une horrible mixture avec des os de morts, en murmurant une incantation
bizarre; cette fenêtre aux barreaux défoncés, qui s'ouvre sur l'abîme
et qui laisse descendre une trace de sang sur la muraille jusque dans
dans les eaux du torrent, cette fenêtre qui donne du jour à ce caveau
dont on ne connaît plus l'entrée, on y a vu trembler une lueur. Un
fantôme habite ce trou perdu. «En quel temps louche, mystérieux et
plein d'événements étranges vivons-nous? Tout chancelle, tout croule!
La violence, le meurtre, le pillage, règnent sans obstacle. Les choses
ne se passaient pas ainsi du temps de Barberousse. Ah! s'il vivait
encore, il saurait bien châtier l'insolence des burgraves. Mais il
n'est pas mort définitivement, dit un captif, il y a une prédiction
ainsi conçue: Barberousse sera cru mort deux fois», et renaîtra deux
fois. Le comte Max-Edmond l'a vu près de Lautern, dans une caverne
du Taurus, au-dessus de laquelle tourne sans cesse un cercle de
corbeaux. Il était là assis gravement sur une chaise d'airain: ses
longs cils blancs lui descendaient jusque sur les joues, et sa barbe,
autrefois d'or, aujourd'hui de neige, faisait trois fois le tour de
la table de pierre sur laquelle appuyait son coude. Quand le comte
Max-Edmond s'approcha, Barberousse ouvrit les yeux, et demanda si
les corbeaux s'étaient envolés: «Non, Sire!» répondit le comte, et
le fantôme-empereur se rendormit,--Chimères, chansons, histoires de
nourrice, contes à dormir debout, que tout cela! Barberousse s'est noyé
dans le Cydnus, en face de toute l'armée.--Mais on n'a pas retrouvé
son corps. «Qui sait! la prédiction accomplie une fois, ne peut-elle
pas l'être deux? dit quelqu'un de la troupe, moins sceptique que les
autres. J'ai vu, il y a longtemps à l'hôpital de Prague, un gentilhomme
Dalmate nommé Sfrondati, enfermé comme fou, et qui racontait l'histoire
que voici: pendant sa jeunesse, il était écuyer chez le père de
Barberousse, qui, effrayé des prédictions faites à la naissance de
son enfant, l'avait donné à élever sous le nom de Donato, à un autre
fils bâtard qu'il avait eu d'une fille noble. Le duc Frédéric avait
caché son rang à ce bâtard, de peur d'exciter son ambition; et en
lui confiant son fils légitime il ne lui avait rien dit autre chose,
sinon: Voici ton frère. Les deux frères eurent une querelle, quand
Donato eut vingt ans, à propos d'une fille corse qu'ils aimaient tous
deux; l'aîné se crut trahi, et tua l'autre ainsi que Sfrondati, ou du
moins il s'imagina les avoir tués. Au bord d'un torrent, des pâtres
recueillirent deux corps sanglants et nus que les eaux avaient jetés
sur la rive: c'étaient Sfrondati et Donato; ils n'étaient pas morts;
on les guérit, et Sfrondati n'eut rien de plus pressé que de ramener
Donato à son père; l'affaire fut étouffée, Fosco disparut, s'enfuit en
Bretagne, et ne revint que bien des années après. Quant à Sfrondati,
son esprit s'était troublé, et n'avait plus que de vagues lueurs de
raison. Le duc Frédéric, voulant assoupir tout cela, l'avait fait
enfermer. On ne savait ce qu'était devenue la fille corse, vendue à
des bandits, à des corsaires. A son lit de mort, Frédéric avait fait
venir son fils, et lui avait fait jurer sur la croix de ne chercher
à tirer vengeance de son frère que quand celui-ci aurait cent ans
révolus, c'est-à-dire jamais. Fosco, sans doute, est mort sans savoir
que son père Othon était le duc Frédéric et son frère Donato l'empereur
Barberousse.» Tels sont, à peu près, les discours que font entre eux
les esclaves, marchands, bourgeois et militaires, chacun jetant son
mot et sa rime avec cet imprévu et cette habileté qui caractérisent
M. Victor Hugo dans ses conversations, qui tiennent lieu du chœur
antique au drame moderne.
