Comme elle était belle aussi dans Lucrèce Borgia, quand elle se

penchait sur le front de Gennaro endormi, et avec quelle fierté

terrible elle se redressait sous le foudroiement d'insultes lorsque

son masque arraché trahissait son incognito! On voyait, à travers

la lividité de sa colère impuissante, luire comme une réverbération

d'enfer le projet de quelque épouvantable vengeance. De quel ton elle

disait au duc, dans la scène des flacons: «Don Alfonse de Ferrare, mon

quatrième mari!» Et ce rugissement de tigresse quand, au dernier acte,

elle montrait leurs cercueils à ses convives empoisonnés! «Vous m'avez

donné un bal à Venise, je vous rends un souper à Ferrare!» Qui ne se

souvient de cette phrase? Sa voix stridente en scandait chaque syllabe

avec une lenteur cruelle qui augmentait l'oppression des cœurs.

C'était là de la vraie terreur, de la vraie, passion, du vrai drame.

En ce temps-là, pour jouer ces œuvres hardies, il y avait un quatuor

sublime: Frédérick Lemaître, Bocage, Mademoiselle Georges, Madame

Dorval. Il n'en reste plus qu'un seul, de ces tiers artistes, le plus

grand peut-être, Frédérick. Le siècle, en avançant, se dépeuple, et

tous ces grands morts nous ne voyons pas qui les remplacera dans

l'avenir encore obscur; car Rachel, cette flamme ardente dans ce corps

frêle, est partie avant Georges.

Quoique appartenant à une autre génération, Mademoiselle Georges a été

notre contemporaine par ses succès dans le drame moderne; elle avait

quitté Eschyle pour Shakespeare--ce n'est pas là une défection--et

s'était généreusement associée aux efforts de notre école. Elle nous a

ébloui, ému, passionné; elle a fait passer sur nous le grand souffle

des terreurs tragiques. Son souvenir est lié à celui d'œuvres qui

ont été les événements de notre jeunesse, et il nous semble qu'une

partie de nous-même s'en aille avec elle. Ainsi, pièce à pièce,

l'édifice où nous avons vécu s'écroule, et chaque pierre qui tombe

porte un nom illustre suivi d'une épitaphe: Les représentants de nos

anciens rêves s'évanouissent, nos interlocuteurs d'autrefois entrent

dans l'éternel silence, nos types de beauté s'effacent; nos amours,

nos admirations ne sont plus; notre idéal a fui.

Il nous faut chercher un autre milieu, faire de nouvelles

connaissances, accoutumer nos yeux à des visages inconnus, trouver

d'autres gloires, inventer des talents, prendre la jeunesse où elle

est, admirer ce qui vient, tâcher de lire les livres qu'on imprime,

d'écouter les pièces qu'on joue; en un mot, refaire de fond en comble

le mobilier de notre vie. C'est le train du monde, et l'on aurait tort

de s'en plaindre. Chaque flot luit un moment sous le rayon, et puis

rentre dans l'ombre. Heureuse encore la vague qui reçoit le reflet de

lumière! Mais avec quelque courage qu'on s'enfonce dans le mystérieux

avenir, on ne peut se défendre d'un mélancolique retour sur soi-même,

à chacune de ces morts qui diminuent le nombre des témoins et des

compagnons de notre passé; on songe avec effroi qu'on va bientôt être

comme un étranger, dont personne ne sait l'origine et les antécédents,

parmi la génération actuelle; un douloureux sentiment de solitude

s'empare de votre âme, et l'on se dit que peut-être on eût bien fait dé

s'en aller avec les autres.

L'illustre tragédienne repose sur la colline aux arbres verts, ayant

pour linceul le manteau noir de Rodogune, qu'elle portait à sa

représentation d'adieu. Ainsi un soldat tombé dort dans son manteau de

guerre.

XLIV

MADEMOISELLE RACHEL

Nous n'avons pas envie de faire la biographie de Mademoiselle Rachel.

