«Quoique cette réponse fût un peu trop vive pour la fille d'un

mestre de camp, car les auteurs n'y avaient pas regardé de si près,

le présomptueux don Côme ne s'en défia point; il s'estimait assez

pour s'imaginer qu'une dame pouvait oublier pour lui les

bienséances. «Ah! Domingo, s'écria-t-il d'un air triomphant, après

avoir lu à haute voix la lettre supposée, tu vois, mon ami, si la

voisine en tient: je serai bientôt gendre de don Fernand, ou je ne

suis pas don Côme de la Higuera.

«--Il n'en faut pas douter, dit le bourreau de confident; vous avez

fait sur sa fille une furieuse impression. Mais à propos,

ajouta-t-il, je me souviens que ma parente m'a bien recommandé de

vous dire que dès demain, tout au plus tard, il était nécessaire que

vous donnassiez une sérénade à sa maîtresse, pour achever de la

rendre folle de votre seigneurie.--Je le veux bien, dit l'écuyer. Tu

peux assurer ta cousine que je suivrai son conseil, et que demain,

sans faute, elle entendra dans sa rue, au milieu de la nuit, un des

plus galants concerts qu'on ait jamais entendus à Madrid.» En effet,

il alla trouver un habile musicien, et après lui avoir communiqué

son projet, il le chargea du soin de l'exécution.

«Tandis qu'il était occupé de sa sérénade, Floretta, que le page

avait prévenue, voyant sa maîtresse en bonne humeur, lui dit:

«Madame, je vous apprête un agréable divertissement.» Luziana lui

demanda ce que c'était. «Oh! vraiment, reprit la soubrette en riant

comme une folle, il y a bien des affaires. Un original, nommé don

Côme, gouverneur des pages du comte d'Onate, s'est avisé de vous

choisir pour la dame souveraine de ses pensées, et doit demain au

soir, afin que vous n'en ignoriez, vous régaler d'un admirable

concert de voix et d'instruments.» Dona Luziana, qui naturellement

était fort gaie, et qui d'ailleurs croyait les galanteries de

l'écuyer sans conséquence pour elle, bien loin de prendre son

sérieux, se fit par avance un plaisir d'entendre sa sérénade. Ainsi

cette dame, sans le savoir, aidait à confirmer don Côme dans une

erreur dont elle se serait fort offensée, si elle l'eût connue.

«Enfin, la nuit du jour suivant, il parut devant le balcon de

Luziana deux carrosses, d'où sortirent le galant écuyer et son

confident, accompagnés de six hommes, tant chanteurs que joueurs

d'instruments, qui commencèrent leur concert. Il dura fort

longtemps. Ils jouèrent un grand nombre d'airs nouveaux, et

chantèrent plusieurs couplets de chansons, qui roulaient tous sur le

pouvoir que l'amour a d'unir des amants d'une inégale condition; et

à chaque couplet, dont la fille du mestre de camp se faisait

l'application, elle riait de tout son coeur.

«Lorsque la sérénade fut finie, don Côme renvoya les musiciens chez

eux, dans les mêmes carrosses qui les avaient amenés, et demeura

dans la rue avec Domingo, jusqu'à ce que les curieux que la musique

avait attirés se furent retirés. Après quoi il s'approcha du balcon,

d'où bientôt la suivante, avec la permission de sa maîtresse, lui

dit par une petite fenêtre de la jalousie: «Est-ce vous, seigneur

don Côme?--Qui me fait cette question? répondit-il d'une voix

doucereuse.--C'est, répliqua la soubrette, dona Luziana qui souhaite

de savoir si le concert que nous venons d'entendre est un effet de

votre galanterie?--Ce n'est, répartit l'écuyer, qu'un échantillon

des fêtes que mon amour prépare à cette merveille de nos jours, si

elle veut bien les recevoir d'un amant sacrifié sur l'autel de sa

beauté.»