Quand les captifs ont achevé leurs récits, le soldat-gardien fait
claquer son fouet, et les chasse devant lui, attendu que Monseigneur
Hatto et la compagnie doivent venir visiter cette aile du château;
et il ne faut pas que les regards soient choqués par la vue de ces
misérables.
Les jeunes burgraves ne se hasardent pas souvent de ce côté, car
c'est là que Magnus et Job se sont creusé leur tanière. Cet escalier
ténébreux conduit aux salles qu'ils habitent. Job trône là-dedans
sous un dais de brocart d'or, ayant à ses côtés son fils Magnus qui
lui tient sa lance. Immobiles, pensifs, ils restent silencieux des
mois entiers. Ils songent à leurs exploits, à leurs crimes peut-être,
car, malgré leur air patriarcal, le père et le fils sont au fond
devrais bandits, et s'ils n'ont pas les vices efféminés des époques de
décadence, ils ont toute la rudesse féroce et toute l'âpreté brutale
des temps primitifs. Ce sont des êtres de fer, toujours habillés de
fer; ils n'ont d'autre robe de chambre que la cotte de mailles, ils
vivent dans leur armure et ne se meuvent que dans un cliquetis d'acier.
Pour Hatto et ses amis, ils trouvent plus commode d'être vêtus de
velours et de soie, de passer leur vie dans de longs festins, de se
couronner de fleurs, d'embrasser les belles esclaves, et de laisser le
gros de la besogne à des brigands subalternes, espèces de chiens ou de
faucons dressés à rapporter la proie. Ils préfèrent le choc des verres
à celui des épées, et peut-être, quoiqu'on disent les aïeux homériques,
n'ont-ils pas tout à fait tort.
Les captifs retirés, on voit paraître une pâle et blanche figure.
Est-ce une vision, est-ce un ange égaré dans cette caverne de
chats-tigres? D'une main, elle s'appuie sur une suivante, de l'autre
sur le bras du franc archer Olbert, beau jeune homme de vingt ans qui
l'aime et qu'elle aime; elle s'assoit ou plutôt se laisse tomber dans
un fauteuil près le vitrail haut en couleur, qu'elle se fait ouvrir
pour jeter sur la campagne un regard, le dernier peut-être, car elle
est poitrinaire, car elle va mourir. Ce corps si charmant le tombeau
le réclame; cette âme si pure et si douce, les anges rappellent!...
Millevoye est devenu célèbre pour quelques vers sur ce sujet, que
cette scène de Régina et Olbert efface comme un rayon de soleil fait
disparaître un pâle reflet de lune. Jamais poésie plus ravissante, plus
tendre, plus mélancolique, plus amoureusement parfumée des senteurs
que l'air exhale de son urne, n'a caressé l'oreille humaine. C'est
le charme indéfinissable de la musique, plus le sens et les images.
L'amour d'Olbert se répand en effusions lyriques d'une ardeur et d'une
tendresse incomparable! «Tu vivras!» s'écrie-t-il avec un accent que
donne la foi de la passion, lorsque la jeune fille enivrée, éperdue,
pousse un cri de désespoir sublime en sentant que la vie lui échappe,
et se trouve trop aimée pour mourir.
Olbert s'adresse à Guanhumara. Ne tient-elle pas la vie ou la mort dans
sa puissante main? Guanhumara ne pourra lui refuser la vie de Régina.
Des liens mystérieux unissent d'ailleurs Olbert à la sinistre vieille.
C'est un enfant qu'elle a volé et dont elle a pris soin pour quelque
projet formidable et terrible, et même, sans vous faire attendre plus
longtemps, nous vous dirons qu'Olbert n'est autre que Georges, un
enfant que Job a eu dans sa vieillesse, à plus de quatre-vingts ans,
comme un patriarche qu'il est; la diabolique vieille l'a pris comme il
jouait sur la pelouse, et l'a emporté dans le pli de ses haillons; elle
l'a élevé avec une horrible pensée de meurtre et de vengeance, elle
veut punir le fratricide par un parricide, car, s'il ne s'agissait que
de tuer Job, dans lequel vous avez déjà reconnu l'assassin de Donato,
ce serait la chose la plus simple du monde. Guanhumara n'a-t-elle pas à
son service toute une pharmacie empoisonnée, jusquiame, euphorbe, sucs
du mancenillier et de l'arbre upa?