Cette curiosité vulgaire qui cherche des détails insignifiants ou

mesquins, nous déplaît plus que nous ne saurions le dire. Cependant,

nous croyons pouvoir, sans manquer aux convenances, fixer quelques

traits de la physionomie générale de l'illustre tragédienne, dont cette

périphrase remplaçait presque le nom.

Mademoiselle Rachel, sans avoir de connaissances ni de goûts

plastiques, possédait instinctivement un sentiment profond de la

statuaire. Ses poses, ses attitudes, ses gestes s'arrangeaient

naturellement d'une façon sculpturale, et se décomposaient en une suite

de bas-reliefs. Les draperies se plissaient, comme fripées par la main

de Phidias, sur son corps long, élégant et souple; aucun mouvement

moderne ne troublait l'harmonie et le rythme de sa démarche; elle était

née antique, et sa chair pâle semblait faite avec du marbre grec. Sa

beauté méconnue--car elle était admirablement belle--n'avait rien de

coquet, de joli, de français, en un mot; longtemps même elle passa pour

laide, tandis que les artistes étudiaient avec amour, et reproduisaient

comme un type de perfection ce masque aux yeux noirs, détaché de la

face même de Melpomène! Quel beau front, fait pour le cercle d'or ou la

bandelette blanche! quel regard fatal et profond! quel ovale purement

allongé! quelles lèvres dédaigneusement arquées à leurs coins! quelles

élégantes attaches de col! Quand elle paraissait, malgré les fauteuils

à serviette et les colonnades corinthiennes supportant des voûtes à

rosaces en pleine Grèce héroïque, malgré l'anachronisme trop fréquent

du langage, elle vous reportait tout de suite à l'antiquité la plus

pure. C'était la _Phèdre_ d'Euripide, non plus celle de Racine, que

vous aviez devant les yeux: elle ébauchait à main levée, en traits

légers, hardis et primitifs comme les peintres des vases grecs, une

figure aux longues draperies, aux sobres ornements, d'une austérité

gracieuse et d'un charme archaïque qu'il était impossible d'oublier,

désormais. Nous ne voudrions en rien diminuer sa gloire, mais là était

l'originalité de son talent: Mademoiselle Rachel fut plutôt une mime

tragique qu'une tragédienne dans le sens qu'on attache à ce mot. Son

succès, déjà si grand chez nous, eût été plus grand encore sur le

théâtre de Bacchus, à Athènes, si les Grecs avaient admis les femmes à

chausser le cothurne; non pas qu'elle gesticulât, car l'immobilité fut

au contraire l'un de ses plus puissants moyens, mais elle réalisait

par son aspect tous les rêves, de reines, d'héroïnes et de victimes

antiques, que le spectateur pouvait faire. Avec un pli de manteau

elle en disait souvent plus que l'auteur avec une longue tirade, et

ramenait d'un geste aux temps fabuleux et mythologiques la tragédie qui

s'oubliait à Versailles.

