et presque complètement anéanti. Quelques-uns de ses hommes purent à
grand’peine s’échapper; ils apportèrent la triste nouvelle à Khartoum.
Enhardis par ce succès, les rebelles resserrèrent le cercle autour de
cette ville et reçurent d’Abd er Rahman woled en Negoumi un renfort si
important que les troupes de Gordon n’étaient plus en nombre suffisant
pour oser tenter une sortie victorieuse.
De Chat, nous nous dirigeâmes sur Douem, où le Mahdi passa une grande
revue. A cette occasion, montrant le Nil à ses troupes: «Dieu le
maître, le Bon et le Miséricordieux, s’écria-t-il, à créé ce fleuve; il
vous y désaltérera et sur ses rivages vous trouverez des pays dont vous
serez, je vous le prédis, les maîtres.»
Une joie fanatique s’empara de cette foule qui voyait déjà toute
l’Egypte devenir sa proie.
Arrivés à Dourrah el Khadra, nous célébrâmes la fête du «Baïram.»
Olivier Pain souffrait de la fièvre et, de jour en jour, était plus
abattu. Malgré les doses de quinine qu’il absorbait, sa mauvaise humeur
tournant à la mélancolie, nous causa de graves inquiétudes.
«J’ai commis bien des sottises dans ma vie, me dit-il un jour; mais
mon voyage en ce pays est la plus grosse de toutes; je n’envisage le
résultat qu’avec appréhension. Il eut été préférable que les Anglais
eussent réellement accompli leur dessein, de me faire prisonnier.»
Je le consolai et le suppliai de ne pas perdre courage.
Mais il se détourna, en secouant tristement la tête.
Le jour du Baïram, le Mahdi fit la prière à haute voix, puis lut la
Khoudba (le sermon) pendant lequel, devant tout le peuple, il se prit
à sangloter abondamment. Nous autres, infidèles, nous savions que,
lorsqu’il pleurait, il méditait toujours quelque mauvaise action.
Aussi, sa prédication et ses pleurs excitèrent-ils au combat ces
milliers d’hommes, facilement irritables, accourus en masse des
provinces du Nil.
Après deux jours de repos, nous reprîmes notre route marchant comme de
véritables tortues; les pèlerins affluaient de toutes les contrées du
Soudan.
Pain allait toujours plus mal; on craignit le typhus; il était
absolument abattu.
Un jour, il me pria de demander au Mahdi un secours en argent: les
nègres qui le servaient ne cessaient de mendier.
Le Mahdi fit aussitôt prendre dans le Bet el Mal cinq livres
égyptiennes et me les remit en faisant des vœux pour le prompt
rétablissement du malade.
Comme je communiquai au calife l’état grave de Pain et le secours du
Mahdi, il me reprocha d’avoir demandé de l’argent au Mahdi sans m’être
adressé à lui, au préalable.
«S’il meurt au milieu de nous, ajouta-t-il, il peut s’estimer heureux,
car la bonté et la toute-puissance divine l’ont arraché à sa tribu:
d’un infidèle, elles ont fait un fidèle.»
Quatre jours après, Olivier Pain était si faible qu’il pouvait à peine
se soulever. Depuis deux jours il ne touchait plus aux aliments que je
lui envoyais.
Il me tendit sa main amaigrie.
«Ma dernière heure est arrivée; je le sais, me dit-il. Laissez-moi vous
remercier de votre amabilité et de vos soins. Une prière encore: si
jamais vous êtes libre et que vous alliez à Paris, portez à ma femme
et à mes enfants les derniers adieux d’un malheureux.» Tandis qu’il
prononçait ces mots, deux grosses larmes coulaient le long de ses
joues. Je l’encourageai encore et j’assurai qu’il n’avait aucune raison
de perdre toute espérance.
Les tambours de guerre qui battaient alors m’obligèrent à le quitter.