«A cette expression figurée, la dame n'eut pas peu d'envie de rire;

elle se retint toutefois, et, se mettant à la petite fenêtre, elle

dit à l'écuyer, le plus sérieusement qu'il lui fut possible:

«Seigneur don Côme, il paraît bien que vous n'êtes pas un galant

novice: c'est de vous que les cavaliers amoureux doivent apprendre à

servir leurs maîtresses. Je suis très-contente de votre sérénade, et

je vous en tiendrai compte: mais, ajouta-t-elle, retirez-vous: on

peut nous écouter; une autre fois nous aurons un plus long

entretien.» En achevant ces mots elle ferma la fenêtre, laissant

l'écuyer dans la rue, fort satisfait de la faveur qu'elle venait de

lui faire, et le page bien étonné de la voir jouer un rôle dans

cette comédie.

«Cette petite fête, en y comprenant les carrosses et la prodigieuse

quantité de vin bu par les musiciens, coûta cent ducats à don Côme;

et deux jours après son confident l'engagea dans une nouvelle

dépense; voici de quelle manière: ayant appris que Floretta devait,

la nuit de la Saint-Jean, nuit si célébrée dans cette ville, aller

avec d'autres filles de son espèce _à la fiesta del sotillo_[9],

entreprit de leur donner un déjeuner magnifique aux dépens de

l'écuyer.

[Note 9: Sorte de danse particulière aux Espagnols.]

«Seigneur don Côme, lui dit-il la veille de la Saint-Jean, vous

savez quelle fête c'est demain. Je vous avertis que dona Luziana se

propose d'être à la pointe du jour sur les bords du Mançanarez pour

voir le _sotillo_; je crois qu'il n'est pas besoin d'en dire

davantage au coriphée des cavaliers galants: vous n'êtes pas homme à

négliger une si belle occasion; je suis persuadé que votre dame et

sa compagnie seront demain bien régalées.--C'est de quoi je puis te

répondre, lui dit son gouverneur; je te rends grâce de l'avis: tu

verras si je sais prendre la balle au bond.» Effectivement, le

lendemain de grand matin, quatre valets de l'hôtel, conduits par

Domingo, et chargés de toutes sortes de viandes froides, accommodées

de différentes façons, avec une infinité de petits pains et de

bouteilles de vins délicieux, arrivèrent sur le rivage du

Mançanarez, où Floretta et ses compagnes dansaient comme des nymphes

au lever de l'aurore.

«Elles n'eurent pas peu de joie quand le page vint interrompre leurs

danses légères pour leur offrir un solide déjeuner de la part du

seigneur don Côme. Elles s'assirent aussitôt sur l'herbe, et

commencèrent à faire honneur au festin, en riant sans modération de

la dupe qui le donnait; car la charitable cousine de Domingo n'avait

pas manqué de les mettre au fait.

«Comme elles étaient toutes en train de se réjouir, on vit paraître

l'écuyer, monté sur une haquenée des écuries du comte, et richement

vêtu. Il vint joindre son confident et saluer la compagnie, qui,

s'étant levée pour le recevoir plus poliment, le remercia de sa

générosité. Il cherchait des yeux parmi les filles dona Luziana,

pour lui adresser la parole, et lui débiter un beau compliment qu'il

avait composé en chemin; mais Floretta, le tirant à part, lui dit

qu'une indisposition avait empêché sa maîtresse de se trouver à la

fête. Don Côme se montra très-sensible à cette nouvelle, et demanda

quel mal avait sa chère Luziana. «Elle est fort enrhumée, répondit

la soubrette, et cela pour avoir passé sans voile sur son balcon

presque toute la nuit de votre sérénade à me parler de vous.»

L'écuyer, consolé d'un accident qui venait d'une si belle cause,

pria la suivante de lui continuer ses bons offices auprès de sa

maîtresse, et regagna son hôtel, en s'applaudissant de plus en plus

de sa bonne fortune.

