«Suivez de l'oeil ces quatre hommes qui paraissent subitement dans

la rue: les voici qui viennent fondre sur les symphonistes. Ceux-ci

se font des boucliers de leurs instruments, lesquels, ne pouvant

résister à la force des coups, volent en éclats. Voyez arriver à

leur secours deux cavaliers, dont l'un est le patron de la sérénade.

Avec quelle furie ils chargent les agresseurs! Mais ces derniers,

qui les égalent en adresse et en valeur, les reçoivent de bonne

grâce. Quel feu sort de leurs épées! Remarquez qu'un défenseur de la

symphonie tombe; c'est celui qui a donné le concert: il est

mortellement blessé. Son compagnon, qui s'en aperçoit, prend la

fuite: les agresseurs de leur côté se sauvent, et tous les musiciens

disparaissent: il ne reste sur la place que l'infortuné cavalier

dont la mort est le prix de la sérénade. Considérez en même temps la

fille de l'alcalde: elle est à sa jalousie, d'où elle a observé tout

ce qui vient de se passer; cette dame est si fière et si vaine de sa

beauté, quoiqu'assez commune, qu'au lieu d'en déplorer les effets

funestes, la cruelle s'en applaudit et s'en croit plus aimable.

«Ce n'est pas tout, ajouta-t-il: regardez un autre cavalier qui

s'arrête dans la rue auprès de celui qui est noyé dans son sang,

pour le secourir, s'il est possible; mais pendant qu'il s'occupe

d'un soin si charitable, prenez garde qu'il est surpris par la ronde

qui survient: la voilà qui le mène en prison, où il demeurera

longtemps, et il ne lui en coûtera guère moins que s'il était le

meurtrier du mort.

--Que de malheurs il arrive cette nuit! dit Zambullo.--Celui-ci,

reprit le diable, ne sera pas le dernier. Si vous étiez présentement

à la porte du Soleil, vous seriez effrayé d'un spectacle qui s'y

prépare. Par la négligence d'un domestique, le feu est dans un

hôtel, où il a déjà réduit en cendres beaucoup de meubles précieux;

mais, quelques riches effets qu'il puisse consumer, don Pèdre de

Escolano, à qui appartient cet hôtel malheureux, n'en regrettera

point la perte s'il peut sauver Séraphine, sa fille unique, qui se

trouve en danger de périr.»

Don Cléofas souhaita de voir cet incendie, et le boiteux le

transporta, dans l'instant même, à la porte du Soleil, sur une

grande maison qui faisait face à celle où était le feu.

CHAPITRE XI

_De l'incendie, et de ce que fit Asmodée en cette occasion par

amitié pour don Cléofas._

Ils entendirent d'abord les voix confuses de plusieurs personnes,

dont les unes criaient _au feu_, et les autres demandaient de l'eau.

Ils remarquèrent, peu de temps après, qu'un grand escalier par où

l'on montait aux principaux appartements de l'hôtel de don Pèdre

était tout enflammé: ils virent ensuite sortir par les fenêtres des

tourbillons de flamme et de fumée.

«L'incendie est dans sa fureur, dit le démon; déjà le feu, parvenu

jusqu'au toit, commence à s'y faire un passage et remplit l'air

d'étincelles. L'embrasement devient tel, que le peuple qui accourt

de toutes parts pour l'éteindre ne peut s'occuper qu'à le regarder.

Démêlez dans la foule des spectateurs un vieillard en robe de

chambre: c'est le seigneur de Escolano. Entendez-vous ses cris et

ses lamentations? Il s'adresse aux hommes qui l'environnent, et les

conjure d'aller délivrer sa fille; mais il a beau leur promettre une

grosse récompense, aucun ne veut exposer sa vie pour cette dame, qui

n'a que seize ans, et dont la beauté est incomparable. Voyant qu'il

implore en vain leur assistance, il s'arrache les cheveux et la

moustache; il se frappe la poitrine; l'excès de sa douleur lui fait

faire des actions insensées. D'un autre côté, Séraphine, abandonnée

de ses femmes, s'est évanouie de frayeur dans son appartement, où

bientôt une épaisse fumée va l'étouffer: aucun mortel ne peut la

secourir.

--Ah! seigneur Asmodée, s'écria Léandro Perez entraîné par les

mouvements d'une généreuse compassion, cédez à la pitié dont je me

sens saisir, et ne rejetez pas la prière que je vous fais de sauver

cette jeune dame de la mort prochaine qui la menace: c'est ce que je

vous demande pour prix du service que je vous ai rendu. Ne vous

opposez point, comme tantôt, à mon envie; j'en aurais un chagrin

mortel.»