Je laissai auprès de lui un de mes domestiques, nommé Atroun. En route,
je m’entretins avec le calife de l’état du malade et le priai de lui
laisser quelques jours de repos dans le plus prochain village. Le
calife ne prit aucune décision et me pria de lui reparler de Pain dans
le courant de la soirée.
Mais à la tombée de la nuit, Atroun s’avança.
«Où est Youssouf? (c’est ainsi qu’on appelait Olivier Pain)» lui
demandai-je tout inquiet.
«Mon maître est mort; c’est pourquoi nous nous sommes tant trouvés en
retard.»
«Mort?» répétai-je bouleversé.
«Oui, mort, répéta Atroun, nous l’avons même déjà enterré!»
«Dis-moi comment cela s’est passé...»
«Youssouf, mon maître, était si faible, qu’il ne pouvait plus se tenir
à cheval; nous fûmes forcés de nous traîner une partie du chemin, à
pied. A plusieurs reprises, il perdit connaissance; puis il me parla
en sa langue que nous ne comprenions pas. Nous le mîmes enfin sur un
angareb que nous plaçâmes sur la selle d’un chameau; il ne put s’y
tenir et tomba. Dès lors, il perdit connaissance, jusqu’au moment où
il mourut. Nous l’enveloppâmes dans une ferda (drap en coton) et nous
l’enterrâmes. Les esclaves de Zeki ont apporté à leur maître tout ce
qu’il possédait.»
Quoique Olivier Pain fût sérieusement atteint, j’attribuai la rapidité
de sa mort à la chute qu’il avait faite du chameau. Pauvre homme!
Arriver avec de si hautes visées et finir si tristement!
Je fis part aussitôt de sa mort au calife.
«Il est heureux», me répondit-il. Puis il fit savoir à Zeki qu’il eut
à conserver avec soin, provisoirement, tout ce qui avait appartenu à
Olivier Pain. Il m’envoya auprès du Mahdi pour le prévenir. Celui-ci
parut prendre à cette nouvelle une part plus grande que le calife et
récita même la prière des morts.
Trois jours s’écoulèrent, nous approchions de Khartoum. En route,
nous eûmes l’occasion d’apercevoir à maintes reprises les bateaux à
vapeur de Gordon qui apparaissaient dans le lointain; ils semblaient
se livrer à des reconnaissances; mais ils se retirèrent sans attendre
notre arrivée.
Nous venions de dresser nos tentes, quand un moulazem du Mahdi me pria
de le suivre chez son maître, où se trouvaient déjà le sheikh Abd el
Kadir woled Om Mariom, autrefois cadi de Kalakle, jouissant d’une
grande renommée chez les habitants du Nil Blanc, et Husein Pacha.
«Je t’ai fait appeler, me dit le Mahdi, afin que tu préviennes Gordon
que sa chute est prochaine. Dis-lui que je suis bien le Mahdi, qu’il
se rende avec sa garnison afin de pouvoir se sauver, lui et son âme;
fais-lui entendre que, s’il refuse, tous combattront contre lui, et
toi-même aussi; la victoire nous est assurée. Ma lettre n’a d’autre but
que d’empêcher le sang de couler abondamment.»
Je me tus. Husein m’engageait fortement à répondre.
«O Mahdi! répliquai-je enfin, écoute mes paroles; je te parlerai à
cœur ouvert; pardonne-moi si ma réponse est peut-être vive et si tous
les termes n’en sont pas pesés. Si j’écris à Gordon que tu es le
vrai Mahdi, il ne me croira pas, si je le menace de le combattre de
ma propre main, il ne me craindra pas. Mais toi, dis-tu, tu ne veux
pas que le sang soit répandu. Je le sommerai donc de se rendre; je
lui dirai qu’il est trop faible pour soutenir un combat contre toi,
le victorieux et qu’il n’a aucun secours à attendre du dehors. Je
l’informerai enfin que je suis prêt à servir d’interprète entre toi et
lui.»
