«Elles ne sont pas plus tôt assises, qu'elles demandent des

rafraîchissements: «Je meurs de soif, s'écrie l'une; le jambon m'a

furieusement altérée.--Et moi de même, dit l'autre; je boirais bien

de la limonade.» Patrice, qui n'entend que trop ce que cela veut

dire, les quitte pour aller leur chercher des liqueurs; mais il

s'arrête en chemin, et se dit à lui même: «Où vas-tu, insensé? ne

semble-t-il pas que tu aies cent pistoles dans ta bourse ou dans ta

maison? tu n'as pas seulement un _maravedi_. Que ferai-je?

ajouta-t-il; retourner vers la dame sans lui porter ce qu'elle

désire, il n'y a pas d'apparence: d'un autre côté, faut-il que

j'abandonne une entreprise si avancée? je ne puis m'y résoudre.»

«Dans cet embarras, il aperçoit parmi les spectateurs un de ses

amis, qui lui avait souvent fait des offres de services, que par

fierté il n'avait jamais voulu accepter. Il perd toute honte en

cette occasion. Il le joint avec empressement et lui emprunte une

double pistole, avec quoi reprenant courage, il vole chez un

limonadier, d'où il fait porter à ses princesses tant d'eaux

glacées, tant de biscuits et de confitures sèches, que le doublon

suffit à peine à cette nouvelle dépense.

«Enfin la fête finit avec le jour, et notre homme va conduire sa

dame chez elle, dans l'espérance d'en tirer un bon parti. Mais

lorsqu'ils sont devant une maison où elle dit qu'elle demeure, il en

sort une espèce de servante qui vient au-devant de Luisita, et lui

dit avec agitation: «Hé! d'où venez-vous à l'heure qu'il est? il y a

deux heures que le seigneur don Gaspard Héridor, votre frère, vous

attend en jurant comme un possédé.» Alors la soeur, feignant d'être

effrayée, se tourne vers le galant, et lui dit tout bas en lui

serrant la main: «Mon frère est un homme d'une violence

épouvantable; mais sa colère ne dure pas; tenez-vous dans la rue et

ne vous impatientez point: nous allons l'apaiser; et comme il va

tous les soirs souper en ville, d'abord qu'il sera sorti, Jacinte

viendra vous en avertir, et vous introduira dans la maison.»

«Le bourgeois, que cette promesse console, baise avec transport la

main de Luisita, qui lui fait quelques caresses pour le laisser sur

la bonne bouche; puis elle entre dans la maison avec Jacinte et la

servante. Patrice, demeuré dans la rue, prend patience: il s'assied

sur une borne à deux pas de la porte, et passe un temps

considérable, sans s'imaginer qu'on puisse avoir dessein de se jouer

de lui: il s'étonne seulement de ne pas voir sortir don Gaspard, et

craint que ce maudit frère n'aille pas souper en ville.

«Cependant il entend sonner dix, onze heures, minuit: alors il

commence à perdre une partie de sa confiance, et à douter de la

bonne foi de sa dame. Il s'approche de la porte, il entre et suit à

tâtons une allée obscure, au milieu de laquelle il rencontre un

escalier: il n'ose monter; mais il écoute attentivement, et son

oreille est frappée du concert discordant que peuvent faire ensemble

un chien qui aboie, un chat qui miaule, et un enfant qui crie. Il

juge enfin qu'on l'a trompé; et ce qui achève de l'en persuader,

c'est qu'ayant voulu pousser jusqu'au fond de l'allée, il s'est

trouvé dans une autre rue que celle où il a si longtemps fait le

pied de grue.

«Il regrette alors son argent, et retourne au logis en maudissant

les bas couleur de rose. Il frappe à sa porte: sa femme, le chapelet

à la main et les larmes aux yeux, lui vient ouvrir, et lui dit d'un

air touchant: «Ah! Patrice, pouvez-vous abandonner ainsi votre

maison, et vous soucier si peu de votre épouse et de vos enfants?

Qu'avez-vous fait depuis six heures du matin que vous êtes sorti?»

Le mari, ne sachant que répondre à ce discours, et d'ailleurs tout

honteux d'avoir été la dupe de deux friponnes, s'est déshabillé et

mis au lit sans dire un mot. Sa femme, qui est en train de

moraliser, lui fait un sermon qui l'endort dans ce moment.

