De quel air gracieusement distrait elle écoute les doléances du pauvre

tyran, l'éloignant toujours du but où il veut revenir, et comme elle

détaille admirablement ce récit où elle raconte comment sa mère, pauvre

femme sans mari, qui chantait des chansons morlaques sur les places,

a été délivrée, au moment où on la conduisait à la potence pour avoir

soi-disant, insulté, dans un couplet, la sacrissime république de

Venise, par une gentille enfant qui a demandé sa grâce! Quel sentiment!

quelle émotion sous ce débit rapide et négligé fait à contre-cœur

et par manière d'acquit à quelqu'un qui n'est pas capable de le

comprendre! et avec quelle aisance de comédienne et de grande dame elle

détourne les soupçons du tyran, et comme elle le renvoie pour dire à

Rodolfo qu'elle l'aime!'On n'est pas plus actrice et plus femme.

Quelle grâce câline et indifférente à la fois pour ne pas trop

marquer le but dans la scène de la clé et dans la grande querelle de

la femme honnête et de la courtisane! Comme elle tient aux dents sa

victime, comme elle la secoue, comme elle la cogne contre les murs;

quelle fureur sauvage, quelle férocité implacable! c'est le sublime

de l'ironie et de l'insulte: il semble que par la voix de l'actrice

s'exhale toute la rancune longuement amassée d'une classe déshéritée et

proscrite; que le paria femelle prend sa revanche en une fois contre

les heureuses du monde, à qui la vertu est si facile et qui n'en

cachent pas moins des amants sous le lit de l'époux! La race maudite

relève son front et jouit superbement du droit de mépriser celle qui

méprise, et d'outrager celle qui outrage; c'est l'accusé jugeant le

magistrat, le patient exécutant le bourreau, c'est tout cela avec plus

de rage encore, c'est la courtisane piétinant l'honnête femme qui lui a

pris son amant.

Nous n'avons jamais rien vu de plus grand, de plus sinistre, de

plus terrible: c'était le même sentiment d'affreuse angoisse que

l'on éprouverait à regarder tourner autour d'une gazelle effarée et

tremblante une tigresse, les yeux enflammés et les ongles en arrêt.

Mais lorsqu'au crucifix elle reconnaît dans Catarina la jeune fille

qui a sauvé sa mère, comme sa colère tombe! comme on la sent désarmée!

Et plus tard, quand elle comprend que Rodolfo ne l'aime pas, ne l'a

jamais aimée, comme elle renonce à la vie et n'a plus d'autre ambition

que de lui faire dire quelquefois: La Tisbé, c'était une bonne fille!

On peut affirmer hardiment que personne ne jouera mieux la _Tisbé_

que Mademoiselle Rachel; son cachet y est empreint d'une manière

indélébile. Ce rôle fait corps avec elle; il lui appartient comme elle

lui appartient. Chaque actrice a ainsi dans son répertoire un rôle qui

la résume. Mademoiselle Rachel en a deux: _Phèdre_, dans la tragédie,

_Tisbé_ dans le drame. Quand on veut voir tout ce qu'elle est, c'est

là qu'il faut la voir. Mademoiselle Rachel, maintenant qu'elle a

mis le pied sur le riche théâtre de Victor Hugo, devrait penser à

_Lucrèce Borgia_ et à _Marie Tudor_ qui seraient pour elle l'occasion

de triomphes non moins éclatants. Le magnifique rôle de femme qui se

trouve dans _Warwick ou le Faiseur de rois_, drame d'Auguste Vacquerie,

récemment reçu à la Comédie-Française, est aussi très bien coupé à sa

taille, et elle y sera superbe à coup sûr.

Maintenant, venons aux autres interprètes du drame. Mademoiselle

Rébecca, qui représentait Catarina, jouée autrefois, par Madame Dorval;

n'est pas restée au-dessous de son illustre devancière. Cette jeune

sœur de Rachel possède un don précieux, le don des larmes; elle en

verse, et en fait répandre, en dépit du paradoxe de Diderot sur le

comédien, où il est dit que pour faire éprouver il ne faut rien sentir.

Jamais sensibilité plus vraie, plus communicative, n'a soulevé la

poitrine d'une actrice. Elle s'est fait admirer à côté de sa sœur;

l'étoile n'a pas été éteinte par le rayonnement de l'astre: que dire de

plus?