Le Mahdi s’étant rallié à mes propositions, je rentrai en hâte chez
moi. Ma tente avait été déchirée pendant le transport; j’avais élevé,
pour avoir un peu d’ombre pendant le jour, une toiture des plus
primitives composée de bâtons sur lesquels je tendis quelques lambeaux
d’étoffe. La nuit, je dormais à la belle étoile. Je dus donc me mettre
en quête d’une lanterne, et, assis sur mon angareb, je rédigeai ma
missive.
J’écrivis tout d’abord à Gordon quelques lignes en français, lui
exposant que les détails qui allaient suivre étaient en allemand,
parce qu’il m’était plus facile de m’exprimer en ma langue maternelle;
qu’ensuite j’avais peu de temps à ma disposition et qu’enfin mes
dictionnaires avaient été brûlés car, on les avait pris pour des livres
de prières. J’espérais, ajoutai-je, avoir bientôt l’occasion de le
revoir, priant Dieu chaque jour d’exaucer ma prière. Je lui nommai
enfin quelques sheikhs qui s’étaient joints au Mahdi, dans le seul
espoir de sauver leurs femmes et leurs enfants.
Après cette sorte de préface, je lui écrivis une lettre très détaillée.
Je lui rappelai que, d’après ce que m’avait dit Georges Calamatino,
je savais que lui, Gordon, avait désapprouvé ma capitulation. Je lui
soumis donc les circonstances de ma chute, en le priant de ne me juger
qu’après avoir lu mon récit. Je lui rappelai mes actions contre le
sultan Haroun et Doud Benga; comment, au commencement de la révolte,
les quelques officiers que j’avais m’abandonnèrent tous, parce qu’Arabi
Pacha avait chassé du pays tous les Européens; comment le bruit s’était
répandu que mes défaites n’étaient dues qu’à mon manque de croyance;
combien j’avais été forcé de lutter contre des intrigues de toute
nature jusqu’à ce que je changeasse de religion; comment enfin, grâce
à cet acte, mes gens devinrent plus confiants; puis, je lui narrai nos
succès passagers, jusqu’au moment où l’anéantissement de l’armée de
Hicks nous enleva tout espoir d’être jamais secourus.
Je passai ainsi en revue tous les événements: le nombre de mes hommes
morts au champ d’honneur, les réserves de munitions presque épuisées,
la position des soldats et des officiers qui comprenaient bien que
seule la capitulation pouvait sauver leur vie; enfin, ma situation
d’unique Européen ne pouvant résister plus longtemps aux désirs de se
rendre, manifestés par tous et ne pouvant aller contre la destinée.
Ma soumission, lui écrivis-je, a été la plus grande douleur que j’ai
supportée en ma vie; mais, je ne pouvais agir autrement et, comme
officier autrichien, je ne crains pas le verdict du juge le plus sévère
de mes actions. Par ma façon d’agir, continuai-je, je crois avoir
acquis, jusqu’à un certain degré, la confiance du Mahdi et du calife;
c’est pourquoi, du reste, ils m’ont permis de vous écrire, pour vous
engager à vous rendre, il est vrai; mais je saisis cette occasion
avec quelle joie!—pour vous offrir mes services, résolu à vaincre ou
à mourir, s’il vous est possible toutefois de faciliter ma fuite à
Khartoum.
Je le priai de m’écrire quelques lignes en français pour me faire
savoir, le cas échéant, jusqu’à quel point il pourrait me venir en
aide dans l’accomplissement de mon dessein, lui recommandant de ne pas
oublier de me demander, en langue arabe, de venir à Omm Derman, avec
l’autorisation du Mahdi, pour traiter des conditions de capitulation.
J’écrivis encore une troisième lettre, en allemand, au consul Hansal,
le priant de faire tout ce qui dépendrait de lui pour faciliter ma
fuite à Khartoum; je lui disais, entr’autres choses, que, connaissant
les intentions du Mahdi, ses forces, etc., ma présence en cette ville
pouvait être d’une grande utilité.
