village; ensuite il retourna dans sa terre, où, sans cesse occupé de
son malheur, il perdit insensiblement l'esprit. Les parents d'Aurore
n'en furent pas plus tôt avertis, qu'ils le firent amener à Madrid
pour l'enfermer parmi les fous. Sa femme est encore au couvent, où
ils ont résolu de la laisser quelques années pour punir son
indiscrétion, ou, si vous voulez, une faute dont on ne doit se
prendre qu'à eux.
«Immédiatement après Zanubio, continua le diable, est le seigneur
don Blaz Desdichado, cavalier plein de mérite: la mort de son épouse
est cause qu'il est dans la situation déplorable où vous le
voyez.--Cela me surprend, dit don Cléofas. Un mari que la mort de sa
femme rend insensé! je ne croyais pas qu'on pût pousser si loin
l'amour conjugal.--N'allons pas si vite, interrompit Asmodée; don
Blaz n'est pas devenu fou de douleur d'avoir perdu sa femme: ce qui
lui a troublé l'esprit, c'est que, n'ayant point d'enfants, il a été
obligé de rendre aux parents de la défunte cinquante mille ducats
qu'il reconnaît, dans son contrat de mariage, avoir reçus d'elle.
--Oh! c'est une autre affaire, répliqua Léandro: je ne suis plus
étonné de son accident. Et dites-moi, s'il vous plaît, quel est ce
jeune homme qui saute comme un cabri dans la loge suivante, et qui
s'arrête de moment en moment pour faire des éclats de rire en se
tenant les côtés? voilà un fou bien gai.--Aussi, répartit le
boiteux, sa folie vient d'un excès de joie. Il était portier d'une
personne de qualité, et comme il apprit un jour la mort d'un riche
contador dont il se trouvait l'unique héritier, il ne fut point à
l'épreuve d'une si joyeuse nouvelle; la tête lui tourna.
«Nous voici parvenus à ce grand garçon qui joue de la guitare, et
qui l'accompagne de sa voix: c'est un fou mélancolique, un amant que
les rigueurs d'une dame ont réduit au désespoir, et qu'il a fallu
enfermer.--Ah! que je plains celui-là, s'écria l'écolier; permettez
que je déplore son infortune: elle peut arriver à tous les honnêtes
gens; si j'étais épris d'une beauté cruelle, je ne sais si je
n'aurais pas le même sort.--A ce sentiment, reprit le démon, je vous
reconnais pour un vrai Castillan: il faut être né dans le sein de la
Castille, pour se sentir capable d'aimer jusqu'à devenir fou de
chagrin de ne pouvoir plaire. Les Français ne sont pas si tendres;
et si vous voulez savoir la différence qu'il y a entre un Français
et un Espagnol sur cette matière, il ne faut que vous dire la
chanson que ce fou chante, et qu'il vient de composer tout à
l'heure.
CHANSON ESPAGNOLE.
Ardo y lloro sin sossiego:
Llorando y ardiendo tanto,
Que ni el llanto apaga el fuego,
Ni el fuego consume el llanto.
(_Je brûle et je pleure sans cesse, sans que mes pleurs
puissent éteindre mes feux, ni mes feux consumer mes
larmes._)
«C'est ainsi que parle un cavalier espagnol quand il est maltraité
de sa dame; et voici comme un Français se plaignait en pareil cas
ces jours passés.
CHANSON FRANÇAISE.
L'objet qui règne dans mon coeur
Est toujours insensible à mon amour fidèle;
Mes soins, mes soupirs, ma langueur
Ne sauraient attendrir cette beauté cruelle.
O ciel! est-il un sort plus affreux que le mien?
Ah! puisque je ne puis lui plaire,
Je renonce au jour qui m'éclaire:
Venez, mes chers amis, m'enterrer chez Païen.
«Ce Païen est apparemment un traiteur, dit don Cléofas?--Justement,
répondit le diable. Continuons, examinons les autres fous.--Passons
plutôt aux femmes, répliqua Léandro, je suis impatient de les
voir.--Je vais céder à votre impatience, répartit l'esprit; mais il
y a ici deux ou trois infortunés que je suis bien aise de vous
montrer auparavant: vous pourrez tirer quelque profit de leur
malheur.
«Considérez dans la loge qui suit celle de ce joueur de guitare, ce
visage pâle et décharné qui grince les dents, et semble vouloir
manger les barreaux de fer qui sont à sa fenêtre: c'est un honnête
homme né sous un astre si malheureux, qu'avec tout le mérite du
monde, quelques mouvements qu'il se soit donnés pendant vingt
années, il n'a pu parvenir à s'assurer du pain. Il a perdu la raison
en voyant un très-petit sujet de sa connaissance monter en un jour,
par l'arithmétique, au haut de la roue de la Fortune.