Mais cela serait trop doux, trop simple, trop peu corse. Olbert
lui dit: «Peux-tu sauver Régina?--Oui; mais que m'importe qu'elle
meure!--Oh! je rachèterais sa vie au prix de mon âme, si Satan en
voulait!--Es-tu bien décidé?... Vois ce flacon, que Régina en boive une
goutte chaque soir, elle vivra. Mais pour l'obtenir de moi, il faut
me faire le serment de tuer, quand je voudrai, où je voudrai, qui je
voudrai, sans grâce ni merci, comme un assassin, comme un bourreau.--Je
le jure». Le pacte conclu, Guanhumara tire de sa ceinture une petite
fiole. Dans cette liqueur noirâtre sont quintessenciées la vie, la
santé, la fraîcheur. Allons, ce n'est pas payer trop cher.
Une faible bouffée de vent apporte encore un bruit de chœur et
de trompettes. C'est Hatto qui s'avance suivi de sa bande joyeuse,
le verre à la main, des roses sur la tête. La conversation est des
plus animées, car on a fait de nombreuses saignées aux deux tonnes
de vin d'écarlate que la ville de Bingen donne chaque année au comte
Hatto. Chacun raconte ses exploits et ses bonnes fortunes; la liste
en est longue! L'un se vante d'avoir pillé, l'autre d'avoir faussé
un serment sur l'Évangile, et mille autres peccadilles de ce genre;
mais pendant que ces messieurs babillent de la sorte, la porte du
donjon s'est ouverte. Un spectacle étrange se présente aux yeux.
D'abord c'est Magnus, vêtu de buffle et d'acier, ayant sur les épaules
une grande peau de loup dont la gueule s'ajuste derrière sa tête en
manière de casque. Il a le poil mélangé, il s'appuie sur une énorme
hache d'Ecosse; quoique vieux il annonce une vigueur colossale, des
muscles invaincus. Sur la marche supérieure se tient debout un second
personnage, plus âgé, à la tète chauve, aux tempes veinées, dont la
barbe tombe en longues cascades blanches sur la poitrine comme celle
du Moïse de Michel-Ange; c'est Job, autrefois Fosco. A côté de lui se
tiennent Olbert et un écuyer portant la bannière noire et rouge.
Les compagnons de Hatto sont trop occupés d'eux-mêmes pour
s'apercevoir de l'arrivée de Magnus et de Job qui gardent un silence
de granit, jusqu'à l'instant où l'un des convives se vante de n'avoir
pas tenu son serment. Magnus prend alors la parole et lance une de ces
magnifiques apostrophes, familières à M. Victor Hugo, sur la vieille
loyauté allemande, sur la différence des serments et des habits
d'autrefois, avec les serments et les habits d'aujourd'hui. Jadis
tout était d'acier, maintenant tout n'est que soie et clinquant; les
vêtements et les paroles, rien ne dure.
Les jeunes burgraves ne font pas grande attention à ce discours,
accoutumés qu'ils sont aux allocutions homériques de leurs
grands-parents. Le jeune comte Lupus entonne une chanson que nous
reproduisons ici, parce que la musique, quoique charmante, a un peu
couvert les paroles, qui certes méritaient d'être entendues tout à fait
pour la nouveauté de la coupe et la franchise du jet:
L'hiver est froid, la bise est forte;
Il neige là-haut sur les monts;
Aimons, qu'importe,
Qu'importe, aimons.
Je suis damné, ma mère est morte,
Mon curé me fait cent sermons;
Aimons, qu'importe,
Qu'importe, aimons.
Belzébuth, qui frappe à ma porte,
M'attend avec tous ses démons;
Aimons, qu'importe,
Qu'importe, aimons.