«Dans ce temps-là, don Côme reçut une lettre de change, et toucha

mille écus d'or qu'on lui envoyait d'Andalousie, pour sa part de la

succession d'un de ses oncles mort à Séville. Il compta cette somme,

et la mit dans un coffre en présence de Domingo, qui fut fort

attentif à cette action, et si violemment tenté de s'approprier ces

beaux écus d'or, qu'il résolut de les emporter en Portugal. Il fit

confidence de sa tentation à Floretta, et lui proposa même d'être du

voyage. Quoique la proposition méritât bien d'être pesée, la

soubrette, aussi friponne que le page, l'accepta sans balancer.

Enfin une nuit, tandis que l'écuyer, enfermé dans un cabinet,

s'occupait à composer une lettre emphatique pour sa maîtresse,

Domingo trouva moyen d'ouvrir le coffre où étaient les écus d'or: il

les prit, gagna promptement la rue avec sa proie, et s'étant rendu

sous le balcon de Luziana, il se mit à contrefaire un chat qui

miaule. La suivante, à ce signal, dont ils étaient convenus tous

deux, ne le fit pas longtemps attendre; et, prête à le suivre

partout, elle sortit avec lui de Madrid.

«Ils comptaient bien qu'ils auraient le temps d'arriver en Portugal

avant qu'on pût les atteindre, si on les poursuivait; mais, par

malheur pour eux, don Côme, dès la nuit même, s'étant aperçu du

larcin et de la fuite de son confident, eut aussitôt recours à la

justice, qui dispersa de toutes parts ses limiers pour découvrir le

voleur. On l'attrapa près de Zebreros avec sa nymphe. On les ramena

l'un et l'autre; la soubrette a été renfermée _aux Repenties_, et

Domingo dans cette prison.

--Apparemment, dit don Cléofas, que l'écuyer n'a pas perdu ses écus

d'or; ils lui auront sans doute été rendus.--Oh! que non, répondit

le diable: ce sont les pièces qui prouvent le vol; la justice ne

s'en dessaisira point; et don Côme, dont l'histoire s'est répandue

dans la ville, demeure volé, et raillé de tout le monde.

«Domingo et cet autre prisonnier qui joue avec lui, continua le

boiteux, ont pour voisin un jeune Castillan qui a été arrêté pour

avoir, en présence de bons témoins, donné un soufflet à son père.--O

ciel! s'écria Léandro, que m'apprenez-vous? Quelque mauvais que soit

un fils, peut-il lever la main sur son père?--Oh qu'oui, dit le

démon; cela n'est pas sans exemple, et je veux vous en citer un

assez remarquable. Sous le règne de don Pèdre I, surnommé le Juste

et le Cruel, huitième roi de Portugal, un garçon de vingt ans fut

mis entre les mains de la justice pour le même fait. Don Pèdre,

surpris comme vous de la nouveauté du cas, voulut interroger la mère

du coupable, et il s'y prit si adroitement, qu'il lui fit avouer

qu'elle avait eu cet enfant d'une discrète _Révérence_. Si les juges

du castillan interrogeaient aussi sa mère avec la même adresse, ils

pourraient en arracher un pareil aveu.

«Descendons de l'oeil dans un grand cachot au-dessous de ces trois

prisonniers que je viens de vous montrer, et considérons ce qui s'y

passe. Y voyez-vous ces trois malheureux? Ce sont des voleurs de

grands chemins. Les voilà qui vont se sauver; on leur a fait tenir

une lime sourde dans un pain, et ils ont déjà limé un gros barreau

d'une fenêtre, par où ils peuvent se couler dans une cour qui les

conduira dans la rue. Il y a plus de dix mois qu'ils sont en prison,

et il y en a plus de huit qu'ils devraient avoir reçu la récompense

publique qui est due à leurs exploits; mais, grâce à la lenteur de

la justice, ils vont encore massacrer des voyageurs.