«Le voisin de ce fou est un vieux secrétaire qui a le timbre fêlé
pour n'avoir pu supporter l'ingratitude d'un homme de la cour qu'il
a servi pendant soixante ans. On ne peut assez louer le zèle et la
fidélité de ce serviteur, qui ne demandait jamais rien: il se
contentait de faire parler ses services et son assiduité; mais son
maître, bien loin de ressembler à Archélaüs, roi de Macédoine, qui
refusait lorsqu'on lui demandait, et donnait quand on ne lui
demandait pas, est mort sans le récompenser: il ne lui a laissé que
ce qu'il lui faut pour passer le reste de ses jours dans la misère
et parmi les fous.
«Je ne veux plus vous en faire observer qu'un: c'est celui qui, les
coudes appuyés sur sa fenêtre, paraît plongé dans une profonde
rêverie. Vous voyez en lui un segnor Hidalgo de Tafalla, petite
ville de Navarre; il est venu demeurer à Madrid, où il a fait un bel
usage de son bien. Il avait la rage de vouloir connaître tous les
beaux esprits et de les régaler: ce n'était chez lui tous les jours
que festins; et quoique les auteurs, nation ingrate et impolie, se
moquassent de lui en le grugeant, il n'a pas été content qu'il n'ait
mangé avec eux son petit fait.--Il ne faut pas douter, dit Zambullo,
qu'il ne soit devenu fou de regret de s'être si sottement
ruiné.--Tout au contraire, reprit Asmodée, c'est de se voir hors
d'état de continuer le même train.
«Venons présentement aux femmes, ajouta-t-il.--Comment donc! s'écria
l'écolier, je n'en vois que sept ou huit! il y a moins de folles que
je ne croyais.--Toutes les folles ne sont pas ici, dit le démon en
souriant. Je vous porterai, si vous le souhaitez, tout à l'heure
dans un autre quartier de cette ville, où il y a une grande maison
qui en est toute pleine.--Cela n'est pas nécessaire, répliqua don
Cléofas; je m'en tiens à celles-ci.--Vous avez raison, reprit le
boiteux: ce sont presque toutes des filles de distinction; vous
jugez bien, à la propreté de leurs loges, qu'elles ne sauraient être
des personnes du commun. Je vais vous apprendre la cause de leurs
folies.
«Dans la première loge est la femme d'un corrégidor, à qui la rage
d'avoir été appelée bourgeoise par une dame de la cour a troublé
l'esprit; dans la seconde demeure l'épouse du trésorier général du
conseil des Indes: elle est devenue folle de dépit d'avoir été
obligée, dans une rue étroite, de faire reculer son carrosse pour
laisser passer celui de la duchesse de Medina-Coeli. Dans la
troisième fait sa résidence une jeune veuve de famille marchande,
qui a perdu le jugement de regret d'avoir manqué un grand seigneur
qu'elle espérait épouser; et la quatrième est occupée par une fille
de qualité, nommée dona Béatrix, dont il faut que je vous raconte le
malheur.
«Cette dame avait une amie qu'on appelait dona Mencia: elles se
voyaient tous les jours. Un chevalier de l'ordre de Saint-Jacques,
homme bien fait et galant, fit connaissance avec elles, et les
rendit bientôt rivales: elles se disputèrent vivement son coeur, qui
pencha du côté de dona Mencia; de sorte que celle-ci devint femme du
chevalier.
«Dona Béatrix, fort jalouse du pouvoir de ses charmes, conçut un
dépit mortel de n'avoir pas eu la préférence; et elle nourrissait,
en bonne Espagnole, au fond de son coeur, un violent désir de se
venger, lorsqu'elle reçut un billet de don Jacinte de Romarate,
autre amant de dona Mencia; et ce cavalier lui mandait qu'étant
aussi mortifié qu'elle du mariage de sa maîtresse, il avait pris la
résolution de se battre contre le chevalier qui la lui avait
enlevée.
