«Je suis à présent satisfait, dit Zambullo; j'ai goûté une pleine

vengeance; ma mie Thomasa ne passera pas la nuit aussi agréablement

qu'elle se l'était promis. Nous irons où il vous plaira continuer

nos observations.--Nous sommes ici dans un endroit propre à cela,

répondit l'esprit. Il y a dans ces prisons un grand nombre de

coupables et d'innocents: c'est un séjour qui sert à commencer le

châtiment des uns, et à purifier la vertu des autres. Il faut que je

vous montre quelques prisonniers de ces deux espèces, et que je vous

dise pourquoi on les retient dans les fers.»

CHAPITRE VII

_Des prisonniers._

Avant que j'entre dans ce détail, observez un peu les guichetiers

qui sont à l'entrée de ces horribles lieux. Les poëtes de

l'antiquité n'ont mis qu'un Cerbère à la porte de leurs enfers; il y

en a ici bien davantage, comme vous voyez. Ces guichetiers sont des

hommes qui ont perdu tout sentiment humain. Le plus méchant de mes

confrères pourrait à peine en remplacer un. Mais je m'aperçois,

ajouta-t-il, que vous considérez avec horreur ces chambres, où il

n'y a pour tous meubles que des grabats: ces cachots affreux vous

paraissent autant de tombeaux. Vous êtes justement étonné de la

misère que vous y remarquez, et vous déplorez le sort des malheureux

que la justice y retient: cependant ils ne sont pas tous également à

plaindre; c'est ce que nous allons examiner.

«Premièrement, il y a dans cette grande chambre à droite quatre

hommes couchés dans ces deux mauvais lits; l'un est un cabaretier,

accusé d'avoir empoisonné un étranger, qui creva l'autre jour dans

sa taverne. On prétend que la qualité du vin a fait mourir le

défunt; l'hôte soutient que c'est la quantité, et il sera cru en

justice, car l'étranger était Allemand.--Eh! qui a raison du

cabaretier ou de ses accusateurs? dit don Cléofas.--La chose est

problématique, répondit le diable. Il est bien vrai que le vin était

frelaté; mais, ma foi, le seigneur allemand en a tant bu, que les

juges peuvent en conscience remettre en liberté le cabaretier.

«Le second prisonnier est un assassin de profession, un de ces

scélérats qu'on appelle _valientes_, et qui, pour quatre ou cinq

pistoles, prêtent obligeamment leur ministère à tous ceux qui

veulent faire cette dépense pour se débarrasser de quelqu'un

secrètement. Le troisième, un maître à danser qui s'habille comme un

petit-maître, et qui a fait faire un mauvais pas à une de ses

écolières. Et le quatrième, un galant qui a été surpris, la semaine

passée, par la _ronda_, dans le temps qu'il montait, par un balcon,

à l'appartement d'une femme qu'il connaît, et dont le mari est

absent. Il ne tient qu'à lui de se tirer d'affaire, en déclarant son

commerce amoureux; mais il aime mieux passer pour un voleur, et

s'exposer à perdre la vie, que de commettre l'honneur de sa dame.

--Voilà un amant bien discret, dit l'écolier; il faut avouer que

notre nation l'emporte sur les autres en fait de galanterie. Je vais

parier qu'un Français, par exemple, ne serait pas capable, comme

nous, de se laisser pendre par discrétion.--Non, je vous assure, dit

le diable; il monterait plutôt exprès à un balcon pour déshonorer

une femme qui aurait des bontés pour lui.

«Dans un cabinet auprès de ces quatre hommes, poursuivit-il, est une

fameuse sorcière, qui a la réputation de savoir faire des choses

impossibles. Par le pouvoir de son art, de vieilles douairières

trouvent, dit-on, des jeunes gens qui les aiment but à but; les

maris deviennent fidèles à leurs femmes, et les coquettes

véritablement amoureuses des riches cavaliers qui s'attachent à

elles. Mais il n'y a rien de plus faux que tout cela. Elle ne

possède point d'autre secret que celui de persuader qu'elle en a, et

de vivre commodément de cette opinion. Le Saint-Office réclame cette

créature-là, qui pourra bien être brûlée au premier Acte de foi.

«Au-dessous du cabinet, il y a un cachot noir, qui sert de gîte à un

jeune cabaretier.--Encore un hôte de taverne! s'écria Léandro; ces

sortes de gens-là veulent-ils donc empoisonner tout le

monde?--Celui-ci, reprit Asmodée, n'est pas dans le même cas. On

arrêta ce misérable avant-hier, et l'Inquisition le réclame aussi.