«Jetez la vue, poursuivit Asmodée, sur cette grande maison qui est à

côté de celle du cavalier qui écrit à ses amis la rupture de son

mariage avec la maîtresse d'Ambroise: n'y remarquez-vous pas une

jeune dame couchée dans un lit de satin cramoisi, relevé d'une

broderie d'or?--Pardonnez-moi, répondit don Cléofas, j'aperçois une

personne endormie, et je vois, ce me semble, un livre sur son

chevet.--Justement, reprit le boiteux. Cette dame est une jeune

comtesse fort spirituelle, et d'une humeur très-enjouée: elle avait

depuis six jours une insomnie qui la fatiguait extrêmement: elle

s'est avisée aujourd'hui de faire venir un médecin des plus graves

de sa faculté. Il arrive: elle le consulte: il ordonne un remède

marqué, dit-il, dans Hippocrate. La dame se met à plaisanter sur son

ordonnance. Le médecin, animal hargneux, ne s'est nullement prêté à

ses plaisanteries, et lui a dit, avec la gravité doctorale: «Madame,

Hippocrate n'est point un homme à devoir être tourné en

ridicule.--Ah! seigneur docteur, a répondu la comtesse d'un air

sérieux, je n'ai garde de me moquer d'un auteur si célèbre et si

docte; j'en fais un si grand cas, que je suis persuadée qu'en

l'ouvrant seulement je me guérirai de mon insomnie: j'en ai dans ma

bibliothèque une traduction nouvelle du savant Azero; c'est la

meilleure: qu'on me l'apporte.» En effet, admirez le charme de cette

lecture: dès la troisième page la dame s'est endormie profondément.

«Il y a dans les écuries de ce même hôtel un pauvre soldat manchot,

que les palefreniers, par charité, laissent la nuit coucher sur la

paille. Pendant le jour il demande l'aumône, et il a eu tantôt une

plaisante conversation avec un autre gueux, qui demeure auprès du

Buen-Retiro, sur le passage de la cour. Celui-ci fait fort bien ses

affaires: il est à son aise, et il a une fille à marier, qui passe

chez les mendiants pour une riche héritière. Le soldat, abordant ce

père aux _maravedis_, lui a dit: «_Segnor Mendigo_, j'ai perdu mon

bras droit: je ne puis plus servir le roi, et je me vois réduit,

pour subsister, à faire comme vous des civilités aux passants: je

sais bien que de tous les métiers, c'est celui qui nourrit le mieux

son homme, et que tout ce qui lui manque, c'est d'être un et peu

plus honorable.--S'il était honorable, a répondu l'autre, il ne

vaudrait plus rien, car tout le monde s'en mêlerait.

«Vous avez raison, a repris le manchot: oh ça, je suis donc un de

vos confrères, et je voudrais m'allier avec vous. Donnez-moi votre

fille.--Vous n'y pensez pas, mon ami, a répliqué le richard: il lui

faut un meilleur parti. Vous n'êtes point assez estropié pour être

mon gendre: j'en veux un qui soit dans un état à faire pitié aux

usuriers.--Eh! ne suis-je pas, dit le soldat, dans une assez

déplorable situation?--Fi donc, a réparti l'autre brusquement! Vous

n'êtes qu'un manchot, et vous osez prétendre à ma fille? Savez-vous

bien que je l'ai refusée à un cul-de-jatte?»

«J'aurais tort, continua le diable, de passer la maison qui joint

l'hôtel de la comtesse, et où demeure un vieux peintre ivrogne, et

un poëte caustique. Le peintre est sorti de chez lui ce matin à sept

heures, dans le dessein d'aller chercher un confesseur pour sa

femme, malade à l'extrémité; mais il a rencontré un de ses amis qui

l'a entraîné au cabaret, et il n'est revenu au logis qu'à dix heures

du soir. Le poëte, qui a la réputation d'avoir eu quelquefois de

tristes salaires pour ses vers mordants, disait tantôt d'un air

fanfaron, dans un café, en parlant d'un homme qui n'y était pas:

«C'est un faquin à qui je veux donner cent coups de bâton.--Vous

pouvez, a dit un railleur, les lui donner facilement, car vous êtes

bien en fonds.»

«Je ne dois pas oublier une scène qui s'est passée aujourd'hui chez

un banquier de cette rue, nouvellement établi dans cette ville: il

n'y a pas trois mois qu'il est revenu du Pérou avec de grandes

richesses. Son père est un honnête çapareto[10] de Viejo de Mediana,

gros village de la Castille vieille, auprès des montagnes de Sierra

d'Avila, où il vit très-content de son état, avec une femme de son

âge, c'est-à-dire de soixante ans.