«Cette lettre fut très-agréable à Béatrix, qui, ne voulant que la
mort du pécheur, souhaitait seulement que don Jacinte ôtât la vie à
son rival. Pendant qu'elle attendait avec impatience une si
chrétienne satisfaction, il arriva que son frère, ayant eu par
hasard un différend avec ce même don Jacinte, en vint aux prises
avec lui, et fut percé de deux coups d'épée, desquels il mourut. Il
était du devoir de dona Béatrix de poursuivre en justice le
meurtrier de son frère; cependant elle négligea cette poursuite pour
donner le temps à don Jacinte d'attaquer le chevalier de
Saint-Jacques; ce qui prouve bien que les femmes n'ont point de si
cher intérêt que celui de leur beauté. C'est ainsi qu'en use Pallas,
lorsqu'Ajax a violé Cassandre; la déesse ne punit point à l'heure
même le Grec sacrilége qui vient de profaner son temple; elle veut
auparavant qu'il contribue à la venger du jugement de Pâris. Mais,
hélas! dona Béatrix, moins heureuse que Minerve, n'a pas goûté le
plaisir de la vengeance. Romarate a péri en se battant contre le
chevalier, et le chagrin qu'a eu cette dame de voir son injure
impunie a troublé sa raison.
«Les deux folles suivantes sont l'aïeule d'un avocat et une vieille
marquise: la première, par sa mauvaise humeur, désolait son
petit-fils, qui l'a mise ici fort honnêtement pour s'en débarrasser:
l'autre est une femme qui a toujours été idolâtre de sa beauté; au
lieu de vieillir de bonne grâce, elle pleurait sans cesse en voyant
ses charmes tomber en ruine; et enfin, un jour, en se considérant
dans une glace fidèle, la tête lui tourna.
--Tant mieux pour cette marquise, dit Léandro: dans le dérangement
où est son esprit, elle n'aperçoit peut-être plus le changement que
le temps a fait en elle.--Non, assurément, répondit le diable: bien
loin de remarquer à présent un air de vieillesse sur son visage, son
teint lui paraît un mélange de lis et de roses; elle voit autour
d'elle les Grâces et les Amours; en un mot, elle croit être la
déesse Vénus.--Hé bien, répliqua l'écolier, n'est-elle pas plus
heureuse d'être folle que de se voir telle qu'elle est?--Sans doute,
répartit Asmodée. Oh ça, il ne nous reste plus qu'une dame à
observer; c'est celle qui habite la dernière loge, et que le sommeil
vient d'accabler, après trois jours et trois nuits d'agitation;
c'est dona Emerenciana; examinez-la bien: qu'en dites-vous?--Je la
trouve fort belle, répondit Zambullo. Quel dommage! faut-il qu'une
si charmante personne soit insensée? Par quel accident est-elle
réduite en cet état?--Ecoutez-moi avec attention, répartit le
boiteux, vous allez entendre l'histoire de son infortune.
«Dona Emerenciana, fille unique de don Guillem Stephani, vivait
tranquille à Siguença dans la maison de son père, lorsque don Kimen
de Lizana vint troubler son repos par les galanteries qu'il mit en
usage pour lui plaire. Elle ne se contenta pas d'être sensible aux
soins de ce cavalier: elle eut la faiblesse de se prêter aux ruses
qu'il employa pour lui parler, et bientôt elle lui donna sa foi en
recevant la sienne.
«Ces deux amants étaient d'une égale naissance; mais la dame pouvait
passer pour un des meilleurs partis d'Espagne, au lieu que don Kimen
n'était qu'un cadet. Il y avait encore un autre obstacle à leur
union. Don Guillem haïssait la famille des Lizana, ce qu'il ne
faisait que trop connaître par ses discours, quand on la mettait
devant lui sur le tapis; il semblait même avoir plus d'aversion pour
don Kimen que pour tout le reste de sa race. Emerenciana, vivement
affligée de voir son père dans cette disposition, en concevait pour
son amour un triste présage; elle ne laissa pourtant pas, à bon
compte, de s'abandonner à son penchant, et d'avoir des entretiens
secrets avec Lizana, qui s'introduisait de temps en temps chez elle
la nuit par le ministère d'une soubrette.
«Il arriva une de ces nuits que don Guillem, qui par hasard était
éveillé lorsque le galant entra dans sa maison, crut entendre
quelque bruit dans l'appartement de sa fille, peu éloigné du sien;
il n'en fallut pas davantage pour inquiéter un père aussi défiant
que lui: néanmoins, tout soupçonneux qu'il était, Emerenciana tenait
une conduite si adroite, qu'il ne se doutait nullement de son
intelligence avec don Kimen; mais, n'étant pas un homme à pousser la
confiance trop loin, il se leva tout doucement de son lit, alla
ouvrir une fenêtre qui donnait sur la rue, et eut la patience de s'y
tenir jusqu'à ce qu'il vît descendre d'un balcon, par une échelle de
soie, Lizana, qu'il reconnut à la clarté de la lune.