Maillard est élégant, passionné et fatal dans le rôle de Rodolfo.

Beauvallet est toujours le plus redoutable tyran de Padoue qu'on puisse

voir et entendre. Le personnage lui va si bien que ses défauts mêmes y

deviennent des qualités. Avec son masque de marbre et sa voix de bronze

il représente admirablement la haine impassible et froide; on dirait la

Fatalité qui marche.

XX

VICTOR HUGO DESSINATEUR

23 juin 1838.

M. Hugo n'est pas seulement un poète, c'est encore un peintre, mais

un peintre que ne désavoueraient pas pour père Louis Boulanger,

Camille Roqueplan et Paul Huet. Quand il voyage, il crayonne tout ce

qui le frappe. Une arête de colline, une dentelure d'horizon, une

forme bizarre de nuage, un détail curieux de porte ou de fenêtre, une

tour, ébréchée, un vieux beffroi: ce sont ses notes; puis le soir,

à l'auberge, il retrace son trait à la plume, l'ombre le colore, y

met des vigueurs, un effet toujours hardiment choisi; et le croquis

informe poché à la hâte sur le genou ou sur le fond du chapeau, souvent

à travers les cahots de la voiture ou le roulis du bateau de passe,

devient un dessin assez semblable à une eau-forte, d'un caprice et d'un

ragoût à surprendre les artistes eux-mêmes.

Le dessin que nous donnons au public est un souvenir d'une tournée en

Belgique, et porte, écrit au revers: _Liège(?) 12 août; pluie fine._

C'est une place d'architecture moitié Renaissance, moitié gothique,

avec un effet de nuages entassés les uns sur les autres, comme des

quartiers de montagnes, gros d'orage, et laissant tomber de leurs

flancs entr'ouverts quelques filets de pluie, comme des carquois

renversés dont les traits se répandent.

Un beffroi d'une hauteur prodigieuse enfouit dans la nue son front

chargé d'une couronne de clochetons et de tourelles en poivrière: une

girouette, représentant une comète avec sa queue, palpite au souffle de

l'orage sur la flèche principale. L'action du vent se fait parfaitement

sentir par les lambeaux de nuées balayés tous dans le même sens. Un

rayon de soleil blafard et fauve éclaire une partie du beffroi, dont

les détails d'architecture et d'ornement sont rendus avec une finesse,

un esprit, un pétillant et une adresse admirables. Ce cadran, où les

heures sont ménagées en blanc sur le fond du papier, a dû exiger, de

la part du fougueux poète, bien de la patience et des précautions. Au

pied du beffroi s'élève, sur des piliers massifs, une halle bizarrement

tigrée d'ombres noires, avec des ardoises imbriquées en manière

d'écailles de poisson et de lucarnes à contrefort en volière. Des jets

vifs de lumière pétillent brusquement entre les sombres colonnes, qui

semblent disposées tout exprès pour cacher des Aubetta ou des Omodei.

Cette disposition est très pittoresque et fournirait un beau motif de

décoration. De charmantes maisons dans le goût espagnol gothique et

flamand, ciselées et travaillées comme des bagues, occupent le fond de

la place. On reconnaît facilement, dans ce dessin d'architecture, la

plume qui a tracé le chapitre de Paris à vol d'oiseau (_Notre-Dame de

Paris_).

Une charmante vue de Notre-Dame de Paris prise du côté de la rivière

par M. André Durand, accompagne le beffroi de Lierre. Notre-Dame et

Victor Hugo sont maintenant inséparables.

XXI

PREMIÈRE DE RUY BLAS

(RENAISSANCE)

12 novembre 1838.

Jamais solennité littéraire n'a excité dans le public un intérêt aussi

vif; car outre la première représentation de _Ruy Blas_ il y avait la

_première représentation_ de la salle, et c'était ce soir-là que devait

définitivement se juger la grande question de savoir si Frédérick

parviendrait à dépouiller cette hideuse défroque de Robert Macaire,

dont les lambeaux semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique

empoisonnée du centaure Nessus. Position étrange que celle d'un acteur

qui ne peut se séparer de sa création, et dont le masque gardé trop

longtemps finit par devenir la figure!

