six archers, à la chambre qui servait de prison à la fille de don
Guillem: ils frappèrent à la porte, et la duègne vint ouvrir. Vous
concevez bien le plaisir que Lizana se faisait de revoir sa
maîtresse, après avoir désespéré de la posséder: il sentait renaître
son espérance, ou plutôt il ne pouvait douter de son bonheur,
puisque la seule personne qui était en droit de s'y opposer ne
vivait plus. Dès qu'il aperçut Emerenciana, il courut se jeter à ses
pieds: mais qui pourrait assez exprimer la douleur dont il fut
saisi, lorsqu'au lieu de trouver une amante disposée à répondre à
ses transports, il ne vit qu'une dame hors de son bon sens? En
effet, elle avait été tant tourmentée par la duègne, qu'elle en
était devenue folle. Elle demeura quelque temps rêveuse; puis
s'imaginant tout à coup être la belle Angélique, assiégée par les
Tartares dans la forteresse d'Albraque, elle regarda tous les hommes
qui étaient dans sa chambre comme autant de paladins qui venaient à
son secours. Elle prit le chef de la sainte confrérie pour Roland;
Lizana, pour Brandimart; Julio, pour Hubert du Lyon, et les archers
pour Antifort, Clarion, Adrien, et les deux fils du marquis Olivier.
Elle les reçut avec beaucoup de politesse, et leur dit: «Braves
chevaliers, je ne crains plus à l'heure qu'il est l'empereur
Agrican, ni la reine Marfise; votre valeur est capable de me
défendre contre tous les guerriers de l'univers.»
«A ce discours extravagant, l'officier et ses archers ne purent
s'empêcher de rire. Il n'en fut pas de même de don Kimen: vivement
affligé de voir sa dame dans une si triste situation pour l'amour de
lui, il pensa perdre à son tour le jugement: il ne laissa pas
toutefois de se flatter qu'elle reprendrait l'usage de sa raison; et
dans cette espérance: «Ma chère Emerenciana, lui dit-il tendrement,
reconnaissez Lizana: rappelez votre esprit égaré; apprenez que nos
malheurs sont finis; le ciel ne veut pas que deux coeurs qu'il a
joints soient séparés, et le père inhumain qui nous a si mal traités
ne peut plus nous être contraire.»
La réponse que fit à ces paroles la fille du roi Galafron fut encore
un discours adressé aux vaillants défenseurs d'Albraque, qui pour le
coup n'en rirent point. Le commandant même, quoique très-peu
pitoyable de son naturel, sentit quelques mouvements de compassion,
et dit à don Kimen, qu'il voyait accablé de douleur: «Seigneur
cavalier, ne désespérez point de la guérison de votre dame: vous
avez à Siguença des docteurs en médecine qui pourront en venir à
bout par leurs remèdes; mais ne nous arrêtons pas ici plus
longtemps. Vous, Seigneur Hubert du Lyon, ajouta-t-il en parlant à
Julio, vous qui savez où sont les écuries de ce château, menez-y
avec vous Antifort et les deux fils du marquis Olivier, choisissez
les meilleurs coursiers et les mettez au char de la princesse. Je
vais pendant ce temps-là dresser mon procès-verbal.»
«En disant cela, il tira de ses poches une écritoire et du papier,
et, après avoir écrit tout ce qu'il voulut, il présenta la main à
Angélique pour l'aider à descendre dans la cour, où, par le soin des
paladins, il se trouva un carrosse à quatre mules prêt à partir: il
monta dedans avec la dame et don Kimen; et il y fit entrer aussi la
duègne, dont il jugea que le corrégidor serait bien aise d'avoir la
déposition. Ce n'est pas tout: par ordre du chef de la brigade, on
chargea de chaînes Julio, et on le mit dans un autre carrosse auprès
du corps de don Guillem. Les archers remontèrent ensuite sur leurs
chevaux, après quoi ils prirent tous ensemble la route de Siguença.
«La fille de Stephani dit en chemin mille extravagances, qui furent
autant de coups de poignard pour son amant. Il ne pouvait sans
colère envisager la duègne. «C'est vous, cruelle vieille, lui
disait-il; c'est vous qui, par vos persécutions, avez poussé à bout
Emerenciana et troublé son esprit.» La gouvernante se justifiait
d'un air hypocrite, et donnait tout le tort au défunt. «C'est au
seul don Guillem, répondait-elle, qu'il faut imputer ce malheur: ce
père trop rigoureux venait chaque jour effrayer sa fille par des
menaces qui l'ont fait enfin devenir folle.»
