Le plus lointain souvenir que nous ayons sur madame Dorval, c'est la

première représentation de _Marion Delorme._ Le drame venait de la

prendre au mélodrame; la poésie au patois du boulevard. Aussi, comme

elle était heureuse, et fière, et rayonnante! comme elle semblait à

son aise dans cette grande passion et dans ce grand style! comme elle

planait d'une aile facile, soutenue par le souffle puissant du jeune

maître! Nous la voyons encore avec ces longues touffes de cheveux

blonds mêlés de perles, sa robe de satin blanc, et se faisant défaire

par dame Rose.

Le dernier rôle où nous l'ayons vue, c'est Marie-Jeanne, une autre

Marie, car ce nom quittait le sien lui sied à merveille. Ce n'était

plus la brillante courtisane attendrie et purifiée par l'amour, c'était

la pauvre femme du peuple, la mère de douleurs du faubourg, ayant dans

le cœur les sept pointes d'épée, comme la _Marie au Golgotha._

Ce n'était plus la haute poésie dramatique, mais c'était du moins la

vérité simple et touchante qu'il fallait à son talent naturel, qu'elle

avait un peu compromis dans des tentatives tragiques, dans la _Lucrèce_

de Ponsard, par exemple; car elle aussi, la pauvre femme, ignorante

dans toutes ces discussions, et qui ne savait que son cœur, avait

eu un instant de doute et de faiblesse. Elle s'était laissée aller

à l'école du bon sens et avait voulu débiter des songes comme une

tragédienne du Théâtre-Français. Heureusement, elle n'a fait qu'un pas

dans cette voie fatale. Elle avait reconnu à temps qu'il ne faut pas

sortir de son sillon, et que les idées et les passions de la jeunesse

doivent se continuer dans la maturité du talent, non pas châtiées

et refroidies, mais éperonnées et poussées avec plus de fougue et

de fureur encore: tels ces génies qui vieillissent en devenant plus

sauvages, plus ardents, plus altiers, plus féroces, exagérant toujours

leur propre caractère, comme Rembrandt, comme Michel-Ange, comme

Beethoven.

XLVII

FRÉDÉRICK LEMAÎTRE

14 janvier 1853.

Depuis bien des années, pour notre part, nous n'avons jamais manqué une

des créations de Frédérick Lemaître, et nous le connaissons dans tous

ses aspects: c'est toujours un noble et beau spectacle que de voir ce

grand acteur, le seul qui chez nous rappelle Garrick, Kemble, Macready,

et surtout Kean, faire trembler de son vaste souffle shakespearien les

frêles portants des coulisses des scènes du boulevard.

Qu'importe le tréteau à l'inspiration! Frédérick n'a-t-il pas fait

s'entasser tout ce que Paris avait de plus aristocratique et de plus

élégant dans ce bouge étroit des Folies-Dramatiques, où Robert Macaire

se réveillait le lendemain de l'exécution, éclairé et rajeuni par

la guillotine, dédaigneux désormais de faire «suer le chêne sur le

trimard» comme un vulgaire escarpe, et comprenant que M. Gogo était une

moins compromettante victime que ce bon M. Germeuil à la culotte beurre

frais? On aurait été l'entendre sous les toiles d'une baraque foraine,

devant une rangée de chandelles non mouchées, entre quatre lampions

fumeux.

Il est singulier qu'un acteur de ce génie n'ait pas tout d'abord fait

partie de la Comédie-Française.--Balzac, il est vrai, n'était pas de

l'Académie.--Ces talents excessifs effrayent toujours un peu les corps

constitués.--Cela a nui à la Comédie-Française, non à Frédérick, que

les poètes et les habiles ont accompagné dans sa carrière nomade. A

la Porte-Saint-Martin, il a trouvé _Richard d'Arlington, Gennaro, Don

César de Bazan_; à la Renaissance, _Ruy Blas_; aux Variétés, _Kean_; à

la Gaîté, _Paillasse_; sans compter cent drames qu'il a fait vivre de

sa vie puissante et qui semblaient des chefs-d'œuvre lorsqu'il les

jouait.