_Ruy Blas_--qu'une plume plus docte que la nôtre a apprécié ce

matin--_Ruy Blas_, disons-nous a résolu le problème. Robert Macaire

n'est plus; de ce tas de haillons s'est élancé, comme un dieu qui sort

du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez, mélancolique,

passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur, qui sait trouver

des larmes pour attendrir, des tonnerres pour menacer, qui a la voix,

le regard et le geste, le Frédérick de Faust, de Rochester, de Richard

Darlington et de Gennaro, le plus grand comédien et le plus grand

tragédien moderne. C'est un grand bonheur pour l'art dramatique.

La salie est décorée avec une élégance et une splendeur sans égales,

dans le goût dit _Renaissance_, quoique certains ornements se

rapportent au commencement du règne de Louis XIV et même de Louis XV:

le ton adopté est or sur blanc, des médaillons en camaïeu ornent le

pourtour des galeries; de larges cadres sculptés et dorés remplacent,

aux avant-scènes, l'inévitable colonne corinthienne; et, font, de

chaque loge une espèce de tableau vivant où les figures paraissent à

mi-corps comme dans les toiles du Valentin et du Caravage; le rideau,

peint par Zara, représente une immense draperie de velours incarnat

relevée par des tresses d'or, et laissant voir une doublure de satin

blanc d'une richesse extrême; le plafond, que l'on a surbaissé, offre

une foule de figures allégoriques et mythologiques dans des cartouches

ovales, par M. Valbrun. Ces figures nous ont paru peu dignes du reste

de la décoration: elles rappellent un peu trop les paravents du temps

de l'Empire; c'est la seule chose que nous trouvons à reprendre dans

toute l'ordonnance de la salle. Les loges sont tendues d'un bleu

tendre, très favorable aux toilettes; de merveilleux tapis rouges

garnissent les couloirs, et même, chose inouïe! les ouvreuses sont

jeunes, jolies et gracieuses, recherche de bon goût, car rien n'est

plus déplaisant à voir que les ouvreuses ordinaires, pour qui semble

avoir été fait ce vers de don César:

... Affreuse compagnonne

Dont le menton fleurit, et dont le nez trognonne!

Nous souhaitons mille prospérités au théâtre nouveau, entré franchement

dans une voie d'art et de progrès, et qui, nous l'espérons, ne

s'appellera pas pour rien le Théâtre de la Renaissance. Un discours

de M. Méry, un drame de M. Hugo, voilà qui est bien. Continuez; mais

surtout pas de prose, des vers, des vers et encore des vers! Il

faut laisser la prose aux boutiques du Boulevard; des poètes, pas

de faiseurs, il n'y a pas besoin d'ouvrir un nouvel étal pour les

fournitures de ces messieurs; il faut bien que la fantaisie, le style,

l'esprit, la poésie, aient un petit coin pour se produire dans cette

vaste France qui se vante d'être le plus intelligent pays du monde,

dans ce Paris qui se proclame lui-même le cerveau de l'univers, nous

ne savons pourquoi. Il y a bien assez de dix-huit théâtres pour les

mélodrames et le vaudeville.

XII

REPRISE DE RUY BLAS

28 février 1872.

Pour nous qui avons vu la première représentation de _Ray Blas_ au

théâtre de la Renaissance, qu'elle inaugurait, cette reprise si

longtemps annoncée du beau, drame de Victor Hugo, avait, outre son

intérêt propre, un indéfinissable charme mélancolique.

Dans _Marie Tudor_, Hoshua Farnaby, le geôlier de la tour de Londres,

dit à Gilbert: «Vois-tu, Gilbert, quand on a des cheveux gris, il ne

faut pas revoir les opinions pour qui l'on faisait la guerre, et les

femmes à qui l'on faisait l'amour, à vingt ans. Femmes et opinions

vous paraissent bien laides, bien vieilles, bien chétives, bien

édentées, bien ridées, bien sottes». Cela sans doute est vrai des

opinions et des femmes, mais pas des œuvres de génie. On peut les

revoir; elles ont l'immortelle jeunesse. En glissant sur leur bronze

ou leur marbre, les années ne font qu'y ajouter la patine et le poli

suprêmes. _Ruy Blas_ nous a paru aussi beau, plus beau peut-être que la

première fois.