Je vais, en peu de mots, vous dire le sujet de sa détention.

«Un vieux soldat, parvenu par son courage, ou plutôt par sa

patience, à l'emploi de sergent dans sa compagnie, vint faire des

recrues à Madrid. Il alla demander un logement dans un cabaret. On

lui dit qu'il y avait à la vérité des chambres vides, mais qu'on ne

pouvait lui en donner aucune, parce qu'il revenait toutes les nuits

dans la maison un esprit qui maltraitait fort les étrangers, quand

ils avaient la témérité d'y vouloir coucher. Cette nouvelle ne

rebuta point le sergent. «Que l'on me mette, dit-il, dans la chambre

qu'on voudra: donnez-moi de la lumière, du vin, une pipe et du

tabac, et soyez sans inquiétude sur le reste: les esprits ont de la

considération pour les gens de guerre qui ont blanchi sous le

harnais.»

«On mena le sergent dans une chambre, puisqu'il paraissait si

résolu, et on lui porta tout ce qu'il avait demandé. Il se mit à

boire et à fumer. Il était déjà plus de minuit, que l'esprit n'avait

point encore troublé le profond silence qui régnait dans la maison:

on eût dit qu'effectivement il respectait ce nouvel hôte; mais entre

une heure et deux le grivois entendit tout à coup un bruit horrible,

comme de ferrailles, et vit bientôt entrer dans sa chambre un

fantôme épouvantable, vêtu de drap noir, et tout entortillé de

chaînes de fer. Notre fumeur ne fut pas autrement ému de cette

apparition: il tira son épée, s'avança vers l'esprit, et lui en

déchargea du plat sur la tête un assez rude coup.

«Le fantôme, peu accoutumé à trouver des hôtes si hardis, fit un

cri, et, remarquant que le soldat se préparait à recommencer, il se

prosterna très-humblement devant lui, en disant: «De grâce, seigneur

sergent, ne m'en donnez pas davantage: ayez pitié d'un pauvre diable

qui se jette à vos pieds pour implorer votre clémence; je vous en

conjure par saint Jacques, qui était comme vous un grand

spadassin.--Si tu veux conserver ta vie, répondit le soldat, il faut

que tu me dises qui tu es, et que tu me parles sans déguisement, ou

bien je vais te fendre en deux, comme les chevaliers du temps passé

fendaient les géants qu'ils rencontraient.» A ces mots, l'esprit,

voyant à qui il avait affaire, prit le parti d'avouer tout.

«Je suis, dit-il au sergent, le maître garçon de ce cabaret: je

m'appelle Guillaume; j'aime Juanilla, qui est la fille unique du

logis, et je ne lui déplais pas; mais comme son père et sa mère ont

en vue une alliance plus relevée que la mienne, pour les obliger à

me choisir pour gendre, nous sommes convenus, la petite fille et

moi, que je ferais toutes les nuits le personnage que je fais; je

m'enveloppe le corps d'un long manteau noir, et je me pends au cou

une chaîne de tourne-broche, avec laquelle je cours toute la maison,

depuis la cave jusqu'au grenier, en faisant tout le bruit que vous

avez entendu. Quand je suis à la porte de la chambre du maître et de

la maîtresse, je m'arrête et m'écrie: _N'espérez pas que je vous

laisse en repos que vous n'ayez marié Juanilla avec votre maître

garçon_.

«Après avoir prononcé ces paroles d'une voix que j'affecte grosse et

cassée, je continue mon carillon, et j'entre ensuite par une fenêtre

dans un cabinet où Juanilla couche seule, et je lui rends compte de

ce que j'ai fait. Seigneur sergent, continua Guillaume, vous jugez

bien que je vous dis la vérité: je sais qu'après cet aveu vous

pouvez me perdre, en apprenant à mon maître ce qui se passe; mais si

vous voulez me servir, au lieu de me rendre ce mauvais office, je

vous jure que ma reconnaissance....--Eh! quel service peux-tu

attendre de moi? interrompit le soldat.--Vous n'avez, reprit jeune

homme, qu'à dire que vous avez vu l'esprit, et qu'il vous a fait si

grand peur....--Comment, ventrebleu, grand peur! interrompit encore

le grivois; vous voulez que le sergent Annibal Antonio Quebrantador

aille dire qu'il a eu peur! J'aimerais mieux que cent mille diables

m'eussent....--Cela n'est pas absolument nécessaire, interrompit à

son tour Guillaume; et après tout, il m'importe peu de quelle façon

vous parliez, pourvu que vous secondiez mon dessein: lorsque j'aurai

épousé Juanilla, et que je serai établi, je promets de vous régaler

tous les jours pour rien, vous et tous vos amis.--Vous êtes

séduisant, monsieur Guillaume, s'écria le grivois; vous me proposez

d'appuyer une fourberie; l'affaire ne laisse pas d'être sérieuse;

mais vous vous y prenez d'une manière qui m'étourdit sur les

conséquences. Allez, continuez de faire du bruit et d'en rendre

compte à Juanilla: je me charge du reste.»

