Ligier a très bien rendu les portions énergiques du rôle de
Barberousse: Beauvallet et Guyon, aidés tous deux par des voix
magnifiques, sont restés constamment à la hauteur de leurs personnages.
Beauvallet, surtout, dans celui de Job, s'est montré tour à tour simple
et majestueux, paternel et terrible. Cette création lui fait le plus
grand honneur. Geffroy a rendu avec intelligence et chaleur le rôle
d'Olbert. Mademoiselle Théodorine a pris rang tout de suite par la
création de Guanhumara; nul doute qu'elle ne devienne une excellente
reine tragique, et qu'elle ne rende d'importants services au drame
moderne, qui lui a fait sa réputation.
XXXVII
LA REPRISE DES BURGRAVES
14 décembre 1846.
On va reprendre les _Burgraves_ maintenant que les esprits sont libres
de toute préoccupation réactionnaire, nul douté qu'un public nombreux
n'applaudisse à cette œuvre colossale, à cette tragédie épique,
la plus énorme conception qui se soit produite à la scène depuis le
_Prométhée_ d'Eschyle.
Nous allons donc les voir encore, ces grands vieux bardés de buffle
et de fer, se promener tout d'une pièce dans leur burg démantelé.
Nous allons donc les voir encore ces titans de granit, se parler
dans une langue de pierre versifiée, et se jeter à la tête des blocs
d'alexandrins abrupts; ils vivront devant nous de cette vie formidable
et surprenante des créations antérieures, comme les héros des
_Nibelungen_, ou les figures de Michel-Ange, éclairés par les reflets
sinistres des soleils disparus!
Quel que soit le succès de cette reprise.
«Le burg, plein de clairons, de chansons, de huées, se dresse
inaccessible au milieu des nuées.
XXXVIII
PARODIES DES BURGRAVES
(PALAIS-ROYAL ET VARIÉTÉS)
LES HURES GRAVES.--LES BUSES GRAVES
Nous avouons très humblement n'avoir jamais rien compris aux parodies.
En effet, que peut-il y avoir de plaisant à mettre un cureur d'égouts
à la place d'un empereur, un cocher de fiacre à la place, du seigneur
élégant, une maritorne à la place d'une duchesse? La seule parodie
amusante et curieuse des œuvres des grands maîtres est faite
parleurs disciples et leurs admirateurs; ce sont eux qui par leurs
imitations maladroites mettent en relief les défauts de l'ouvrage
qu'ils copient. Le sérieux profond qu'ils apportent dans leurs
exagérations est beaucoup plus comique que les inventions les plus
saugrenues des parodistes. Les auteurs de vaudevilles qui jusqu'à
présent ont fait la charge des pièces de M. Hugo n'ont pas le moins du
monde le sentiment de la manière du poète. Les vers de leurs pièces,
loin de donner l'idée du style et du rythme romantiques, ressemblent
aux vers d'épître de M. Casimir Delavigne. On n'y trouve ni les
tournures, ni les images, ni les coupes, ni les idées familières à
la jeune école. Une caricature, pour être bonne, doit contenir les
tracés réels du modèle, déviés, il est vrai, et accentués dans le sens
du ridicule, mais cependant faciles à reconnaître au premier coup
d'œil. Les parodistes ordinaires sont tellement étrangers aux idées
poétiques, qu'ils ne peuvent même pas s'en moquer avec justesse. Nous
défions qui que ce soit, sur vingt vers pris au hasard dans les _Hures
graves_ ou les _Buses graves_, de reconnaître que c'est de Victor Hugo
qu'on a voulu se moquer.
Outre que les parodies frappent souvent à faux, elles ont
l'inconvénient de ridiculiser même les plus belles choses; mais il
n'en est pas moins convenu qu'elles font honneur aux ouvrages qui
les provoquent. Rien n'aura donc manqué au succès des _Burgraves_,
ni l'ardente sympathie des lettres et de toute la presse, ni les
applaudissements et l'argent de la foule, ni l'opposition systématique
qui s'attaque à toutes les grandes idées, car un désordre paraît être
organisé depuis quinze jours pour entraver la pièce, et une dizaine
de malveillants prétendent troubler l'impartial plaisir du public.
