NOTES SUR LA TRANSCRIPTION:
—Les erreurs clairement introduites par le typographe ont été corrigées.
—On a conservé l’orthographie de l’original, incluant ses variantes.
—Les lettres écrites au-dessus ont étées representées ainsi: a^b et
a^{bc}.
FER ET FEU AU SOUDAN
II.
FER ET FEU AU SOUDAN
PAR
R. SLATIN PACHA
COLONEL DE L’ETAT-MAJOR EGYPTIEN
ANCIEN GOUVERNEUR ET COMMANDANT DU DARFOUR
[Illustration]
TRADUIT DE LA HUITIÈME ÉDITION ALLEMANDE
PAR
G. BETTEX, Professeur à Montreux.
TOME SECOND
Précédé de 2 lettres du Mahdi écrites pendant la
campagne de 1896.
Le Caire
F. DIEMER, Editeur
1898.
DEUXIÈME ÉDITION
TOUS DROITS RÉSERVÉS.
TABLE DES MATIÈRES
DU SECOND VOLUME
_Chapitre X._
Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi 385
_Chapitre XI._
Les premiers temps du règne du calife Abdullahi 506
_Chapitre XII._
Evénements dans les différentes parties du Soudan 541
_Chapitre XIII._
La campagne d’Abyssinie 573
_Chapitre XIV._
Occupation des provinces méridionales par les Mahdistes 611
_Chapitre XV._
Le calife et ses adversaires 626
_Chapitre XVI._
Le calife et son règne 669
_Chapitre XVII._
Le calife et son règne (suite) 709
_Chapitre XVIII._
Plans de fuite 755
_Chapitre XIX._
Ma fuite 777
_Chapitre XX._
Conclusion 813
CHAPITRE X.
Siège de Khartoum.—Mort du Mahdi.
Gordon revient au Soudan.—Une proclamation du Mahdi.—A Rahat.—Le
calife.—Le Mahdi.—L’arrivée de Husein Pacha.—L’évacuation du
Soudan proclamée par Gordon.—Evénements dans les différentes
provinces.—L’arrivée d’Olivier Pain.—Sa mission.—Sa maladie et sa
mort.—Devant Khartoum.—Mes lettres à Gordon.—Dans les fers.—Episode
du siège.—La reddition d’Omm Derman.—Retard de l’expédition
anglaise.—La chute de Khartoum.—La tête de Gordon.—Les derniers jours
de Khartoum.—Les Mahdistes dans la ville.—Dureté de ma captivité.—Mes
compagnons de captivité.—Frank Lupton.—Notre libération.—Mon
enrôlement dans la garde du corps du calife.—Maladie et mort du
Mahdi.—Le calife Abdullahi, son successeur.—De la constitution du
Mahdi.
Le Mahdi s’était retiré à El Obeïd après la défaite de l’armée de
Hicks Pacha, convaincu qu’il était le maître du Soudan et que ce
n’était plus qu’une question de temps pour en prendre possession d’une
manière définitive. Il envoya immédiatement son cousin Mohammed Khalid
au Darfour qu’il savait être devenu maintenant sa proie, tandis que
Karam Allah partait comme émir pour le Bahr el Ghazal et, grâce à ses
relations avec les fonctionnaires du Gouvernement, prenait possession
de cette province pour le compte du Mahdi, sans autres difficultés.
Mek Adam Omdaballo, prince de Tekele, s’était également rendu au
Mahdi et était arrivé à El Obeïd avec une partie de sa famille. Dans
le Soudan Oriental, la propagande pour le Mahdi faisait aussi son
chemin à pas de géant, et la révolte s’étendait avec la rapidité de la
foudre. Des troupes égyptiennes furent battues à Jinkat et à Tamanib
dans le voisinage de Souakim et un certain Moustapha Hadal livra un
combat contre Kassala; la défaite du général Baker à Et Teb augmenta
chez les tribus la confiance dans leur invincibilité et la victoire du
général Graham, à Tamaï, ne fit que mettre passagèrement une sourdine
à la foi qu’Osman Digma avait dans la victoire. Le Ghezireh avait pris
part aussi à la révolte et combattait contre le Gouvernement sous la
conduite du beau-frère du Mahdi, woled el Besir de la tribu des Halaoin.
Pendant ces événements, Gordon Pacha était arrivé à Berber. Le
Gouvernement égyptien de concert avec celui de l’Angleterre, crut
pouvoir apaiser la révolte par l’envoi de Gordon Pacha qui jouissait
dans le Soudan d’une popularité universelle. Mais le Gouvernement,
aussi bien que Gordon, s’étaient, à ce qu’il semble, complètement
trompés sur le sérieux de la situation. On croyait que Gordon, par
la seule puissance de sa personnalité, serait en état d’étouffer
les flammes ardentes du fanatisme et on oubliait que la haute
considération dont il jouissait à la suite de son activité antérieure,
ne s’étendait en réalité qu’au Darfour et aux peuplades nègres des
provinces équatoriales. Mais actuellement ces pays se trouvaient sous
la domination des tribus des Djaliin, aux bords du Nil de Berber
jusqu’à Khartoum et dans tout le Ghezireh. La personnalité de Gordon
en elle-même ne pouvait pas exercer sur ces tribus une influence
prépondérante. Au contraire, il avait, comme nous l’avons raconté,
fait subir de graves dommages aux familles des tribus des bords du
fleuve par suite de l’ordre qu’il avait donné aux Arabes pendant la
guerre avec Soliman woled Zobeïr, de chasser les Gellaba des provinces
méridionales. Combien avaient perdu alors, en cette occasion, leurs
pères, leurs frères, leurs fils, ou étaient retournés misérables dans
leur patrie: on n’avait pu pardonner cet acte à Gordon.
Le 18 février 1884, il arriva à Khartoum et fut salué avec la plus
grande joie par les fonctionnaires et par la population de la ville.
On avait la conviction absolue que le Gouvernement n’abandonnerait
certainement pas un homme comme Gordon.
Gordon adressa, aussitôt arrivé à Khartoum, une lettre au Mahdi,
dans laquelle il lui offrait la paix; il lui promettait toute sa
bienveillance, de le reconnaitre comme sultan du Kordofan, la
suppression de l’esclavage et le rétablissement des relations
commerciales, en échange de quoi il demandait la libération des
prisonniers. Les messagers remirent en même temps au Mahdi des
vêtements précieux à titre de cadeaux.
