une situation très difficile. La proclamation fut lue; là-dessus
les Djaliin commencèrent à se soulever; ils élurent enfin comme chef
Haggi Ali woled Saad qui disposait bien de forces imposantes mais qui
voulait différer le combat aussi longtemps que possible pour des motifs
personnels et à cause aussi de son inclination pour le Gouvernement.
Les consuls des Puissances étrangères voyant que les événements à
Khartoum prenaient une tournure toujours de plus en plus menaçante,
demandèrent à Gordon de les conduire à Berber; mais comme ils
ne pouvaient, là non plus, trouver une sécurité suffisante, ils
résolurent, à l’instigation de Gordon, d’attendre encore. Les habitants
de Khartoum considérèrent au commencement leur nouveau gouverneur
général avec méfiance parce qu’ils craignaient que, conformément à la
proclamation, il fut venu seulement pour sauver la garnison. Mais peu à
peu ils comprirent et bientôt eurent la conviction qu’il était prêt à
vaincre ou à périr avec eux.
Le sheikh El Ebed, un des plus puissants sheikhs religieux, avait
rassemblé ses partisans et campait dans le voisinage de Halfaya. Afin
de chasser les rebelles de leur position, Gordon envoya des troupes
sous le commandement de Hasan Mousma et de Saïd Pacha Husein qui avait
été précédemment moudir de Shakka. Mais, du toit de son palais, il put
se rendre compte avec sa longue-vue comment les officiers, auxquels il
avait accordé sa confiance pleine et entière livraient leurs soldats à
l’ennemi, puis rentraient avec le reste à Khartoum. Il fit comparaître
les traîtres dans la nuit même devant une cour martiale et fit exécuter
aussitôt la sentence de mort rendue contre eux. Malgré cet incident,
il réussit le lendemain à chasser l’ennemi de sa position et à amener à
Khartoum les Sheikhiehs, fidèles au Gouvernement, sous la conduite du
sandjak Abd el Hamid woled Mohammed.
Salih woled el Mek, qui était enfermé dans Fadasi, avait demandé à
Gordon des secours. Comme on ne pouvait lui en envoyer, il fut forcé
de se rendre avec quatorze cents hommes de cavalerie régulière et ses
autres troupes. La population de tout le Ghezireh se rassembla alors
pour assiéger Khartoum sous les ordres de Haggi Mohammed Abou Gerger.
Tandis que ces événements se passaient dans le voisinage de Khartoum,
l’ancien précepteur du Mahdi, le sheikh Mohammed el Cher (portant
autrefois le nom de Mohammed el Diker), qui avait été nommé par le
Mahdi, émir de la province de Berber arriva sur les bords du Nil.
D’après son ordre, Haggi Ali rassembla ses Djaliin et, avec ceux-ci,
renforcé par les Barabara et les Bicharia ainsi que par les autres
tribus de la province, Mohammed Cher assiégea Berber qui se rendit au
bout de quelques jours.
La province de Dongola résistait encore très bien; elle n’avait pas
jusqu’ici encore été troublée à cause de la ruse de son gouverneur
Moustapha bey Iawer qui avait déjà deux fois offert de faire sa
soumission au Mahdi. Cependant le Mahdi n’avait aucune confiance dans
le gouverneur et il envoya contre lui son parent Sejjid Mohammed Ali.
Celui-ci se joignit à l’émir des Sheikhiehs, le sheikh El Hedaïa qui
avait déjà auparavant suscité au gouverneur nombre de difficultés, afin
de prendre possession de Dongola. Mais les troupes de Dongola sous
le commandement d’un officier anglais[1] anéantirent Mohammed et les
forces des Mahdistes à Debba où périrent Sejjid Mohammed et Hedaïa. La
province de Dongola fut ainsi sauvée pour quelque temps.
Les choses allaient de mal en pis à Sennaar qui, assiégée par l’ennemi,
possédait bien des vivres suffisants, mais était privée de toute
communication avec les autres parties du pays. Tout d’abord, la
courageuse sortie de Nur bey qui battit et dispersa les assiégeants,
laissa quelque temps de répit à la garnison.
De tous côtés on priait le Mahdi de venir en personne. Toutefois
celui-ci ne se hâtait nullement d’accéder à cette demande, sachant que
ce pays était en tout cas une proie assurée qui n’aurait pu lui être
arrachée que par une grande armée expédiée par l’Egypte ou par une
autre Puissance. Il pensait avec raison ne plus avoir à craindre une
telle éventualité.