Frédérick a ce privilège d'être terrible ou comique, élégant et

trivial, féroce et tendre, de pouvoir descendre jusqu'à la farce

et monter jusqu'à la poésie la plus sublime, comme tous les acteurs

complets; ainsi il peut lancer l'imprécation de Ruy Blas dans le

conseil des ministres et débiter le pallas de paillasse sur une place

de village. Richard d'Arlington, il jette sa femme par la fenêtre avec

la même aisance qu'il cuisine la soupe au choux du saltimbanque et

porte son fils en équilibre sur le bout de son nez. Il dit: «En avant

la musique» aussi bien que

Je le tiens écumant sous mon talon de fer.

ou

Je crois que vous venez d'insulter votre reine.

Dans Robert Macaire, ce Méphistophélès du bagne, bien plus spirituel

que l'autre, il a élevé le sarcasme à la trentième puissance et trouvé

des inflexions de voix inouïes et des gestes d'une éloquence incroyable.

Il a été plus beau que jamais dans Paillasse.

XLVIII

MADEMOISELLE JULIETTE

29 octobre 1857.

La disette de beautés est si grande parmi les femmes de théâtre, qui

devraient être un choix entre les plus charmantes, que nous sommes

obligés d'aller chercher loin de la scène, dans le demi-jour de la vie

privée, une blanche et svelte figure dont les rares apparitions ont

laissé un vif souvenir à tous les gens qui s'inquiètent encore en ce

siècle de la grâce, de la finesse et de l'élégance, et qui lisent de

ravissants et d'harmonieux poèmes dans une inflexion de ligne, dans

un geste, dans une œillade, dans une certaine manière de retirer

ou d'avancer le pied; choses, après tout, bien plus sérieuses et plus

importantes que les niaiseries prétentieuses dont s'occupent les hommes

graves.

C'est dans le petit rôle de la princesse Négroni de _Lucrèce Borgia_

que mademoiselle Juliette a jeté le plus vif rayonnement. Elle avait

deux mots à dire et ne faisait en quelque sorte que traverser la scène.

Avec si peu de temps et si peu de paroles elle a trouvé le moyen de

créer une ravissante figure, une vraie princesse italienne, au sourire

gracieux et mortel, aux yeux pleins d'enivrements perfides; visage rose

et frais qui vient de déposer tout à l'heure le masque de verre de

l'empoisonneuse, si charmante, d'ailleurs, qu'on oublie de plaindre les

infortunés convives, et qu'on les trouve heureux de mourir après lui

avoir baisé la main.

Son costume était d'un caractère et d'un goût ravissants: une robe

de damas rose à ramages d'argent, des plumes et des perles dans les

cheveux; tout cela d'un tour capricieux et romanesque comme un dessin

de Tempeste ou de della Bella. On aurait dit une couleuvre debout sur

sa queue, tant elle avait une démarche onduleuse, souple et serpentine.

A travers, toutes ses grâces, comme elle savait jeter quelque chose

de venimeux! Avec quelle prestesse inquiétante et railleuse elle se

dérobait aux adorations prosternées des beaux seigneurs vénitiens!

Nous avons rarement vu un type dessiné d'une manière si nette et

si franche; et quoique mademoiselle Juliette ait une plus grande

réputation comme jolie femme que comme actrice, nous ne savons pas

trop quelle comédienne aurait découpé aussi rapidement une silhouette

étincelante sur le fond sombre de l'action.

La tête de mademoiselle Juliette est d'une beauté régulière et délicate

qui la rend plus propre au sourire de la comédie qu'aux convulsions du

drame; le nez est pur, d'une coupe nette et bien profilée; les yeux

sont diamantés et limpides, peut-être un peu trop rapprochés, défaut

qui vient de la trop grande finesse des attaches du nez; la bouche,

d'un incarnat humide et vivace, reste fort petite même dans les éclats

de la plus folle gaieté. Tous ces traits, charmants en eux-mêmes, sont

entourés par un ovale, du contour le plus suave et le plus harmonieux;

un front clair et serein comme le fronton de marbre blanc d'un temple

grec couronne lumineusement cette délicieuse figure; des cheveux noirs

abondants, d'un reflet admirable, en font ressortir merveilleusement,

par la vigueur du contraste, l'éclat diaphane et lustré.