Si Gordon avait alors pu disposer de nombreuses troupes, prêtes à
se mettre en campagne aussitôt contre le Mahdi, le message de paix
n’aurait certainement pas manqué de produire son effet. Mais le Mahdi
savait exactement que le gouverneur général du Soudan était arrivé à
Khartoum accompagné seulement d’une petite escorte personnelle. C’est
pourquoi il trouva d’autant plus étrange qu’on lui offrit quelque chose
qu’il possédait depuis longtemps et qu’on ne pouvait plus lui ravir, à
ce qu’il semblait. Sa réponse fut rédigée en ce sens et il somma Gordon
de se rendre, s’il voulait sauver sa vie.
Dans toutes ces résolutions, le Mahdi prit pour principal conseiller
le calife Abdullahi. Ce dernier se créa par là de nombreux ennemis,
particulièrement chez les parents du Mahdi qui cherchaient toujours
à contrecarrer ses projets. Ayant acquis des preuves réitérées de
ces sentiments d’animosité, il voulut tirer au clair sa situation et
demanda au Mahdi, convaincu que celui-ci ne pouvait plus se passer
de lui, une reconnaissance publique de tout ce qu’il avait fait. Le
Mahdi approuva cette demande, et fit publier cette proclamation bien
connue, qui est encore en usage aujourd’hui en toute occasion lorsqu’il
s’agit de justifier des jugements extraordinaires et des dispositions
bizarres. Elle était ainsi conçue:
«Proclamation.
«De Mohammed el Mahdi à tous ses partisans:
«Au nom de Dieu, etc, etc.
«Sachez, ô mes partisans, que le représentant du Juste (Abou Baker)
et l’émir de l’armée du Mahdi dont il est fait mention dans la vision
du Prophète, est Es Sejjid Abdullahi ibn Es Sejjid Hamadallah. Il
m’appartient et je lui appartiens. Ayez envers lui toute la vénération
que vous auriez envers moi; croyez en lui comme en moi, fiez-vous à
tout ce qu’il dit et ne doutez d’aucune de ses actions. Tout ce qu’il
fait a lieu selon l’ordre du Prophète ou avec ma permission. Il est
mon intermédiaire dans l’exécution de la volonté du Prophète. Si Dieu
et son Prophète, nous ordonnent de faire quelque chose, nous devons
nous soumettre à cet ordre et celui qui montre le moindre doute dans
l’exécution n’est pas un croyant, et n’a pas foi en Dieu. Le calife
Abdullahi est le représentant du droit. Vous savez combien Dieu et ses
apôtres aiment les justes; c’est pourquoi vous saurez apprécier la
position honorable que ses représentants occupent. Il sera protégé par
le Khidhr et fortifié par Dieu et par son Prophète. Si quelqu’un de
vous dit ou pense du mal de lui, il sera perdu et anéanti dans ce monde
et dans l’autre.
«Sachez donc qu’aucune de ses prétentions et aucun de ses actes ne
doit être mis en doute, car ils lui sont inspirés par la sagesse et la
justice qui toutes deux demeurent en lui. S’il condamne l’un d’entre
vous à mort, s’il confisque votre fortune, c’est pour votre bien
et votre sainteté; vous ne devez donc pas discuter, mais obéir. Le
Prophète lui-même dit qu’après lui, Abou Baker est le plus grand homme
vivant sous le soleil, comme aussi le plus juste. Le calife Abdullahi
est son représentant et c’est sur l’ordre du Prophète qu’il est mon
calife. Tous ceux qui croient en Dieu et en moi doivent croire en lui;
et si quelqu’un croit découvrir en lui un défaut, ce n’est qu’une
apparence qui doit être attribuée à la force céleste que vous n’êtes
pas en état de comprendre. Cela doit donc sans aucun doute être ainsi.
Que ceux qui sont présents fassent connaître ces choses à ceux qui
sont absents, que tous lui soient soumis et ne lui fassent aucun tort.
Gardez-vous de faire du mal aux amis de Dieu, car Dieu et son Prophète
anéantissent ceux qui font du mal à leurs amis ou qui pensent seulement
à leur en faire.
«Le calife Abdullahi est le commandant des fidèles; il est mon
calife et mon intermédiaire dans toutes les choses de la religion.
Je termine comme j’ai commencé: Croyez en lui et suivez ses ordres,
ne doutez jamais de ce qu’il dit, accordez lui toute votre confiance
et confiez-lui toutes vos affaires. Que Dieu soit avec vous et vous
protège tous. Amen.»
* * * * *
Comme le manque d’eau se faisait sentir à El Obeïd, par suite de la
quantité énorme de personnes qui s’y trouvaient, le Mahdi prit la
résolution de transporter son camp à Rahat distant d’une journée de
marche. Il quitta El Obeïd au commencement d’avril, et y laissa son
parent Sejjid Mahmoud, avec ordre de faire conduire de force à Rahat
tous les gens qui resteraient sans une permission expresse. Une fois
arrivé là-bas, il ordonna lui-même à ses partisans d’élever des huttes
provisoires en paille. Puis il envoya le gros de ses troupes à Gebel
Deier, éloignée d’une petite journée de marche, afin de soumettre
les habitants des montagnes de Nuba qui avaient commencé à combattre
courageusement contre leurs oppresseurs. Pour lui, il s’occupa en
apparence, uniquement de l’accomplissement de ses devoirs religieux et
de l’exécution des prières publiques.
Haggi Mohammed Abou Gerger avait été envoyé par le Mahdi, avec les gens
qui se trouvaient sous ses ordres, afin de réprimer l’insurrection des
habitants du Ghezireh dont il fut nommé émir.
J’étais parti d’El Obeïd avec mes compagnons Saïd Djouma et Dimitri
Zigada; nous atteignîmes, au coucher du soleil, quelques huttes qui se
trouvaient au bord du chemin et dans lesquelles nous passâmes la nuit.
La route était couverte de monde et, comme notre arrivée était connue
de tous, nous fûmes souvent arrêtés et interrogés sur les événements du
Darfour. Au lever du soleil, nous revêtîmes nos _gioubbes_ (vêtement
des Derviches) et nous quittâmes nos hôtes. En deux heures nous devions
atteindre Rahat où se trompait le Mahdi.