Chaque vendredi, régulièrement, il passait lui-même ses troupes en
revue.
Il divisa toutes ses forces en trois corps dont chacun fut placé sous
les ordres d’un de ses califes. Le calife Abdullahi fut nommé Raïs el
Ghesh, commandant en chef de toute l’armée.
Le drapeau noir (Raï ez serga, exactement Er raïet ez serga)
appartenait au calife Abdullahi ou à Yacoub, son représentant; le
drapeau vert (Raï el okhter, exactement Er raïet el khadra) au calife
Ali woled Helou; le drapeau rouge (Raï el achraf, le drapeau des
nobles) au calife Mohammed Chérif.
Aux trois bannières principales étaient subordonnés d’innombrables
petits drapeaux sous la garde des émirs. Dans les revues, tous les
émirs obéissant à la bannière noire se tenaient avec leurs étendards
sur une ligne déployée, le front tourné du côté de l’est.
En face d’eux se trouvaient les émirs obéissant à la bannière verte
à une distance égale, le front tourné du côté de l’ouest, tandis que
les deux lignes étaient réunies par ceux qui obéissaient à la bannière
rouge, le front tourné vers le nord. Comme le nombre des combattants
à ce moment là était immense, cette disposition formait un carré
gigantesque, ouvert d’un côté, dans lequel le Mahdi se rendait à la
fin de la revue avec son calife Abdullahi et ses moulazeimie, galopant
devant le front afin de réjouir les soldats par sa vue et de les saluer
par ces mots: «Allah jibarek fikoum» (Dieu vous bénisse.)
Ces revues nommées _arda_ ou _tarr_ étaient, comme nous l’avons vu,
passées chaque vendredi et, à la suite de chacune, les bruits les plus
étranges circulaient sur la personne du tout puissant homme de guerre.
L’un avait vu le Prophète chevauchant aux côtés du Mahdi et parlant
avec lui; un autre avait entendu les voix célestes qui bénissaient
les combattants pour la foi (ansar) et leur promettaient la victoire.
Un troisième prétendait que l’ombre d’un nuage qui passait était
formée par les ailes des anges que le Tout-Puissant avait envoyés pour
rafraîchir ses bien-aimés.
Environ trois jours après que la nouvelle de la défaite d’Abou Gerger
nous fut parvenue, un Italien résidant autrefois à Berber, nommé
Giuseppe Cuzzi arriva de Khartoum à Rahat. Il avait été laissé à
Berber par A. Marquet, représentant de la maison française Debourg et
C^{ie}, pour opérer la liquidation de quelques petites affaires et y
avait été fait prisonnier. Mohammed Cher l’avait envoyé à Khartoum, où
il devait remettre à Gordon une lettre de Haggi Mohammed Abou Gerger;
il ne fut pas reçu par lui personnellement, mais par un poste militaire
établi en face de Khartoum sur la rive nord du Nil Bleu et renvoyé à la
personne qui l’avait expédié. Haggi Mohammed Abou Gerger envoya alors
Cuzzi au Mahdi qui le fit repartir de nouveau, en compagnie d’un Grec
nommé Calamatino, pour Khartoum, avec des lettres adressées à Gordon,
dans lesquelles celui-ci était sommé de se rendre. Je pus remettre au
Grec un petit billet pour Gordon Pacha. Calamatino seul put pénétrer
dans la forteresse; il remit ses lettres au poste et y attendit la
réponse, tandis que Cuzzi, sur l’ordre de Gordon, ne put s’approcher de
Khartoum que jusqu’à une portée de fusil, car, au dire des officiers
qui s’étaient trouvés en rapport avec lui lors de sa première mission,
il cherchait à les persuader de se rendre.
Après que nous eûmes célébré la fête du Ramadan et que Abou Anga
eut été rappelé avec toutes ses forces de Gebel Deier, le Mahdi fit
répandre le bruit qu’il avait reçu du Prophète l’ordre d’aller à
Khartoum et d’assiéger cette ville. Les émirs convoquèrent leurs
hommes, leur ordonnèrent de se tenir prêts à marcher et menacèrent ceux
qui resteraient en arrière sans permission de les considérer comme
ranima.
Presque tous les habitants du pays étaient, par fanatisme et cupidité,
enchantés d’obéir à l’appel du Mahdi; ce qui provoqua une véritable
migration de peuples, telle que le Soudan n’en avait jamais vu.