Pendant que Lupus chante, les autres, penchés à la fenêtre, s'amusent
à jeter des pierres à un mendiant qui semble vouloir demander
l'hospitalité: «Quoi! s'écrie Magnus en sortant de sa torpeur, c'est
ainsi qu'on reçoit un mendiant qui supplie, un hôte envoyé par Dieu
même? De mon temps, nous avions aussi cette folie, nous aimions les
chants, les longs repas, mais quand venait un malheureux ayant froid,
ayant faim, on remplissait un casque de monnaie, une coupe de vin, on
l'envoyait au vieillard, qui continuait gaiement sa route, et l'orgie
recommençait de plus belle, sans remords et sans soucis». «Jeune homme,
taisez-vous! dit à Magnus le burgrave centenaire. De mon temps, lorsque
nous chantions plus haut encore que vous et que nous nous réjouissions
autour d'une table colossale sur laquelle on servait des bœufs
entiers couchés sur des plats d'or, si un mendiant se présentait devant
la porte du burg, on l'allait chercher, les clairons sonnaient, et le
vieillard s'asseyait à la plus belle place. Enfants! rangez-vous!...
Ecuyers, allez chercher cet homme, et vous, clairons, sonnez comme
pour un roi!» On exécute les ordres de Job, et bientôt on voit se
dessiner dans la rougeur du soir, encadré par une arcade du promenoir,
au sommet de l'escalier, un pèlerin avec un manteau déchiré, des
sandales poudreuses, et une barbe qui lui tombe jusqu'au ventre. Les
clairons sonnent une seconde fanfare et la toile baisse sur ce tableau,
l'un des plus grands, des plus épiques qui soient au théâtre, et qui,
dans l'effet grandiose de l'idée et de la forme, n'a d'équivalent que
la scène de l'affront, dans _Lucrèce Borgia._
Au commencement de la seconde partie, le mendiant débile, un de
ces beaux monologues poétiques où M. Victor Hugo résume, dans une
soixantaine de vers, la situation d'un pays, le caractère d'une
époque. Il excelle à construire des espèces de plan à vol d'oiseau,
où l'on découvre sous une forme distincte et réelle tous les
événements d'un siècle. Du haut de sa pensée la tête vous tourne,
comme du sommet d'une flèche de cathédrale. C'est un enchevêtrement
de piliers, d'arcs-boutants, de contreforts, une complication qui
étonne et décourage. On sent que pour sortir de là il ne faut pas être
moins qu'un Charlemagne, un Charles-Quint, un Barberousse. Aussi le
mendiant, si royalement accueilli par Job, est-il l'empereur Frédéric
Barberousse lui-même. Toute cette politique transcendante, en vers
d'une beauté cornélienne, est joyeusement interrompus par l'entrée de
Régina, la joue en fleur, l'œil humide d'un gai rayon, la bouche
épanouie: le philtre de Guanhumara a produit son effet; la pâle enfant,
si blanche et si transparente qu'elle eût pu servir de statue d'albâtre
à coucher sur son propre tombeau, entretenue soudain à la vie, au
bonheur, comme évoquée par les drogues souveraines de la sorcière.
Olbert est si radieux de bonheur, qu'il a presque oublié la condition
fatale posée par Guanhumara. Elle a tenu sa promesse, il faut qu'il
tienne la sienne; car la sorcière peut, avec un second philtre, faire
replonger dans l'ombre de la tombe la souriante figure qu'elle vient de
lui arracher.
Job ne se sent pas d'aise; il n'a pas été sans voir, par-dessus son
grand fauteuil d'ancêtre, Olbert et Régina nouer leurs regards, et se
renvoyer leurs âmes dans un sourire. Il comprend que ces deux enfants
s'aiment, et qu'il faut les marier. Une secrète sympathie l'entraîne
d'ailleurs vers Olbert; ce front chaste et fier, cet œil, assuré
lui plaisent et le ravissent; c'est ainsi qu'il était lui-même à
vingt ans, c'est ainsi que serait son Georges, enlevé, tout jeune,
et sacrifié par les Juifs dans un sabbat. Olbert ne connaît ni sa
mère ni son père; mais qu'importe! Lui, Job, n'est-il pas bâtard d'un
comte, et légitime fils de ses exploits? L'obstacle à tout ceci, c'est
Hatto, à qui Régina est fiancée. Il faut d'abord gagner du terrain:
Olbert et Régina fuiront par une poterne secrète dont Job leur donne
les clefs. Le vieillard se charge du reste: les amants vont partir,
la joie aux yeux, le paradis au cœur; mais le démon est là, dans
l'ombre, qui ricane et qui grince. Guanhumara, accrochée comme une
chauve-souris par les ongles de ses ailes dans quelque coin obscur,
a tout entendu. Elle va prévenir Hatto, qu'Olbert enlève sa fiancée.