Le diable sourit en entendant parler ainsi l'écolier. «Seigneur

Zambullo, lui dit-il, vous avez toutes les qualités d'un bon

chevalier errant: vous êtes courageux, compatissant aux peines

d'autrui, et très-prompt au service des jeunes damoiselles. Ne

seriez-vous pas homme à vous jeter au milieu des flammes, comme un

Amadis, pour aller délivrer Séraphine et la rendre saine et sauve à

son père?--Plût au ciel! répondit don Cléofas, que la chose fût

possible! je l'entreprendrais sans balancer.--Votre mort, reprit le

boiteux, serait tout le salaire d'un si bel exploit. Je vous l'ai

déjà dit, la valeur humaine ne peut rien dans cette occasion, et il

faut bien que je m'en mêle pour vous contenter: regardez de quelle

façon je vais m'y prendre: observez d'ici toutes mes opérations.»

Il n'eut pas sitôt dit ces paroles, qu'empruntant la figure de

Léandro Perez, au grand étonnement de cet écolier, il se glissa

parmi le peuple, traversa la presse, et se lança dans le feu comme

dans son élément, à la vue des spectateurs, qui furent effrayés de

cette action, et qui la blâmèrent par un cri général. «Quel

extravagant! disait l'un; comment l'intérêt a-t-il pu l'aveugler

jusque-là? S'il n'était pas entièrement fou, la récompense promise

ne l'aurait nullement tenté.--Il faut, disait l'autre, que ce jeune

téméraire soit un amant de la fille de don Pèdre, et que, dans la

douleur qui le possède, il ait résolu de sauver sa maîtresse ou de

se perdre avec elle.»

Enfin, ils comptaient tous qu'il aurait le sort d'Empédocle[11],

lorsqu'une minute après ils le virent sortir des flammes avec

Séraphine entre ses bras. L'air retentit d'acclamations; le peuple

donna mille louanges au brave cavalier qui avait fait un si beau

coup. Quand la témérité est heureuse, elle ne trouve plus de

censeurs, et ce prodige parut à la nation un effet très-naturel du

courage espagnol.

[Note 11: Poëte et philosophe sicilien, qui se jeta dans les

flammes du Mont-Etna.]

Comme la dame était encore évanouie, son père n'osa se livrer à la

joie: il craignait qu'après avoir été si heureusement délivrée du

feu, elle ne mourût à ses yeux de l'impression terrible qu'avait dû

faire en son cerveau le péril qu'elle avait couru; mais il fut

bientôt rassuré: elle revint de son évanouissement par les soins

qu'on prit de le dissiper. Elle envisagea le vieillard, et lui dit

d'un air tendre: «Seigneur, je serais plus affligée que réjouie de

voir mes jours conservés, si les vôtres ne l'étaient pas.--Ah, ma

fille! lui répondit-il en l'embrassant, puisque je ne vous ai pas

perdue, je suis consolé de tout le reste. Remercions, poursuivit-il

en lui présentant le faux don Cléofas, remercions tous deux ce jeune

cavalier; c'est votre libérateur; c'est à lui que vous devez la vie:

nous ne pouvons lui témoigner assez de reconnaissance, et la somme

que j'ai promise ne saurait nous acquitter envers lui.»

Le diable prit alors la parole, et dit à don Pèdre d'un air poli:

«Seigneur, la récompense que vous avez proposée n'a aucune part au

service que j'ai eu le bonheur de vous rendre: je suis noble et

Castillan; le plaisir d'avoir essuyé vos larmes, et arraché aux

flammes l'objet charmant qu'elles allaient consumer, est un salaire

qui me suffit.»

Le désintéressement et la générosité du libérateur firent concevoir

pour lui une estime infinie au seigneur de Escolano, qui le pria de

le venir voir, et lui demanda son amitié, en lui offrant la sienne.