Le col, les épaules, les bras sont d'une perfection tout antique chez

mademoiselle Juliette; elle pourrait inspirer dignement les sculpteurs,

et être admise au concours de beauté avec les jeunes Athéniennes qui

laissaient tomber leurs voiles devant Praxitèle méditant sa Vénus.

XLIX

LE CHATEAU DU SOUVENIR

FRAGMENTS

. . . . . . .

Dans son cadre, que l'ombre moire,

Au lieu de réfléchir mes traits,

La glace ébauche, de mémoire,

Le plus ancien de mes portraits.

Spectre rétrospectif qui double

Un type à jamais effacé

Il sort du fond du miroir trouble

Et des ténèbres du passé.

Dans son pourpoint de satin rose,

Qu'un goût hardi coloria,

Il semble chercher une pose,

Pour Boulanger ou Devéria.

Terreur du bourgeois glabre et chauve,

Une chevelure à tous crins

De roi franc ou de roi fauve

Roule en torrents jusqu'à ses reins

Tel, romantique opiniâtre,

Soldat de l'art qui lutte encor,

Il se ruait vers le théâtre

Quand d'Hernani sonnait le cor.

. . . . . . .

Les vaillants de dix-huit cent trente,

Je les revois tels que jadis.

Comme les pirates d'Otrante,

Nous étions cent, nous sommes dix.

L'un étale sa barbe rousse

Comme Frédéric dans son roc,

L'autre superbement retrousse

Le bout de sa moustache en croc.

Drapant sa souffrance secrète

Sous les fiertés de son manteau

Petrus fume une cigarette

Qu'il baptise papelito.

Celui-ci me conte ses rêves,

Hélas! jamais réalisés,

Icare tombé sur les grèves

Où gisent les essors brisés.

Celui-là me confie un drame

Taillé sur le nouveau patron

Qui fait, mêlant tout dans sa trame,

Causer Molière et Calderon.

Tom, qu'un abandon scandalise,

Récite «Love's labours lost»,

Et Fritz explique à Cidalise

Le «Walpurgisnachtstraum» de Faust.

. . . . . . .

Le château du Souvenir, _Émaux et Camées._

L

ÉTUDES SUR LA POÉSIE FRANÇAISE

1868.

Nous nous sommes attaché, dans cette étude, aux figures nouvelles,

et nous leur avons donné une place importante, car c'était celles-là

qu'il s'agissait avant tout de faire connaître. Mais pendant cet espace

de temps, les maîtres n'ont pas gardé le silence. Victor Hugo a fait

paraître _les Contemplations, la Légende des siècles, les Chansons des

rués et des bois_, trois recueils d'une haute signification, où se

retrouvent avec des développements inattendus les anciennes qualités

qu'on admirait dans _les Orientales_ et _les Feuilles d'automne._

Des _Contemplations_ date la troisième manière de Victor Hugo, car

les grands poètes sont comme les grands peintres: leur talent a des

phases aisément reconnaissables. La pratique assidue de l'art, les

enseignements multiples de la vie, les modifications du tempérament

apportées par l'âge, l'élargissement des horizons vus de plus haut,

tout contribue à donner aux œuvres, selon l'époque où elles se

sont produites, une physionomie particulière. Ainsi, le Raphaël du

_Sposalizio_, de _la Belle Jardinière_, de _la Vierge au voile_ n'est

pas le Raphaël des chambres du Vatican et de la _Transfiguration_; le

Rembrandt de _la Leçon d'anatomie du docteur Tulp_ ne ressemble guère

au Rembrandt de _la Ronde de nuit_, et le Dante de la _Vita nuova_ fait

à peine soupçonner le Dante de _la Divine Comédie_.

Chez Hugo, les années, qui courbent, affaiblissent et rident le génie

des autres maîtres, semblent apporter des forces, des énergies et

des beautés nouvelles. Il vieillit comme les lions: son front, coupé

de plis augustes, secoue une crinière plus longue, plus épaisse et

plus formidablement échevelée. Ses ongles d'airain ont poussé, ses

yeux jaunes sont comme des soleils dans des cavernes, et s'il rugit,

les autres animaux se taisent. On peut aussi le comparer au chêne

qui domine la forêt; son énorme tronc rugueux pousse en tous sens,

avec des coudes bizarres, des branches grosses comme des arbres; ses

racines profondes boivent la sève au cœur de la terre, sa tête

touche presque au ciel. Dans son vaste feuillage, la nuit brillent les

étoiles, le malin chantent les nids. Il brave le soleil et les frimas,

le vent, la pluie et le tonnerre; les cicatrices même de la foudre ne

font qu'ajouter à sa beauté quelque chose de farouche et de superbe.