Hatto accourt rugissant et furieux. Olbert lui crache son mépris à
la face, le provoque, l'insulte; mais Hatto repousse du pied son
gant, en l'appelant faussaire, misérable, esclave et fils d'esclave:
«Tu n'es pas l'archer Olbert: tu te nommes Yorghi Spadaceli: je te
ferai chasser à coups de fouet par mes valets de chiens; je ne veux
pas me battre avec toi. Si quelqu'un de ces seigneurs prend ton
parti, j'accepte le combat contre lui, à toute arme, à l'instant, ici
même, deux poignards sur la poitrine nue». Le mendiant, qui a écouté
cette scène avec une indignation contenue, s'écrie: «Je serai le
champion d'Olbert.--Voilà qui est bouffon! Nous tombons de l'esclave
au mendiant! Qui donc êtes-vous, pour vous avancer ainsi!--Je suis
l'empereur Frédéric Barberousse, et voici la croix de Charlemagne!»
Cette révélation soudaine terrifie d'étonnement toute l'assemblée.
«Barberousse, dit Magnus, je saurai bien te reconnaître; voyons ton
bras! En effet, tu portes la trace du fer triangulaire dont mon
père t'a marqué. Messeigneurs, je déclare que c'est bien l'empereur
Frédéric Barberousse.» L'empereur, son identité constatée, se livre
aux reproches les plus violents; il prend chaque burgrave à partie,
dit son fait à chacun avec cette éloquence soudaine et terrible, ces
grondements et ces tonnerres qui rappellent les colères des héros de
l'Edda. En entendant ces rugissements léonins que pousse le vieil
empereur indigné de tant de lâchetés, de trahisons et de rapines, les
plus hardis frissonnent et se courbent; Magnus seul reste debout,
sa haine gronde plus haut encore que la colère de Barberousse. Les
burgraves, enhardis par l'exemple de Magnus, commencent à entourer
Frédéric d'un cercle plus resserré et plus menaçant. La hache
énorme du géant va faire voler en éclats l'épée de l'empereur,
lorsque Job le maudit, qui n'a encore pris aucun parti dans cette
querelle, s'approche de Magnus, lui met la met sur l'épaule et dit en
s'agenouillant: «Frédéric a raison; lui seul peut sauver l'Allemagne,
soumettons-nous». Barberousse, redevenu maître de la scène, dispose
de tout à son gré, donne des ordres, envoie les uns à la frontière,
condamne les autres à rendre ce qu'ils ont pris, fait mettre en liberté
les captifs, et charge des chaînes qu'on ôte à ceux-ci, les plus
coupables des burgraves: «Maintenant, Fosco, va m'attendre où tu te
rends chaque soir», dit Barberousse à voix basse au vieux burgrave, qui
reste atterré; car nul au monde ne le connaît à présent sous ce nom;
tous ceux qui l'ont su reposent depuis longtemps dans la tombe.
A la troisième partie, nous sommes dans le caveau perdu, un endroit
effrayant et lugubre, aux échos inquiétants, aux profondeurs pleines
de ténèbres: un soupirail grillé de barreaux dont trois sont tordus et
défoncés, laisse filtrer un blafard rayon de lune qui dessine sur la
muraille opposée une empreinte blanche comme un suaire. Job est assis,
accoudé à un quartier de pierre, près d'une petite lampe tremblotante
que l'humidité fait grésiller, et qui ne sert qu'à rendre les ténèbres
visibles. 11 déplore sa chute; il est enfin vaincu, lui le demi-dieu
du Rhin, le grand révolté, le vieil aigle de la montagne; il repasse
dans sa mémoire toutes les actions de sa vie, Donato, Ginevra, Georges,
son enfant perdu, ce remords et ce désespoir de toute heure. À ses
sombres lamentations, l'écho répond obstinément: «Caïn!» L'écho, c'est
Guanhumara, qui s'avance, tranquille et terrible, sûre de sa vengeance.