On se récrie aux meilleurs endroits, on empêche d'entendre à chaque
représentation ce qui a été applaudi à la représentation précédente.
Nous devons dire aux siffleurs systématiques que c'est peine perdue.
Le public libre qui vient aux _Burgraves_ pour son argent, et qui
écoute sérieusement une œuvre sérieuse, voudra qu'on la lui laisse
entendre. Ensuite, il prononcera. Mais, quelle que soit son opinion,
il saura la prendre dans la pièce, et non dans la tyrannie violente de
quelques envieux ameutés.
XXXIX
PARODIES ET PASTICHES
14 mai 1849.
Les défauts de l'école romantique sont des qualités poussées à l'excès.
Les qualités de l'école dite du bon sens consistent en mérites
négatifs: timidité, froideur, prudence, amour du commun. Les peintres
de l'Empire pouvaient se moquer de Rubens, de Rembrandt, du Tintoret,
de Ribera et autres maîtres violents! mais en faire un pastiche ou une
caricature, avec leur dessin poncif et leurs coloris de papier de salle
à manger, leur eût été parfaitement impossible. Ce que nous disons là
pour MM. Jules Barbier et Michel Carré à l'endroit de M. Vacquerie
est vrai de toutes les parodies en vers que l'on a faites des pièces
de Victor Hugo. Ces parodies sont écrites en vers plus classiques
que le récit de Théramène, et singent bien plutôt _Andromaque_ que
_Hernani_ et _Bérénice_ que les _Burgraves_; quelques cassures de vers
absurdes, que n'ont jamais employées les romantiques, très habiles dans
la métrique, et les plus grands harmonistes de rythmes qu'ait possédés
la littérature française, constituent tout le comique de ces parodies,
molles, fades, inintelligentes.
XL
VENTE DU MOBILIER DE VICTOR HUGO.
7 juin 1852.
S'il y a quelque chose de triste au monde, c'est une vente après décès.
La foule entre de plain-pied dans un intérieur fermé jusque-là, et qui
ne s'ouvrait qu'à la parenté ou qu'à l'amitié; elle se promène partout,
avide et curieuse, surtout si le mort a joui de quelque célébrité,
profanant les recoins secrets, bourdonnant autour de l'autel des lares
domestiques. Ces meubles, qui gardent encore l'empreinte de la vie,
ces livres laissés ouverts sur une table, comme pour reprendre plus
tard la lecture; ces pendules au balancier immobile, où l'œil du
maître a lu sa dernière heure; ces portraits des aïeux, ou d'êtres
plus chers encore; ces tableaux, orgueil de la maison; tous ces petits
objets familiers dont se compose la physionomie d'une maison, s'en vont
dispersés comme des feuilles éparpillées au vent, de-ça, de-là, perdant
le sens que leur donnait leur réunion, commencer ailleurs une autre
existence, souvenirs abolis, hiéroglyphes indéchiffrables désormais.
Certes, c'est là un spectacle navrant, plein d'idées lugubres, et de
réflexions amères! Mais ce qu'il y a encore de plus morne et de plus
pénible à voir, c'est la vente du mobilier d'un homme vivant, surtout
quand cet homme se nomme Victor Hugo, c'est-à-dire le plus grand
poète de la France, maintenant en exil comme Dante, et qui apprend
par expérience combien il est douloureusement vrai, le vers du vieux
gibelin:
Il est dur de monter par l'escalier d'autrui.
Nous avons sous les yeux, au moment où nous écrivons ces lignes, une
mince brochure bleue dont voici le titre:
«Catalogue sommaire d'un bon mobilier, d'objets d'art et de curiosité,
meubles anciens en bois de chêne sculpté, bois doré et laque du
Japon, pendules en marqueterie de Boule, bronzes, porcelaines de
Saxe, de Chine, du Japon, faïences anciennes, verreries de Venise,
terres-cuites, bustes en marbre, médaillons en bronze, tableaux,
dessins, livres, Voyage en Égypte, armes anciennes, rideaux, tentures,
tapis et tapisseries, couchers, porcelaines, batterie de cuisine, etc.,
dont la vente aux enchères publiques aura lieu, pour cause du départ
de M. Victor Hugo, rue de la Tour-d'Auvergne, n° 37, par le ministère
de Me Ridel, commissaire-priseur, rue Saint-Honoré, 335, assisté de M.