Après bien des compliments de part et d'autre, le père et la fille

se retirèrent dans un corps de logis qui était au bout du jardin;

ensuite le démon rejoignit l'écolier, qui, le voyant revenir sous sa

première forme, lui dit: «Seigneur diable, mes yeux m'auraient-ils

trompé? N'étiez-vous pas tout à l'heure sous ma

figure?--Pardonnez-moi, répondit le boiteux, et je vais vous

apprendre le motif de cette métamorphose. J'ai formé un grand

dessein: je prétends vous faire épouser Séraphine; je lui ai déjà

inspiré, sous vos traits, une passion violente pour votre

seigneurie. Don Pèdre est aussi très-satisfait de vous, parce que je

lui ai dit fort poliment qu'en délivrant sa fille je n'avais eu en

vue que de leur faire plaisir à l'un et à l'autre, et que l'honneur

d'avoir heureusement mis à fin une si périlleuse aventure était une

assez belle récompense pour un gentilhomme espagnol. Le bonhomme a

l'âme noble: il ne voudra pas demeurer en reste de générosité, et je

vous dirai qu'en ce moment il délibère en lui-même s'il vous fera

son gendre, pour mesurer sa reconnaissance au service qu'il

s'imagine que vous lui avez rendu.

«En attendant qu'il s'y détermine, ajouta le boiteux, gagnons un

endroit plus favorable que celui-ci pour continuer nos

observations.» A ces mots, il emporta l'écolier sur une haute église

remplie de mausolées.

CHAPITRE XII

_Des tombeaux, des ombres et de la Mort._

Avant que nous poursuivions l'examen des vivants, dit le démon,

troublons pour quelques moments le repos des morts de cette église;

parcourons tous ces tombeaux, dévoilons ce qu'ils recèlent; voyons

ce qui les a fait élever.

«Le premier de ceux qui sont à main droite contient les tristes

restes d'un officier général qui, comme un autre Agamemnon, trouva

au retour de la guerre un Egiste dans sa maison. Il y a dans le

second un jeune cavalier de noble race, qui, voulant montrer son

adresse et sa vigueur à sa dame un jour de combat de taureaux, fut

cruellement occis par un de ces animaux-là. Et dans le troisième gît

un vieux prélat sorti de ce monde assez brusquement, pour avoir fait

son testament en pleine santé et l'avoir lu à ses domestiques, à

qui, comme un bon maître, il léguait quelque chose. Son cuisinier

fut impatient de recevoir son legs.

«Il repose dans le quatrième mausolée un courtisan qui ne s'est

jamais fatigué qu'à faire sa cour; on le vit, pendant soixante ans,

tous les jours au lever, au dîner, au souper et au coucher du roi,

qui le combla de bienfaits pour récompenser son assiduité.--Au

reste, dit don Cléofas, ce courtisan était-il homme à rendre

service?--A personne, répondit le diable: il promettait volontiers

de faire plaisir; mais il ne tenait jamais ses promesses.--Le

misérable! répliqua Léandro: si l'on voulait retrancher de la

société civile les hommes qui y sont de trop, il faudrait commencer

par les courtisans de ce caractère-là.

--Le cinquième tombeau, reprit Asmodée, renferme la dépouille

mortelle d'un seigneur zélé pour la nation espagnole, et jaloux de

la gloire de son maître: il fut toute sa vie ambassadeur à Rome ou

en France, en Angleterre ou en Portugal; il se ruina si bien dans

ses ambassades, qu'il n'avait pas de quoi se faire enterrer quand il

mourut; mais le roi en fit la dépense pour reconnaître ses services.

«Passons aux monuments qui sont de l'autre côté. Le premier est

celui d'un gros négociant qui laissa de grandes richesses à ses

enfants; mais, de peur qu'elles ne leur fissent oublier de qui ils

étaient sortis, il fit graver sur son tombeau son nom et sa qualité,

ce qui ne plaît guère aujourd'hui à ses descendants.

«Le mausolée qui suit, et qui surpasse tous les autres en

magnificence, est un morceau que les voyageurs regardent avec

admiration.--En effet, dit Zambullo, il me paraît admirable: je suis

enchanté surtout de ces deux représentations qui sont à genoux;

voilà des figures bien travaillées! que le sculpteur qui les a

faites était un habile ouvrier! Mais apprenez-moi, de grâce, ce que

les personnes qu'elles représentent ont été pendant leur vie.»

Le boiteux reprit: «Vous voyez un duc et son épouse: ce seigneur

était grand sommelier du corps; il remplissait sa charge avec

honneur, et sa femme vivait dans une haute dévotion. Il faut que je

vous rapporte un trait de cette bonne duchesse: vous le trouverez un

peu gaillard pour une dévote. Le voici:

«Cette dame avait pour directeur, depuis longtemps, un religieux de

la Merci, nommé don Jérôme d'Aguilar, homme de bien et fameux

prédicateur: elle en était très-satisfaite, lorsqu'il parut à Madrid

un dominicain qui se mit à prêcher de façon que tout le peuple en

fut enchanté. Ce nouvel orateur s'appelait le frère Placide: on

courait à ses sermons comme à ceux du cardinal Ximenés, et, sur sa

réputation, la cour, ayant voulu l'entendre, en fut encore plus

contente que la ville.