Nous quittâmes Rahat le 22 août. L’armée mahdiste suivait en trois
colonnes. Toutes les tribus possédant des chameaux prirent la route du
nord Khursi-Halba-Dourrah el Khadra. Le Mahdi suivit la route du centre
Daïara-Sherkela-Chat-Douem, avec ses califes et une partie des émirs.
Les tribus possédant des bestiaux (Baggara) prirent celle du sud parce
qu’elles y trouveraient, dans les nombreux étangs, assez d’eau pour
leurs troupeaux.
Ma place comme moulazem était à la suite du calife Abdullahi.
Lorsqu’on faisait halte et qu’on campait, j’avais l’habitude de
laisser mes domestiques et mes chameaux auprès de Salih woled el Mek
qui appartenait à la suite du Mahdi. Le calife qui avait contre Salih
une antipathie secrète me fit à ce sujet plusieurs fois des reproches
et m’ordonna enfin de camper avec mes serviteurs dans son voisinage
immédiat, tout en me faisant surveiller par son cousin Othman woled
Adam. Je trouvai cependant, la nuit venue, plus d’une fois l’occasion
de communiquer avec Salih woled el Mek qui recevait presque chaque jour
des nouvelles sur les événements se passant aux environs des bords du
fleuve.
Avant que nous eûmes atteint Sherkela, un bruit étrange circula dans
notre colonne; on racontait qu’un étranger européen et chrétien
était arrivé à El Obeïd et était maintenant en route pour venir à la
rencontre du Mahdi. Quelques-uns prétendaient savoir que c’était le
chef des Français lui-même; d’autres disaient que c’était un parent de
la reine d’Angleterre. Une chose toutefois demeura certaine, c’est
qu’un Européen était effectivement arrivé et je crois inutile de dire
que j’étais extrêmement impatient de savoir qui avait osé s’aventurer
ici dans les circonstances actuelles.
Un soir, le calife me fit appeler et me fit part qu’un Français était
arrivé à El Obeïd et qu’il avait donné l’ordre de l’amener ici.
«Ce Français est-il de ta race ou bien y a-t-il dans ton pays, comme
chez nous au Soudan, des tribus différentes?» me demanda le calife qui
n’avait en ce temps-là aucune notion de l’Europe et de ses habitants.
Je lui énumérai les nations de l’Europe autant que je le jugeai
nécessaire.
«Que veut donc de nous ce Français, pour qu’il ait franchi une si
longue route?» me demanda-t-il en réfléchissant.
«Peut-être Dieu l’a-t-il conduit sur cette route et recherche-t-il
l’amitié du Mahdi ainsi que la tienne.»
Le calife me regarda d’un air incrédule et ajouta brièvement: «Nous
verrons».
Nous étions arrivés à Sherkela; vers midi, le calife me fit appeler
auprès de lui.
«Abd el Kadir, dit-il, le Français voyageur vient d’arriver et je l’ai
fait amener ici; attends-le auprès de moi, peut-être aurais-je besoin
de toi.»
Quelques minutes après, apparut aussi Husein Pacha qu’il avait
également fait appeler.
Il se passa un certain temps jusqu’à ce que le moulazem du calife
annonçât que l’étranger se trouvait devant la porte. Le calife donna
ordre de le faire entrer.
C’était un jeune homme élancé, d’environ trente ans, de force moyenne,
le visage fortement brûlé du soleil, il portait des moustaches et de
légers favoris blonds; il était vêtu de la gioubbe et du turban; il
salua avec un «salam aleikum» le calife qui, sans se lever de son
angareb, l’invita à s’asseoir.
«Pourquoi es-tu venu ici et que veux-tu de nous?» furent les premières
paroles pleines de défiance que le calife lui adressa.
L’étranger essaya de répondre en langue arabe, mais il put seulement
faire comprendre qu’il était Français et qu’il était arrivé ici venant
directement de France.
«Parle avec Abd el Kadir, répliqua le calife interrompant l’étranger
au milieu de son discours incompréhensible, il me fera part de tes
intentions.»
L’étranger me regarda d’un air méfiant et me salua en langue anglaise.
«Je ne suis pas Anglais, répondis-je en m’avançant, parlez français;
abrégez, et arrivez immédiatement à la cause de votre voyage ici. Plus
tard nous trouverons l’occasion de parler ensemble en confidence.»
«Pourquoi t’entretiens-tu avec lui si longtemps, Abd el Kadir; je veux
apprendre ses intentions, et tout de suite, s’écria le calife.»