Seule, elle avait fait vivre pendant dix-huit ans une forme morte,

non pas en la rajeunissant, comme on pourrait le croire, mais en la

rendant antique, de surannée qu'elle était peut-être; sa voix grave,

profonde, vibrante, ménagère d'éclats et de cris, allait bien avec son

jeu contenu et d'une tranquillité souveraine. Personne n'eut moins

recours aux contorsions épileptiques, aux rauquements convulsifs du

mélodrame, ou du drame, si vous l'aimez mieux. Quelquefois même on

l'accusa de manquer de sensibilité, reproche inintelligent à coup

sûr: Mademoiselle Rachel fut froide comme l'antiquité, qui trouvait

indécentes les manifestations exagérées de la douleur, permettant à

peine au Laocoon de se tordre entre les nœuds des serpents, et aux

Niobides de se contracter sous les flèches d'Apollon et de Diane. Le

monde héroïque était calme, robuste et mâle. Il eût craint d'altérer

sa beauté par des grimaces; et d'ailleurs nos souffrances nerveuses,

nos désespoirs puérils, nos surexcitations sentimentales eussent glissé

comme de l'eau sur ces natures de marbre, sur ces individualités

sculpturales que la fatalité pouvait seule briser après une longue

lutte. Les héros tragiques étaient presque les égaux des dieux, dont

ils descendaient souvent, et ils se rebellaient contre le sort, plus

qu'ils ne pleurnichaient. Mademoiselle Rachel eut donc raison de ne

pas avoir, comme on dit, de larmes dans la voix, et de ne pas faire

trembloter et chevroter l'alexandrin avec la sensiblerie moderne.

La haine, la colère, la vengeance, la révolte contre la destinée, la

passion, mais terrible et farouche, l'amour aux fureurs implacables,

l'ironie sanglante, le désespoir hautain, l'égarement fatal, voilà

les sentiments que doit et peut exprimer la tragédie, mais comme le

feraient des bas-reliefs de marbre aux parois d'un palais ou d'un

temple, sans violenter les lignes de la sculpture, et en gardant

l'éternelle sérénité de l'art.

Aucune actrice, mieux que Mademoiselle Rachel, n'a rendu ces

expressions synthétiques de la passion humaine personnifiées par la

tragédie sous l'apparence de dieux, de héros, de rois, de princes et de

princesses, comme pour mieux les éloigner de la réalité vulgaire et du

petit détail prosaïque. Elle fut simple, belle, grande et mâle comme

l'art grec, qu'elle représentait à travers la tragédie française.

Les auteurs dramatiques, voyant la vogue immense qui s'attachait à

ses représentations, rêvèrent souvent de l'avoir pour interprète. Si

quelquefois elle accéda à ces désirs, ce ne fut, on peut le dire, qu'à

regret, et après de longues hésitations. Bien qu'on la blâmât de ne

rien faire pour l'art de son époque, elle sentait avec son tact si

profond et si sûr qu'elle n'était pas moderne, et qu'à jouer ces rôles

offerts de toutes parts elle altérait les lignes antiques et pures

de son talent. Elle garda toute sa vie son altitude de statue, et sa

blancheur de marbre. Les quelques pièces jouées en dehors de son vieux

répertoire ne doivent pas compter, et elle les quitta aussitôt qu'elle

le put.

Ainsi donc Mademoiselle Rachel n'a exercé aucune influence sur l'art

de notre temps; mais, en revanche, elle n'en a pas subi. C'est une

figure à part, isolée sur son socle au milieu du thymélé, et autour de

laquelle les chœurs et les demi-chœurs tragiques ont fait leurs

évolutions selon le rythme ancien. On peut l'y laisser, ce sera la

meilleure figure funèbre sur le tombeau de la tragédie.

Nous disions tout à l'heure que Mademoiselle Rachel n'avait exercé

aucune influence sur la littérature contemporaine; nous avons parlé

d'une manière trop absolue: elle ne s'y mêla pas, il est vrai, mais, en

ressuscitant la vieille tragédie morte elle enraya le grand mouvement

romantique qui eût peut-être doté la France d'une forme nouvelle de

drame. Elle rejeta aux scènes inférieures plus d'un talent découragé;

mais, d'un autre côté, par sa beauté, par son génie, elle fit revivre

l'idéal antique, et donna le rêve d'un art plus grand que celui qu'elle

interprétait.

Dans la vie privée, Mademoiselle Rachel ne détruisait pas, comme

beaucoup d'actrices, l'illusion qu'elle produisait en scène; elle

gardait au contraire tout son prestige. Personne n'était plus

simplement grande dame. La statue n'avait aucune peine à devenir une

duchesse, et portait le long cachemire comme le manteau de pourpre à

palmettes d'or; ses petites mains, à peine assez grandes pour entourer

le manche du poignard tragique, maniaient l'éventail comme des mains

de reine. De près, les détails délicats de sa figure charmante se

révélaient, sous son profil de camée, dans la corolle du chapeau, et

s'éclairaient d'un spirituel sourire. Du reste, nulle tension, nulle

pose, et parfois un enjouement qu'on n'eût pas attendu d'une reine de

tragédie; plus d'un mot fin, d'une repartie ingénieuse, d'un trait

heureux qu'on a recueillis sans doute, ont jailli de cette belle bouche

dessinée comme l'arc d'Éros, et muette maintenant à jamais.