[Note 10: Savetier.]

«Il y avait un temps considérable que leur fils était sorti de chez

eux, pour aller aux Indes chercher une meilleure fortune que celle

qu'ils lui pouvaient faire. Plus de vingt années s'étaient écoulées

depuis qu'ils ne l'avaient vu: ils parlaient souvent de lui: ils

priaient le ciel tous les jours de ne le point abandonner, et ils ne

manquaient pas tous les dimanches de le faire recommander au prône

par le curé, qui était de leurs amis. Le banquier, de son côté, ne

les mettait point en oubli. D'abord qu'il eût fixé son

rétablissement, il résolut de s'informer par lui-même de la

situation où ils pouvaient être. Pour cet effet, après avoir dit à

ses domestiques de n'être pas en peine de lui, il partit, il y a

quinze jours, à cheval, sans que personne l'accompagnât, et il se

rendit au lieu de sa naissance.

«Il était environ dix heures du soir, et le bon savetier dormait

auprès de son épouse, lorsqu'ils se réveillèrent en sursaut, au

bruit que fit le banquier en frappant à la porte de leur petite

maison. Ils demandèrent qui frappait. «Ouvrez, ouvrez, leur dit-il;

c'est votre fils Francillo.--A d'autres, répondit le bonhomme:

passez votre chemin, voleurs: il n'y a rien à faire ici pour vous:

Francillo est présentement aux Indes, s'il n'est pas mort.--Votre

fils n'est plus aux Indes, répliqua le banquier: il est revenu du

Pérou: c'est lui qui vous parle: ne lui refusez pas l'entrée de

votre maison.--Levons-nous, Jacques, dit alors la femme, je crois

effectivement que c'est Francillo; il me semble le reconnaître à sa

voix.»

«Ils se levèrent aussitôt tous deux: le père alluma une chandelle,

et la mère, après s'être habillée à la hâte, alla ouvrir la porte:

elle envisage Francillo, et, ne pouvant le méconnaître, elle se

jette à son cou et le serre étroitement entre ses bras. Maître

Jacques, agité des mêmes mouvements que sa femme, embrasse à son

tour son fils; et ces trois personnes, charmées de se voir réunies

après une si longue absence, ne peuvent se rassasier du plaisir de

s'en donner des marques.

«Après des transports si doux, le banquier débrida son cheval, et le

mit dans une étable, où gîtait une vache, mère nourrice de la

maison: ensuite il rendit compte à ses parents de son voyage et des

biens qu'il avait apportés du Pérou. Le détail fut un peu long, et

aurait pu ennuyer des auditeurs désintéressés; mais un fils qui

s'épanche en racontant ses aventures ne saurait lasser l'attention

d'un père et d'une mère: il n'y a pas pour eux de circonstance

indifférente; ils l'écoutaient avec avidité, et les moindres choses

qu'il disait faisaient sur eux une vive impression de douleur ou de

joie.

«Dès qu'il eut achevé sa relation, il leur dit qu'il venait leur

offrir une partie de ses biens, et il pria son père de ne plus

travailler. «Non, mon fils, lui dit maître Jacques; j'aime mon

métier; je ne le quitterai point.--Quoi donc, répliqua le banquier,

n'est-il pas temps que vous vous reposiez? Je ne vous propose point

de venir demeurer à Madrid avec moi: je sais bien que le séjour de

la ville n'aurait pas de charmes pour vous: je ne prétends pas

troubler votre vie tranquille; mais, du moins, épargnez-vous un

travail pénible, et vivez ici commodément, puisque vous le pouvez.»

«La mère appuya le sentiment du fils, et maître Jacques se rendit.

«Hé bien, Francillo, dit-il, pour te satisfaire, je ne travaillerai

plus pour tous les habitants du village; je raccommoderai seulement

mes souliers et ceux de monsieur le curé, notre bon ami.» Après

cette convention, le banquier avala deux oeufs frais qu'on lui fit

cuire, puis se coucha près de son père, et s'endormit avec un

plaisir que les enfants d'un excellent naturel sont seuls capables

de s'imaginer.