Manheim, marchand de curiosités, rue de la Paix, 8, chez lesquels se
distribue le présent catalogue.»
Nulle élégie ne nous a plus ému que cette simple nomenclature, qui,
sous son aridité de style, de vérité, cache un poème de muette douleur.
C'est comme une nénie de séparation éternelle, comme l'adieu d'un
voyage sans retour. A quoi bon des meubles, à celui qui n'a plus de
foyer, et qui va errer de rivage en rivage sur la terre étrangère,
suivi du petit groupe de la famille, hélas! déjà diminué par la mort.
Pourquoi conserver cette maison veuve où le maître ne rentrera plus?
Que ferait d'un lit, d'une table, d'un fauteuil, le poète qui n'a plus
que le monde pour patrie?
Fatales nécessités, sur lesquelles nous devons nous taire, et qu'il ne
nous appartient pas de discuter, mais qu'il nous est permis au moins
de déplorer, car nous avons été le disciple, l'admirateur, et nous
sommes toujours l'ami du grand homme ainsi frappé. Qui nous eût dit,
après les soirées triomphales d'_Hernani_, de _Lucrèce Borgia_, de _Ruy
Blas_, lorsque, perdu, nous l'un des plus obscurs, dans un flot de
jeunesse enthousiaste, nous suivions le poète, attendant un sourire, un
mot amical, une poignée de main, que le Maître Suprême, le dieu de la
poésie, que nous n'abordions qu'avec des terreurs et des tremblements,
aurait un jour besoin du secours de notre plume, afin d'annoncer la
vente de son mobilier _pour cause de départ_, et d'ajouter, par la
publicité, quelque obole à son pécule d'exil!
Il nous répugne vraiment par trop de dépoétiser par une énumération de
commissaire-priseur cet intérieur où nous avons passé des heures si
douces, dans une charmante intimité, écoutant une de ces conversations
d'art, de voyage ou de philosophie, comme on n'en entendra plus. Nous
aimons mieux en retracer la physionomie vivante, et, par ce léger
crayon fait à la hâte, conserver la figure des lieux et la place des
objets. Ces quelques lignes seront peut-être plus tard consultées comme
documents pour la biographie du poète.
M. Victor Hugo, après un long séjour à la place Royale, avait
transporté, rue de la Tour-d'Auvergne, dans une vaste, calme et
solitaire maison propice à la rêverie et au travail, et des fenêtres
de laquelle on aperçoit Paris en panorama, espèce d'océan immobile
qui a sa grandeur comme l'autre. On traversait une cour déserte, l'on
montait, et au premier l'on trouvait, le logis hospitalier du poète,
modeste demeure pour un si grand nom, et où les étrangers, venus,
de loin pour le saluer, s'étonnaient de ne trouver ni portiques, ni
colonnes de marbre.
Dès l'antichambre, le goût particulier du poète se déclarait, car nul
n'a plus imprimé le cachet de sa fantaisie aux lieux qu'il habitait:
des fontaines chinoises, des vases en faïence de Rouen, des armoires en
laque du Japon, décoraient cette première pièce.
Le petit salon d'attente, revêtu de cuir de Cordoue gaufré et doré,
encadrant deux panneaux, de tapisserie gothique de très vieille date,
plus ancienne, même que la tapisserie de Bayeux, s'éclairait par une
fenêtre à vitraux allemands ou suisses; une cheminée en chêne sculpté,
une glace à cadre de terre cuite où se déroulaient, à travers les
arabesques de l'ornementation, les principales scènes du roman de
_Notre-Dame de Paris_, un buste de nègre en pierre de touche, quelques
fragments de boiserie antique, une grande pendule en marqueterie, en
écaille et en cuivre, une chaise longue et un fauteuil en bambou de
Chine, tel était l'ameublement de ce petit salon, dont la plus grande
singularité consistait en un lutrin mobile tournant comme une roue,
et destiné à porter des in-folio sur ses palettes; une vieille Bible
ouverte et posée sur ses rayons faisait comprendre l'usage et l'utilité
de ce meuble de bénédictin.