«Suivez-moi dans cette salle basse où vous apercevez vingt ou trente

hommes couchés sur la paille: ce sont des filous, des gens de toutes

sortes de mauvais commerces. En remarquez-vous cinq ou six qui

houspillent une espèce de manoeuvre qui a été emprisonné aujourd'hui

pour avoir blessé un archer d'un coup de pierre?--Pourquoi ces

prisonniers battent-ils ce manoeuvre? dit Zambullo.--C'est, répondit

Asmodée, parce qu'il n'a pas encore payé sa bienvenue. Mais,

ajouta-t-il, laissons là tous ces misérables: éloignons-nous même de

cet horrible lieu; allons ailleurs arrêter nos regards sur des

objets plus réjouissants.»

CHAPITRE VIII

_Asmodée montre à don Cléofas plusieurs personnes et lui révèle les

actions qu'elles ont faites dans la journée._

Ils laissèrent là les prisonniers, et s'envolèrent dans un autre

quartier. Ils firent une pause sur un grand hôtel, où le démon dit à

l'écolier: «Il me prend envie de vous apprendre ce qu'ont fait

aujourd'hui toutes ces personnes qui demeurent aux environs de cet

hôtel; cela pourra vous divertir.--Je n'en doute pas, répondit

Léandro. Commencez, je vous prie, par ce capitaine qui se botte: il

faut qu'il ait quelque affaire de conséquence qui l'appelle loin

d'ici.--C'est, répartit le boiteux, un capitaine prêt à sortir de

Madrid. Ses chevaux l'attendent dans la rue; il va partir pour la

Catalogne, où son régiment est commandé.

«Comme il n'avait point d'argent, il s'adressa hier à un usurier:

«Seigneur Sanguisuela, lui dit-il, ne pourriez-vous pas me prêter

mille ducats?--Seigneur capitaine, répondit l'usurier d'un air doux

et benin, je ne les ai pas; mais je me fais fort de trouver un homme

qui vous les prêtera, c'est-à-dire qui vous en donnera quatre cents

comptant; vous ferez votre billet de mille, et sur lesdits quatre

cents que vous recevrez, j'en toucherai, s'il vous plaît, soixante

pour le droit de courtage. L'argent est si rare

aujourd'hui!...--Quelle usure, interrompit brusquement l'officier!

demander six cent soixante ducats pour trois cent quarante! quelle

friponnerie! il faudrait pendre des hommes si durs.

«--Point d'emportement, Seigneur capitaine, reprit d'un grand

sang-froid l'usurier: voyez ailleurs. De quoi vous plaignez-vous?

est-ce que je vous force à recevoir les trois cent quarante ducats?

il vous est libre de les prendre ou de les refuser.» Le capitaine,

n'ayant rien à répliquer à ce discours, se retira; mais, après avoir

fait réflexion qu'il fallait partir, que le temps pressait, et

qu'enfin il ne pouvait se passer d'argent, il est retourné ce matin

chez l'usurier, qu'il a rencontré à sa porte en manteau noir, en

rabat et en cheveux courts, avec un gros chapelet garni de

médailles. «Je reviens à vous, seigneur Sanguisuela, lui a-t-il dit;

j'accepte vos trois cent quarante ducats; la nécessité où je suis

d'avoir de l'argent m'oblige à les prendre.--Je vais à la messe, a

répondu gravement l'usurier; à mon retour, venez, je vous compterai

la somme.--Hé, non, non, répliqua le capitaine; rentrez chez vous,

de grâce; cela sera fait dans un moment: expédiez-moi tout à

l'heure; je suis fort pressé.

«--Je ne le puis, répart Sanguisuela; j'ai coutume d'entendre la

messe tous les jours avant que je commence aucune affaire; c'est une

règle que je me suis faite, et que je veux observer religieusement

toute ma vie.»