Triste destinée, après tout, que celle de l'acteur. Il ne peut pas

dire comme le poète: _Non omnis moriar._ Son œuvre passagère ne

reste pas, et toute sa gloire descend au tombeau avec lui. Seul, son

nom flotte et voltige quelque temps sur les lèvres des hommes. Parmi

la génération actuelle, qui se fait une idée bien nette de Talma, de

Malibran, de Mademoiselle Mars, de Madame Dorval? Quel est le jeune

homme qui ne sourie aux récits merveilleux de quelque vieil amateur se

passionnant encore de souvenir, et ne préfère _in petto_ une médiocrité

fraîche et vivante, jouant l'œuvre éphémère du moment, aux clartés

flambantes de la rampe? Aussi, nous autres sculpteurs patients de ce

dur paros qu'on appelle le vers, n'envions pas, dans notre misère

et notre solitude, ce bruit, ces applaudissements, ces éloges, ces

couronnes, ces pluies d'or et de fleurs, ces voitures dételées,

ces sérénades aux flambeaux, ni même, après la mort, ces cortèges

immenses qui semblent vider une ville de ses habitants. Pauvres belles

comédiennes, pauvres reines sublimes! L'oubli les enveloppe tout

entières, et le rideau de la dernière représentation, en tombant,

les fait disparaître pour toujours. Parfums évaporés, sons évanouis,

images fugitives! La gloire sait qu'elles ne doivent pas vivre, et leur

escompte les faveurs qu'elle fait si longtemps attendre aux poètes

immortels.

XLV

MADAME DORVAL

16 janvier 1838.

Il y a une erreur enracinée chez tous les gens qui voient seulement

l'extérieur du théâtre, une erreur banale et béotienne, c'est que

les auteurs ou les acteurs du _drame_ proprement dit doivent avoir

communément la mine allongée, l'extérieur sombre, et un poignard

catalan dans leur gousset. La gaîté semblerait une anomalie choquante

à ces bons bourgeois s'ils la rencontraient sur le visage d'Alexandre

Dumas ou de Bocage, de Victor Hugo ou de Frédérick Lemaître. Ils vous

raconteront que Dumas a tué plusieurs matelots dans son voyage de

Sicile; que Bocage va chaque matin pleurer au cimetière Vaugirard;

que Victor Hugo habite une caverne non loin de Paris, et que Frédérick

Lemaître a tenté nombre de fois de s'asphyxier _sous les fenêtres_

d'une princesse russe.

L'esprit et la verve joyeuse qui caractérisent la conversation de

Dumas, les allures tranquilles et paternelles de Victor Hugo, Bocage et

Frédérick Lemaître, vêtus de bleu barbeau, et jouant au billard près de

l'Ambigu, les confondraient de surprise.

Jugez ce que ce gros public doit penser nécessairement des actrices qui

jouent le drame!

A leur tète se place naturellement Madame Dorval. Madame Dorval leur

paraît une véritable victime. Quelle âme, quelle tristesse élégiaque

empreinte dans ce regard doux et voilé! «Je suis sûr que c'est une

femme qui pleure huit heures par jour», dit un miroitier à son

voisin.--«On m'a dit qu'elle avait une chambre en velours noir». «Elle

va à l'église», etc., etc.