Elle se dresse devant le burgrave, qui frissonne pour la première fois
de sa longue vie, et se fait reconnaître par un récit bref et saccadé,
où elle retrace en peu de mots toutes les circonstances du crime qui
s'est commis dans le caveau perdu. «Maintenant, écoute ceci. Ton fils
Georges est vivant, c'est moi qui l'ai volé et qui l'ai élevé pour ma
vengeance: le fils tuera le père; un parricide pour un fratricide,
ce n'est pas trop. Georges, c'est Olbert. Il a fait un pacte avec
moi. J'ai rappelé Régina à la vie à la condition qu'il frapperait une
victime désignée par moi. La vie que j'ai donnée à Régina, je puis la
lui reprendre. Cela me répond de la résolution d'Olbert.--Olbert sait
qu'il va tuer son père? Non; meurs voilé, c'est la seule grâce que je
t'accorde.» Des pas chancelants se font entendre dans la profondeur
du souterrain; c'est Olbert qui arrive éperdu, vacillant, pour tenir
sa fatale promesse. Ici a lieu une scène admirable où l'âme est
tendue, torturée, où les pleurs jaillissent des yeux les plus secs.
Personne n'a jamais su faire parler l'amour paternel comme l'auteur
des _Feuilles d'automne_, de _Notre-Dame de Paris_ et des _Rayons et
les ombres._ Job ne veut pas mourir sans avoir embrassé son enfant;
il rejette son voile, s'élance dans les bras d'Olbert, agité lui-même
de pressentiments terribles, et, tout en assurant qu'il n'est pas son
père, il lui prodigue les caresses les plus paternelles. «Tue-moi;
tu ne peux pas laisser mourir ta Régina; d'ailleurs, tu me crois
vénérable, je ne suis qu'un coupable, qu'un Satan; sois l'archange
vengeur, frappe sans crainte: j'ai poignardé mon frère!» Olbert, malgré
les supplications éperdues de Job, hésite encore à faire son métier de
bourreau.
Guanhumara, le voyant chanceler dans ses résolutions, s'avance, et
lui dit: «Régina ne peut plus attendre qu'un quart d'heure». Olbert,
hors de lui, s'élance le couteau à la main; mais il est retenu par
Barberousse, qui surgit tout à coup du sein de l'ombre, et qui dit:
«Ginevra, cette vengeance est inutile. Donato n'est pas mort. Donato,
c'est moi. Fosco, lorsque tu tenais mon corps penché sur l'abîme, tu
as murmuré une phrase que nul au monde n'a pu entendre:--A toi la
tombe; à moi l'enfer!» Fosco tombe à genoux, râlant: «Grâce! Pardon!»
Barberousse le relève, et le presse sur son cœur.
Guanhumara, ou plutôt Ginevra, désarmée, ressuscite tout à fait la
fiancée d'Olbert, et comme désormais sa vie n'a plus de but, elle avale
le contenu d'une petite fiole, et tombe foudroyée par le poison. En
effet, à quoi bon, quand on est vieille, hideuse à voir, retrouver un
amant adoré à vingt ans? Pourquoi remplacer par une réalité affreuse un
fantôme charmant, un souvenir plein de grâce et de fraîcheur?
Cette analyse, que nous avons faite avec toute la religion due à
l'œuvre d'un grand poète, quoique longue, est bien incomplète
encore; nous aurions voulu, ambition au-dessus de nos forces,
reproduire quelques traits de ces figures sauvages et gigantesques,
qui rappellent par leurs formes violentes, leurs mouvements terribles,
leurs allures de lion en colère, les illustrations dessinées par le
célèbre peintre allemand Cornélius, pour l'histoire des _Nibelungen._
Pourrons-nous seulement comme il convient, louer cette versification
ferme, carrée, robuste, familière et grandiose, qui annonçait le poète
souverain, comme dirait Dante? A chaque instant, un vers magnifique qui
d'un grand coup de son aile d'aigle vous enlève dans les plus hauts
cieux de la poésie lyrique. C'est une variété de ton, une souplesse
de rythme, une facilité de passer du tendre au terrible, du plus frais
sourire à la plus profonde terreur, que nul écrivain n'a possédée au
même degré.