J’envoyai en avant un de mes hommes, afin d’annoncer notre arrivée
au calife. Nous étions déjà arrivés dans le voisinage du camp qui se
composait de milliers de huttes de paille étroitement serrées les unes
contre les autres, sans que mon domestique fût revenu. Nous continuâmes
donc à chevaucher sur une route large qui devait certainement nous
mener à la place du marché. Nous arrivions justement aux premières
huttes lorsque tout à coup retentit le bruit sourd du tambour de
guerre, et le son perçant de l’_umbaia_. Rencontrant, par hasard, un
habitant du Darfour que je connaissais, Fakîh Youssouf, nous nous
saluâmes et, à ma question sur le bruit que nous venions d’entendre
il me répondit: «Le calife Abdullahi sort et va probablement faire
couper la tête à quelqu’un; c’est pourquoi il réunit le peuple pour
être témoin de l’exécution.» Quoique je ne fusse pas superstitieux,
j’éprouvais un sentiment de malaise, à cette idée qu’une exécution
avait lieu justement lors de notre entrée dans le camp.
Je continuai ma route; arrivé à une place vide entre les huttes de
paille, je remarquai mon domestique qui, m’apercevant également, se
précipita vers nous en compagnie d’un autre cavalier.
«Restez ici et n’allez pas plus loin! me cria-t-il. Le calife a réuni
ses gens; il est sorti afin de te rencontrer sur la route, il croit que
tu es encore hors de la ville.»
Nous restâmes à l’entrée de la place et le cavalier, qui se trouvait
avec mon domestique, s’en retourna au galop pour annoncer mon arrivée
au calife. Quelques minutes plus tard, une troupe de plusieurs
centaines de cavaliers s’approcha, au son de l’_umbaia_ qui jouait une
marche lente.
Le calife, entouré de nombreux fantassins armés, se tenait à
l’extrémité opposée de la place, tandis que la masse des cavaliers se
séparait et prenait position à sa droite et à sa gauche.
A son commandement, ils commencèrent ensuite, suivant leur coutume
à galoper, la lance levée comme pour frapper et, à exécuter des
évolutions dans différentes directions pour se rendre de nouveau sur un
signe, à la place qu’ils occupaient auparavant.
Après un temps d’arrêt, ils s’élancèrent de nouveau, brandissant
leurs lances et se dirigèrent sur moi, en criant leur habituel: «Fi
shan Allah ur rasoul» (Pour Dieu et pour le Prophète). D’une course
rapide, ils reprirent ensuite leur ancienne position. Une demi-heure
après environ, un domestique du calife vint me faire part du désir
que son maître avait que je parusse devant lui. Je me rendis à son
appel, en galopant et en brandissant également ma lance, je prononçai
les mêmes mots «Fi shan Allah ur rasoul.» Je le saluai et je me
rendis à sa demeure, chevauchant derrière lui. Quelques minutes plus
tard, nous arrivâmes à son habitation; sa garde resta à une distance
respectueuse. Le calife, descendu de cheval, disparut dans sa demeure
et quelques instants plus tard, on me fit entrer avec Saïd Djouma et
Dimitri.
Nous fûmes conduits dans un espace libre qui était séparé du reste
de la place par une clôture. En cet endroit s’élevait une _rekouba_
(construction carrée en paille, ne se composant que d’une seule pièce),
dans laquelle il y avait plusieurs angarebs sur lesquels on nous invita
à prendre place; on nous tendit, dans une grande calebasse, de l’eau
mélangée avec du miel et on nous offrit des dattes; nous en goûtâmes et
attendîmes la venue de notre hôte et maître. Le calife parut enfin et,
se dirigeant vers moi, il m’embrassa. Il me serra contre sa poitrine,
en disant: «Dieu soit loué de nous réunir! Comment te trouves-tu, après
les fatigues du voyage?»
«Oui, que Dieu soit loué de m’avoir fait vivre cette journée,
répondis-je, ta vue me fait oublier les fatigues du voyage.»
Cette politesse flatteuse est indispensable.
Puis il se tourna vers Saïd Djouma, lui tendit sa main à baiser et
s’informa de sa santé. Je pus alors examiner à mon aise le calife.
Son teint était couleur brun clair, il avait une belle figure du type
arabe et qui ne manquait pas de sympathie; quelques marques de petite
vérole gâtaient un peu l’effet général; il avait le nez aquilin, la
bouche bien proportionnée et le visage encadré de légers favoris foncés
qui devenaient plus épais vers le menton. Il était de grandeur moyenne,
à la fois vigoureux et svelte et vêtu d’une gioubbe de coton blanc sur
laquelle étaient cousus des foulards carrés et de couleurs variées.
Il portait la _takia_ du Hedjaz entourée de son turban de coton.
Lorsqu’il parlait, il souriait toujours et montrait ainsi une rangée
de dents éblouissantes de blancheur. Après les salutations, il nous
invita à nous asseoir: nous prîmes alors place sur une natte de palmier
étendue sur le sol pendant qu’il se mettait à son aise sur l’angareb.
Il s’informa de nouveau de notre santé et nous exprima sa joie de ce
que nous fussions venus en pèlerinage auprès du Mahdi. Sur un signe,
un plat en bois avec de l’asida et un autre avec de la viande furent
placés devant nous. Il s’approcha et nous invita à nous servir.
Pendant le repas, auquel il présida lui-même, il me demanda pourquoi
je ne l’avais pas attendu en dehors de la ville et pourquoi j’y étais
entré sans son consentement:
«On n’entre dans la maison de son ami, dit-il en souriant, qu’avec sa
permission.»
«Excuse-moi, lui dis-je, mon domestique se faisait trop longtemps
attendre et aucun de nous ne pensait que tu prendrais toi-même la
peine de venir à notre rencontre. Lorsque nous arrivâmes à l’entrée
de la ville et que nous entendîmes les roulements de tes tambours de
guerre et le son de tes umbaia, on nous dit en réponse à nos questions
que tu étais sorti pour assister à l’exécution d’un criminel. J’avais
l’intention de suivre tes umbaia, lorsque ton ordre nous est parvenu.»
«Suis-je donc réputé, dans le peuple, à ce point comme tyran, me
demanda-t-il, que le son de mon cor de guerre doive signifier la mort
d’un homme?»
«Non, on te connaît comme sévère, mais juste.»
«Oui, je suis peut-être sévère, mais je dois l’être et tu apprendras,
pendant ton séjour auprès de moi, à comprendre pourquoi.»