«En arrivant à Siguença, le commandant alla rendre compte de sa
commission au corrégidor, qui sur-le-champ interrogea Julio et la
duègne, et les envoya dans les prisons de cette ville, où ils sont
encore. Ce juge reçut aussi la déposition de Lizana, qui prit
ensuite congé de lui pour se retirer chez son père, où il fit
succéder la joie à la tristesse et à l'inquiétude. Pour dona
Emerenciana, le corrégidor eut soin de la faire conduire à Madrid,
où elle avait un oncle du côté maternel. Ce bon parent, qui ne
demandait pas mieux que d'avoir l'administration du bien de sa
nièce, fut nommé son tuteur. Comme il ne pouvait honnêtement se
dispenser de paraître avoir envie qu'elle guérît, il eut recours aux
plus fameux médecins: mais il n'eut pas sujet de s'en repentir; car,
après y avoir perdu leur latin, ils déclarèrent le mal incurable.
Sur cette décision, le tuteur n'a pas manqué de faire enfermer ici
la pupille, qui, suivant les apparences, y demeurera le reste de ses
jours.
--La triste destinée! s'écria don Cléofas; j'en suis véritablement
touché; dona Emerenciana méritait d'être plus heureuse. Et don
Kimen, ajouta-t-il, qu'est-il devenu? Je suis curieux de savoir quel
parti il a pris.--Un fort raisonnable, répartit Asmodée: quand il a
vu que le mal était sans remède, il est allé dans la nouvelle
Espagne; il espère qu'en voyageant il perdra peu à peu le souvenir
d'une dame que sa raison et son repos veulent qu'il oublie.....
Mais, poursuivit le diable, après vous avoir montré les fous qui
sont enfermés, il faut que je vous en fasse voir qui mériteraient de
l'être.»
CHAPITRE X
_Dont la matière est inépuisable._
Regardons du côté de la ville, et à mesure que je découvrirai des
sujets dignes d'être mis au nombre de ceux qui sont ici, je vous en
dirai le caractère. J'en vois déjà un que je ne veux pas laisser
échapper: c'est un nouveau marié. Il y a huit jours que, sur le
rapport qu'on lui fit des coquetteries d'une aventurière qu'il
aimait, il alla chez elle plein de fureur, brisa une partie de ses
meubles, jeta les autres par les fenêtres, et le lendemain il
l'épousa.--Un homme de la sorte, dit Zambullo, mérite assurément la
première place vacante dans cette maison.
--Il a un voisin, reprit le boiteux, que je ne trouve pas plus sage
que lui: c'est un garçon de quarante-cinq ans qui a de quoi vivre,
et qui veut se mettre au service d'un grand.
«J'aperçois la veuve d'un jurisconsulte: la bonne dame a douze
lustres accomplis; son mari vient de mourir; elle veut se retirer
dans un couvent, afin, dit-elle, que sa réputation soit à l'abri de
la médisance.
«Je découvre aussi deux pucelles, ou, pour mieux dire, deux filles
de cinquante ans: elles font des voeux au ciel pour qu'il ait la
bonté d'appeler leur père, qui les tient enfermées comme des
mineures: elles espèrent qu'après sa mort elles trouveront de jolis
hommes qui les épouseront par inclination.--Pourquoi non, dit
l'écolier? Il y a des hommes d'un goût si bizarre!--J'en demeure
d'accord, répondit Asmodée: elles peuvent trouver des épouseurs,
mais elles ne doivent pas s'en flatter: c'est en cela que consiste
leur folie.
«Il n'y a point de pays où les femmes se rendent justice sur leur
âge. Il y a un mois qu'à Paris une fille de quarante-huit ans et une
femme de soixante-neuf allèrent en témoignage chez un commissaire
pour une veuve de leurs amies dont on attaquait la vertu. Le
commissaire interrogea d'abord la femme mariée, et lui demanda son
âge, quoiqu'elle eût son extrait baptistaire écrit sur son front,
elle ne laissa pas de dire hardiment qu'elle n'avait que quarante
ans. Après qu'il l'eut interrogée, il s'adressa à la fille: «Et
vous, Mademoiselle, lui dit-il, quel âge avez-vous?--Passons aux
autres questions, Monsieur le commissaire, lui répondit-elle; on ne
doit point nous demander cela.--Vous n'y pensez pas, reprit-il;
ignorez-vous qu'en justice...--Oh! il n'y a justice qui tienne,
interrompit brusquement la fille; eh! qu'importe à la justice de
savoir quel âge j'ai? ce ne sont pas ses affaires.--Mais je ne puis
recevoir, dit-il, votre déposition, si votre âge n'y est pas; c'est
une circonstance requise.--Si cela est absolument nécessaire,
répliqua-t-elle, regardez-moi donc avec attention, et mettez mon âge
en conscience.»