Malgré le temps écoulé, nous nous sommes senti, comme à vingt ans,

emporté par ce grand souffle de passion; nous avons éperdûment aimé la

Reine, et franchi avec Ruy Blas le grand mur hérissé d'une broussaille

de fer, pour lui apporter les petites fleurs bleues d'Allemagne

cueillies à Coramanchel. Don Salluste, ce Satan grand d'Espagne, nous a

inspiré la même suffocante terreur, et le joyeux bohème Zafari, jadis

Don César de Bazan, le même entraînement sympathique. Nous avions

retrouvé nos pures impressions de jeunesse, et le romantisme endormi

qui est toujours en nous s'est réveillé, prêt à recommencer les luttes

d'_Hernani_; mais il n'en était pas besoin. Chez Victor Hugo, le

poète dramatique n'est plus contesté. Il a forcé les plus rebelles à

l'admiration.

Jamais représentation d'œuvre inédite n'excita curiosité plus

ardente. Il est inutile de dire que le théâtre renversait l'axiome

mathématique: le contenant doit être plus grand que le contenu, et

renfermait à coup sûr moins de places que de spectateurs, par un de

ces phénomènes de compressibilité dont le corps humain est susceptible

ces soirs-là. Mab, la fée microscopique, arrivant dans sa coquille de

noix, n'aurait pas trouvé un interstice où glisser sa petite personne.

Sous les arcades tournaient des théories d'aspirants désappointés, la

place était noire de groupes stationnaires, et les cafés des alentours

regorgeaient de monde attendant des nouvelles de la salle.

On pourrait croire qu'il y avait dans cet empressement, en dehors de

l'attrait littéraire, quelque préoccupation politique. _Ruy Blas_

renferme, en effet, sans y avoir visé.--Le poète a toujours dédaigné

le succès d'allusion--de ces passages dont l'opposition peut profiter,

contre un gouvernement quelconque, car ils expriment des vérités

toujours applicables, et sont comme les grands lieux-communs de

l'éternelle justice.

Eh bien, dès les premiers vers, toute préoccupation de ce genre

avait disparu. Le poète s'était emparé de son public, et d'un coup

de son aile puissante, l'avait élevé loin des réalités du moment,

dans la haute sphère de son art. On ne sentait même pas cet esprit

d'antagonisme entre les deux écoles rivales, qui, à la première

épreuve, inquiétait parfois l'admiration. On écoutait avec un respect

religieux, comme on eût fait pour _le Ciel_ ou _Don Sanche d'Aragon_ ou

tout autre chef-d'œuvre consacré, pour lequel la critique n'est plus

permise.

Cependant, du premier public, de celui qui assistait à la

représentation de la Renaissance, il restait très peu de survivants.

Trente-quatre ans déjà nous séparent de cette soirée, et nous

cherchions vainement dans les loges les têtes connues autrefois. À

peine en avons-nous distingué cinq ou six, qui se souriaient de loin,

heureuses de se retrouver encore à cette fête de poésie: c'était pour

_Ruy Blas_ un public de postérité.

C'est, comme on sait, Frédérick Lemaître qui à l'origine joua _Ruy

Blas_, et l'on se demandait avant le lever du rideau s'il parviendrait

à dépouiller la hideuse défroque de Robert Macaire, dont les lambeaux

semblaient s'attacher à sa chair comme la tunique empoisonnée de

Nessus. Position étrange que celle d'un acteur qui ne peut se séparer

de sa création, et dont le masque gardé trop longtemps finit par

devenir la figure. _Ruy Blas_ eut bien vite raison de Robert Macaire.

De ce tas de haillons laissés à ses pieds, s'élança comme un dieu

qui sort du tombeau, Frédérick, le vrai Frédérick que vous savez,

mélancolique, passionné, le Frédérick plein de force et de grandeur,

qui sait trouver des larmes pour attendrir, des tonnerres pour

menacer, qui a la voix, le regard, le geste, le Frédérick de Faust, de

Rochester, de Richard d'Arlington, et de Gennaro,--c'est-à-dire le plus

grand tragédien du plus grand comédien moderne.

L'effet, comme on le pense, fut prodigieux, et le coup de talon

sous lequel, au troisième acte, Ruy Blas écrase don Salluste, comme

l'Archange le Démon, retentit encore dans la mémoire de tous ceux qui

l'ont entendu.