«Notre duchesse se fit d'abord un point d'honneur de tenir bon

contre la renommée, et de résister à la curiosité d'aller juger par

elle-même de l'éloquence du frère Placide. Elle en usait ainsi pour

prouver à son directeur qu'en pénitente délicate et sensible, elle

entrait dans les sentiments de dépit et de jalousie que ce nouveau

venu pouvait lui causer. Il n'y eut pourtant pas moyen de s'en

défendre toujours; le dominicain fit tant de bruit, qu'elle céda

enfin à la tentation de le voir: elle le vit, l'entendit prêcher, le

goûta, le suivit, et la petite inconstante forma le projet de se

mettre sous sa direction.

«Il fallait auparavant se débarrasser du religieux de la Merci; cela

n'était pas facile: un guide spirituel ne se quitte pas comme un

amant; une dévote ne veut point passer pour volage, ni perdre

l'estime d'un directeur qu'elle abandonne. Que fit la duchesse? elle

alla trouver don Jérôme, et lui dit d'un air aussi triste que si

elle eût été véritablement affligée: «Mon père, je suis au

désespoir: vous me voyez dans un étonnement, dans une affliction,

dans une perplexité d'esprit inconcevable.--Qu'avez-vous donc,

Madame? répondit d'Aguilar.--Le croirez-vous? reprit-elle; mon mari,

qui a toujours eu une parfaite confiance en ma vertu, après m'avoir

vue si longtemps sous votre conduite sans faire paraître la moindre

inquiétude sur la mienne, se livre tout à coup à des soupçons

jaloux, et ne veut plus que vous soyez mon directeur. Avez-vous

jamais ouï parler d'un pareil caprice? j'ai eu beau lui reprocher

qu'il offensait avec moi un homme d'une piété profonde et délivré de

la tyrannie des passions, je n'ai fait qu'augmenter sa défiance en

prenant votre parti.»

«Don Jérôme, malgré tout son esprit, donna dans ce rapport; il est

vrai qu'elle le lui avait fait avec des démonstrations à tromper

toute la terre. Quoique fâché de perdre une pénitente de cette

importance, il ne laissa pas de l'exhorter à se conformer aux

volontés de son époux; mais Sa Révérence ouvrit enfin les yeux, et

fut au fait lorsqu'elle apprit que cette dame avait choisi le frère

Placide pour directeur.

«Après ce grand sommelier du corps et son adroite épouse, continua

le diable, un mausolée plus modeste recèle depuis peu de temps le

bizarre assemblage d'un doyen du conseil des Indes et de sa jeune

femme. Ce doyen, dans sa soixante-troisième année, épousa une fille

de vingt ans; il avait d'un premier lit deux enfants, dont il était

prêt à signer la ruine, lorsqu'une apoplexie l'emporta: sa femme

mourut vingt-quatre heures après lui, de regret qu'il ne fût pas

mort trois jours plus tard.

Nous voici arrivés au monument de cette église le plus respectable:

les Espagnols ont autant de vénération pour ce tombeau que les

Romains en avaient pour celui de Romulus.--De quel grand personnage

renferme-t-il la cendre, dit Léandro Perez?--D'un premier ministre

de la couronne d'Espagne, répondit Asmodée: jamais la monarchie n'en

aura peut-être un pareil. Le roi se reposa du soin du gouvernement

sur ce grand homme, qui sut si bien s'en acquitter, que le monarque

et ses sujets en furent très-contents. L'État, sous son ministère,

fut toujours florissant et les peuples heureux; enfin cet habile

ministre eut beaucoup de religion et d'humanité: cependant,

quoiqu'il n'eût rien à se reprocher en mourant, la délicatesse de

son poste ne laissa pas de le faire trembler.

«Un peu au delà de ce ministre, si digne d'être regretté, démêlez

dans un coin une table de marbre noir attachée à un pilier.