«Le commissaire la considéra, et fut assez poli pour ne marquer que
vingt-huit ans. Il lui demanda ensuite si elle connaissait la veuve
depuis longtemps. «Avant son mariage, répondit-elle.--J'ai donc mal
coté votre âge, reprit-il; car je ne vous ai donné que vingt-huit
ans, et il y en a vingt-neuf que la veuve est mariée.--Hé bien!
s'écria la fille, écrivez donc que j'en ai trente: j'ai pu à un an
connaître la veuve.--Cela ne serait pas régulier, répliquait-il;
ajoutons-en une douzaine.--Non pas, s'il vous plaît, dit-elle; tout
ce que je puis faire pour contenter la justice, c'est d'y mettre
encore une année; mais je n'y mettrais pas un mois avec, quand il
s'agirait de mon honneur.»
«Lorsque les deux déposantes furent sorties de chez le commissaire,
la femme dit à la fille: «Admirez, je vous prie, ce nigaud qui nous
croit assez sottes pour lui aller dire notre âge au juste: c'est
bien assez vraiment qu'il soit marqué sur les registres de nos
paroisses, sans qu'il l'écrive encore sur ses papiers, afin que tout
le monde en soit instruit. Ne serait-il pas bien gracieux pour nous
d'entendre lire en plein barreau: _Madame Richard, âgée de soixante
et tant d'années; et Mademoiselle Perinelle, âgée de quarante-cinq
ans, déposent telles et telles choses_? Pour moi, je me moque de
cela; j'ai supprimé vingt années à bon compte: vous avez fort bien
fait d'en user de même.
«--Qu'appelez-vous de même? répondit la fille d'un ton brusque; je
suis votre servante! je n'ai tout au plus que trente-cinq ans.--Hé!
ma petite, répliqua l'autre d'un air malin, à qui le dites-vous? Je
vous ai vue naître: je parle de longtemps. Je me souviens d'avoir vu
votre père; lorsqu'il mourut il n'était pas jeune, et il y a près de
quarante ans qu'il est mort.--Oh! mon père, mon père, interrompit
avec précipitation la fille, irritée de la franchise de la femme,
quand mon père épousa ma mère, il était déjà si vieux qu'il ne
pouvait plus faire d'enfants.»
«Je remarque dans une maison, poursuivit l'esprit, deux hommes qui
ne sont pas raisonnables: l'un est un enfant de famille qui ne
saurait garder d'argent ni s'en passer: il a trouvé un bon moyen
d'en avoir toujours. Quand il est en fonds, il achète des livres, et
dès qu'il est à sec, il s'en défait pour la moitié de ce qu'ils lui
ont coûté. L'autre est un peintre étranger qui fait des portraits de
femmes: il est habile; il dessine correctement; il peint à merveille
et attrape la ressemblance; mais il ne flatte point, et il s'imagine
qu'il aura la presse. _Inter stultos referatur._
--Comment donc, dit l'écolier, vous parlez latin!--Cela doit-il vous
étonner? répondit le diable. Je parle parfaitement toute sorte de
langues: je sais l'hébreu, le turc, l'arabe et le grec; cependant je
n'en ai pas l'esprit plus orgueilleux ni plus pédantesque: j'ai cet
avantage sur vos _érudits_.
«Voyez dans ce grand hôtel, à main gauche, une dame malade,
qu'entourent plusieurs femmes qui la veillent: c'est la veuve d'un
riche et fameux architecte, une femme entêtée de noblesse. Elle
vient de faire son testament: elle a des biens immenses qu'elle
donne à des personnes de la première qualité qui ne la connaissent
seulement pas: elle leur fait des legs à cause de leurs grands noms.
On lui a demandé si elle ne voulait rien laisser à un certain homme
qui lui a rendu des services considérables: «Hélas! non, a-t-elle
répondu d'un air triste, et j'en suis fâchée: je ne suis point assez
ingrate pour refuser d'avouer que je lui ai beaucoup d'obligation;
mais il est roturier: son nom déshonorerait mon testament.»