«Le lendemain matin, Francillo leur laissa une bourse de trois cents

pistoles, et revint à Madrid. Mais il a été bien étonné ce matin de

voir tout à coup paraître chez lui maître Jacques. «Quel sujet vous

amène ici, mon père, lui a-t-il dit?--Mon fils, a répondu le

vieillard, je te rapporte ta bourse: reprends ton argent; je veux

vivre de mon métier: je meurs d'ennui depuis que je ne travaille

plus.--Hé bien, mon père, a répliqué Francillo, retournez au

village: continuez d'exercer votre profession; mais que ce soit

seulement pour vous désennuyer. Remportez votre bourse et n'épargnez

pas la mienne.--Eh! que veux-tu que je fasse de tant d'argent, a

repris maître Jacques?--Soulagez-en les pauvres, a réparti le

banquier: faites-en l'usage que votre curé vous conseillera.» Le

savetier, content de cette réponse, s'en est retourné à Médiana.»

Don Cléofas n'écouta pas sans plaisir l'histoire de Francillo, et il

allait donner toutes les louanges dues au bon coeur de ce banquier,

si, dans ce moment même, des cris perçants n'eussent attiré son

attention. «Seigneur Asmodée, s'écria-t-il, quel bruit éclatant se

fait entendre?--Ces cris qui frappent les airs, répondit le diable,

partent d'une maison où il y a des fous enfermés: ils s'égosillent à

force de crier et de chanter.--Nous ne sommes pas bien éloignés de

cette maison: allons voir ces fous tout à l'heure, répliqua

Léandro.--J'y consens, répartit le démon: je vais vous donner ce

divertissement, et vous apprendre pourquoi ils ont perdu la raison.»

Il n'eut pas achevé ces paroles, qu'il emporta l'écolier sur _la

casa de los locos_.

CHAPITRE IX

_Des fous enfermés._

Zambullo parcourut d'un oeil curieux toutes les loges; et après

qu'il eut observé les folles et les fous qu'elles renfermaient, le

diable lui dit: «Vous en voyez de toutes les façons; en voilà de

l'un et de l'autre sexe; en voilà de tristes et de gais, de jeunes

et de vieux. Il faut à présent que je vous dise pourquoi la tête

leur a tourné: allons de loge en loge, et commençons par les hommes.

«Le premier qui se présente, et qui paraît furieux, est un

nouvelliste castillan, né dans le sein de Madrid, un bourgeois fier

et plus sensible à l'honneur de sa patrie qu'un ancien citoyen de

Rome. Il est devenu fou de chagrin d'avoir lu dans la Gazette que

vingt-cinq Espagnols s'étaient laissé battre par un parti de

cinquante Portugais.

«Il a pour voisin un licencié, qui avait tant d'envie d'attraper un

bénéfice, qu'il a fait l'hypocrite à la cour pendant dix ans; et le

désespoir de se voir toujours oublié dans les promotions lui a

brouillé la cervelle: mais ce qu'il y a d'avantageux pour lui, c'est

qu'il se croit archevêque de Tolède. S'il ne l'est pas

effectivement, il a du moins le plaisir de s'imaginer qu'il l'est;

et je le trouve d'autant plus heureux, que je regarde sa folie comme

un beau songe, qui ne finira qu'avec sa vie, et qu'il n'aura point

de compte à rendre en l'autre monde de l'usage de ses revenus.

«Le fou qui suit est un pupille; son tuteur l'a fait passer pour

insensé, dans le dessein de s'emparer pour toujours de son bien; le

pauvre garçon a véritablement perdu l'esprit de rage d'être enfermé.

Après le mineur est un maître d'école, qui en est venu là pour

s'être obstiné à vouloir trouver le _paulo-post-futurum_ d'un verbe

grec; et le quatrième, un marchand dont la raison n'a pu soutenir la

nouvelle d'un naufrage, après avoir eu la force de résister à deux

banqueroutes qu'il a faites.

«Le personnage qui gît dans la loge suivante est le vieux capitaine

Zanubio, cavalier napolitain, qui s'est venu établir à Madrid. La

jalousie l'a mis dans l'état où Vous le voyez. Apprenez son

histoire.

«Il avait une jeune femme, nommée Aurore, qu'il gardait à vue: sa

maison était inaccessible aux hommes. Aurore ne sortait jamais que

pour aller à la messe, et encore était-elle toujours accompagnée de

son vieux Titon, qui la menait quelquefois prendre l'air à une terre

qu'il a auprès d'Alcantara. Cependant un cavalier, appelé don Garcie

Pacheco, l'ayant vue par hasard à l'église, avait conçu pour elle un

amour violent: c'était un jeune homme entreprenant et digne de

l'attention d'une jolie femme mal mariée.