Un des esclaves du calife apporta la nouvelle que plusieurs personnes
se trouvaient devant la maison attendant la permission de pouvoir me
saluer. Le calife me demanda si je n’étais pas encore très fatigué du
voyage et quand je lui eus répondu négativement, il donna la permission
de faire entrer ceux qui attendaient. Tout d’abord, je vis arriver
Ahmed woled Ali, maintenant premier juge (cadi el Islam), mon ancien
fonctionnaire qui s’était enfui de Shakka; puis Abd er Rahman bey ben
Nagi qui avait fait partie de l’armée du général Hicks; il avait perdu
un œil dans l’action et avait été en outre grièvement blessé; ses
esclaves qui se trouvaient du côté du Mahdi l’avaient sauvé. Ensuite
venaient Ahmed woled Soliman, l’Amin Bet el Mal (chef des finances
du Mahdi), les oncles du Mahdi, Sejjid Abd el Kadir, Sejjid Mohammed
Abd el Kérim et bien d’autres. Tous baisèrent respectueusement la
main du calife et ne me saluèrent que lorsqu’il leur en eut donné
la permission. Après les formules d’usage et le serment que tous
s’estimaient heureux de vivre du temps du Mahdi, ils s’éloignèrent
de nouveau. Seul Abd er Rahman bey ben Nagi me fit secrètement signe
de l’œil, avec le seul qui lui restait, bien entendu, qu’il avait
quelque chose à me faire savoir. Il prit congé du calife et comme je
l’accompagnais quelques pas, il chuchota à mon oreille: «Sois prudent
et circonspect; tiens ta langue en bride et ne te fies à personne!»
Je pris en considération son avertissement. Le calife nous quitta et
nous conseilla de prendre quelque repos, en m’informant qu’il me
présenterait au Mahdi à la prière de midi. On avait pris soin de nos
serviteurs restés devant la maison.
Nous étions maintenant seuls et après nous être assurés qu’aucun espion
ne rôdait dans le voisinage, nous exprimâmes notre satisfaction de
notre bonne réception et nous nous exhortâmes mutuellement à la plus
extrême prudence tant dans nos paroles que dans nos actions. Environ
deux heures après-midi, le calife nous fit dire que nous devions faire
nos ablutions et nous tenir prêts à nous rendre à la mosquée.
Quelques minutes après, il arriva lui-même, nous invitant à le suivre;
il était à pied, car le lieu de prière, attenant aux maisons du Mahdi,
n’était éloigné que d’environ trois cents pas. Il était absolument
rempli; les croyants attendant la prière étaient assis en rang, les
uns derrière les autres, étroitement serrés. Lorsque le calife arriva,
on lui fit place respectueusement, on étendit des peaux de moutons
(_farroua_) et sur son invitation, je pris place à côté de lui.
Le lieu de prière, ainsi que la demeure du Mahdi, qui se composait
d’une rangée de huttes de paille assez grandes, étaient entourés de
haies d’épines. Un tamarin géant, planté au milieu, répandait son
ombre sur ceux qui priaient sous ses branches, tandis que ceux qui
n’avaient pu trouver de place sous l’arbre, restaient exposés aux
rayons du soleil. A quelques pas des premiers rangs des fidèles, à main
droite, se trouvait une des huttes de paille réservées au Mahdi et dans
laquelle il avait coutume d’appeler les gens avec lesquels il désirait
s’entretenir en particulier. Le calife se leva et disparut dans cette
hutte, probablement pour informer le Mahdi de notre présence. Quelques
instants après, il revint et s’assit de nouveau à côté de moi.
Enfin le Mahdi apparut lui-même; le calife se leva, nous fîmes de même;
toutes les autres personnes restèrent tranquillement assises. Une
peau fut étendue pour le Mahdi, en sa qualité de Imam (pieux), devant
l’endroit où nous étions, en sorte qu’il dut se diriger vers nous. Je
m’étais un peu avancé, il me salua, en disant: «Salam aleikum», à quoi
nous répondîmes par «Aleikum es salam». Il me tendit sa main à baiser,
puis ensuite à Saïd Djouma et à Dimitri; et nous invitant à nous
asseoir, il nous souhaita la bienvenue.
«Es-tu content?» me dit-il en se tournant vers moi.
«Certainement, répondis-je, puisque je suis en ta présence, je me sens
heureux.»
«Dieu te bénisse, ainsi que tes frères, dit-il en désignant Saïd Djouma
et Dimitri, et souvent, lorsque j’ai entendu parler de tes combats
contre mes partisans, j’ai supplié Dieu de te convertir et Dieu et son
Prophète m’ont exaucé. De même que tu as été fidèle à ton ancien maître
pour un salaire inutile, de même sers moi maintenant, car celui qui me
sert et qui écoute mes paroles, sert la religion et son Dieu et sera
heureux sur la terre et dans l’éternité.»
Nous promîmes tous de lui être absolument dévoués et je demandai comme
on me l’avait recommandé déjà auparavant _la baia_ (acte du serment de
fidélité).
Il nous fit venir alors plus près de lui et nous invita à nous
agenouiller sur le bord de sa peau de mouton; nous posâmes notre main
dans la sienne, répétâmes les paroles qu’on nous disait et fûmes ainsi
reçus dans les rangs de ses plus chauds partisans, mais, naturellement
aussi, soumis aux peines disciplinaires existantes. Nous rentrâmes dans
les rangs des fidèles; le prieur donna un signal et nous récitâmes de
concert avec tout le monde, et pour la première fois, la prière en
présence du Mahdi el Monteser.
Lorsque cette prière fut terminée, tous supplièrent Dieu en levant les
mains au ciel, d’accorder la victoire aux croyants. Le Mahdi alors
commença son instruction. Un cercle épais se forma autour de lui; il
parla de la vanité de la vie terrestre et de ses joies, exhorta à
l’accomplissement des devoirs religieux, à la renonciation, à la guerre
sainte, et dépeignit en couleurs vivantes les félicités célestes que
ceux qui suivraient ses préceptes avaient à attendre. Ses paroles
furent alors interrompues par les cris de quelques fanatiques tombés en
extase et l’assemblée entière se montra pénétrée de ses enseignements,
ajoutant foi aux paroles de son maître. Seuls, quelques-uns, mes
deux amis et moi exceptés, semblaient se douter de la comédie qui se
déroulait pendant toute la cérémonie.
Le calife, prétextant un travail, s’était retiré en nous laissant,
ainsi que ses moulazeimie (gardes du corps); il nous avait ordonné de
rester auprès du Mahdi, jusqu’au coucher du soleil.
J’eus pendant tout ce temps l’occasion d’observer le Mahdi d’une
manière précise.