--Seigneur Asmodée, interrompit Léandro, apprenez-moi, de grâce, si
ce vieillard que je vois occupé à lire dans un cabinet ne serait
point par hasard un homme à mériter d'être ici!--Il le mériterait
sans doute, répondit le démon: ce personnage est un vieux licencié
qui lit une épreuve d'un livre qu'il a sous la presse.--C'est
apparemment quelque ouvrage de morale ou de théologie, dit don
Cléofas.--Non, répartit le boiteux, ce sont des poésies gaillardes
qu'il a composées dans sa jeunesse: au lieu de les brûler, ou du
moins de les laisser périr avec lui, il les fait imprimer de son
vivant, de peur qu'après sa mort ses héritiers ne soient tentés de
les mettre au jour, et que, par respect pour son caractère, ils n'en
ôtent tout le sel et l'agrément.
«J'aurais tort d'oublier une petite femme qui demeure chez ce
licencié: elle est si persuadée qu'elle plaît aux hommes, qu'elle
met tous ceux qui lui parlent au nombre de ses amants. Mais venons à
un riche chanoine que je vois à deux pas de là; il a une folie fort
singulière: s'il vit frugalement, ce n'est ni par mortification, ni
par sobriété: s'il se passe d'équipage, ce n'est point par
avarice.--Hé! pourquoi donc ménage-t-il son revenu?--C'est pour
amasser de l'argent.--Qu'en veut-il faire? des aumônes?--Non: il
achète des tableaux, des meubles précieux, des bijoux. Et vous
croyez que c'est pour en jouir pendant sa vie? Vous vous trompez:
c'est uniquement pour en parer son inventaire.
--Ce que vous dites est outré, interrompit Zambullo: y a-t-il au
monde un homme de ce caractère-là?--Oui, vous dis-je, reprit le
diable, il a cette manie: il se fait un plaisir de penser qu'on
admirera son inventaire. A-t-il acheté, par exemple, un beau bureau?
Il le fait empaqueter proprement et serrer dans un garde-meuble,
afin qu'il paraisse tout neuf aux yeux des fripiers qui viendront le
marchander après sa mort.
«Passons à un de ses voisins que vous ne trouverez pas moins fou:
c'est un vieux garçon venu depuis peu des îles Philippines à Madrid,
avec une riche succession que son père, qui était auditeur de
l'audience de Madrid, lui a laissée. Sa conduite est assez
extraordinaire: on le voit toute la journée dans les antichambres du
roi et du premier ministre. Ne le prenez pas pour un ambitieux qui
brigue quelque charge importante: il n'en souhaite aucune et ne
demande rien. Hé quoi! me direz-vous, il n'irait dans cet endroit-là
simplement que pour faire sa cour? Encore moins: il ne parle jamais
au ministre; il n'en est pas même connu, et ne se soucie nullement
de l'être.--Quel est donc son but?--Le voici: il voudrait persuader
qu'il a du crédit.
--Le plaisant original! s'écria l'écolier en éclatant de rire; c'est
se donner bien de la peine pour peu de chose; vous avez raison de le
mettre au rang des fous à enfermer.--Oh! reprit Asmodée, je vais
vous en montrer beaucoup d'autres qu'il ne serait pas juste de
croire plus sensés. Considérez dans cette grande maison, où vous
apercevez tant de bougies allumées, trois hommes et deux femmes
autour d'une table: ils ont soupé ensemble, et jouent présentement
aux cartes pour achever de passer la nuit, après quoi ils se
sépareront. Telle est la vie que mènent ces dames et ces cavaliers:
ils s'assemblent régulièrement tous les soirs et se quittent au
lever de l'aurore, pour aller dormir jusqu'à ce que les ténèbres
reviennent chasser le jour: ils ont renoncé à la vue du soleil et
des beautés de la nature. Ne dirait-on pas, à les voir ainsi
environnés de flambeaux, que ce sont des morts qui attendent qu'on
leur rende les derniers devoirs?--Il n'est pas besoin d'enfermer ces
fous-là, dit don Cléofas, ils le sont déjà.