«En effet, dès le lendemain matin, le sergent dit à l'hôte et à

l'hôtesse: «J'ai vu l'esprit, je l'ai entretenu; il est

très-raisonnable. «Je suis, m'a-t-il dit, le bisaïeul du maître de

ce cabaret. J'avais une fille que je promis au père du grand-père de

son garçon: néanmoins, au mépris de ma foi, je la mariai à un autre,

et je mourus peu de temps après: je souffre depuis ce temps-là; je

porte la peine de mon parjure, et je ne serai point en repos que

quelqu'un de ma race n'ait épousé une personne de la famille de

Guillaume: c'est pourquoi je reviens toutes les nuits dans cette

maison: cependant j'ai beau dire que l'on marie ensemble Juanilla et

le maître garçon, le fils de mon petit-fils fait la sourde oreille,

aussi bien que sa femme; mais dites-leur, s'il vous plaît, seigneur

sergent, que s'ils ne font au plus tôt ce que je désire, j'en

viendrai avec eux aux voies de fait. Je les tourmenterai l'un et

l'autre d'une étrange façon.»

«L'hôte est un homme assez simple: il fut ébranlé de ce discours, et

l'hôtesse, encore plus faible que son mari, croyant déjà voir le

revenant à ses trousses, consentit à ce mariage, qui se fit le jour

suivant. Guillaume, peu de temps après, s'établit dans un autre

quartier de la ville: le sergent Quebrantador ne manqua pas de le

visiter fréquemment, et le nouveau cabaretier, par reconnaissance,

lui donna d'abord du vin à discrétion, ce qui plaisait si fort au

grivois qu'il menait tous ses amis à ce cabaret; il y faisait même

ses enrôlements, et y enivrait la recrue.

«Mais enfin l'hôte se lassa d'abreuver tant de gosiers altérés. Il

dit sur cela sa pensée au soldat, qui, sans songer qu'effectivement

il passait la convention, fut assez injuste pour traiter Guillaume

de petit ingrat. Celui-ci répondit, l'autre répliqua, et la

conversation finit par quelques coups de plat d'épée que le

cabaretier reçut. Plusieurs passants voulurent prendre le parti du

bourgeois; Quebrantador en blessa trois ou quatre, et n'en serait

pas demeuré là si tout à coup il n'eut été assailli par une foule

d'archers, qui l'arrêtèrent comme un perturbateur du repos public.

Ils le conduisirent en prison, où il a déclaré tout ce que je viens

de vous dire; et sur sa déposition, la justice s'est aussi emparée

de Guillaume. Le beau-père demande que le mariage soit cassé; et le

Saint-Office, informé que Guillaume a de bons effets, veut connaître

de cette affaire.

--Vive Dieu, dit don Cléofas, la sainte Inquisition est bien alerte!

Sitôt qu'elle voit le moindre jour à tirer quelque

profit!...--Doucement, interrompit le boiteux; gardez-vous bien de

vous lâcher contre ce tribunal: il a des espions partout; on lui

rapporte jusqu'à des choses qui n'ont jamais été dites; je n'ose en

parler moi-même qu'en tremblant.

«Au-dessus de l'infortuné Guillaume, dans la première chambre à

gauche, il y a deux hommes dignes de votre pitié: l'un est un jeune

valet de chambre que la femme de son maître traitait en particulier

comme un amant. Un jour le mari les surprit tous deux. La femme

aussitôt se met à crier au secours, et dit que le valet de chambre

lui a fait violence. On arrêta ce pauvre malheureux, qui, selon

toutes les apparences, sera sacrifié à la réputation de sa

maîtresse.

«Le compagnon du valet de chambre, encore moins coupable que lui,

est sur le point de perdre aussi la vie: il est écuyer d'une

duchesse à qui l'on a volé un gros diamant: on l'accuse de l'avoir

pris; il aura demain la question, où il sera tourmenté jusqu'à ce

qu'il confesse avoir fait le vol; et toutefois la personne qui en

est l'auteur est une femme de chambre favorite, qu'on n'oserait

soupçonner.