«Quelque impatience qu'eût l'officier de toucher son argent, il lui

a fallu céder à la règle du pieux Sanguisuela: il s'est armé de

patience, et même, comme s'il eût craint que les ducats ne lui

échappassent, il a suivi l'usurier à l'église. Il a entendu la messe

avec lui; après cela, il se préparait à sortir; mais Sanguisuela,

s'approchant de son oreille, lui a dit: «Un des plus habiles

prédicateurs de Madrid va prêcher; je ne veux pas perdre son

sermon.»

Le capitaine, à qui le temps de la messe n'avait déjà que trop duré,

a été au désespoir de ce nouveau retardement: il est pourtant encore

demeuré dans l'église. Le prédicateur paraît, et prêche contre

l'usure. L'officier en est ravi, et, observant le visage de

l'usurier, dit en lui-même: «Si ce juif pouvait se laisser toucher!

S'il me donnait seulement six cents ducats, je partirais content de

lui.» Enfin le sermon finit; l'usurier sort. Le capitaine le joint,

et lui dit: « Hé bien, que pensez-vous de ce prédicateur? Ne

trouvez-vous pas qu'il a prêche avec beaucoup de force? Pour moi,

j'en suis tout ému.--J'en porte même jugement que vous, répond

l'usurier; il a parfaitement traité sa matière; c'est un savant

homme; il a fort bien fait son métier: allons-nous-en faire le

nôtre.»

--Hé! qui sont ces deux femmes qui sont couchées ensemble, et qui

font de si grands éclats de rire? s'écria don Cléofas; elles me

paraissent bien gaillardes.--Ce sont, répondit le diable, deux

soeurs qui ont fait enterrer leur père ce matin. C'était un homme

bourru, et qui avait tant d'aversion pour le mariage, ou plutôt tant

de répugnance à établir ses filles, qu'il n'a jamais voulu les

marier, quelques partis avantageux qui se soient présentés pour

elles. Le caractère du défunt était tout à l'heure le sujet de leur

entretien. «Il est mort enfin, disait l'aînée; il est mort, ce père

dénaturé, qui se faisait un plaisir barbare de nous voir filles; il

ne s'opposera plus à nos voeux.

«--Pour moi, ma soeur, a dit la cadette, j'aime le solide; je veux

un homme riche, fût-il d'ailleurs une bête, et le gros don Blanco

sera mon fait.--Doucement, ma soeur, a répliqué l'aînée; nous aurons

pour époux ceux qui nous sont destinés; car nos mariages sont écrits

dans le ciel.--Tant pis, vraiment! a réparti la cadette; j'ai bien

peur que mon père n'en déchire la feuille.» L'aînée n'a pu

s'empêcher de rire de cette saillie, et elles en rient encore toutes

deux.

«Dans la maison qui suit celle des deux soeurs, est logée en chambre

garnie une aventurière aragonaise. Je la vois qui se mire dans une

glace, au lieu de se coucher: elle félicite ses charmes sur une

conquête importante qu'ils ont faite aujourd'hui: elle étudie des

mines, et elle en a découvert une nouvelle qui fera demain un grand

effet sur son amant. Elle ne peut trop s'appliquer à le ménager;

c'est un sujet qui promet beaucoup: aussi a-t-elle dit tantôt à un

de ses créanciers qui lui est venu demander de l'argent: «Attendez,

mon ami, revenez dans quelques jours; je suis en terme

d'accommodement avec un des principaux personnages de la douane.»