Dans _les Contemplations_, la partie qui s'appelle _Autrefois_ est

lumineuse comme l'aurore; celle qui a pour titre _Aujourd'hui_ est

colorée comme le soir. Tandis que le bord de l'horizon s'illumine

incendié d'or, de topaze et de pourpre, l'ombre froide et violette

s'entasse dans les coins; il se mêle à l'œuvre une plus forte

proportion de ténèbres, et, à travers cette obscurité, les rayons

éblouissent comme des éclairs. Des noirs plus intenses font valoir

les lumières ménagées, et chaque point brillant prend le flamboiement

sinistre d'un microcosme cabalistique. L'âme triste du poète cherche

les mots sombres, mystérieux et profonds, et elle semble écouter dans

l'attitude du _Pensiero_ de Michel-Ange «ce que dit la bouche d'ombre».

On a beaucoup plaint la France de manquer de poème épique. En effet,

la Grèce à _l'Iliade_ et _l'Odyssée_; l'Italie antique, _l'Énéide_;

l'Italie moderne, _la Divine Comédie_, le _Roland Furieux, la Jérusalem

délivrée_; l'Espagne, le _Romancero_ et _l'Araucana_; le Portugal,

_les Lusiades_; l'Angleterre, _le Paradis perdu._ A tout cela, nous

ne pouvions opposer que _la Henriade_, un assez maigre régal puisque

les poèmes du cycle carlovingien sont écrits dans une langue que seuls

les érudits entendent. Mais maintenant, si nous n'avons pas encore le

poème épique régulier en douze ou vingt-quatre chants, Victor Hugo nous

en a donné la monnaie dans _la Légende des siècles_, monnaie frappée

à l'effigie de toutes les époques et de toutes les civilisations, sur

des médailles d'or du plus pur titre. Ces deux volumes contiennent, en

effet, une douzaine de poèmes épiques, mais concentrés, rapides, et

réunissant en un bref espace le dessin, la couleur et le caractère d'un

siècle ou d'un pays.

Quand on lit _la Légende des siècles_, il semble qu'on parcoure un

immense cloître, une espèce de _campo santo_ de la poésie dont les

murailles sont revêtues de fresques peintes par un prodigieux artiste

qui possède tous les styles, et, selon le sujet, passe de la roideur

presque byzantine d'Orcagna à l'audace titanique de Michel-Ange,

sachant aussi bien faire les chevaliers dans leurs armures anguleuses

que les géants nus tordant leurs muscles invincibles. Chaque tableau

donne la sensation vivante, profonde et colorée d'une époque disparue.

La légende, c'est l'histoire vue à travers l'imagination populaire avec

sas mille détails naïfs et pittoresques, ses familiarités charmantes,

ses portraits de fantaisie plus vrais que les portraits réels, ses

grossissements de types, ses exagérations héroïques et sa poésie

fabuleuse remplaçant la science, souvent conjecturale.

_La Légende des siècles_, dans l'idée de l'auteur, n'est que le

carton partiel d'une fresque colossale que le poète achèvera si le

souffle inconnu ne vient pas éteindre sa lampe au plus fort de son

travail, car personne ici-bas n'est sur de finir ce qu'il commence.