Voulez-vous que j'ouvre le sépulcre qui est dessous, pour vous

montrer ce qui reste d'une fille bourgeoise qui mourut à la fleur de

son âge, et dont la beauté charmait tous les yeux? ce n'est plus que

de la poussière; c'était de son vivant une personne si aimable, que

son père avait de continuelles alarmes que quelque amant ne la lui

enlevât, ce qui aurait bien pu arriver si elle eût vécu plus

longtemps. Trois cavaliers qui l'idolâtraient furent inconsolables

de sa perte, et se donnèrent la mort pour signaler leur désespoir.

Leur tragique histoire est gravée en lettres d'or sur cette table de

marbre, avec trois petites figures qui représentent ces trois

galants désespérés: ils sont prêts à se défaire eux-mêmes; l'un

avale un verre de poison; l'autre se perce de son épée, et le

troisième se passe au col une ficelle pour se pendre.»

Le démon, remarquant en cet endroit que l'écolier riait de tout son

coeur, et trouvait fort plaisant qu'on eût orné de ces trois figures

l'épitaphe de la bourgeoise, lui dit: «Puisque cette imagination

vous réjouit, peu s'en faut qu'en cet instant je ne vous transporte

sur les bords du Tage, pour vous montrer le monument qu'un auteur

dramatique a fait construire dans l'église d'un village auprès

d'Almaraz, où il s'était retiré après avoir mené à Madrid une longue

et joyeuse vie. Cet auteur a donné au théâtre un grand nombre de

comédies pleines de gravelures et de gros sel; mais il s'en est

repenti avant sa mort, et, pour expier le scandale qu'elles ont

causé, il a fait peindre sur son tombeau une espèce de bûcher,

composé de livres qui représentent quelques-unes de ses pièces, et

l'on voit la pudeur qui tient un flambeau allumé pour y mettre le

feu.

«Outre les morts qui sont dans les mausolées que je viens de vous

faire observer, il y en a une infinité d'autres qui ont été enterrés

ici fort simplement. Je vois errer toutes leurs ombres: elles se

promènent, passent et repassent sans cesse les unes auprès des

autres, sans troubler le profond repos qui règne dans ce lieu saint.

Elles ne se parlent point; mais je lis dans leur silence toutes

leurs pensées.--Que je suis mortifié, s'écria don Cléofas, de ne

pouvoir jouir comme vous du plaisir de les apercevoir!--Je puis

encore vous donner ce contentement, lui dit Asmodée; rien n'est plus

facile pour moi.» En même temps ce démon lui toucha les yeux, et,

par un prestige, lui fit voir un grand nombre de fantômes blancs.

A l'apparition de ces spectres, Zambullo frémit. «Comment donc, lui

dit le diable, vous frémissez? Ces ombres vous font-elles peur? Que

leur habillement ne vous épouvante point; accoutumez-vous-y dès à

présent: vous le porterez à votre tour; c'est l'uniforme des mânes;

rassurez-vous donc, et ne craignez rien. Pouvez-vous manquer de

fermeté dans cette occasion, vous qui avez eu l'assurance de

soutenir ma vue? Ces gens-ci ne sont pas si méchants que moi.»

L'écolier, à ces paroles, rappelant tout son courage, regarda les

fantômes assez hardiment. «Considérez attentivement toutes ces

ombres, lui dit le boiteux: celles qui ont des mausolées sont

confondues avec celles qui n'ont qu'une misérable bière pour tout

monument: la subordination qui les distinguait les unes des autres

pendant leur vie ne subsiste plus: le grand sommelier du corps et le

premier ministre ne sont pas plus présentement que les plus vils

citoyens enterrés dans cette église. La grandeur de ces nobles mânes

a fini avec leurs jours, comme celle d'un héros de théâtre finit

avec la pièce.

--Je fais une remarque, dit Léandro; je vois une ombre qui se

promène toute seule, et semble fuir la compagnie des autres.--Dites

plutôt que les autres évitent la sienne, répondit le démon, et vous

direz la vérité: savez-vous bien quelle est cette ombre-là? C'est

celle d'un vieux notaire, lequel a eu la vanité de se faire enterrer

dans un cercueil de plomb, ce qui a choqué tous les autres mânes

bourgeois, dont les cadavres ont été mis en terre ici plus

modestement. Ils ne veulent point, pour mortifier son orgueil, que

son ombre se mêle parmi eux.