Il était de haute taille, avait de larges épaules, et une peau couleur
brun clair; sa stature était plutôt massive et sa tête encore trop
grosse en proportion; ses yeux étaient noirs et brillants. Une barbe
foncée encadrait son visage, le nez et la bouche étaient bien conformés
et les deux joues étaient tatouées de trois balafres; il souriait
toujours montrant ainsi ses dents blanches. Les incisives supérieures
étaient un peu espacées, qualité nommée _felega_ et considérée dans
le Soudan comme un signe de beauté spéciale et de bonheur. C’est pour
ce motif que les femmes donnaient au Mahdi ce nom d’amitié de «Abou
Felega». Il portait une gioubbe un peu trop courte, très rapiécée,
mais très proprement lavée et parfumée de toutes sortes de bonnes
odeurs, essence d’huile de santal, musc, essence de rose, etc. Une
odeur spéciale émanait donc de sa personne, ce que ses fidèles avaient
coutume d’appeler «Rihet el Mahdi» (parfum du Mahdi) et comparaient aux
parfums qui régnent dans le Paradis.
Nous accomplîmes sur la même place la prière d’_Asr_, puis celle de
_Maghreb_, assis sur le sol, avec les jambes repliées en arrière,
tandis que le Mahdi se retirait de temps en temps dans sa maison pour
reparaître de nouveau à sa place. Après le coucher du soleil, nous
lui demandâmes la permission de retourner auprès du calife; il nous
l’accorda m’enjoignant de ne plus le quitter et de me vouer entièrement
à son service.
Je pouvais à peine me relever, car mes genoux souffraient d’une si
longue position à laquelle je n’étais pas habitué; je dus faire
appel à toute mon énergie pour montrer devant le Mahdi une figure
toujours joyeuse. Saïd Djouma évidemment habitué depuis longtemps à
une semblable position, semblait se trouver à merveille; mais Dimitri
boîtait terriblement et murmurait derrière moi des paroles en grec que
je ne comprenais pas, mais qui ne devaient pas, en tout cas, être un
chant de louanges adressé au Mahdi. Les moulazeimie restés avec nous,
nous reconduisirent dans notre demeure où le calife nous attendait pour
souper.
Il nous apprit que l’arrivée du sheikh Hamed en Nil, un des plus
grands sheikhs religieux du Ghezireh, de la tribu des Arakin, avait
été annoncée et que les parents de ce dernier, qui se trouvaient ici,
auraient désiré qu’il allât à sa rencontre. Mais il avait refusé,
préférant passer la soirée en notre compagnie. Nous le remerçiâmes de
sa préférence, très flatteuse envers nous et louâmes le Mahdi de la
bienveillance qu’il avait témoignée à notre égard, ce qui le réjouit
visiblement. Il me quitta, mais revint après la prière du soir, me
parler du Darfour, et nous annonçer qu’un des jours suivants le calife
Husein, ci-devant moudir de Berber, arriverait ici. Il était donc exact
que Berber avait succombé aussi!
Déjà à la frontière du Darfour, nous avions entendu répandre ce
bruit, mais n’avions pu trouver personne qui put nous donner des
nouvelles certaines. Les communications avec l’Egypte étaient forcément
interrompues d’une manière complète par la perte de Berber qui n’avait
pu être prise que par les Djaliin. Khartoum devait se trouver aussi
dans une situation extrêmement critique. J’attendais avec anxiété
l’arrivée de Husein qui pourrait me renseigner et me dire certainement
la vérité sur la situation exacte au bord du Nil.
Quand le calife nous eut quittés, nous nous jetâmes sur nos angareb,
fatigués et plongés dans nos pensées. Peu à peu, nous nous endormîmes.
Le lendemain après la prière, le calife revint s’informer de notre
santé. Peu de temps après, arrivèrent les parents du sheikh Hamed en
Nil, qui demandèrent à pouvoir présenter leur chef. Il se montra en
pénitent, ayant la tête coiffée de la sheba et couverte de cendres, une
peau de mouton attachée autour de ses hanches nues. Quand il aperçut le
calife, il s’agenouilla aussitôt en disant «El afou ja sidi» (pardon,
seigneur). Le calife se leva et ordonna à un serviteur d’enlever la
sheba de la tête du sheikh; cela fait, le sheikh nettoyé de la cendre
qui le recouvrait, il lui fit revêtir des vêtements qu’on venait
d’apporter. Sur son ordre le sheikh s’assit alors auprès de nous et
répéta sa demande de pardon pour avoir tant différé son pèlerinage et
n’être pas venu auprès du Mahdi depuis bien longtemps. Le calife lui
pardonna, et lui fit espérer aussi le pardon du Mahdi auquel il promit
de le présenter dans l’après-midi.
«Seigneur, dit le sheikh Hamed en Nil, visiblement joyeux, en lui
baisant les mains, je suis heureux et tranquille parce que tu m’as
pardonné. Ton indulgence m’annonce le pardon du Mahdi, car tu viens
de lui et lui vient de toi» (flatterie qui rappelait le contenu de la
proclamation).
Après avoir tous pris notre déjeuner composé d’asida et de lait, nous
nous séparâmes; quelques minutes plus tard retentit l’umbaia et on
entendit le bruit du tambour de guerre.
Quand le calife a l’intention de sortir, on sonne toujours l’umbaia;
c’est le signal de seller tous les chevaux et en même temps, un signal
pour les esclaves de battre le tambour. Je fis rapidement seller mes
chevaux, en fis amener un pour Saïd Djouma qui s’était servi pendant le
voyage seulement des ânes et des chameaux, puis je rejoignis bientôt le
calife qui était déjà sorti.
Il faisait une promenade à cheval autour du campement, entouré d’une
vingtaine de moulazeimie, afin de passer ses gens en revue. A sa
droite, près de son cheval, marchait son domestique, un grand et gros
nègre, à sa gauche, un Arabe de très grande taille, du nom de Abou
Dcheka qui remplissait les fonctions d’écuyer du calife. Ce dernier
n’allait lui-même qu’au pas; arrivé sur la place, il fit faire halte et
galoper de nouveau ses cavaliers par quatre, comme la veille. Pendant
qu’ils exécutaient différents exercices, il me montra à l’extrémité du
camp, une zeriba assez grande et un petit fort en ruine. C’est là que
le malheureux général Hicks avait passé plusieurs jours attendant en
vain du secours de Tekele. Le fort avait été construit pour ses canons
Krupp. Cette vue éveilla en moi de tristes pensées; tous ces milliers
de combattants étaient tombés inutilement et avaient été égorgés;
moi-même que me réservait l’avenir, j’étais aussi une victime de cet
épouvantable malheur.