C'est ainsi que le miroitier ingénu, qui a vu Madame Dorval dans

Adèle, d'_Antony_, dans la femme du _Joueur,_ dans _Charlotte Corday_,

et surtout dans Marguerite, du _Faust_ de Gœthe, rôles empreints

de tout le génie douloureux et de la passion résignée de Madame

Dorval, juge cette grande comédienne. Heureusement que le bourgeois

et le miroitier (Nous l'espérons bien pour l'honneur du corps des

journalistes), n'écrivent ni biographies ni feuilletons.

Madame Dorval est une de ces natures privilégiées qui doivent échapper

au sens vulgaire; elle ne se révèle guère qu'à son monde d'initiés,

à ses amis on à ses auteurs habituels. Cette Adèle d'_Antony_, dont

le sourire a tant de tristesse et de larmes, déploie chez elle tous

les trésors de son esprit naturellement vif et joyeux. Le propre de

l'esprit de Madame Dorval, c'est une gaîté franche et de bon aloi,

naïve et jeune comme la chanson de l'oiseau qui court les épis,

obligeante et vous mettant tout de suite à l'aise, qui que vous soyez,

ce qui est le propre des véritables riches en fait d'esprit, nobles

cœurs qui tendent la main aux plus pauvres. La conversation de

Madame Dorval ne s'alimente jamais de ces lieux-communs si tristes,

que Voisenon appelle _de bons amis qui ne manquent jamais au besoin_;

elle se pend, au contraire, le plus follement du monde, aux branches de

la folie ou du paradoxe, secouant l'arbre à le briser, animant tout,

raillant tout, imprudente à se dépenser de cent mille façons, et ne

concevant pas que l'on puisse faire des économies.

Nullement ambitieuse de l'effet, n'affichant aucune prétention _au

mot_, Madame Dorval l'atteint sûrement; toutes ses témérités d'esprit

sont heureuses. La candeur de cet esprit est son cachet, il vous monte

au nez comme le bouquet du meilleur vin. Ce qu'il y a d'inouï chez

Madame Dorval, c'est qu'elle pourrait à coup sûr en tirer un autre

parti. Nous ne craignons pas de dire que si Madame Dorval voulait

écrire n'importe quel livre sans le signer, le livre serait lu. Nous

tenons en main un album où Madame Dorval a consigné quelques pensées

et maximes d'écrivains de tous les pays; cet album est une Babylone

de choses; on y rencontre les noms de Schiller, de Victor Hugo, de

Napoléon, de Jésus-Christ, de Mahomet, de Sainte-Beuve, etc., etc.

Ces extraits divers sont le résultat des lectures de Madame Dorval;

mais leur choix indique une fantaisie et une _humour_ que rien ne peut

rendre. Vous diriez, à parcourir ce livre, écrit, en entier de la

main de Marie Dorval, que vous suivez le fil d'une de ces bacchanales

admirables de Jordaëns: les pensées se croisent avec les histoires,

la poésie avec la prose; il y a des calculs d'arithmétique et des

prédictions d'astronomie. Tout cela danse en spirale fantasque, tout

cela forme autant de fusées qui semblent éclairer la route parcourue

jusqu'ici par madame Dorval.

Nous nous sommes entendu demander plus d'une fois par des gens de

province, moins béotiens que le miroitier précité: «Madame Dorval

a-t-elle de l'esprit?» Nous avons répondu à ces gens que nous ne

pouvions décemment présenter chez l'aimable actrice: «L'avez-vous vue

dans la _Jeanne Vaubernier_, de M. Balissan de Rougemont?»

Ce rôle est, en effet, une des meilleures preuves de l'esprit de madame

Dorval. Elle le joue en comédienne qui a de l'ironie et du trait dans

chaque pli de son éventail. Il ne faut pas que M. Balissan de Rougemont

se rengorge pour cela, car c'est bien malgré lui que madame Dorval a

déployé tant de finesse joyeuse dans cette fable banale. Les bonnes

comédiennes jouent quelquefois de bons tours aux mauvais auteurs; un

tour comme celui-ci est une noble vengeance.