Mais, comme certains bruits circulaient dans le camp du Mahdi, d’après
lesquels Gordon se rendrait si aucun renfort ne lui arrivait, je priai
le consul Hansal de m’informer des desseins du Général; car, si la
capitulation avait lieu après ma fuite dans la ville, il va de soi que
je serais la victime du Mahdi et qu’il ne tarderait pas à se venger sur
moi.
Il me parut alors, il me paraît aujourd’hui même encore, assez juste
que, si par ma fuite j’excitais la colère du Mahdi, je fusse au moins
sûr de l’éventualité de la reddition de Khartoum. On prétendait ici
que la garnison de Khartoum tremblait et que beaucoup désiraient la
reddition de la ville; j’attirai sérieusement l’attention de Hansal,
l’assurant que la force du Mahdi n’était pas si grande qu’on le
croyait et que par l’énergie des troupes égyptiennes, tout pouvait
encore être sauvé. La ville devait être en état de tenir au moins six
semaines, sinon deux mois pour donner à une armée le temps d’arriver à
son secours. Je lui rapportai enfin le bruit qui courait que le petit
vapeur envoyé dernièrement à Dongola par Gordon devait avoir fait
naufrage près de Wadi Gamer, ce dont toutefois je n’avais pu m’assurer
jusqu’à aujourd’hui.
Le 15 octobre, au matin, je me rendis avec mes trois lettres auprès
du Mahdi qui m’ordonna de les faire porter à Omm Derman par un de
mes domestiques. Je choisis un jeune garçon, d’environ 15 ans, nommé
Mergan, auquel, sur l’ordre du Mahdi, Ahmed woled Soliman remit un âne
et quelque argent pour le voyage. Je recommandai soigneusement au jeune
homme de ne parler à personne au monde à Khartoum, si ce n’est à Gordon
Pacha ou au consul Hansal, et de les assurer que je désirais venir en
cette ville.
Vers midi des courriers arrivèrent de Berber confirmant malheureusement
la prise du vapeur allant à Dongola et le meurtre du colonel Steward
ainsi que celui de ceux qui l’accompagnaient.
Les messagers apportaient les papiers qu’ils avaient trouvés sur le
vapeur et le calife m’ordonna de parcourir, chez Ahmed woled Soliman,
ceux qui étaient écrits en langues européennes.
Au milieu de nombreuses lettres particulières de personnes restées à
Khartoum, je trouvai un très long rapport militaire, sans signature, il
est vrai, mais qui devait émaner de la plume de Gordon.
Le Mahdi m’ayant interrogé sur le contenu de ces papiers, je lui
répondis que la plupart avaient un caractère privé sans aucune
importance; quant au rapport militaire, je n’y avais rien compris
du tout. Malheureusement on trouva nombre de rapports et d’écrits
en langue arabe desquels on déduisit facilement ce qui se passait à
Khartoum. En outre, une dépêche détaillée, à moitié chiffrée, également
de Gordon, à Son Altesse le Khédive fut lue par Abd el Halim effendi,
autrefois Bashkatib (chef de bureau) au Kordofan; ce fut une précieuse
source d’informations pour le Mahdi.
Par les papiers du consulat, j’appris malheureusement que mon ami
l’agriculteur Ernest Marno avait succombé à la fièvre, à Khartoum,
depuis longtemps déjà.
En ma présence, on tint conseil pour savoir quels papiers seraient
envoyés à Gordon, pour le persuader de la perte du vapeur et peut-être
par là le décider à se rendre. Je prétendis que seul le rapport écrit
de sa propre main serait le témoignage le plus frappant de la perte
qu’il venait d’éprouver. Après de longs débats on convint enfin de
suivre mon conseil. En triant ces paperasses, on découvrit une lettre
de Salih woled el Mek, écrite après son arrestation. Dans cette missive
il assurait le général Gordon de sa fidélité et de sa soumission.
Celui-ci avait voulu envoyer au Caire cette lettre comme preuve du
dévouement de Salih et cette bonne intention fut cause qu’on jeta mon
ami dans la prison commune, c’est-à-dire dans une petite, mais épaisse
zeriba qui servait dans ce but pendant la marche.