Nous rentrâmes et je résolus, avec la permission du calife, de faire
une visite à son frère Yacoub, dont la hutte s’élevait à côté de la
sienne. Celui-ci me reçut amicalement et exprima sa joie de me voir
chez son frère. Il m’exhorta aussi à le servir fidèlement, et je le
rassurai à ce sujet.
Yacoub est un peu plus petit que le calife, large d’épaules, avec une
figure ronde et pleine qui montre de fortes marques de petite vérole;
son nez est petit et retroussé, une moustache et des favoris rares ne
dissimulent que peu la laideur de son visage. Quoique plutôt laid, il
sait cependant s’attirer bien des sympathies par sa façon de parler
plaisante et agréable. Comme le Mahdi et le calife, il avait aussi un
éternel sourire sur les lèvres, d’où l’on pouvait conclure que tous
trois étaient heureux de leur haute position et de leur mission dans
l’ordre actuel des choses. Yacoub lit et écrit, il sait le Coran par
cœur tandis que le calife est presque complètement ignorant. Yacoub,
plus jeune qu’Abdullahi de quelques années, est non seulement le frère
du calife mais aussi son premier conseiller et sa main droite. Il est,
à vrai dire, tout puissant. Malheur à celui qui est d’un autre avis que
le sien ou songe même à intriguer contre lui. Il est infailliblement
perdu.
Après avoir mangé quelques dattes, je me recommandai à sa bienveillance
et retournai dans notre rekouba. A midi, nous prîmes part de nouveau
sur l’ordre du calife à la prière du Mahdi; cette prière dura comme la
veille jusqu’au coucher du soleil. Nous entendîmes de nouveau prêcher
sur la renonciation, sur la provocation au combat et sur les joies
célestes; nous entendîmes de nouveau le cris d’extase de gens à moitié
fous et nous éprouvâmes des douleurs affreuses dans les membres à cause
de la séance sans fin qui nous était imposée, les jambes repliées sous
nous.
Le lendemain, le calife nous fit appeler et nous demanda si nous ne
désirions pas retourner au Darfour. Il voulait ainsi nous éprouver
d’une manière un peu trop grossière. Nous déclarâmes tout d’une voix
ne pas vouloir le quitter ni lui, ni le Mahdi. En souriant comme
toujours, il nous félicita de notre résolution. Un plus long séjour
dans la rekouba, aurait été incommode pour nous; aussi il donna à
Dimitri, de sa propre autorité, la permission de se rendre auprès de
ses compatriotes et lui fit montrer par un de ses moulazeimie la maison
de son futur émir, également un Grec. En même temps, il ordonna à Ahmed
woled Soliman de remettre à Dimitri vingt écus. De même Saïd Djouma fut
recommandé à l’émir de tous les Egyptiens nommé Hasan Husein et on lui
versa quarante écus.
«Mais toi, Abd el Kadir, dit-il en se tournant vers moi, tu es ici en
étranger, tu n’as personne que moi et tu es aussi habitué aux Arabes
par ton long séjour dans le Darfour méridional. Tu resteras auprès de
moi comme moulazem; c’est également le désir du Mahdi.»
«Et cela répond du reste à tous mes désirs, lui répondis-je vivement.
Je m’estime heureux de pouvoir te servir et je te jure d’être fidèle et
dévoué.»
«Je le sais, répliqua-t-il, mais que Dieu te protège et te fortifie
dans ta foi et tu seras encore d’une grande utilité au Mahdi et à
toi-même.»
Le calife m’affirma de nouveau l’importance qu’il mettait à ce que je
restasse à son service, et dans son entourage personnel; il m’avertit
de feindre avec les autres d’être son plus proche parent car, ceux
qui étaient éloignés de lui, à ce qu’il affirmait, essayeraient par
jalousie contre moi, de m’éloigner de sa personne. Il me communiqua
aussi qu’il avait déjà donné ordre de construire pour moi quelques
huttes, dans la zeriba située tout près de sa maison et qui était la
propriété de Hamdan Abou Anga, lequel combattait justement contre les
Nubiens.
Je le remerciai de nouveau de ses bons soins et lui promis de
m’efforcer de conserver sa bienveillance.
Pendant le souper, il me fit part à ma grande joie, cette fois bien
sincère, que le calife Husein, autrefois Pacha et moudir de Berber,
était arrivé et se présenterait le lendemain.
Le matin suivant, en effet, Husein Pacha parut devant le calife
accompagné de ses parents et de la même manière que quelques jours
auparavant s’était présenté le sheikh Ahmed en Nil. Quelques-uns de
ses amis, de l’entourage du Mahdi, lui avaient conseillé, il est vrai,
cette humilité apparente afin de diminuer l’antipathie qui régnait
contre lui. Le calife aussitôt lui enleva lui-même sa sheba, le fit
nettoyer de ses cendres et lui pardonna. Ensuite seulement il me nomma
à Husein Pacha; nous nous saluâmes et nous nous assîmes. Comme je
devais maintenant me considérer comme un moulazem du calife, je m’étais
jusque là tenu debout derrière lui et ne pris pas autrement part à la
réception. Après que les paroles d’usage sur la santé du ci-devant
gouverneur eurent été échangées, le calife s’informa des événements qui
se passaient sur les bords du Nil.
Husein raconta que toute la vallée du Nil, depuis Berber jusqu’à
Faschoda, tenait comme un seul homme pour le Mahdi et pour sa cause,
que les communications entre le Soudan et l’Egypte étaient complètement
coupées et que Khartoum même bien que défendue par Gordon était
assiégée par les tribus habitant le Ghezireh. Il présentait à dessein,
me sembla-t-il, la situation aussi avantageuse que possible pour le
Mahdi; le calife lui exprima de nouveau sa complète satisfaction des
nouvelles reçues et lui promit de le présenter au Mahdi à midi, et
d’obtenir son pardon. Il pouvait rester jusque là dans la rekouba.
Puis, le calife prétextant du travail nous quitta; Husein resta avec
moi.
Plusieurs de ses parents, ainsi que des gens que je ne connaissais pas
du tout, étant encore présents, nous ne pûmes parler que de choses
indifférentes et d’affaires personnelles, affirmer de nouveau l’un à
l’autre combien nous nous estimions heureux de pouvoir servir le Mahdi.
Vers midi, le calife revint auprès de nous et nous prîmes ensemble le
repas.
«N’as-tu pas vu Mohammed Chérif, ancien sheikh du Mahdi? Ses maisons se
trouvent justement sur le chemin que tu as parcouru, demanda le calife.