--Je vois dans les bras du sommeil, reprit le boiteux, un homme que
j'aime et qui m'affectionne aussi beaucoup, un sujet pétri d'une
pâte de ma façon: c'est un vieux bachelier qui idolâtre le beau
sexe. Vous ne sauriez lui parler d'une jolie dame, sans remarquer
qu'il vous écoute avec un extrême plaisir: si vous lui dites qu'elle
a une petite bouche, des lèvres vermeilles, des dents d'ivoire, un
teint d'albâtre; en un mot, si vous la lui peignez en détail, il
soupire à chaque trait, il tourne les yeux, il lui prend des élans
de volupté. Il y a deux jours qu'en passant dans la rue d'Alcala,
devant la boutique d'un cordonnier de femmes, il s'arrêta tout court
pour regarder une petite pantoufle qu'il y aperçut: après l'avoir
considérée avec plus d'attention qu'elle n'en méritait, il dit d'un
air pâmé à un cavalier qui l'accompagnait: «Ah! mon ami, voilà une
pantoufle qui m'enchante l'imagination! Que le pied pour lequel on
l'a faite doit être mignon! je prends trop de plaisir à la voir;
éloignons-nous promptement: il y a du péril à passer par ici.»
--Il faut marquer de noir ce bachelier-là, dit Léandro Perez.--C'est
juger sainement de lui, reprit le diable, et l'on ne doit pas non
plus marquer de blanc son plus proche voisin, un original d'auditeur
qui, parce qu'il a un équipage, rougit de honte quand il est obligé
de se servir d'un carrosse de louage. Faisons une accolade de cet
auditeur avec un licencié de ses parents qui possède une dignité
d'un grand revenu dans une église de Madrid, et qui va presque
toujours en carrosse de louage, pour en ménager deux fort propres et
quatre belles mules qu'il a chez lui.
«Je découvre dans le voisinage de l'auditeur et du bachelier un
homme à qui l'on ne peut sans injustice refuser une place parmi les
fous. C'est un cavalier de soixante ans qui fait l'amour à une jeune
femme: il la voit tous les jours, et croit lui plaire en
l'entretenant des bonnes fortunes qu'il a eues dans ses beaux jours:
il veut qu'elle lui tienne compte d'avoir autrefois été aimable.
«Mettons avec ce vieillard un autre qui repose à dix pas de nous, un
comte français qui est venu à Madrid pour voir la cour d'Espagne: ce
vieux seigneur est dans son quatorzième lustre; il a brillé dans ses
belles années à la cour de son roi: tout le monde y admirait jadis
sa taille, son air galant, et l'on était surtout charmé du goût
qu'il y avait dans la manière dont il s'habillait. Il a conservé
tous ses habits, et il les porte depuis cinquante ans, en dépit de
la mode qui change tous les jours dans son pays; mais ce qu'il y a
de plus plaisant, c'est qu'il s'imagine avoir encore aujourd'hui les
mêmes grâces qu'on lui trouvait dans sa jeunesse.
--Il n'y a point à hésiter, dit don Cléofas; plaçons ce seigneur
français parmi les personnes qui sont dignes d'être pensionnaires
dans _la casa de los locos_.--J'y retiens une loge, reprit le démon,
pour une dame qui demeure dans un grenier à côté de l'hôtel du
comte: c'est une vieille veuve qui, par un excès de tendresse pour
ses enfants, a eu la bonté de leur faire une donation de tous ses
biens, moyennant une petite pension alimentaire que lesdits enfants
sont obligés de lui faire, et que, par reconnaissance, ils ont grand
soin de ne lui pas payer.
«J'y veux envoyer aussi un vieux garçon de bonne famille, lequel n'a
pas plus tôt un ducat qu'il le dépense, et qui, ne pouvant se passer
d'espèces, est capable de tout faire pour en avoir. Il y a quinze
jours que sa blanchisseuse, à qui il devait trente pistoles, vint
les lui demander, en disant qu'elle en avait besoin pour se marier à
un valet de chambre qui la recherchait. «Tu as donc d'autre argent?
lui dit-il; car où diable est le valet de chambre qui voudra devenir
ton mari pour trente pistoles?--Hé! mais, répondit-elle, j'ai
encore, outre cela, deux cents ducats.--Deux cents ducats!
répliqua-t-il avec émotion; malpeste! Tu n'as qu'à me les donner à
moi: je t'épouse, et nous voilà quitte à quitte.» Il fut pris au
mot, et sa blanchisseuse est devenue sa femme.
«Retenons trois places pour ces trois personnes qui reviennent de
souper en ville, et qui rentrent dans cet hôtel à main droite, où
elles font leur résidence. L'un est un comte qui se pique d'aimer
les belles-lettres; l'autre est son frère le licencié, et le
troisième un bel esprit attaché à eux. Ils ne se quittent presque
point: ils vont tous trois ensemble partout en visite. Le comte n'a
soin que de se louer; son frère le loue et se loue aussi lui-même;
mais le bel esprit est chargé de trois soins: de les louer tous
deux, et de mêler ses louanges avec les leurs.