«La difficulté de s'introduire chez Zanubio n'en ôta pas l'espérance

à don Garcie. Comme il n'avait pas encore de barbe, et qu'il était

assez beau garçon, il se déguisa en fille, prit une bourse de cent

pistoles, et se rendit à la terre du capitaine, où il avait su que

ce mari devait aller incessamment avec sa femme. Il s'adressa à la

jardinière, et lui dit d'un ton d'héroïne de chevalerie poursuivie

par un géant: «Ma bonne, je viens me jeter entre vos bras; je vous

prie d'avoir pitié de moi. Je suis une fille de Tolède; j'ai de la

naissance et du bien; mes parents me veulent marier à un homme que

je hais: je me suis dérobée la nuit à leur tyrannie; j'ai besoin

d'un asile; on ne viendra point me chercher ici; permettez que j'y

demeure jusqu'à ce que ma famille ait pris de plus doux sentiments

pour moi. Voilà ma bourse, ajouta-t-il en la lui donnant;

recevez-la: c'est tout ce que je puis vous offrir présentement; mais

j'espère que je serai quelque jour plus en état de reconnaître le

service que vous m'aurez rendu.»

«La jardinière, touchée de la fin de ce discours, répondit: «Ma

fille, je veux vous servir; je connais de jeunes personnes qui ont

été sacrifiées à de vieux hommes, et je sais bien qu'elles ne sont

pas fort contentes: j'entre dans leurs peines; vous ne pouviez mieux

vous adresser qu'à moi: je vous mettrai dans une petite chambre

particulière, où vous serez sûrement.»

«Don Garcie passa quelques jours dans cette terre, fort impatient

d'y voir arriver Aurore. Elle y vint enfin avec son jaloux, qui

visita d'abord, selon sa coutume, tous les appartements, les

cabinets, les caves et les greniers, pour voir s'il n'y trouverait

point quelque ennemi de son honneur. La jardinière, qui le

connaissait, le prévint, et lui conta de quelle manière une jeune

fille lui était venue demander une retraite.

«Zanubio, quoique très-défiant, n'eut pas le moindre soupçon de la

supercherie; il fut seulement curieux de voir l'inconnue, qui le

pria de la dispenser de lui dire son nom, disant qu'elle devait ce

ménagement à sa famille, qu'elle déshonorait en quelque sorte par sa

fuite: puis elle débita un roman avec tant d'esprit, que le

capitaine en fut charmé. Il se sentit naître de l'inclination pour

cette aimable personne: il lui offrit ses services, et, se flattant

qu'il en pourrait tirer pied ou aile, il la mit auprès de sa femme.

«Dès qu'Aurore vit don Garcie, elle rougit et se troubla sans savoir

pourquoi. Le cavalier s'en aperçut; il jugea qu'elle l'avait

remarqué dans l'église où il l'avait vue: pour s'en éclaircir, il

lui dit, si tôt qu'il put l'entretenir en particulier: «Madame, j'ai

un frère qui m'a souvent parlé de vous: il vous a vue un moment dans

une église; depuis ce moment, qu'il se rappelle mille fois le jour,

il est dans un état digne de votre pitié.»

«A ce discours, Aurore envisagea don Garcie plus attentivement

qu'elle n'avait fait encore, et lui répondit: «Vous ressemblez trop

à ce frère, pour que je sois plus longtemps la dupe de votre

stratagème; je vois bien que vous êtes un cavalier déguisé. Je me

souviens qu'un jour, pendant que j'entendais la messe, ma mante

s'ouvrit un instant, et que vous me vîtes; je vous examinai par

curiosité: vous eûtes toujours les yeux attachés sur moi. Quand je

sortis, je crois que vous ne manquâtes pas de me suivre pour

apprendre qui j'étais, et dans quelle rue je faisais ma demeure. Je

dis je crois, parce que je n'osai tourner la tête pour vous

observer: mon mari, qui m'accompagnait, aurait pris garde à cette

action, et m'en eût fait un crime. Le lendemain et les jours

suivants, je retournai dans la même église, je vous revis, et je

remarquai si bien vos traits, que je les reconnais malgré votre

déguisement.