«Quel spectacle pour Stephani, pour le plus vindicatif et le plus
barbare mortel qu'ait jamais produit la Sicile, où il avait pris
naissance! Il ne céda point d'abord à sa colère, et n'eut garde de
faire un éclat qui aurait pu dérober à ses coups la principale
victime que son ressentiment demandait: il se contraignit, et
attendit que sa fille fût levée le lendemain pour entrer dans son
appartement: là, se voyant seul avec elle, et la regardant avec des
yeux étincelants de fureur, il lui dit: «Malheureuse, qui, malgré la
noblesse de ton sang, n'as pas honte de commettre des actions
infâmes, prépare-toi à souffrir un juste châtiment. Ce fer,
ajouta-t-il en tirant de son sein un poignard, ce fer va t'ôter la
vie, si tu ne confesses la vérité: nomme-moi l'audacieux qui est
venu cette nuit déshonorer ma maison.»
«Emerenciana demeura tout interdite, et si troublée de cette menace,
qu'elle ne put proférer une parole. «Ah! misérable, poursuivit le
père, ton silence et ton trouble ne m'apprennent que trop ton crime.
Eh! t'imagines-tu, fille indigne de moi, que j'ignore ce qui se
passe? J'ai vu cette nuit le téméraire; j'ai reconnu don Kimen: ce
n'eût pas été assez de recevoir la nuit un cavalier dans ton
appartement, il fallait encore que ce cavalier fût mon plus grand
ennemi: mais sachons jusqu'à quel point je suis outragé: parle sans
déguisement; ce n'est que par ta sincérité que tu peux éviter la
mort.»
«La dame, à ces derniers mots, concevant quelque espérance
d'échapper au sort funeste qui la menaçait, perdit une partie de sa
frayeur, et répondit à don Guillem: «Seigneur, je n'ai pu me
défendre d'écouter Lizana; mais je prends le ciel à témoin de la
pureté de ses sentiments. Comme il sait que vous haïssez sa famille,
il n'a point encore osé vous demander votre aveu; et ce n'est que
pour conférer ensemble sur les moyens de l'obtenir, que je lui ai
permis quelquefois de s'introduire ici.--Eh! de quelle personne,
répliqua Stephani, vous servez-vous l'un et l'autre, pour faire
tenir vos lettres?--C'est, répartit sa fille, un de vos pages qui
nous rend ce service.--Voilà, reprit le père, tout ce que je voulais
savoir: il s'agit présentement d'exécuter le dessein que j'ai
formé.» Là-dessus, toujours la dague à la main, il lui fit prendre
du papier et de l'encre, et l'obligea d'écrire à son amant ce
billet, qu'il lui dicta lui-même:
_Cher époux, seul délice de ma vie, je vous avertis que mon
père vient de partir tout à l'heure pour sa terre, d'où il
ne reviendra que demain: profitez de l'occasion; je me
flatte que vous attendrez la nuit avec autant d'impatience
que moi._
«Après qu'Emerenciana eût écrit et cacheté ce billet perfide, don
Guillem lui dit: «Fais venir le page qui s'acquitte si bien de
l'emploi dont tu le charges, et lui ordonne de porter ce papier à
don Kimen; mais n'espère pas me tromper: je vais me cacher dans un
endroit de cette chambre, d'où je t'observerai quand tu lui donneras
cette commission; et si tu lui dis un mot, ou lui fais quelque signe
qui lui rende le message suspect, je te plongerai aussitôt ce
poignard dans le coeur.» Emerenciana connaissait trop son père pour
oser lui désobéir: elle remit le billet, comme à l'ordinaire, entre
les mains du page.
«Alors Stephani rengaîna la dague; mais il ne quitta point sa fille
de toute la journée et ne la laissa parler à personne en
particulier, et fit si bien que Lizana ne put être averti du piége
qu'on lui tendait. Ce jeune homme ne manqua donc pas de se trouver
au rendez-vous. A peine fut-il dans la maison de sa maîtresse, qu'il
se sentit tout à coup saisi par trois hommes des plus vigoureux, qui
le désarmèrent sans qu'il pût s'en défendre, lui mirent un linge
dans la bouche pour l'empêcher de crier, lui bandèrent les yeux, et
lui lièrent les mains derrière le dos. En même temps ils le
portèrent en cet état dans un carrosse préparé pour cela, et dans
lequel ils montèrent tous trois, pour mieux répondre du cavalier,
qu'ils conduisirent à la terre de Stephani, située au village de
Miédes, à quatre petites lieues de Siguença. Don Guillem partit un
moment après dans un autre carrosse, avec sa fille, deux femmes de
chambre, et une duègne rébarbative, qu'il avait fait venir chez lui
l'après-dînée et prise à son service. Il emmena aussi tout le reste
de ses gens, à la réserve d'un vieux domestique qui n'avait aucune
connaissance du ravissement de Lizana.