Afin que cet article rassure pleinement les gens qui persistent à

croire que madame Dorval habite un tombeau, nous voulons bien leur dire

que son salon a l'air d'une véritable succursale de celui de Marion

Delorme. On y trouve tout le confortable et toute l'élégance du jour,

des albums, des tableaux, des statuettes, un piano, des fleurs, de la

tapisserie et des porcelaines. Nous n'y avons pas vu de voile noir, de

poison des Borgia, de lame de Tolède, ni de stylets. On y prend du thé,

on s'y étend sur de bons sofas, on y cause avec des gens d'esprit, on

se permet d'y rire de certaines actrices, et l'on y voit assez rarement

des acteurs.

XLVI

MORT DE MADAME DORVAL

1er juin 1849.

Ce qui a tué Madame Dorval, c'est sa trop vive sensibilité, c'est

la passion, l'enthousiasme, l'âme trop prodiguée, l'huile brûlée

vite dans une lampe ardente, l'indifférence, le dédain de certains

grands théâtres, le silence qui se faisait autour d'un nom naguère

retentissant, et surtout le regret d'un enfant perdu, car, ainsi que le

dit Victor Hugo, le grand poète:

Ces petits bras son forts pour vous tirer en terre!

Nous connaissions à peine madame Dorval, et, cependant, il nous semble

avoir perdu une amie intime; une part de notre âme et de notre

jeunesse descend dans la tombe avec elle; lorsqu'on a de longue main

suivi une actrice à travers les transformations de sa vie de théâtre,

qu'on a pleuré, aimé, souffert avec elle, sous les noms dont la

fantaisie des poètes la baptise, il s'établit entre elle et vous,--elle

figure rayonnante, vous spectateur perdu dans l'ombre,--un magnétisme

qu'il est difficile de ne pas croire réciproque.

Quand de cette bouche aimée s'envolent les pensées secrètes de votre

cœur, avec les vers du maître admiré que vous récitez en même temps

qu'elle, il vous semble que c'est pour vous seul qu'elle parle ainsi,

pour vous seul qu'elle trouve ces accents qui remuent toute une salle,

pour vous seul qu'elle a choisi ce rôle, pour vous seul qu'elle a mis

cette rose dans ses cheveux, ce velours noir à son bras; réalisant le

rêve des poètes, elle devient pour le critique une espèce de maîtresse

idéale, la seule peut-être qu'il puisse aimer. Les vers d'Alfred de

Musset:

S'il est vrai que Schiller n'ait aimé qu'Amélie,

Gœthe que Marguerite et Rousseau que Julie,

Que la terre leur soit légère,--ils ont aimé!

s'appliquent tout aussi justement aux feuilletonistes qu'aux poètes.

Adèle d'Hervey, Ketty Bell, Marion Delorme, vous avez vécu pour nous

d'une vie réelle; vous ne fûtes point de vains fantômes fardés,

séparés de nous par un cordon de feu; nous avons cru à votre amour, à

vos larmes, à vos désespoirs; jamais chagrins personnels ne nous ont

serré le cœur etrougi la paupière autant que les vôtres; et si nous

avons survécu à votre mort de chaque soir, c'est l'espérance de vous

revoir le lendemain, plus tristes, plus plaintives, plus passionnées et

plus charmantes, qui nous a soutenu. Ah! comme nous avons été jaloux

d'Antony, de Chatterton et de Didier!

Un grand vide se fait dans l'âme lorsque les choses qui ont passionné

votre jeunesse disparaissent les unes après les autres: où retrouver

ces émotions, ces luttes, ces fureurs, ces emportements, ce dévouement

sans bornes à l'art, cette puissance d'admiration, cette absence

complète d'envie qui caractérisèrent cette belle époque, ce grand

mouvement romantique qui, semblable à celui de la Renaissance,

renouvela l'art de fond en comble, et fit éclore du même coup

Lamartine, Hugo, Alexandre Dumas, Alfred de Musset, Sand, Balzac,

Sainte-Beuve, Auguste Barbier, Delacroix, Louis Boulanger, Ary

Scheffer, Devéria, Decamps, David (d'Angers), Barye, Hector Berlioz,

Frédérick Lemaître et Madame Dorval, disparue trop tôt de cette pléiade

étincelante, dont elle n'était pas une des moins lumineuses étoiles!