Le sujet est l'homme, ou plutôt l'humanité, traversant les divers

milieux que lui font les barbaries ou les civilisations relatives,

et marchant toujours de l'ombre vers la lumière. Cette idée n'est

pas exprimée d'une façon philosophique et déclamatoire, mais elle

ressort du fond même des choses. Bien que l'œuvre ne soit pas menée

à bout, elle est cependant complète. Chaque siècle est représenté

par un tableau important et qui le caractérise, et ce tableau est en

lui-même d'une perfection absolue. Le poème fragmentaire va d'abord

d'Ève à Jésus-Christ, faisant revivre le monde biblique en scènes

d'une haute sublimité et d'une couleur que nul peintre n'a égalée. Il

suffît de citer _la Conscience, les Lions, le Sommeil de Booz_, pages

d'une beauté, d'une largeur et d'un grandiose incomparables, écrites

avec l'inspiration et le style des prophètes. _La décadence de Rome_

semble un chapitre de Tacite versifié par Juvénal. Tout à l'heure, le

poète s'était assimilé la Bible; maintenant, pour peindre Mahomet,

il s'imprègne du Coran à ce point qu'on le prendrait pour un fils de

l'Islam, pour Abou-Bekr ou pour Ali. Dans ce qu'il appelle le cycle

héroïque chrétien, Victor Hugo a résumé en trois ou quatre courts

poèmes, tels que _le Mariage de Roland, Aymerillot, Bivar, le Jour des

Rois_, les vastes épopées du cycle carlovingien. Cela est grand comme

Homère et naïf comme la Bibliothèque bleue. Dans _Aymerillot_, la

figure légendaire de Charlemagne _à la barbe florie_ se dessine avec

sas bonhomie héroïque, au milieu de ses douze pairs de France, d'un

trait net comme les effigies creusées dans les pierres tombales, et

d'une couleur éclatante comme celle des vitraux. Toute la familiarité

hautaine et féodale du _Romancero_ revit dans la pièce intitulée

_Bivar._

Aux héros demi-fabuleux de l'histoire succèdent les héros d'invention,

comme aux épopées succèdent les romans de chevalerie. Les chevaliers

errants commencent leur ronde, cherchant les aventures et redressant

les torts, justiciers masqués, spectres de fer mystérieux, également

redoutables aux tyrans et aux magiciens. Leur lance perce tous les

monstres imaginaires ou réels, les andriagues et les traîtres. Barons

en Europe, ils sont rois en Asie de quelque ville étrange, aux coupoles

d'or, aux crénaux découpés en scie; ils reviennent toujours de quelque

lointain voyage, et leurs armures sont rayées par les griffes des lions

qu'ils ont étouffés entre leurs bras. Eviradnus, auquel l'auteur a

consacré tout un poème, est la plus admirable personnification de la

chevalerie errante et donnerait raison à la folie de Don Quichotte,

tant il est grand, courageux, bon et toujours prêt à défendre le faible

contre le fort. Rien n'est plus dramatique que la manière dont il sauve

Mahaud des embûches du grand Joss et du petit Zéno. Dans la peinture

du manoir de Corbus, à demi-ruiné et attaqué par les rafales et les

pluies d'hiver, le poète atteint à des effets de symphonie dont on

pouvait croire la parole incapable. Le vers murmure, s'enfle, gronde,

rugit comme l'orchestre de Beethoven. On entend à travers les rimes

siffler le vent, tinter la pluie, claquer la broussaille au front des

tours, tomber la pierre au fond du fossé, et mugir sourdement la forêt

ténébreuse qui embrasse le vieux château pour l'étouffer. À ces bruits

de la tempête se mêlent les soupirs des esprits et des fantômes, les

vagues lamentations des choses, l'effarement de la solitude et le

bâillement d'ennui de l'abandon. C'est le plus beau morceau de musique

qu'on ait exécuté sur la lyre.

La description de cette salle où, suivant la coutume de Lusace, la

marquise Mahaud doit passer sa nuit d'investiture, n'est pas moins

prodigieuse. Ces armures d'ancêtres chevauchant sur deux files, leurs

destriers caparaçonnés de fer, la targe aux bras, la lance appuyée sur

le faulcre, coiffées de morions extravagants, et se trahissant dans la

pénombre de la galerie par quelque sinistre éclair d'or, d'acier ou

d'airain, ont un aspect héraldique, spectral et formidable. L'œil

visionnaire du poète sait dégager le fantôme de l'objet, et mêler le

chimérique au réel dans une proportion qui est la poésie même.

Zim-Zizimi et le sultan Mourad nous montrent l'Orient du moyen

âge avec ses splendeurs fabuleuses, ses rayonnements d'or et ses

phosphorescences d'escarboucles sur un fond de meurtre et d'incendie,

au milieu de populations bizarres venues de lieux dont la géographie

sait à peine les noms. L'entretien de Zim-Zizimi avec les dix sphinx

de marbre blanc couronnés de roses est d'une sublime poésie; l'ennui

royal interroge, et le néant de toutes choses répond avec une monotonie

désespérante par quelque histoire funèbre.