Nous n'en avons pas encore dit la principale richesse, un dessin
magnifique représentant les bords du Rhin, illustration du livre
exécutée par la main qui l'a écrit.
Victor Hugo, s'il n'était pas poète, serait un peintre de premier
ordre; il excelle à mêler, dans des fantaisies sombres et farouches,
les effets de clair-obscur de Goya à la terreur architecturale de
Piranèse; il sait, au milieu d'ombres menaçantes, ébaucher d'un rayon
de lune ou d'un éclat de foudre les tours d'un burg démantelé, et,
sur un rayon livide de soleil couchant, découper en noir la silhouette
d'une ville lointaine avec sa série d'aiguilles, de clochers et de
beffrois. Bien des décorateurs lui envieraient cette qualité étrange
de créer des donjons, des vieilles rues, des châteaux, des églises en
ruine, d'un style insolite, d'une architecture inconnue, pleine d'amour
et de mystère, dont l'aspect vous oppresse comme un cauchemar.
De ce petit salon on entre dans la chambre à coucher du poète
qui ressemble un peu à la chambre de la Tisbé. Un lit à colonnes
salomoniques et à dossiers dorés en occupe le fond avec ses amples
pentes de vieux damas des Indes. Les murs sont tapissés de tentures de
Chine, et le plafond est orné d'une peinture allégorique de Châtillon,
représentant une femme couchée, souriant à un personnage vêtu comme
Pétrarque et qui étudie dans un grand livre. Dans la cheminée, faite de
morceaux, raccordés de bas-reliefs gothiques, se prélassent deux mornes
chenets de fer, enlevés sans doute à l'âtre colossal de quelque burg du
Rhin, et sur lesquels Job et Magnus ont peut-être appuyé leurs pieds
chaussés d'acier.
Tout un monde de chimères, de potiches, de sculptures, d'ivoires,
jonche les étagères, reflétés par des miroirs de Venise au cadre de
cuivre estampé; un beau banc de bois de chêne, du travail gothique le
plus délicatement fenestré et fleuri, y sert de canapé. Dans un coin se
cache la petite table sur laquelle ont été écrits tant de beaux vers,
de drames pathétiques et de pages impérissables. Une boussole ancienne,
des cachets, un encrier, un coffret de fer précieusement ouvragé,
chargent le vieux tapis qui la recouvre. Aux murs sont appendus
plusieurs dessins de maîtres, dont quelques-uns portent des épigraphes.
Le salon, tendu en damas de soie bleue, est plafonné d'une grande
tapisserie à sujets tirés de _Télémaque_; des nègres en bois doré
supportent des torchères: une cheminée en velours rouge avec des
figures en plâtre aussi doré; des glaces anciennes, des tableaux de
Saint-Evre, de Paul Huet, de Nanteuil, de Boulanger; des portraits du
poète, de sa femme et de ses enfants, un buste monumental par David,
des portes de laque du Japon, et un grand meuble de satin blanc à
fleurs, forment la décoration de cette pièce, la plus vaste du logis.
La salle à manger qui la précède est tendue de tapisseries anciennes,
garnie de dressoirs en chêne sculpté, de torchères et de lustres
hollandais.
Sur les étagères et les bahuts s'entassent des porcelaines du Japon,
des faïences de Rouen et de Vincennes, des verres de Bohême ou de
Venise, mille curiosités entassées une à une par la fantaisie patiente
du poète, en furetant les vieux quartiers des villes qu'il a parcourues.
Tout ce poème domestique va être démembré et vendu hémistiche par
hémistiche, nous voulons dire fauteuil par fauteuil, rideau par rideau.
Espérons que les nombreux admirateurs du poète s'empresseront à cette
triste vente, qu'ils auraient dû empêcher, en achetant par souscription
le mobilier et la maison qui le renferme, pour les rendre plus tard à
leur maître, ou à la France, s'il ne doit pas revenir. En tout cas,
qu'ils songent que ce ne sont pas des meubles qu'ils achètent, mais des
reliques.
XLI
A PROPOS DU MÉLODRAME INTITULÉ
«LA CHAMBRE ARDENTE»
17 octobre 1854.