Frédérick Lemaître, que nous venons de nommer, et Madame Dorval

formaient un couple théâtral parfaitement assorti. C'était la vraie

femme de Frédérick, comme Frédérick était son vrai mari,--sur la scène,

bien entendu.--Ces deux talents se complétaient l'un par l'autre et

se grandissaient en se rapprochant. Frédérick était l'homme qu'il

fallait pour faire pleurer cette femme; mais aussi, comme elle savait

l'attendrir quand sa fureur était passée! quels accents elle lui

arrachait! Qui ne les a pas vus ensemble, dans _le Joueur_ par exemple,

dans _Peblo, ou le Jardinier de Valence_, n'a rien vu; il ne connaît ni

tout Frédérick, ni toute madame Dorval. Frédérick doit aujourd'hui se

sentir bien veuf.

Ce bonheur d'avoir rencontré un talent pareil au sien, avec qui elle

puisse engager une de ces belles luttes dramatiques qui soulèvent les

salles, a manqué, jusqu'à présent, à mademoiselle Rachel.

Le talent de madame Dorval était tout passionné, non qu'elle négligeât

l'art, mais l'art lui venait de l'inspiration; elle ne calculait

pas son jeu geste par geste, et ne dessinait pas ses entrées et ses

sorties avec de la craie sur le plancher: elle se niellait dans la

situation du personnage, elle l'épousait complètement, elle devenait

lui, et agissait comme il aurait agi: de la phrase la plus simple,

d'une interjection, d'un _oh!_ d'un _mon Dieu!_ elle faisait jaillir

des effets électriques, inattendus, que l'auteur n'avait pas même

soupçonnés. Elle avait des cris d'une vérité poignante, des sanglots

à briser la poitrine, des intonations si naturelles, des larmes si

sincères, que le théâtre était oublié et qu'on ne pouvait croire à une

douleur de convention.

Madame Dorval ne devait rien à la tradition. Son talent était

essentiellement moderne, et c'est là sa plus grande qualité; elle a

vécu dans son temps, avec les idées, les passions, les amours, les

erreurs et les défauts de son temps; dramatique et non tragique, elle

a suivi la fortune des novateurs, et s'en est bien trouvée. Elle a été

femme où d'autres se seraient contentées d'être actrices: jamais rien

de si vivant, de si vrai, de si pareil aux spectatrices de la salle,

ne s'était montré au théâtre: il semblait qu'on regardât, non sur une

scène, mais par un trou, dans une chambre fermée, une femme qui se

serait crue seule.

Le Théâtre-Français doit avoir le remords de ne s'être pas attaché

cette grande actrice, comme il aura plus tard le regret d'avoir laissé

Frédérick, un acteur plus grand et plus vaste que Talma, s'abrutir à la

Porte-Saint-Martin ou courir la province.

Nous avons au moins une consolation: ces éloges, fleurs funèbres que

nous jetons sur la tombe de la grande actrice, nous n'avons pas attendu

qu'elle y fût couchée pour les lui offrir: elle a pu, vivante, jouir

de cette admiration compréhensive et passionnée, de ces louanges

enthousiastes, ambroisie plus douce aux lèvres des artistes que le

vin de la richesse dans des coupes d'or ciselées. Nous ne sommes

pas de ces panégyristes posthumes qui n'exaltent que les défunts, et

vous reconnaissent toutes les qualités possibles dès que vous êtes

cloué dans la bière. Pourquoi ne pas être tout de suite, pour les

contemporains de génie ou de talent, de l'avis de la postérité?

pourquoi ces effusions lyriques adressées à des ombres?

Victor Hugo(#51977) · 第 10 / 12 段