--Ah! seigneur Asmodée, dit Léandro, rendez, je vous prie, service à

cet écuyer: son innocence m'intéresse pour lui; dérobez-le par votre

pouvoir aux injustes et cruels supplices qui le menacent: il mérite

que...--Vous n'y pensez pas, seigneur écolier, interrompit le

diable: pouvez-vous demander que je m'oppose à une action inique, et

que j'empêche un innocent de périr? c'est prier un procureur de ne

pas ruiner une veuve ou un orphelin.

«Oh! s'il vous plaît, ajouta-t-il, n'exigez pas de moi que je fasse

quelque chose qui soit contraire à mes intérêts, à moins que vous

n'en tiriez un avantage considérable. D'ailleurs, quand je voudrais

délivrer ce prisonnier, le pourrais-je?--Comment donc, répliqua

Zambullo, est-ce que vous n'avez pas la puissance d'enlever un homme

de la prison?--Non certainement, répartit le boiteux. Si vous aviez

lu l'Enchiridion ou Albert le Grand, vous sauriez que je ne puis,

non plus que mes confrères, mettre un prisonnier en liberté.

Moi-même, si j'avais le malheur d'être entre les griffes de la

justice, je ne pourrais m'en tirer qu'en finançant.

«Dans la chambre prochaine, du même côté, loge un chirurgien

convaincu d'avoir, par jalousie, fait à sa femme une saignée comme

celle de Sénèque: il a eu aujourd'hui la question, et, après avoir

confessé le crime dont on l'accusait, il a déclaré que depuis dix

ans il s'est servi d'un moyen assez nouveau pour se faire des

pratiques. Il blessait la nuit les passants avec une bayonnette, et

se sauvait chez lui par une petite porte de derrière; cependant le

blessé poussait des cris qui attiraient les voisins à son secours:

le chirurgien y accourait lui-même comme les autres; et trouvant un

homme noyé dans son sang, il le faisait porter dans sa boutique, où

il le pansait de la même main dont il l'avait frappé.

«Quoique ce chirurgien cruel ait fait cette déclaration et qu'il

mérite mille morts, il ne laisse pas de se flatter qu'on lui fera

grâce; et c'est ce qui pourra fort bien arriver, parce qu'il est

parent de madame la remueuse de l'Infant; outre cela, je vous dirai

qu'il a chez lui une eau merveilleuse, que lui seul sait composer,

une eau qui a la vertu de blanchir la peau, et de faire d'un visage

décrépit une face enfantine; et cette eau incomparable sert de

fontaine de jouvence à trois dames du palais, qui se sont jointes

ensemble pour le sauver. Il compte si fort sur leur crédit, ou, si

vous voulez, sur son eau, qu'il s'est endormi tranquillement, dans

l'espérance qu'à son réveil il recevra l'agréable nouvelle de son

élargissement.

--J'aperçois sur un grabat dans la même chambre, dit l'écolier, un

autre homme qui dort, ce me semble, aussi d'un sommeil paisible: il

faut que son affaire ne soit pas bien mauvaise.--Elle est fort

délicate, répondit le démon. Ce cavalier est un gentilhomme biscaïen

qui s'est enrichi d'un coup d'escopète, et voici comment: Il y a

quinze jours que, chassant dans une forêt avec son frère aîné, qui

jouissait d'un revenu considérable, il le tua, par malheur, en

tirant sur des perdreaux.--L'heureux _quiproquo_ pour un cadet!

s'écria don Cléofas en riant.--Oui, reprit Asmodée; mais les

collatéraux, qui voudraient bien s'approprier la succession du

défunt, poursuivent en justice son meurtrier, qu'ils accusent

d'avoir fait le coup pour devenir unique héritier de sa famille. Il

s'est de lui-même constitué prisonnier, et il paraît si affligé de

la mort de son frère, qu'on ne saurait s'imaginer qu'il ait eu

intention de lui ôter la vie.--Et n'a-t-il effectivement rien à se

reprocher là-dessus que son peu d'adresse? répliqua Léandro.--Non,

répartit le boiteux; il n'a pas eu une mauvaise volonté; mais

lorsqu'un fils aîné possède tout le bien d'une maison, je ne lui

conseille pas de chasser avec son cadet.