«Ils arrivèrent tous avant le jour à Miédes. Le premier soin du
seigneur Stephani fut de faire enfermer don Kimen dans une cave
voûtée, qui recevait une faible lumière par un soupirail si étroit
qu'un homme n'y pouvait passer; il ordonna ensuite à Julio, son
valet de confiance, de donner pour toute nourriture au prisonnier du
pain et de l'eau, pour lit une botte de paille, et de lui dire
chaque fois qu'il lui porterait à manger: «Tiens, lâche suborneur,
voilà de quelle manière don Guillem traite ceux qui sont assez
hardis pour l'offenser.» Ce cruel Sicilien n'en usa pas moins
durement avec sa fille; il l'emprisonna dans une chambre qui n'avait
point de vue sur la campagne, lui ôta ses femmes, et lui donna pour
geôlière la duègne qu'il avait choisie, duègne sans égale pour
tourmenter les filles commises à sa garde.
«Il disposa donc ainsi des deux amants. Son intention n'était pas de
s'en tenir là: il avait résolu de se défaire de don Kimen; mais il
voulait tâcher de commettre ce crime impunément, ce qui paraissait
assez difficile. Comme il s'était servi de ses valets pour enlever
ce cavalier, il ne pouvait pas se flatter qu'une action sue de tant
de monde demeurerait toujours secrète. Que faire donc pour n'avoir
rien à démêler avec la justice? Il prit son parti en grand scélérat:
il assembla tous ses complices dans un corps de logis séparé du
château: il leur témoigna combien il était satisfait de leur zèle,
et leur dit que, pour le reconnaître, il prétendait leur donner une
bonne somme d'argent après les avoir bien régalés. Il les fit
asseoir à une table, et au milieu du festin Julio les empoisonna par
son ordre; ensuite le maître et le valet mirent le feu au corps de
logis, et avant que les flammes pussent attirer en cet endroit les
habitants du village, ils assassinèrent les deux femmes de chambre
d'Emerenciana et le petit page dont j'ai parlé, puis ils jetèrent
leurs cadavres parmi les autres; bientôt le corps de logis fut
enflammé et réduit en cendres, malgré les efforts que les paysans
des environs firent pour éteindre l'embrasement. Il fallait voir,
pendant ce temps-là, les démonstrations de douleur du Sicilien: il
paraissait inconsolable de la perte de ses domestiques.
«S'étant de cette manière assuré de la discrétion des gens qui
auraient pu le trahir, il dit à son confident: «Mon cher Julio, je
suis maintenant tranquille, et je pourrai, quand il me plaira, ôter
la vie à don Kimen; mais avant que je l'immole à mon honneur, je
veux jouir du doux contentement de le faire souffrir: la misère et
l'horreur d'une longue prison seront plus cruelles pour lui que la
mort.» Véritablement, Lizana déplorait sans cesse son malheur; et,
s'attendant à ne jamais sortir de la cave, il souhaitait d'être
délivré de ses peines par un prompt trépas.
«Mais c'était en vain que Stephani espérait avoir l'esprit en repos
après l'exploit qu'il venait de faire. Une nouvelle inquiétude vint
l'agiter au bout de trois jours; il craignait que Julio, en portant
à manger au prisonnier, ne se laissât gagner par des promesses; et
cette crainte lui fit prendre la résolution de hâter la perte de
l'un et de brûler ensuite la cervelle à l'autre d'un coup de
pistolet. Julio, de son côté, n'était pas sans défiance, et, jugeant
que son maître, après s'être défait de don Kimen, pourrait bien le
sacrifier aussi à sa sûreté, conçut le dessein de se sauver une
belle nuit avec tout ce qu'il y avait dans la maison de plus facile
à emporter.