--Il n'est pas besoin, dit Léandro, que je vous demande ce qu'a fait

certain cavalier qui se présente à ma vue; il faut qu'il ait passé

la journée entière à écrire des lettres. Quelle quantité j'en vois

sur sa table!--Ce qu'il y a de plaisant, répondit le démon, c'est

que toutes ces lettres ne contiennent que la même chose. Ce cavalier

écrit à tous ses amis absents: il leur mande une aventure qui lui

est arrivée cet après-midi; il aime une veuve de trente ans, belle

et prude: il lui rend des soins qu'elle ne dédaigne pas; il propose

de l'épouser; elle accepte la proposition. Pendant qu'on fait les

préparatifs des noces, il a la liberté de l'aller voir chez elle: il

y a été cette après-dînée; et comme par hasard il ne s'est trouvé

personne pour l'annoncer, il est entré dans l'appartement de la

dame, qu'il a surprise dans un galant déshabillé, ou, pour mieux

dire, presque nue sur un lit de repos. Elle dormait d'un profond

sommeil. Il s'approche doucement d'elle pour profiter de l'occasion;

il lui dérobe un baiser; elle se réveille et s'écrie en soupirant

tendrement: «Encore! ah! je t'en prie, Ambroise, laisse-moi en

repos!» Le cavalier, en galant homme, a pris son parti sur-le-champ:

il a renoncé à la veuve; il est sorti de l'appartement; il a

rencontré Ambroise à la porte: «Ambroise, lui a-t-il dit, n'entrez

pas; votre maîtresse vous prie de la laisser en repos.»

«A deux maisons au-delà de ce cavalier, je découvre dans un petit

corps-de-logis un original de mari qui s'endort tranquillement aux

reproches que sa femme lui fait d'avoir passé la journée entière

hors de chez lui. Elle serait encore plus irritée si elle savait à

quoi il s'est amusé.--Il aura sans doute été occupé de quelque

aventure galante, dit Zambullo.--Vous y êtes, reprit Asmodée; je

vais vous la détailler.

«L'homme dont il s'agit est un bourgeois nommé Patrice; c'est un de

ces maris libertins qui vivent sans souci, comme s'ils n'avaient ni

femmes ni enfants: il a pourtant une jeune épouse aimable et

vertueuse, deux filles et un fils, tous trois encore dans leur

enfance. Il est sorti ce matin de sa maison, sans s'informer s'il y

avait du pain pour sa famille, qui en manque quelquefois. Il a passé

par la grande place, où les apprêts du combat des taureaux qui s'est

fait aujourd'hui l'ont arrêté. Les échafauds étaient déjà dressés

tout autour, et déjà les personnes les plus curieuses commençaient à

s'y placer.

«Pendant qu'il les considérait les uns et les autres, il aperçoit

une dame bien faite et proprement vêtue, qui laissait voir en

descendant d'un échafaud une belle jambe bien tournée, couverte d'un

bas de soie couleur de rose, avec une jarretière d'argent: il n'en a

pas fallu davantage pour mettre notre faible bourgeois hors de

lui-même. Il s'est avancé vers la dame, qu'accompagnait une autre

qui faisait assez connaître par son air qu'elles étaient toutes deux

des aventurières: «Mesdames, leur a-t-il dit, si je puis vous être

bon à quelque chose, vous n'avez qu'à parler, vous me trouverez

disposé à vous servir.--Seigneur cavalier, a répondu la nymphe au

bas couleur de rose, votre offre n'est pas à rejeter: nous avions

déjà pris nos places; mais nous venons de les quitter pour aller

déjeuner: nous avons eu l'imprudence de sortir ce matin de chez nous

sans prendre notre chocolat; puisque vous êtes assez galant pour

nous offrir vos services, conduisez-nous, s'il vous plaît, à quelque

endroit où nous puissions manger un morceau; mais que ce soit dans

un lieu retiré: vous savez que les filles ne peuvent avoir trop de

soin de leur réputation.»

«A ces mots, Patrice, devenant plus honnête et plus poli que la

nécessité, mène ces princesses à une taverne de faubourg, où il

demande à déjeuner. «Que voulez-vous? lui dit l'hôte. J'ai de reste

d'un grand festin qui s'est donné hier chez moi des poulets de

grain, des perdreaux de Léon, des pigeonneaux de la Castille

vieille, et plus de la moitié d'un jambon d'Estramadure.--En voilà

plus qu'il ne nous en faut, dit le conducteur des vestales.