A-t-il toujours l’idée présomptueuse de pouvoir combattre contre la
volonté de Dieu et refuse-t-il toujours de reconnaître le Mahdi comme
son seigneur et maître?»
«J’ai passé la nuit chez lui, répondit Husein Pacha, il a été converti
par Dieu de son infidélité première et seule la maladie l’empêche de
venir ici. La plus grande partie de ses anciens partisans se trouve au
nombre de ceux qui assiègent Khartoum.»
«Il vaut mieux qu’il serve le Mahdi! Maintenant toi, sois prêt, je veux
te présenter au Mahdi.»
Avant la prière de midi, le calife conduisit l’ancien gouverneur,
ainsi qu’il l’avait fait pour moi quelques jours auparavant, au lieu
où se célébrait le culte, et lui fit prendre place. Je m’étais, comme
moulazem, assis au second rang. A l’apparition du Mahdi, le calife
et son compagnon se levèrent; ce dernier fut présenté et en baisant
les mains du Mahdi, lui demanda pardon d’avoir été forcé de combattre
contre lui. Le Mahdi lui pardonna exigeant la promesse d’une fidélité
absolue, et l’exhorta à faire, avant tout, ses oraisons avec zèle.
M’ayant aperçu au deuxième rang, il me fit signe d’avancer et de
m’asseoir à côté du calife.
«Bois aussi à la source de mes enseignements, dit-il, cela te sera
utile.»
Je lui fis remarquer que je ne m’étais retiré au deuxième rang que
parce que je ne trouvais pas convenable, maintenant que j’étais
moulazem du calife, de m’asseoir à côté de mon maître actuel. Il me
félicita amicalement des mes intentions et du respect dont j’avais fait
preuve et m’exhorta à les conserver.
«Mais ici, dit-il, devant le culte, nous sommes tous égaux.»
Comme d’habitude, le calife disparut et cette fois-ci, aussitôt
après la prière; tandis que nous, Husein Pacha et moi, dûmes rester
jusqu’après la prière du soir. Cette position accroupie extrêmement
incommode, m’aurait fait proférer des jurons plutôt qu’une prière;
mais il fallait faire contre fortune bon cœur. Nous prîmes le repas du
soir en commun avec le calife. Notre conversation assez indifférente,
fut continuellement assaisonnée de sa part par des exhortations à la
fidélité et à la loyauté. Husein Pacha fut à ma grande joie invité
à passer la nuit dans ma rekouba tandis que ses parents reçurent
la permission de retourner chez eux. Le calife nous quitta; les
domestiques étaient aussi partis pour se reposer: nous restâmes seuls.
Alors seulement nous nous saluâmes d’une façon cordiale et nous pûmes
échanger nos pensées sur notre situation.
«Husein Pacha, dis-je, j’ai pleine confiance en toi et tu sais fort
bien aussi que tu peux compter sur ma discrétion. Comment vont les
affaires à Khartoum et que sais-tu de l’attitude de la population?»
«Malheureusement, répondit-il, la situation est telle que je l’ai
racontée au calife en ta présence. La lecture de la proclamation à
Shandi par Gordon a fait déborder la coupe et a été la cause immédiate
de la perte de Berber. Il est vrai qu’elle se serait peut-être produite
aussi plus tard mais, par la lecture de la proclamation, la catastrophe
a, en tout cas, été avancée. Je l’en avais dissuadé à Berber et je ne
connais pas la raison qui l’a poussé à cette démarche fatale à Shandi.»
Nous parlâmes longtemps de la situation jusqu’à ce que Husein, qui
était déjà avancé en âge, s’endormit, fatigué du voyage. Je ne pouvais
trouver encore pour ma part ni sommeil, ni repos.
Ainsi le Soudan, dont la conquête et la défense avaient coûté tant
de sang dans les dernières années, était—déjà autant le dire—perdu!
Le Gouvernement lui-même voulait simplement abandonner et livrer à
lui-même ce pays qui, il est vrai, au point de vue financier, ne
rendait pas encore de bénéfices, mais donnait les meilleures espérances
pour l’avenir par l’immense étendue de son territoire; ce pays, qui
avait déjà maintenant mis à la disposition de l’Egypte ses meilleurs
bataillons, les troupes nègres; mais il voulait rester avec lui en
rapport amical! On voulait retirer les garnisons et le matériel de
guerre et former un Gouvernement local indépendant, après que celui
qui existait déjà s’était formé lui-même d’une manière fatale! C’est
pourquoi on envoyait Gordon au Soudan, parce qu’on comptait que son
influence personnelle et la sympathie qu’il inspirait, amèneraient
la réalisation de ce plan. Certainement, Gordon était très aimé des
tribus de l’ouest et dans l’Afrique Equatoriale, car il avait, pendant
son séjour et ses nombreux voyages dans ces contrées, conquis les
populations par sa générosité et sa prudence. Il avait su, en même
temps s’attirer la sympathie respectueuse des amis et des ennemis par
la bravoure dont il avait fait preuve dans de nombreux combats. Il
avait été aimé sans contredit, mais maintenant les tribus de l’ouest
avaient un Mahdi qui faisait des miracles et qui était respecté comme
un dieu; Gordon fut vite oublié. Les tribus du Soudan, les nègres
et les Arabes, sont d’ailleurs, moins que n’importe quel peuple de
la terre, accessibles aux émotions sentimentales ou au souvenir de
la reconnaissance. Du reste, il ne s’agissait pas ici des tribus de
l’ouest ou des provinces équatoriales, mais surtout des tribus de la
vallée du Nil, et particulièrement des Djaliin; or, ceux-ci n’étaient
justement rien moins que bien disposés envers Gordon à la suite de sa
guerre avec Soliman Zobeïr et parce qu’il avait chassé leurs parents,
les Gelaba. Le fait de l’arrivée de Gordon sans forces militaires,
montre bien qu’il s’était trompé sur la situation, les dispositions
des populations et sur l’influence que pouvait avoir sa seule
personnalité. En outre, c’était une idée particulièrement malheureuse
de faire connaître par une proclamation la résolution du Gouvernement
d’abandonner le Soudan à lui-même.
Husein Pacha avait prié Gordon de garder secrète cette proclamation.