«Voilà ce que ces deux honnêtes gens méditaient chacun en son petit
particulier, lorsqu'un jour ils furent surpris l'un et l'autre, à
cent pas du château, par quinze ou vingt archers de la
Sainte-Hermandad, qui les environnèrent tout à coup, en criant: _De
par le roi et la justice_. A cette vue don Guillem pâlit et se
troubla: néanmoins, faisant bonne contenance, il demanda au
commandant à qui il en voulait. «A vous-même, lui répondit
l'officier: on vous accuse d'avoir enlevé don Kimen de Lizana: je
suis chargé de faire dans ce château une exacte recherche de ce
cavalier, et de m'assurer même de votre personne.» Stephani, par
cette réponse, persuadé qu'il était perdu, devint furieux; il tira
de ses poches deux pistolets, dit qu'il ne souffrirait point qu'on
visitât sa maison, et qu'il allait casser la tête au commandant,
s'il ne se retirait promptement avec sa troupe. Le chef de la sainte
confrérie, méprisant la menace, s'avança sur le Sicilien, qui lui
lâcha un coup de pistolet et le blessa au visage; mais cette
blessure coûta bientôt la vie au téméraire qui l'avait faite; car
deux ou trois archers firent feu sur lui dans le moment, et le
jetèrent par terre roide mort, pour venger leur officier. A l'égard
de Julio, il se laissa prendre sans résistance, et il ne fut pas
besoin de l'interroger pour savoir de lui si don Kimen était dans le
château: ce valet avoua tout; mais voyant son maître sans vie, il le
chargea de toute l'iniquité.
«Enfin il mena le commandant et ses archers à la cave, où ils
trouvèrent Lizana couché sur la paille, bien lié et garrotté. Ce
malheureux cavalier, qui vivait dans une attente continuelle de la
mort, crut que tant de gens armés n'entraient dans sa prison que
pour le faire mourir, et il fut agréablement surpris d'apprendre que
ceux qu'il prenait pour ses bourreaux étaient ses libérateurs. Après
qu'ils l'eurent délié et tiré de la cave, il les remercia de sa
délivrance, et leur demanda comment ils avaient su qu'il était
prisonnier dans ce château. «C'est, lui dit le commandant, ce que je
vais vous conter en peu de mots.
«La nuit de votre enlèvement, poursuivit-il, un de vos ravisseurs,
qui avait une amie à deux pas de chez don Guillem, étant allé lui
dire adieu avant son départ pour la campagne, eut l'indiscrétion de
lui révéler le projet de Stephani. Cette femme garda le secret
pendant deux ou trois jours; mais comme le bruit de l'incendie
arrivé à Miédes se répandit dans la ville de Siguença, et qu'il
parut étrange à tout le monde que les domestiques du Sicilien
eussent tous péri dans ce malheur, elle se mit dans l'esprit que cet
embrasement devait être l'ouvrage de don Guillem: ainsi, pour venger
son amant, elle alla trouver le seigneur don Félix votre père, et
lui dit tout ce qu'elle savait. Don Félix, effrayé de vous voir à la
merci d'un homme capable de tout, mena la femme chez le corrégidor,
qui, après l'avoir écoutée, ne douta point que Stephani n'eût envie
de vous faire souffrir de longs et cruels tourments, et ne fût le
diabolique auteur de l'incendie: ce que voulant approfondir, ce juge
m'a ce matin envoyé ordre, à Retortillo où je fais ma demeure, de
monter à cheval et de me rendre avec ma brigade à ce château, de
vous y chercher, et de prendre don Guillem mort ou vif. Je me suis
heureusement acquitté de ma commission pour ce qui vous regarde;
mais je suis fâché de ne pouvoir conduire à Siguença le coupable
vivant: il nous a mis, par sa résistance, dans la nécessité de le
tuer.»
«L'officier, ayant parlé de cette sorte, dit à don Kimen: «Seigneur
cavalier, je vais dresser un procès-verbal de tout ce qui vient de
se passer ici, après quoi nous partirons pour satisfaire
l'impatience que vous devez avoir de tirer votre famille de
l'inquiétude que vous lui causez.--Attendez, seigneur commandant,
s'écria Julio dans cet endroit: je vais vous fournir une nouvelle
matière pour grossir votre procès-verbal: vous avez encore une autre
personne prisonnière à mettre en liberté. Dona Emerenciana est
enfermée dans une chambre obscure, où une duègne impitoyable lui
tient sans cesse des discours mortifiants, et ne la laisse pas un
moment en repos.--O ciel! dit Lizana, le cruel Stephani ne s'est
donc pas contenté d'exercer sur moi sa barbarie! Allons promptement
délivrer cette dame infortunée de la tyrannie de sa gouvernante.»