Le début de _Ratbert_ est peut-être le morceau le plus étonnant et le

plus splendide du livre. Victor Hugo seul, parmi tous les poètes, était

capable de l'écrire. Ratbert a convoqué sur la place d'Ancône, pour

débattre quelque expédition, les plus illustres de ses barons et de ses

chevaliers, la fleur de cet arbre héraldique et généalogique que le

sol noir de l'Italie nourrit de sa sève empoisonnée. Chacun apparaît

fièrement campé, dessiné d'un seul trait du cimier au talon, avec son

blason, son titre, ses alliances, son détail caractéristique résumé en

un hémistiche, en une épithète. Leurs noms, d'une étrangeté superbe,

se posant carrément dans le vers, font sonner leurs triomphantes

syllabes comme des fanfares de clairon, et passent dans ce magnifique

défilé avec des bruits d'armes et d'éperons.

Personne n'a la science des noms comme Victor Hugo. Il en trouve

toujours d'étranges, de sonores, de caractéristiques, qui donnent

une physionomie au personnage et se gravent ineffaçablement dans la

mémoire. Quel exemple frappant de cette faculté que la chanson des

_Aventuriers de la mer!_ Les rimes se renvoient, comme des raquettes un

volant, les noms bizarres de ces forbans, écume de la mer, échappés de

chiourme venant de tous les pays, et il suffit d'un nom pour dessiner

de pied en cap un de ces coquins pittoresques, campés comme des

esquisses de Salvator Rosa ou des eaux-fortes de Callot.

Quel étonnant poème que le morceau destiné à caractériser la

Renaissance et intitulé _le Satyre!_ C'est une immense symphonie

panthéiste, où toutes les cordes de la lyre résonnent sous une main

souveraine. Peu à peu le pauvre sylvain bestial, qu'Hercule a emporté

dans le ciel par l'oreille et qu'on a forcé de chanter, se transfigure

à travers les rayonnements de l'inspiration et prend des proportions

si colossales, qu'il épouvante les Olympiens; car ce satyre difforme,

dieu à demi dégagé de la matière, n'est autre que Pan, le grand tout,

dont les aïeux ne sont que des personnifications partielles et qui les

résorbera dans son vaste sein.

Et ce tableau qui semble peint avec la palette de Vélasquez, _la

Rose de l'infante!_ Quel profond sentiment de la vie de cour et de

l'étiquette espagnoles! comme on la voit cette petite princesse, avec

sa gravité, d'enfant, sachant déjà qu'elle sera reine, roide dans sa

jupe d'argent passementée de jais, regardant le vent qui enlève feuille

à feuille les pétales de sa rose et les disperse sur le miroir sombre

d'une pièce d'eau, tandis que le front contre une vitre, à une fenêtre

du palais, rêve le fantôme pâle de Philippe II, songeant à son Armada

lointaine, peut-être en proie à la tempête et détruite par ce vent qui

effeuille une rose.

Le volume se termine, comme une Bible, par une sorte d'apocalypse;

_Pleine mer, Plein ciel, la Trompette du jugement dernier_, sont

en dehors du temps. L'avenir y est entrevu au fond d'une de ces

perspectives flamboyantes que le génie des poètes sait ouvrir dans

l'inconnu, espèce de tunnel plein de ténèbres à son commencement

et laissant apercevoir à son extrémité une scintillante étoile de

lumière. La trompette du jugement dernier, attendant la consommation

des choses et couvant dans son monstrueux cratère d'airain le cri

formidable qui doit réveiller les morts de toutes les Josaphats, est

une des plus prodigieuses inventions de l'esprit humain. On dirait

que cela a été écrit à Pathmos, avec un aigle pour pupitre et dans le

vertige d'une hallucination prophétique. Jamais l'inexprimable et ce

qui n'avait jamais été pensé n'ont été réduits aux formules du langage

articulé, comme dit Homère, d'une façon plus hautaine et plus superbe.

Il semble que le poète, dans cette région où il n'y a plus ni contour

ni couleur, ni ombre ni lumière, ni temps ni limite, ait entendu et

noté le chuchotement mystérieux de l'infini.

Victor Hugo(#51977) · 第 11 / 12 段