Tout en regardant Mademoiselle Georges, nous songions malgré nous, à
travers le mélodrame, à cette grande épopée des _Burgraves_ où marche,
en faisant résonner ses pieds de marbre sur les dalles de granit,
cette vieille titanique et farouche, plus grande que la Sybille
de Michel-Ange, plus effrayante que la Porkyas de Gœthe, cette
gigantesque personnification de la haine, Guanhumara, colosse tragique,
moitié Euménide, moitié sorcière, et que nulle actrice au monde ne
serait capable de représenter comme Mademoiselle Georges.
Comme elle serait belle dans ce rôle surhumain, comme elle serait à
l'aise, parmi ces chevaliers géants, mastodontes féodaux d'un âge
disparu! Comme elle dirait avec des lèvres de bronze ces grands
alexandrins qui rendent des sons d'armures entrechoquées! Comme
elle porterait de manière à faire honte à la pourpre, le haillon de
l'esclavage!
Mais laissons là le rêve, et revenons à la réalité.
LES INTERPRÈTES DE VICTOR HUGO
XLII
MADEMOISELLE GEORGES
Octobre 1857.
Il y a bien longtemps que Mademoiselle Georges est belle, et l'on
pourrait dire d'elle ce que le paysan disait d'Aristide: «Je te bannis
parce que cela m'ennuie de t'entendre appeler Juste».
Nous ne ferons pas comme ce brave manant grec, quoi qu'il soit
évidemment plus difficile d'être toujours beau que d'être toujours
juste. Cependant Mademoiselle Georges semble avoir résolu cet important
problème; les années glissent sur sa face de marbre sans altérer en
rien la pureté de son profil de Melpomène grecque.
Sa conservation est bien autrement miraculeuse que celle de
Mademoiselle Mars, qui n'est, du reste, aucunement conservée, et ne
peut plus faire illusion dans les rôles de jeune première qu'à des
fournisseurs de la République et à des généraux de l'Empire.
Malgré le nombre exagéré de lustres qu'elle compte, Mademoiselle
Georges est réellement belle, et très belle.
Elle ressemble à s'y méprendre à une médaille de Syracuse ou à une Isis
des bas-reliefs.
L'arc de ses sourcils, tracé avec une pureté et une finesse
incomparables, s'étend sur deux yeux noirs pleins de flammes et
d'éclairs tragiques; le nez, mince et droit, coupé d'une narine
oblique et passionnément dilatée, s'unit avec son front par une ligne
d'une simplicité magnifique; la bouche est puissante, arquée à ses
coins, superbement dédaigneuse, comme celle de la Némésis vengeresse
qui attend l'heure de démuseler son lion aux ongles d'airain. Cette
bouche a pourtant de charmants sourires épanouis avec une grâce
tout impériale, et l'on ne dirait pas, quand elle veut exprimer les
passions tendres, qu'elle vient de lancer l'imprécation antique ou
l'anathème moderne.
Le menton, plein de force et de résolution, se relève fermement, et
termine par un contour majestueux ce profil, qui est plutôt d'une
déesse que d'une femme.
Comme toutes les belles femmes du cycle païen, Mademoiselle Georges
a le front plein, large, renflé aux tempes, mais peu élevé, assez
semblable à celui de la Vénus de Milo, un front volontaire, voluptueux
et puissant, qui convient également à la Clytemnestre et à la Messaline.
Une singularité remarquable du col de Mademoiselle Georges, c'est qu'au
lieu de s'arrondir intérieurement du côté de la nuque, il forme un
contour renflé et soutenu qui lie les épaules au fond de la tête sans
aucune sinuosité, diagnostic de tempérament athlétique, développé au
plus haut point chez l'Hercule Farnèse.
L'attache des bras a quelque chose de formidable pour la vigueur des
muscles et la violence du contour. Un de leurs bracelets ferait une
ceinture pour une femme de taille moyenne. Mais ils sont très blancs,
très purs, terminés par un poignet d'une délicatesse enfantine et des
mains mignonnes frappées de fossettes, de vraies mains royales, faites
pour porter le sceptre, et pétrir le manche du poignard d'Eschyle et
d'Euripide.