Le public s'est montré digne, cette fois, de la grande œuvre qu'on
représentait devant lui. II a écouté avec le respect qui convient
au peuple de l'Athènes moderne, l'œuvre de son premier poète,
applaudissant les beaux endroits, n'inquiétant pas l'action pour un
détail hasardeux, ou d'une bizarrerie relative. Aussi, il faut dire
que jamais assemblée pareille ne s'était réunie pour écouter une
œuvre humaine. Tout ce que Paris, le cerveau du monde, renferme de
savant, d'intelligent, de passionné, de célèbre et d'illustre à un
titre quelconque, se trouvait à l'appel: la littérature, les arts, le
théâtre, la politique, la banque, l'élégance, la beauté, toutes les
aristocraties. Chaque loge renfermait au moins une renommée. Il n'y a,
dans ce temps, que M. Victor Hugo qui préoccupe à ce point la curiosité
et l'attention publiques. Qu'on lui soit favorable ou hostile, tout
le monde s'occupe de ses œuvres. Un drame de lui est toujours un
événement, un sujet de discussions; lui seul peut substituer les
querelles littéraires aux querelles politiques.
Il serait sans doute facile (assez de critiques le feront) de chercher
noise au poète sur un détail, sur une entrée, sur une sortie; mais
cela importe peu; les esprits médiocres excellent toujours dans
ces mécanismes et ces adresses. Pour notre part, nous aimons assez
les beautés choquantes, et nous acceptons parfaitement un peu de
bizarrerie, de barbarie, de mauvais goût, si l'on veut, pour arriver
à certains vers éclatants et soudains qui font dresser l'oreille à
tout véritable poète, comme une fanfare de clairons à tout cheval de
guerre. Il y a chez M. Victor Hugo une qualité, la plus grande, la plus
rare de toutes dans les arts: la force! Tout ce qu'il touche prend de
la vigueur, de l'énergie, de la solidité; sous ses doigts puissants,
les contours se dessinent nettement; rien de vague, rien de mou, rien
d'abandonné au hasard. Il a cette violence et cette âpreté de style qui
caractérisent Michel-Ange: son génie est un génie mâle,--car le génie
a un sexe.--Raphaël est un génie féminin, ainsi que Racine; Corneille
est un génie mâle. Nul ne se rapproche davantage de la grandeur sauvage
d'Eschyle: Job a des tirades qui ne seraient pas déplacées dans le
_Prométhée enchaîné._ L'imprécation de Guanhumara, quand elle prend
la nature à témoin de son serment de vengeance est un des plus beaux
morceaux de notre littérature, c'est l'ampleur et la poésie à pleine
volée de la tragédie antique, bien différente de la tragédie classique:
... O vastes cieux! ô profondeurs sacrées!
Morne sérénité des voûtes azurées!
Lueur dont la tristesse a tant de majesté!
Toi qu'en un long exil je n'ai jamais quitté!
Vieil anneau de ma chaîne, ô compagnon fidèle!
Je vous prends à témoin! Et vous, murs, citadelles,
Chênes qui versez l'ombre au pas du voyageur,
Vous m'entendez! Je voue à ce couteau vengeur
Fosco, baron des bois, des rochers et des plaines,
Sombre comme toi, nuit! vieux comme vous, grands chênes!
Quelle merveilleuse puissance il a fallu pour faire revivre ainsi
toute cette époque évanouie et fondue dans la nuit du passé douteux,
reconstruire ce monde de granit habité par des géants d'airain, rebâtir
pierre à pierre, avec une patience d'architecte du moyen âge, ce burg
inaccessible et formidable, aux murailles où circulent des couloirs
ténébreux, aux caveaux pleins de mystères et de terreurs, avec ses
vieux portraits de famille, ses panoplies qui rendent d'étranges
murmures lorsque la bise les effleure de l'aile, et qui semblent être
encore remplies par les âmes dont elles ont revêtu les corps! Quelle
force de réalisation il a fallu pour mêler ainsi les fantômes de la
légende aux personnages naturels, et mettre dans ces bouches impériales
et homériques des discours dignes d'elles? Soutenir ainsi ce ton
d'épopée, ce bel élan lyrique pendant trois grands actes, M. Hugo seul
pouvait le faire aujourd'hui.