«Je lui apprenais quel était mon nom, répondis-je, et le sommais de
dire la vérité, car toi et le Mahdi vous êtes des hommes éclairés par
Dieu, vous connaissez les pensées des hommes et vous savez lire dans
leur cœur.»
Husein Pacha, qui était assis à côté de moi, dit rapidement: «C’est la
vérité, et que Dieu prolonge leur vie; mais tu as bien fait de rendre
l’étranger attentif.»
Le calife se calma et dit tranquillement: «Cherche à savoir la vérité.»
«Mon nom est Olivier Pain, me répondit alors l’étranger dans sa langue
maternelle, et je suis Français. Déjà, depuis ma première jeunesse, je
m’intéressai au Soudan et j’avais des sympathies pour ces populations;
je ne suis pas le seul, car tout mon pays éprouve ce sentiment. Mais
il y a sur notre continent des nations avec lesquelles nous vivons
en inimitié. L’une de celles-ci est la nation anglaise qui s’est
établie en Egypte, tandis que l’un de ses généraux, Gordon, commande
à Khartoum. Je suis venu pour vous offrir mon alliance et celle de ma
nation.»
«Quelle alliance?» demanda le calife, auquel j’avais traduit mot à mot
le discours d’Olivier Pain.
«Moi-même je ne puis vous aider que de mes conseils, ajouta Olivier
Pain, mais ma nation serait prête à gagner votre amitié, à vous
soutenir aussi par des actes et à vous livrer de l’argent et des armes.»
«Es-tu mahométan?» demanda le calife comme s’il n’avait pas entendu les
derniers mots.
«Oui, je suis depuis longtemps un fervent de cette religion, à laquelle
j’ai adhéré publiquement à El Obeïd.»
«Bien, dit le calife en se tournant vers moi, reste avec Husein auprès
du Français, je vais avertir le Mahdi et reviendrai ensuite auprès de
vous.»
Lorsqu’il nous eut quittés, je serrai la main d’Olivier Pain et je
le présentai à Husein Pacha. Quoique sa proposition énoncée par lui
sérieusement à ce qu’il semblait, de soutenir mes ennemis, m’intéressât
d’une façon toute particulière, je lui recommandai d’être avant tout
prudent dans ses discours et de se donner comme poussé à venir ici
plutôt par l’amour de la religion que par des visées politiques.
Husein Pacha était dans son for intérieur très sévère pour les rôdeurs.
«Vous appelez en Europe «des politiques,» me dit ce dernier en arabe,
des gens qui ne sortent de chez eux que pour tuer des hommes, pour
ramasser du butin, pour emmener en esclavage des femmes et des jeunes
filles de notre religion, vous les soutenez et vous leur offrez de
l’argent et des armes! Mais, si un pauvre homme de notre race achète
un nègre qui ne se distingue d’un animal que parce qu’il peut dire
quelques mots et l’emploie à cultiver son champ, vous appelez cela un
péché, une horreur et vous vous arrogez le droit de punir une telle
action.»
«_Malêche_ (_cela ne fait rien_, phrase destinée à tranquilliser
et continuellement employée), dis-je à Husein Pacha, celui qui vit
longtemps voit beaucoup.»
Le calife revint bientôt et nous ordonna de procéder à nos ablutions
pour prendre part avec le Mahdi à la prière de midi.
Nous obéîmes à son injonction et suivîmes le calife au lieu du culte
où, à la nouvelle de l’arrivée d’Olivier Pain, une immense foule
s’était rassemblée exprimant les avis les plus absurdes sur le nouveau
venu. A peine avions-nous pris place, Olivier Pain au second rang,
que le Mahdi parut. Il portait une belle gioubbe fraîchement lavée,
parfumée de toutes les odeurs possibles; son turban était enroulé
autour de la tête avec un soin particulier; ses paupières peintes
avec du cohol, afin de donner plus d’éclat à son regard. Il me
fit l’impression d’avoir attaché de l’importance à paraître aussi
avantageusement que possible aux yeux de l’étranger. Il semblait flatté
qu’un homme fût venu de si loin pour le voir et lui offrir son concours.
S’asseyant sur une peau de bête, il nous appela tous auprès de lui
et, regardant Olivier Pain, tandis qu’il souriait toujours, il reçut
son salut avec bienveillance, mais ne lui tendit pas la main. Puis il
lui ordonna d’expliquer les motifs de sa venue, et m’invita à servir
d’interprète comme je l’avais fait précédemment.
Olivier Pain recommença la même histoire qu’il avait racontée déjà au
calife. Le Mahdi m’invita à parler aussi fort que possible afin que
la foule curieuse qui nous écoutait put tout entendre et comprendre.