Celui-ci suivit le conseil à Berber, mais changea de résolution à
Shandi et fit lire la proclamation à toute la population. Gordon
n’avait-il donc aucune connaissance des pamphlets du Mahdi répandus
partout après la prise d’El Obeïd, et sommant tous les croyants
de combattre? Ne savait-il pas que celui qui s’y refusait, ou qui
suivait les ordres des Turcs ou qui leur venait en aide d’une manière
quelconque dans leurs entreprises, se rendait coupable de trahison
envers la religion, était passible de la perte de ses biens tandis
que ses femmes et ses enfants deviendraient esclaves du Mahdi et de
ses fidèles? Gordon voulait retirer la garnison, et abandonner sans
protection dans leur patrie les tribus des bords du Nil, qui, après
avoir favorisé ses desseins, se trouvaient au pouvoir du Mahdi, non
seulement par la force de celui-ci, mais aussi par suite de leur
inaction envers les Turcs. Comment auraient-ils pu se défendre contre
le Mahdi auquel ils appartenaient comme ranima et qui disposait de plus
de 40000 fusils et de troupes immenses de fanatiques sauvages, altérées
de sang et de butin?
Si le Gouvernement, à la suite des événements politiques, n’était pas
en état de se maintenir au Soudan et de reconquérir peu à peu les
provinces insurgées, pourquoi y envoyer et sacrifier Gordon? N’importe
quelle personnalité militaire aurait pu amener sur un bateau à Berber
les troupes et le matériel de guerre, sous prétexte d’un changement de
garnison et les sauver ainsi totalement ou tout au moins en partie.
Cette ville aurait sûrement pu être atteinte par une retraite très
rapide qui aurait ressemblé un peu, il est vrai, à une fuite.
Mais, par la lecture de la proclamation, les intentions du Gouvernement
et sa faiblesse incroyable furent connues partout aussitôt; la bravoure
personnelle et l’énergie de Gordon suffiraient-elles à effacer la faute
politique énorme qu’il venait de commettre?
Je me tournai et me retournai sur ma couche, sans envie aucune de
dormir, tandis que les ronflements de Husein prouvaient qu’il jouissait
encore malgré tout d’un bon sommeil. J’avais encore le caractère trop
Européen et ne pouvais comprendre son indifférence fataliste. Plus
tard, j’appris, il est vrai, à accueillir sans aucune émotion bien des
événements émouvants. Il était nécessaire de pouvoir supporter ce qui
m’attendait encore.
Le lendemain matin, comme le calife nous honorait de sa visite, son
regard pénétrant remarqua aussitôt que mes yeux étaient rouges; il
m’en demanda la cause: je lui répondis que j’avais passé toute la nuit
sans sommeil, en proie à la fièvre. Il me conseilla de me ménager et
de ne pas aller au soleil, ni à la prière du Mahdi. J’accomplis donc
mes prières seul dans l’ombre de la rekouba, mais sous les yeux des
domestiques et je me composai une mine des plus dévotes sachant fort
bien qu’ils devraient faire part à leur maître exactement de leurs
observations.
Le lendemain mes huttes étaient enfin terminées; je les occupai
aussitôt avec la permission du calife, tandis que Husein Pacha était
logé chez ses parents. Il récitait chaque jour consciencieusement ses
cinq prières avec le Mahdi, s’efforçait avec zèle d’acquérir sa faveur
et celle du calife afin de recevoir la permission de retourner dans
son pays; je restai régulièrement avec le calife, ne me rendant auprès
du Mahdi que sur sa demande expresse.
Quelques jours plus tard, le bruit se répandit parmi les moulazeimie
que Haggi Mohammed Abou Gerger avait été attaqué par Gordon Pacha,
sérieusement blessé, et chassé de Khartoum qu’il assiégeait de sorte
que la ville était maintenant complètement délivrée de ses assiégeants.
Cette nouvelle remplit mon cœur de joie, bien que je m’efforçasse de
cacher totalement avec soin une apparence d’intérêt quelconque.
A ce moment arriva aussi Salih woled el Mek. Il avait dû se rendre à
Fadasi et avait été envoyé par Haggi Mohammed Abou Gerger au Mahdi et
au calife qui lui accordèrent leur pardon. Lui aussi confirma le bruit
qui courait de la retraite des assiégeants et me donna des informations
plus précises sur Gordon.
Comme j’avais été appelé le soir par le calife, celui-ci me demanda,
aussitôt après les salutations, tandis que nous commençions à peine à
déchirer avec nos mains les grosses pièces de viande:
«As-tu entendu la nouvelle apportée aujourd’hui et qui concerne Haggi
Mohammed Abou Gerger?»
«Non, répondis-je, je n’ai pas quitté aujourd’hui ta porte, et je n’ai
parlé à personne.»
«Gordon, continua le calife, après avoir remonté un peu le Nil Bleu, a
attaqué soudainement Haggi Mohammed par eau et par terre. On raconte
qu’il avait pris sur son bateau des dispositions telles que les balles
des Ansar, qui partaient de la forteresse, ne pouvaient lui faire
aucun mal. L’infidèle est adroit, mais Dieu le punira! Haggi Mohammed,
dont les hommes ont été dispersés, a dû se retirer devant des forces
supérieures. Gordon se réjouit maintenant de sa victoire, mais il se
trompe sur ses suites, car Dieu fera vaincre la foi, et dans quelques
jours, la punition du Tout-Puissant l’atteindra. Haggi Mohammed n’est
pas, il est vrai, un homme à conquérir un pays; le Mahdi a donné
l’ordre à Abd er Rahman woled en Negoumi d’aller à Khartoum et de
l’assiéger.»
«J’espère que Haggi Mohammed n’a pas subi de pertes importantes?»
demandai-je. Mais, en moi-même, est-il besoin de le dire, je souhaitais
le contraire.
«Un tel combat n’a certes pas eu lieu sans pertes, dit le calife
ingénument, mais je n’ai pas, sur leur importance, des nouvelles
précises.»
Le calife fut ce jour là moins loquace que d’habitude; la victoire
de Gordon le troublait bien un peu; elle pouvait avoir peut-être des
suites plus importantes que le calife ne voulait l’avouer. Je rentrai
et envoyai mon domestique à Salih woled el Mek pour le prier de venir
me voir en secret. Sa demeure étant à proximité de la mienne, il arriva
quelques instants après. Nous échangeâmes alors nos impressions sur la
joyeuse nouvelle, au sujet de laquelle il avait déjà entendu par des
parents du Mahdi des détails plus précis; nous nous entretînmes, fort
avant dans la nuit, des temps passés, des événements actuels et de nos
espérances pour l’avenir. J’avais retrouvé un peu d’espoir en apprenant
la nouvelle de cette victoire, mais Salih woled el Mek ne voyait
dans la défaite des Mahdistes qu’un succès passager et ses craintes
n’étaient malheureusement que trop fondées.