Frédérick vit toujours, mais la force ou plutôt la jeunesse manque à

son génie. Le vieux lion serait encore capable de secouer sa crinière,

et de tirer de sa poitrine un profond rugissement. Il chasserait les

ministres, il tuerait Don Saluste, mais il ne pourrait plus se rouler

avec une grâce amoureuse aux pieds de la Reine, sur les marches du

trône. Cependant, si l'on reprenait les _Burgraves_, cette œuvre

titanique et digne d'Eschyle, il ne faudrait aller chercher d'autre

acteur que Frédérick. Quel magnifique Job ou quel superbe Barberousse

il ferait! Comme, il rendrait également bien le bandit patriarche et

l'empereur-fantôme!

Dans l'œuvre dramatique de Victor Hugo, _Ruy Blas_ est une des

pièces qui nous plaît le plus--nous disons qui nous plaît;--il en est

d'autres que nous admirons autant.

La charpente du drame s'emmanche avec une précision qui ne laisse pas

apercevoir les jointures, car l'intrigue s'y meut à l'aise, malgré ses

complications et ses tortuosités; le sujet est un de ceux qui excitent

le plus l'imagination, et qu'on retrouve au fond de chaque jeune

cœur, à l'état de rêve secret: sortir brusquement de l'obscurité

par un coup du sort qui ressemble à de la magie, et s'élever d'un vol

rapide vers l'amour idéal, radieux, sublime, l'amour dans la majesté,

et la toute-puissance,--ce qui se rapproche le plus de la Divinité sur

terre:--en un mot, être l'amant de la Reine.

A cette ivresse, à cet éblouissement, à ce vertige des hauts sommets,

se mêle l'appréhension, perpétuelle de la chute inconnue. Sur ce

plancher qui semble ne cacher aucun piège, peut s'ouvrir une trappe

précipitant la victime en quelque gouffre de ténèbres. D'une porte

cachée, va peut-être déboucher, silencieux, glacial, implacable comme

la Haine et la Vengeance, ce diabolique don Salluste qui, mettant sa

main sur l'épaule du malheureux, lui arrachera la peau de don César de

Bazan, pour ne lui laisser devant la Reine que sa casaque de laquais.

Quelle situation tragique et poignante! Travailler malgré soi et sans

savoir comment faire, par une nécessité inéluctable, au piège que le

démon tend à l'ange adoré, et dont on pressent dans l'ombre les rouages

compliqués formidables.

Tous ces personnages sont dessinés et peints comme des portraits de

Vélasquez, avec une maestria souveraine, une force de couleur, une

liberté de touche, une grandeur d'attitude et un sentiment de l'époque

qui fait illusion. Que de fois ne l'avons-nous pas rencontré ce marquis

de Finlas, au Prado, à l'Escurial, à Aranjuez, lui ou quelqu'un de

sa race, dans un cadre blasonné, riche, vêtu de noir, avec ses yeux

de braise trouant sa face morte. Combien d'heures sommes-nous restés

pensifs devant ces pâles infantes, ces reines exsangues, ces mortes

devenues fantômes, n'ayant d'autre trace de vie, sous les blancheurs

argentées des salons et sous le ruissellement des perles, que le

carmin de leurs lèvres et les plaques de fard de leur pommette! Toute

l'Espagne picaresque vit dans cet étonnante figure de don César de

Bazan qui est pour l'œuvre de Victor Hugo ce que l'étincelant

Mercutio est pour l'œuvre de Shakespeare. Quelle élégance encore

sous ce délabrement! Quels beaux haillons noblement portés! Quelle

hauteur d'âme dans cette misère, et quel effrayant et philosophique

oubli des prospérités disparues! Comme il reste loyal, délicat et fier

à travers ces désordres, cet ami de Matalobos et de Gulatremba, comte

de Garofa, puis de Villalcazar! Et don Geritan, le grotesque rival de

Ruy Blas, quel bon type de la vieille galanterie espagnole! c'est don

Quichotte à la cour, ayant la reine pour Dulcinée du Toboso.

A quoi bon insister si longtemps sur des choses si connues? Faisons

plutôt remarquer que jamais la vie dramatique ne fut menée avec une

aisance si souveraine, avec une puissance si absolue. Le poète, lui,

peut tout exprimer, depuis les effusions les plus lyriques de l'amour

jusqu'aux minutieux détails d'étiquette, de blason et de généalogie!

depuis la plus haute éloquence jusqu'à la plaisanterie la plus

hasardeuse, passant du sublime au grotesque sans le moindre effort,

mêlant tous les tons dans le plus magnifique langage que le théâtre

ait jamais parlé. La franchise de Molière, la grandeur de Corneille,

l'imagination de Shakespeare, fondues au creuset d'Hugo, forment ici un

airain de Corinthe supérieur à tous les métaux.