Lorsque nous eûmes fini, le Mahdi dit à haute voix:
«J’ai entendu et compris tes intentions; je ne me fonde pas sur le
soutien des hommes, mais je n’ai confiance qu’en Dieu et en son
Prophète; ton peuple est un peuple d’infidèles et jamais je ne
m’allierai avec lui; mais je punirai et j’anéantirai mes ennemis avec
l’aide de Dieu, de mes Ansar et des troupes d’anges que m’enverra le
Prophète.»
Les cris poussées par des milliers de poitrines annoncèrent la
satisfaction générale causée par les paroles du maître. Lorsque le
calme se fut rétabli, le Mahdi se tourna vers Olivier Pain:
«Tu affirmes aimer notre religion, la seule et la vraie; es-tu
mahométan?»
«Certainement, répondit Olivier, et il prononça à haute voix la
profession de foi musulmane: «La ilaha ill Allah, ou Mohammed rasoul
Allah». Alors le Mahdi lui tendit sa main à baiser sans toutefois
exiger de lui le serment de fidélité.
Nous retournâmes dans les rangs des fidèles, Olivier Pain à côté de
moi et nous fîmes notre prière avec le Mahdi. Quand elle fut terminée,
le maître prononça quelques paroles d’édification pour le salut
général des âmes, puis il se retira accompagné du calife. Ce dernier
m’ordonna auparavant de prendre Olivier chez moi jusqu’à nouvel avis et
d’attendre ses ordres ultérieurs. J’eus alors le loisir de causer avec
mon hôte sans crainte d’être dérangé.
Bien que je ne pusse exprimer mon aversion pour sa mission
d’aventurier, j’éprouvai cependant de la pitié pour l’homme qui, s’il
avait pensé remporter un succès, s’était heurté à une amère déception.
Je le saluai encore une fois cordialement et lui dit:
«Eh bien! cher Monsieur, maintenant que nous voilà seuls pour quelques
instants, nous allons parler à cœur ouvert. Bien que votre mission
n’ait absolument pas mes sympathies, je vous assure cependant, en
vous serrant la main, que je ferai tout ce qui sera en mon pouvoir
pour prévenir toute atteinte à votre sécurité personnelle. Maintenant
vous pouvez être tranquille et comme je suis depuis des années sans
relations avec le monde, racontez-moi ce qui s’est passé en Europe
pendant ce temps!»
«J’ai en vous une confiance absolue, me répondit-il, je connais votre
nom qui a été souvent prononcé devant moi, depuis que je suis en
Afrique; je suis heureux que le sort m’ait conduit auprès de vous.
Il y aurait beaucoup de choses à raconter, que vous ne savez pas
encore. Permettez que je commence par l’Egypte, cela vous intéressera
davantage, je le crois.»
Il me parla alors du soulèvement de Ahmed Pacha el Arabi, des grands
massacres, de l’intervention des Puissances et de l’action de
l’Angleterre qui avait occupé l’Egypte.
«Je suis, dit-il, collaborateur de _l’Indépendance_ et collègue de
Rochefort que vous connaissez aussi certainement. La politique de
la France et de l’Angleterre, comme vous ne l’ignorez pas, ne suit
pas le même chemin, et c’est notre devoir, là où faire se peut, de
contrecarrer les visées de la politique anglaise. Je ne suis pas venu
ici comme plénipotentiaire de la France, mais plutôt pour mon propre
compte. On connaît cependant mes plans et on semble les favoriser.
Le gouvernement anglais, instruit de mes desseins, a semé sur mon
chemin tous les obstacles possibles. J’ai été même signalé, poursuivi,
chassé de Wadi Halfa. Plus tard, j’ai réussi à trouver des Arabes de
la tribu des Eregat qui m’ont secrètement amené d’Esneh par Kab à El
Obeïd, en suivant la route qui mène à l’ouest de Dongola. J’ai été reçu
aujourd’hui par le Mahdi d’une façon très amicale, je suis satisfait et
j’ai beaucoup d’espoir.»
«Pensez-vous réellement que votre proposition sera acceptée?»
demandai-je.
«Si ma proposition n’est pas acceptée immédiatement, j’espère cependant
que le Mahdi sera disposé à entrer en relations amicales avec la
France, ce qui me suffirait momentanément. Je suis venu ici de mon
propre mouvement et dans les meilleures intentions. C’est pourquoi
je suis presque certain que le Mahdi ne m’empêchera pas de m’en
retourner.»