«Examinez bien ces deux adolescents, qui, dans un petit réduit

auprès du gentilhomme de Biscaïe, s'entretiennent aussi gaiement que

s'ils étaient en liberté. Ce sont deux véritables _picaros_. Il y en

a principalement un qui pourra donner quelque jour au public un

détail de ses espiégleries; c'est un nouveau Guzmann d'Alfarache;

c'est celui qui a un pourpoint de velours brun et un plumet à son

chapeau.

«Il n'y a pas trois mois qu'il était dans cette ville page du comte

d'Onate, et il serait encore au service de ce seigneur sans une

fourberie qui est la cause de sa prison, et que je veux vous conter.

«Ce garçon, nommé Domingo, reçut un jour, chez le comte, cent coups

de fouet, que l'écuyer de salle, autrement le gouverneur des pages,

lui fit rudement appliquer, pour certain tour d'habileté qui le

méritait. Il eut longtemps sur le coeur cette petite correction-là,

et il résolut de s'en venger. Il avait remarqué plus d'une fois que

le seigneur don Côme, c'est le nom de l'écuyer, se lavait les mains

avec de l'eau de fleur d'orange, et se frottait le corps avec des

pâtes d'oeillets et de jasmin; qu'il avait plus de soin de sa

personne qu'une vieille coquette, et qu'enfin c'était un de ces fats

qui s'imaginent qu'une femme ne saurait les voir sans les aimer.

Cette remarque lui fournit une idée de vengeance, qu'il communiqua à

une jeune soubrette de son voisinage, de laquelle il avait besoin

pour l'exécution de son projet, et dont il était tellement ami,

qu'il ne pouvait le devenir davantage.

«Cette suivante, appelée Floretta, pour avoir la liberté de lui

parler plus aisément, le faisait passer pour son cousin dans la

maison de dona Luziana sa maîtresse, dont le père était alors

absent. Le malin Domingo, après avoir instruit sa fausse parente de

ce qu'elle avait à faire, entra un matin dans la chambre de don

Côme, où il trouva cet écuyer qui essayait un habit neuf, se

regardait avec complaisance dans un miroir, et paraissait charmé de

sa figure. Le page fit semblant d'admirer ce Narcisse, et lui dit

avec un feint transport: «En vérité, seigneur don Côme, vous avez la

mine d'un prince. Je vois tous les jours des grands superbement

vêtus; cependant, malgré leurs riches habits, ils n'ont pas votre

prestance. Je ne sais, ajouta-t-il, si, étant votre serviteur autant

que je le suis, je vous considère avec des yeux trop prévenus en

votre faveur: mais, franchement, je ne vois point à la cour de

cavalier que vous n'effaciez.»

«L'écuyer sourit à ce discours, qui flattait agréablement sa vanité,

et répondit en faisant l'aimable: «Tu me flattes, mon ami, ou bien

il faut en effet que tu m'aimes, et que ton amitié me prête des

grâces que la nature m'a refusées.--Je ne le crois pas, répliqua le

flatteur; car il n'y a personne qui ne parle de vous aussi

avantageusement que moi. Je voudrais que vous eussiez entendu ce que

me disait encore hier une de mes cousines, qui sert une fille de

qualité.»

«Don Côme ne manqua pas de demander ce que cette cousine avait dit.

«Comment! reprit le page; elle s'étendit sur la richesse de votre

taille, sur l'agrément qu'on voit répandu dans toute votre personne;

et ce qu'il y a de meilleur, c'est qu'elle me dit confidemment que

dona Luziana, sa maîtresse, prenait plaisir à vous regarder au

travers de sa jalousie, toutes les fois que vous passiez devant sa

maison.

«--Qui peut être cette dame, dit l'écuyer, et où

demeure-t-elle?--Quoi! répondit Domingo, vous ne savez pas que c'est

la fille unique du mestre de camp don Fernando, notre voisin?--Ah!

je suis à présent au fait, reprit don Côme. Je me souviens d'avoir

ouï vanter le bien et la beauté de cette Luziana; c'est un excellent

parti. Mais serait-il possible que je me fusse attiré son

attention?--N'en doutez pas, répartit le page; ma cousine me l'a

dit: quoique soubrette, ce n'est point une menteuse, et je vous

réponds d'elle comme de moi-même.--Cela étant, dit l'écuyer, il me

prend envie d'avoir une conversation particulière avec ta parente,

de la mettre dans mes intérêts par quelques petits présents, suivant

l'usage; et si elle me conseille de rendre des soins à sa maîtresse,

je tenterai la fortune. Pourquoi non? Je conviens qu'il y a de la

distance de mon rang à celui de don Fernando; mais je suis

gentilhomme une fois, et je possède cinq cents bons ducats de rente.