Bien que le vieux critique soit, en général, _laudator temporis acti_

et trouve que dans sa jeunesse on jouait bien mieux la comédie, la

tragédie et le drame qu'aujourd'hui, nous devons dire que la reprise de

_Ruy Blas_ à l'Odéon a été supérieure comme jeu, rendu et mise en scène

à la première représentation de la Renaissance, en faisant exception

bien entendu de Frédérick que personne ne peut remplacer.

Lafontaine, dans Ruy Blas, sans chercher ni éviter de périlleux

souvenirs, a donné ce que permettait son talent inégal, sa nature

ardente et passionnée: des élans inattendus, des cris du cœur,

des accents vrais à travers des emphases et des incohérences. Il a

très bien dit la scène du premier acte, où il conte à Zafari son

amour insensé pour la Reine. Il a été d'une violence magnifique et

d'un emportement superbe dans sa célèbre apostrophe aux Ministres.

La déclaration d'amour qui suit a été soupirée avec une adoration

craintive et passionnée très bien sentie, et au dénouement le laquais

a repris implacablement sa revanche du gentilhomme. Quant à Geffroy,

il est l'idéal même du rôle. Le poète n'a pu concevoir dans son

imagination un don Salluste plus glacial, plus impassible, plus

étranger à tout sentiment humain, plus profond, plus satanique en un

mot, sous une apparence correcte de gentilhomme; chacune de ses paroles

a la froideur polie d'un tranchant de hache et vous donne un frisson

derrière le cou. Alexandre Mauzon était bien loin de cette perfection

sinistre.

Le rôle de don César de Bazan semble appeler invinciblement Mélingue;

ce manteau d'escudero avait été troué et déchiqueté exprès pour lui,

ce pommeau de rapière à coquille sollicitait sa main, cette plume

énervée demandait à palpiter sur son feutre. Qui donc mieux que lui

pouvait se promener d'une mine triomphante, sa cape au-dessus du cou,

et ses bas en spirales? De plus, ces mots charmants, toutes ces folies

étincelantes éclatant sur le fond sombre du drame comme des chandelles

romaines sur un ciel noir, Mélingue n'a pas eu de peine à faire oublier

Saint-Firmin à ceux qui se souvenaient encore du premier don César.

La Marie de Neubourg de la Renaissance--Atala Beauchêne--avait été

trouvée insuffisante, malgré sa beauté. Rien de plus suave, de plus

charmant, de plus poétique que Mademoiselle Sarah Bernhardt, la Marie

de Neubourg de l'Odéon. Quelle mélancolique langueur! quel air de

colombe dépareillée manquant d'air, de liberté et d'amour dans cette

triste cage dorée où l'enferme le camarera-mayor, personnification

momifiée de l'étiquette! Jamais l'ennui morne et étouffant de la cour

d'Espagne ne fut mieux rendu. Quelle chaste réserve dans son abandon,

quelle délicatesse féminine, et comme chez elle la reine préserve

toujours l'amante! Comme elle est faite pour être adorée! et comme

cette petite, couronne en dentelle d'argent posée au sommet de la tète

lui donne bien l'air de la Madone de l'Amour!

Fabien a fait de don Geritan, le vieux beau duelliste, un caractère

élégant et sympathique. Son costume de nuance tendre, tout passementé

et tout couvert de rubans, contraste comiquement avec la personne

longue, sèche, raide, longitudinale, rappelant le jeune échassier.

Malgré son ridicule, il aime la Reine, et se ferait bravement tuer

pour elle. Ruy Blas l'a bien jugé. Mademoiselle Broisat est la plus

gentille Casilda qui puisse égayer l'ennui d'une cour d'Espagne et

contre-balancer la soporifique influence d'un camarera-mayor. Puisque

nous parlons de la duchesse d'Albuquerque, disons que Mademoiselle

Ramelli est impatientante de vérité dans son rôle de dragon en basquine

noire; à chaque fois qu'elle tire le fil pour arrêter par la patte

l'essor de quelque fantaisie, on serait tenté, comme la Reine de lui

flanquer une paire de bons soufflets.

Victor Hugo(#51977) · 第 5 / 12 段