«--Hé bien, Madame, répliqua don Garcie, il faut me démasquer: oui,

je suis un homme épris de vos charmes; c'est don Garcie Pacheco que

l'amour introduit ici sous cet habillement.--Et vous espérez sans

doute, reprit Aurore, qu'approuvant votre folle ardeur, je

favoriserai votre artifice, et contribuerai de ma part à entretenir

mon mari dans son erreur? mais c'est ce qui vous trompe; je vais lui

découvrir tout; il y va de mon honneur et de mon repos; d'ailleurs,

je suis bien aise de trouver une si belle occasion de lui faire voir

que sa vigilance est moins sûre que ma vertu, et que tout jaloux,

tout défiant qu'il est, je suis plus difficile à surprendre que

lui.»

«A peine eût-elle prononcé ces derniers mots, que le capitaine

parut, et vint se mêler à la conversation. «De quoi vous

entretenez-vous, Mesdames? leur dit-il.» Aurore reprit aussitôt la

parole: «Nous parlions, répondit-elle, des jeunes cavaliers qui

entreprennent de se faire aimer des jeunes femmes qui ont de vieux

époux; et je disais que si quelqu'un de ces galants était assez

téméraire pour s'introduire chez vous sous quelque déguisement, je

saurais bien punir son audace.

«--Et vous, Madame, reprit Zanubio en se tournant vers don Garcie,

de quelle manière en useriez-vous avec un jeune cavalier en pareil

cas?» Don Garcie était si troublé, si déconcerté, qu'il ne savait

que répondre au capitaine, qui se serait aperçu de son embarras, si

dans ce moment un valet ne fût venu lui dire qu'un homme arrivé de

Madrid demandait à lui parler. Il sortit pour aller s'informer de ce

qu'on lui voulait.

«Alors don Garcie se jeta aux pieds d'Aurore, et lui dit: «Ah!

Madame, quel plaisir prenez-vous à m'embarrasser? Seriez-vous assez

barbare pour me livrer au ressentiment d'un époux furieux?--Non,

Pacheco, répondit-elle en souriant; les jeunes femmes qui ont de

vieux maris jaloux ne sont pas si cruelles: rassurez-vous; j'ai

voulu me divertir en vous causant un peu de frayeur, mais vous en

serez quitte pour cela: ce n'est pas trop vous faire acheter la

complaisance que je veux bien avoir de vous souffrir ici.» A des

paroles si consolantes, don Garcie sentit évanouir toute sa crainte,

et conçut des espérances qu'Aurore eut la bonté de ne pas démentir.

«Un jour qu'ils se donnaient tous deux, dans l'appartement de

Zanubio, des marques d'une amitié réciproque, le capitaine les

surprit: quand il n'aurait pas été le plus jaloux de tous les

hommes, il en vit assez pour juger avec fondement que sa belle

inconnue était un cavalier déguisé. A ce spectacle, il devint

furieux; il entra dans son cabinet pour prendre des pistolets; mais

pendant ce temps-là, les amants s'échappèrent, fermèrent par dehors

les portes de l'appartement à double tour, emportèrent les clefs, et

gagnèrent tous deux en diligence un village voisin, où don Garcie

avait laissé son valet de chambre et deux bons chevaux. Là, il

quitta ses habits de fille, prit Aurore en croupe, et la conduisit à

un couvent où elle le pria de la mener, et où elle avait une tante

Supérieure; après cela, il s'en retourna à Madrid attendre la suite

de cette aventure.

«Cependant Zanubio, se voyant enfermé, crie, appelle du monde: un

valet accourt à sa voix; mais, trouvant les portes fermées, il ne

peut les ouvrir. Le capitaine s'efforce de les briser, et n'en

venant point à bout assez vite à son gré, il cède à son impatience,

se jette brusquement par une fenêtre avec ses pistolets à la main:

il tombe à la renverse, se blesse la tête, et demeure étendu par

terre sans connaissance. Ses domestiques arrivèrent, et le portèrent

dans une salle sur un lit de repos: ils lui jetèrent de l'eau au

visage; enfin, à force de le tourmenter, ils le firent revenir de

son évanouissement; mais il reprit sa fureur avec ses esprits: il

demande où est sa femme; on lui répond qu'on l'a vue sortir avec la

dame étrangère par une petite porte du jardin. Il ordonne aussitôt

qu'on lui rende ses pistolets; on est obligé de lui obéir: il fait

seller un cheval, il part sans songer qu'il est blessé, et prend un

autre chemin que celui des amants. Il passa la journée à courir en

vain, et s'étant arrêté la nuit dans une hôtellerie de village pour

se reposer, la fatigue et sa blessure lui causèrent une fièvre avec

un transport au cerveau qui pensa l'emporter.

Le diable boiteux, tome I · 第 8 / 12 段