«Encore deux places, l'une pour un vieux bourgeois fleuriste qui,
n'ayant pas de quoi vivre, veut entretenir un jardinier et une
jardinière, pour avoir soin d'une douzaine de fleurs qu'il a dans
son jardin. L'autre pour un histrion qui, plaignant les désagréments
attachés à la vie comique, disait l'autre jour à quelques-uns de ses
camarades: «Ma foi, mes amis, je suis bien dégoûté de la profession:
oui, j'aimerais mieux n'être qu'un petit gentilhomme de campagne de
mille ducats de rente.»
«De quelque côté que je tourne la vue, continua l'esprit, je ne
découvre que des cerveaux malades. J'aperçois un chevalier de
Calatrava, qui est si fier et si vain d'avoir des entretiens secrets
avec la fille d'un grand, qu'il se croit de niveau avec les
premières personnes de la cour. Il ressemble à Villius, qui
s'imaginait être gendre de Scylla parce qu'il était bien avec la
fille de ce dictateur: cette comparaison est d'autant plus juste,
que ce chevalier a, comme le romain, un Longazenus, c'est-à-dire un
rival de néant, qui est encore plus favorisé que lui.
«On dirait que les mêmes hommes renaissent de temps en temps sous de
nouveaux traits. Je reconnais dans ce commis le ministre Bollanus,
qui ne gardait de mesures avec personne, et qui rompait en visière à
tous ceux dont l'abord lui était désagréable. Je revois dans ce
vieux président Fufidius, qui prêtait son argent à cinq pour cent
par mois; et Marsoeus, qui donna sa maison paternelle à la
comédienne Origo, revit dans ce garçon de famille, qui mange avec
une femme de théâtre une maison de campagne qu'il a près de
l'Escurial.»
Asmodée allait poursuivre; mais comme il entendit tout à coup
accorder des instruments de musique, il s'arrêta, et dit à don
Cléofas: «Il y a au bout de cette rue des musiciens qui vont donner
une sérénade à la fille d'un alcalde de corte: si vous voulez voir
cette fête de près, vous n'avez qu'à parler.--J'aime fort ces sortes
de concerts, répondit Zambullo; approchons-nous de ces symphonistes:
peut-être y a-t-il des voix parmi eux.» Il n'eut pas achevé ces
mots, qu'il se trouva sur une maison voisine de l'alcalde.
Les joueurs d'instruments jouèrent d'abord quelques airs italiens,
après quoi deux chanteurs chantèrent alternativement les couplets
suivants.
1er COUPLET.
Si de tu hermosura quieres
Una copia con mil gracias,
Escucha, porque pretendo
El pintar la.
(_Si vous voulez une copie de vos grâces et de votre
beauté, écoutez-moi, car je prétends en faire le
portrait._)
2e COUPLET.
Es tu frente toda nieve
Y el alabastro batallas
Ofreciò al Amor, haziendo
En ella vaya.
(_Votre visage tout de neige et d'albâtre a fait des défis
à l'amour qui se moquait de lui._)
3e COUPLET.
Amor labrò de tus cejas
Dos arcos para su aljava,
Y debaxo ha descubierto
Quien le mata.
(_L'amour a fait de vos sourcils deux arcs pour son
carquois; mais il a découvert dessous qui le tue_.)
4e COUPLET.
Eres dueña de el lugar,
Vandolera de las almas,
Iman de les alvedrios,
Linda alhaja.
(_Vous êtes souveraine de ce séjour, la voleuse des coeurs,
l'aimant des désirs, un joli bijou._)
5e COUPLET.
Un rasgo de tu hermosura
Quisiera yo retratar la.
Que es estrella, es cielo, es sol:
No, es sino el alva.
(_Je voudrais d'un seul trait peindre votre beauté: c'est une
étoile, un ciel, un soleil: non, ce n'est qu'une aurore._)
«Les couplets sont galants et délicats, s'écria l'écolier.--Ils vous
semblent tels, dit le démon, parce que vous êtes Espagnol; s'ils
étaient traduits en français, par exemple, ils ne jetteraient pas un
trop beau coton: les lecteurs de cette nation n'en approuveraient
pas les expressions figurées, et y trouveraient une bizarrerie
d'imagination qui les ferait rire. Chaque peuple est entêté de son
goût et de son génie. Mais laissons là ces couplets, continua-t-il;
vous allez entendre une autre musique.