Mademoiselle Georges semble appartenir à une race prodigieuse et
disparue; elle vous étonne autant qu'elle vous charme. L'on dirait
une femme de Titan, une Cybèle mère des dieux et des hommes, avec
sa couronne de tours crénelées; sa construction a quelque chose de
cyclopéen et de pélasgique. On sent en la voyant qu'elle reste debout,
comme une colonne de granit, pour servir de témoin à une génération
anéantie, et qu'elle est le dernier représentant du type épique et
surhumain.
C'est une admirable statue à poser sur le tombeau de la Tragédie,
ensevelie à tout jamais.
XLIII
MORT DE MADEMOISELLE GEORGES
14 janvier 1867.
Il est de ces figures qui laissent dans le souvenir une trace tellement
radieuse qu'elles semblent devoir être immortelles; même quand depuis
longtemps déjà elles sont disparues de la scène, elles restent mêlées
à la vie, on s'en occupe, et leur nom ailé voltige sur les lèvres des
hommes. Elles sont entrées, quoique réelles, dans ce monde des types
créés par les poètes, où l'âge, le temps, les dates n'existent plus;
l'ombre de la retraite ne peut pas éteindre leur éclat. Quoiqu'on ne
les voie plus, elles sont présentes, et l'on a peine à s'imaginer
qu'elles subissent le sort commun. Mademoiselle Georges était une de
celles-là; on aurait cru qu'elle durerait éternellement, comme cette
superbe Melpomène de Velletri, du Musée des Antiques, qu'on eût prise
pour le portrait anticipé de l'illustre tragédienne.
Elle avait près de quatre-vingts ans, la grande Georges, et les
générations d'admirateurs s'étaient succédé devant elle, et les
fils comme les pères vantaient sa beauté indestructible. Le temps,
_edax rerum_, semblait avoir peur d'altérer ce pur marbre; il le
respectait, il le ménageait, sachant bien que la Nature serait longue
à reproduire un pareil chef-d'œuvre. Georges était faite à la
taille des tragédies d'Eschyle; sur le théâtre de Bacchus, elle eût,
dans l'_Orestie_, joué Clytemnestre sans cothurnes. Et ce n'était
pas seulement une statue digne de Phidias, une forme merveilleuse et
parfaite: l'intelligence, la passion, le génie animaient ce beau corps;
une âme brûlait dans cette perfection sculpturale.
Cette Melpomène, que les Grecs n'eussent pas rêvée plus belle, plus
sévère et plus grandiose, savait sortir de son temple à colonnes
doriques, et entrer, la tête haute, dans le décor compliqué du drame;
son profil magnifique ne se détachait pas moins pur d'une tenture en
cuir de Cordoue que d'un _velum_ de pourpre. Elle était chez elle
à Venise et à Ferrare, comme à Rome ou à Mycènes, et en venant de
l'antiquité dans le moyen âge elle ressemblait à Hélène dans le château
gothique de Faust. La déesse se devinait à travers le costume. Chose
étrange, elle a été l'idole des classiques et l'idole des romantiques.
Quelle Clytemnestre, quelle Agrippine, quelle Cléopâtre, quelle
Sémiramis! disaient les uns.--Quelle Lucrèce Borgia, quelle Marie
Tudor, quelle Marguerite de Bourgogne! répondaient les autres. Et les
deux partis avaient raison: le drame lui doit autant que la tragédie.
Nous n'avons connu Mademoiselle Georges qu'après 1830, et pour ainsi
dire dans la phase moderne de son talent. Quoique dès lors elle eût
passé l'âge qu'on appelle jeunesse pour les autres femmes, elle était
de la plus étonnante beauté. C'est toujours avec éblouissement que
nous nous rappelons le sourire par lequel elle ouvrait le second acte
de _Marie Tudor_, à demi couchée sur une pile de carreaux, vêtue de
velours nacarat à crevés de brocart d'argent, sa main royale effleurant
les cheveux bruns de Fabiano Fabiani agenouillé. Son profil nacré se
découpait sur un fond d'une richesse sombre; elle étincelait, elle
nageait dans la lumière; elle avait des fulgurations de beauté, des
élancements d'éclat, et représentait comme dans un rêve la puissance
enivrée par l'amour. Avant qu'elle eût dit un mot, des tonnerres
d'applaudissements qui ne pouvaient s'apaiser retentissaient du
parterre au cintre.