--Je viens de faire encore une observation, reprit don Cléofas: deux

ombres, en passant l'une devant l'autre, se sont arrêtées un moment

pour se regarder, ensuite elles ont continué leur chemin.--Ce sont,

répartit le diable, celles de deux amis intimes, dont l'un était

peintre et l'autre musicien: ils étaient un peu ivrognes, à cela

près fort honnêtes gens. Ils cessèrent de vivre dans la même année:

quand leurs mânes se rencontrent, frappés du souvenir de leurs

plaisirs, ils se disent par leur triste silence: «Ah! mon ami, nous

ne boirons plus!»

--Miséricorde! s'écria l'écolier; qu'est-ce que je vois? Je découvre

au bout de cette église deux ombres qui se promènent ensemble:

qu'elles me semblent mal appareillées! Leurs tailles et leurs

allures sont bien différentes: l'une est d'une hauteur démesurée, et

marche fort gravement, au lieu que l'autre est petite et a l'air

évaporé.--La grande, reprit le boiteux, est celle d'un Allemand qui

perdit la vie pour avoir bu dans une débauche trois santés avec du

tabac dans son vin; et la petite est celle d'un Français, lequel,

suivant l'esprit galant de sa nation, s'avisa, en entrant dans une

église, de présenter poliment de l'eau bénite à une jeune dame qui

en sortait: dès le même jour, pour prix de sa politesse, il fut

couché par terre d'un coup d'escopette.

«De mon côté, dit Asmodée, je considère trois ombres remarquables

que je démêle dans la foule: il faut que je vous apprenne de quelle

façon elles ont été séparées de leur matière. Elles animaient les

jolis corps de trois comédiennes qui faisaient autant de bruit à

Madrid, dans leur temps, qu'Origo, Citherio et Arbuscula en ont fait

à Rome dans le leur, et qui possédaient aussi bien qu'elles l'art de

divertir les hommes en public et de les ruiner en particulier. Voici

quelle fut la fin de ces fameuses comédiennes espagnoles: l'une

creva subitement d'envie au bruit des applaudissements du parterre,

au début d'une actrice nouvelle; l'autre trouva dans l'excès de la

bonne chère l'infaillible mort qui le suit; et la troisième, venant

de s'échauffer sur la scène à jouer le rôle d'une vestale, mourut

d'une fausse couche derrière le théâtre.

«Mais laissons en repos toutes ces ombres, poursuivit le démon; nous

les avons assez examinées; je veux présenter à votre vue un nouveau

spectacle qui doit faire sur vous une impression encore plus forte

que celui-ci. Je vais, par la même puissance qui vous a fait

apercevoir ces mânes, vous rendre la Mort visible. Vous allez

contempler cette cruelle ennemie du genre humain, laquelle tourne

sans cesse autour des hommes sans qu'ils la voient, qui parcourt en

un clin d'oeil toutes les parties du monde, et fait dans un même

moment sentir son pouvoir aux divers peuples qui les habitent.

«Regardez du côté de l'orient; la voilà qui s'offre à vos yeux: une

troupe nombreuse d'oiseaux de mauvais augure vole devant elle avec

la Terreur, et annonce son passage par des cris funèbres. Son

infatigable main est armée de la faulx terrible sous laquelle

tombent successivement toutes les générations. Sur une de ses ailes

sont peints la guerre, la peste, la famine, le naufrage, l'incendie,

avec les autres accidents funestes qui lui fournissent à chaque

instant une nouvelle proie, et l'on voit sur l'autre aile de jeunes

médecins qui se font recevoir docteurs en présence de la Mort, qui

leur donne le bonnet après leur avoir fait jurer qu'ils n'exerceront

jamais la médecine autrement qu'on la pratique aujourd'hui.»

Quoique don Cléofas fût persuadé qu'il n'y avait aucune réalité dans

ce qu'il voyait, et que c'était seulement pour lui faire plaisir que

le diable lui montrait la Mort sous cette forme, il ne pouvait la

considérer sans frayeur: il se rassura néanmoins, et dit au démon:

«Cette figure épouvantable ne passera pas seulement par-dessus la

ville de Madrid, elle y laissera sans doute des marques de son

passage.--Oui, certainement, répondit le boiteux: elle ne vient pas

ici pour rien; il ne tiendra qu'à vous d'être témoin de la besogne

qu'elle va faire.--Je vous prends au mot, répliqua l'écolier: volons

sur ses traces; voyons sur quelles familles malheureuses sa fureur

tombera. Que de larmes vont couler!--Je n'en doute pas, répartit

Asmodée; mais il y en aura bien de commande! La Mort, malgré

l'horreur qui l'accompagne, cause autant de joie que de douleur.»

Le diable boiteux, tome I · 第 11 / 12 段