«Cela ne me parait pourtant pas aussi sûr qu’à vous! lui dis-je;
avez-vous laissé une famille dans votre patrie?»
«Oui, répondit-il un peu inquiet, j’ai laissé à Paris une femme et deux
chers enfants. Je pense souvent à eux et je me réjouis de les revoir
bientôt. Soyez franc, Monsieur! à quoi dois-je m’attendre, d’après
votre avis?»
«Mon cher Monsieur, avec ce que je connais de ces gens, vous n’avez
pour le moment rien à craindre pour votre propre personne, mais quand
et de quelle manière vous pourrez leur échapper, je ne puis là-dessus
rien vous dire de précis aujourd’hui. Ce que j’espère, c’est, qu’on
refusera vos propositions qui pourraient pourtant être utiles un jour à
cet ennemi de l’Angleterre, qui est également mon ennemi. Je souhaite
avec vous qu’on vous laisse retourner sans tarder dans votre patrie où
vous attendent votre femme et vos enfants.»
J’avais donné ordre à mon domestique de nous apporter à manger,
j’invitai aussi Gustave Kloss, l’ancien domestique d’O’Donovan, à
partager notre repas. Il avait obtenu, sur ma demande, la permission du
calife de demeurer auprès de moi. Nous avions à peine commencé que deux
moulazeimie du calife parurent et invitèrent Olivier Pain à les suivre.
Il fut surpris qu’on lui ordonna d’aller seul et sortit quelque peu
froissé. Je trouvai aussi cette invitation un peu étrange, car Olivier
Pain parlait si mal l’arabe que, seul, il pouvait à peine se faire
comprendre. Je faisais, à ce sujet, une remarque à Moustapha (Kloss)
lorsque je fus à mon tour appelé auprès du calife.
«Abd el Kadir, me dit-il avec confiance, je te considère absolument
comme étant des nôtres. Que penses-tu de ce Français?»
«Je crois, répondis-je, que cet homme est sincère et qu’il a de bonnes
intentions. Mais ne connaissant ni toi, ni le Mahdi, il ne savait pas
que vous n’avez confiance qu’en Dieu et que vous ne recherchez ni ne
voulez aucun autre allié. C’est pourquoi vous êtes victorieux car Dieu
est avec ceux qui se confient en lui.»
«Tu as entendu, continua le calife, les paroles que le Mahdi a
adressées au Français. Nous ne voulons pas d’alliance avec les
infidèles et nous vaincrons nos ennemis sans leur concours.»
«Certainement, fis-je observer, c’est pourquoi cet homme est inutile
ici; il doit retourner près de son peuple et faire connaître à ses
compatriotes les victoires du Mahdi et de son général le calife.»
«Peut-être plus tard, dit celui-ci, pour le moment je lui ai ordonné de
rester auprès de Zeki Tamel qui s’occupe déjà de lui.»
«Il lui sera difficile de se faire comprendre, car il connaît peu la
langue arabe.»
«Dans son voyage jusqu’ici, il n’avait pourtant aucun interprète,
interrompit le calife, du reste, je te permets de lui rendre visite.»
Il me parla ensuite d’autres choses et me montra les chevaux que Zogal
venait de lui envoyer du Darfour et dont je reconnus plus d’un.
Après avoir quitté le calife, je cherchai Olivier Pain et le trouvai
à l’ombre d’une tente trouée, la tête appuyée dans les mains, et
réfléchissant. En m’apercevant, il se leva et vint à ma rencontre.
«Je ne sais que penser; on me donne l’ordre de rentrer ici, on m’y
apporte mes bagages; un certain Zeki, me dit-on, s’occupera de moi.
Pourquoi ne me laisse-t-on pas avec vous?»
«C’est dans le caractère du Mahdi et particulièrement dans celui du
calife de contrarier les désirs de chacun. Ils appellent cette règle
de conduite: Eprouver la patience, la soumission et la foi d’un homme,
lui répondis-je pour le calmer. Vous n’avez rien à craindre. Le calife
peut se défier peut-être jusqu’à un certain point de nous deux et ne
pas désirer que nous soyons toujours ensemble pour trouver peut-être
l’occasion de critiquer sa manière d’agir. Mais voici justement Zeki
Tamel qui a été autrefois mon compagnon dans plus d’un combat. Je veux
vous recommander à cet homme».
J’allai à la rencontre de Zeki Tamel qui me salua et s’informa de ma
santé.