Mesdames, vous n'avez qu'à choisir: que souhaitez-vous?--Ce qu'il

vous plaira, répondent-elles; nous n'avons point d'autre goût que le

vôtre.» Là-dessus le bourgeois commande qu'on serve deux perdreaux

et deux poulets froids, et qu'on lui donne une chambre particulière,

attendu qu'il est avec des dames très-délicates sur les bienséances.

«On le fait entrer lui et sa compagnie dans un cabinet écarté, où un

moment après on leur apporte le plat ordonné, avec du pain et du

vin. Nos Lucrèces, comme dames de haut appétit, se jettent avidement

sur les viandes, tandis que le benêt qui devait payer l'écot s'amuse

à contempler sa Luisita: c'est le nom de la beauté dont il était

épris; il admire ses blanches mains, où brillait une grosse bague

qu'elle a gagnée en la courant; il lui prodigue les noms d'étoile et

de soleil, et ne saurait manger, tant il est aise d'avoir fait une

si bonne rencontre. Il demande à sa déesse si elle est mariée: elle

répond que non, mais qu'elle est sous la conduite d'un frère: si

elle eût ajouté «du côté d'Adam», elle aurait dit la vérité.

«Cependant les deux harpies, non-seulement dévoraient chacune un

poulet, elles buvaient encore à proportion qu'elles mangeaient.

Bientôt le vin manque: le galant en va chercher lui-même pour en

avoir plus promptement. Il n'est pas hors du cabinet, que Jacinte,

la compagne de Luisita, met la griffe sur les deux perdreaux qui

restaient dans le plat, et les serre dans une grande poche de toile

qu'elle a sous sa robe. Notre Adonis revient avec du vin frais, et,

remarquant qu'il n'y a plus de viande, il demande à sa Vénus si elle

ne veut rien davantage? «Qu'on nous donne, dit-elle, de ces

pigeonneaux dont l'hôte nous a parlé, pourvu qu'ils soient

excellents; autrement un morceau de jambon d'Estramadure suffira.»

Elle n'a pas prononcé ces paroles, que voilà Patrice qui retourne à

la provision, et fait apporter trois pigeonneaux avec une forte

tranche de jambon. Nos oiseaux de proie recommencent à becqueter; et

tandis que le bourgeois est obligé de disparaître une troisième fois

pour aller demander du pain, ils envoient deux pigeonneaux tenir

compagnie aux prisonniers de la poche.

«Après le repas, qui a fini par les fruits que la saison peut

fournir, l'amoureux Patrice a pressé Luisita de lui donner les

marques qu'il attendait de sa reconnaissance; la dame a refusé de

contenter ses désirs; mais elle l'a flatté de quelque espérance, en

lui disant qu'il y avait du temps pour tout, et que ce n'était pas

dans un cabaret qu'elle voulait reconnaître le plaisir qu'il lui

avait fait: puis, entendant sonner une heure après midi, elle a pris

un air inquiet, et dit à sa compagne: «Ah! ma chère Jacinte, que

nous sommes malheureuses! nous ne trouverons plus de places pour

voir les taureaux.

«--Pardonnez-moi, a répondu Jacinte; ce cavalier n'a qu'à nous

remener où il nous a si poliment abordées, et ne vous mettez pas en

peine du reste.»

«Avant que de sortir de la taverne, il a fallu compter avec l'hôte,

qui a fait monter la dépense à cinquante réales. Le bourgeois a mis

la main à la bourse; mais, n'y trouvant que trente réales, il a été

obligé de laisser en gage pour le reste son rosaire chargé de

médailles d'argent; ensuite il a reconduit les aventurières où il

les avait prises, et les a placées commodément sur un échafaud dont

le maître, qui est de sa connaissance, lui a fait crédit.

Le diable boiteux, tome I · 第 7 / 12 段