Il se fait tous les jours des mariages plus extravagants que

celui-là.»

«Le page fortifia son gouverneur dans sa résolution, et lui ménagea

une entrevue avec la cousine, qui, trouvant l'écuyer disposé à tout

croire, l'assura que sa maîtresse avait du goût pour lui. «Elle m'a

souvent interrogée sur votre chapitre, lui dit-elle, et ce que je

lui ai répondu là-dessus ne doit pas vous avoir nui. Enfin, seigneur

écuyer, vous pouvez vous flatter justement que dona Luziana vous

aime en secret. Faites-lui hardiment connaître vos légitimes

intentions: montrez-lui que vous êtes le cavalier de Madrid le plus

galant, comme vous en êtes le plus beau et le mieux fait: donnez-lui

surtout des sérénades, rien ne lui sera plus agréable; de mon côté,

je lui ferai bien valoir vos galanteries, et j'espère que mes bons

offices ne vous seront pas inutiles.» Don Côme, transporté de joie

de voir la soubrette entrer si chaudement dans ses intérêts,

l'accabla d'embrassades, et lui mettant au doigt une bague de peu de

valeur qu'il avait apportée exprès pour lui en faire présent: «Ma

chère Floretta, lui dit-il, je ne vous donne ce diamant que pour

faire connaissance avec vous: j'ai dessein de reconnaître par une

plus solide récompense les services que vous me rendrez.»

«On ne saurait être plus satisfait qu'il le fut de son entretien

avec la suivante. Aussi, non-seulement il remercia Domingo de le lui

avoir procuré, il le gratifia d'une paire de bas de soie et de

quelques chemises garnies de dentelles, lui promettant d'ailleurs de

ne laisser échapper aucune occasion de lui être utile. Ensuite, le

consultant sur ce qu'il avait à faire: «Mon ami, lui dit-il, quel

est ton sentiment? me conseilles-tu de débuter par une lettre

passionnée et sublime à dona Luziana?--C'est mon avis, répondit le

page: faites-lui une déclaration d'amour en haut style; j'ai un

pressentiment qu'elle ne le recevra point mal.--Je le crois de même,

reprit l'écuyer; je vais à tout hasard commencer par là.» Aussitôt

il se mit à écrire, et après avoir déchiré pour le moins vingt

brouillons, il parvint à faire un billet doux auquel il s'arrêta. Il

en fit la lecture à Domingo, qui, l'ayant écouté avec des gestes

d'admiration, se chargea de le porter sur-le-champ à sa cousine. Il

était conçu dans ces termes fleuris et recherchés:

_Il y a longtemps, charmante Luziana, que, sur la foi de

la renommée qui publie partout vos perfections, je me suis

laissé enflammer d'un ardent amour pour vous. Néanmoins,

malgré les feux dont je suis la proie, je n'ai osé hasarder

aucun acte de galanterie, mais comme il m'est revenu que

vous daignez arrêter vos regards sur moi quand je passe

devant la jalousie qui dérobe aux yeux des hommes votre

beauté céleste, et même que, par une influence de votre

astre très-heureuse pour moi, vous inclinez à me vouloir du

bien, je prends la liberté de vous demander la permission

de me consacrer à votre service. Si je suis assez fortuné

pour l'obtenir, je renonce à toutes les dames passées,

présentes et à venir._

Don Come de la Higuera.

«Le page et la suivante ne manquèrent pas de s'égayer aux dépens du

seigneur don Côme, et de se divertir de sa lettre. Ils n'en

demeurèrent pas là: ils composèrent à frais communs un billet

tendre, que la femme de chambre écrivit de sa main, et que Domingo

rendit le jour suivant à l'écuyer, comme une réponse de dona

Luziana. Il contenait ces paroles:

_J'ignore qui peut vous avoir si bien instruit de mes

sentiments secrets. C'est une trahison que quelqu'un m'a

faite; mais je la lui pardonne, puisqu'elle est cause que

vous m'apprenez que vous m'aimez. De tous les hommes que je

vois passer dans ma rue, vous êtes celui que je prends le

plus de plaisir à regarder, et je veux bien que vous soyez

mon amant. Peut-être ne devrais-je pas le vouloir, et

encore moins vous le dire. Si c'est une faute que je fais,

votre mérite me rend excusable._

Dona Luziana.

Le diable boiteux, tome I · 第 6 / 12 段