Madame Lambquin s'était chargée, sans la moindre coquetterie, de

représenter l'affreuse compagnonne--dont le menton fleurit et dont le

nez trognonne--. Il semble qu'elle ait été chercher son costume et son

type dans les _caprichos_ de Goya, parmi des sorciers du collège de

Bozozona, dans les _tias_ du Rasho et ces duègnes à gros chapelets qui

sous le porche des églises vous demandent l'aumône, d'abord pour une

vieille, ensuite pour une jeune.

XXIII

VERS DE VICTOR HUGO

13 juin 1843.

Victor Hugo, un de ces poètes que Dante appelle souverains et qu'il

place dans l'Élysée, une grande épée à la main comme des guerriers,

et qui réunit en lui deux qualités qui semblent d'abord opposées

l'une à l'autre, un lyrisme effréné et une miraculeuse patience de

ciselure dans l'exécution, a fait accomplir à la versification un

immense progrès qui a été pris pour une décadence par certains esprits,

judicieux sur d'autres points, lesquels s'imaginent que les vers

romantiques ne sont que de la prose plus ou moins rimée, et que le

vers droit, à période carrée, est beaucoup plus difficile que le vers

moderne. Déjà Lamartine avec ses grands coups d'ailes, des élégances

enchevêtrées comme des lianes en fleur, ses larges périodes, ses vastes

nappes de vers s'étalant comme des fleuves d'Amérique, avait fait

crever de toutes parts le vieux moule de l'alexandrin; mais il restait

encore beaucoup à faire.

Dans ses _Orientales_, Victor Hugo se plut à réunir un grand nombre

de formes de stances, ou entièrement neuves, ou restaurées des vieux

maîtres. Il revêtit son inépuisable fantaisie de tous les rythmes et de

toutes les mesures, il donna des exemples de tous les entrecroisements

et de tous les redoublements de rimes, et reproduisit dans son œuvre

l'ornementation mathématique et compliquée de l'Orient. Son École,

composée alors d'Alfred de Vigny, de Sainte-Beuve, d'Alfred de Musset

et d'Antony Deschamps, auxquels d'autres vinrent bientôt s'adjoindre,

chercha la richesse de la rime, la variété de la coupe, la liberté de

la césure, et trouva mille charmants secrets de facture. Bien des mots

exilés dans la prose purent enfin rentrer dans les vers. L'exclusion

systématique du mot propre produit dans les poètes de l'École

racinienne une tonalité toute particulière; les terminaisons en _er_,

en _é_, en _eux_, en _ant_ et _able_ finissent presque tous les vers

pseudo-classiques, ce qui n'a rien d'étonnant, vu l'énorme consommation

d'infinitifs et d'adjectifs à laquelle oblige la périphrase.

On nous pardonnera ces réflexions qui ont pour but de faire

comprendre aux gens du monde que l'École romantique ne procède pas à

l'aventure. Ces vers brisés ou _cassés_, comme disent les classiques

dans leur aimable atticisme, exigent de longs travaux, de patientes

combinaisons, sont plus riches de rimes, plus sobres d'inversions

et de licences grammaticales, que les vers qu'ils s'imaginent être

des chefs-d'œuvre de pureté, parce qu'ils sont tout simplement

monotones.

XXIV

LE DRAME

30 juillet 1843.

Le drame a toujours eu beaucoup de mal à s'établir parmi nous. Diderot,

avec _son Père de famille_, Beaumarchais, avec son _Eugénie_, ont

trouvé nombre de contradictions.

_Nanine_, l'_Enfant Prodigue, Mélanie, Céline_, l'_Écossaise_, le

_Philosophe sans le savoir_, déplaisent également par ce mélange du

comique, du tempéré et du touchant, qui pourtant est le procédé même de

la nature.

Dans l'éloquente préface d'_Eugénie_, il faut voir avec quelle raison

et quelle puissance de dialectique Beaumarchais proclame la poétique

de l'École nouvelle, ce qui n'a pas empêché Victor Hugo d'écrire son

admirable préface de _Cromwell._ On avait à peu près alors accepté le

drame en prose en le flétrissant du nom de mélodrame; mais pour le

drame en vers, le travail était à recommencer.

XXV

REPRISE DE «MARION DELORME»

9 novembre 1839.

Constatons le succès qu'obtient en ce moment, à la Comédie-Française,

la reprise de _Marion Delorme._ Faire l'éloge de _Marion Delorme_ est

maintenant chose superflue. Quatre-vingts représentations et trois

éditions successives valent le meilleur panégyrique du monde. Ce beau

drame réunit la gravité passionnée de Corneille, et la folle allure

des comédies romanesques de Shakespeare; quelle variété de ton, quelle

vivacité charmante et castillane! Comme tous ces beaux seigneurs qui

ne font que traverser la pièce pour jeter l'éclair de leur épée et

de leur esprit, parlent bien la langue cavalière et superbe du XVIe

siècle! Quel sincère accent de comédie! Voyez! voyez ce Taillebras,

ce Scaramouche et ce Gracioso! Scarron lui-même, l'auteur de _Japhet

d'Arménie_ et de _Jodelet_, ne les eût pas dessinés d'un trait plus

vif et plus libre. Et comme les larmes de Marion, perles divines du

repentir, ruissellent limpidement sur tous ces visages grimaçants ou

terribles! Quel charmant marquis que ce mauvais sujet de Gaspard de

Saverny! Quelle mâle, sévère et fatale figure que ce Didier _de rien!

Marion Delorme_ est une des pièces de M. Hugo où l'on aime le plus à

revenir; c'est un roman, une comédie, un drame, un poème où toutes les

cordes de la lyre vibrent tour à tour.

XXVI

REPRISE DE MARION DELORME

1er décembre 1851.

On a repris vendredi dernier _Marion Delorme_, au théâtre de la

République. Le grand et beau drame qui a déjà la consécration du temps,

de romantique à l'époque où il s'est joué, est devenu classique comme

une tragi-comédie de Corneille ou de Rotrou. Il a pris place, sans

cesser d'être vivant, dans ces galeries de tableaux de maîtres que le

Théâtre-Français offre aux études des jeunes générations; il a été

écouté avec un religieux respect par ceux qui le connaissent et par

ceux qui l'ignoraient. On ne saurait guère rêver pour jouer _Marion

Delorme_, la courtisane Madeleine, une actrice plus assortie à son rôle

que Mademoiselle Judith; elle a la jeunesse, la beauté, l'intelligence

et la passion, les larmes et le sourire. Si elle n'atteint pas certains

côtés profonds et douloureux comme Madame Dorval, en revanche elle fait

mieux ressortir certaines faces du rôle et l'éclairé autrement.

Jeffroy ne joue pas Louis XIII, c'est Louis XIII lui-même, ce roi qui

avait fait de l'ennui un art, presque une volupté, et qui oublia sa

couronne sur le front de la Mélancolie. Il est impossible d'être plus

terne, plus morne et plus éteint, plus souverainement accablé de ce

spleen royal, lourde chape de plomb qui double le manteau d'hermine et

dont nul ne sentit le poids comme ce pâle Louis, pas même Philippe II à

l'Escurial; pas-même Charles-Quint à Saint-Just.

Brindeau a donné au personnage de Saverny son éloquence railleuse, et

Maillard a bien rendu la physionomie passionnée, douloureuse et fatale

de Didier, ce type des Antony.

XXVII

«DIANE», D'AUGIER, ET «MARION DELORME»

19 février 1851.

La première faute chez M. Augier, faute qui domine toute la pièce

et qui nous étonne chez un homme qui a la familiarité des choses de

théâtre, c'est le choix du sujet de _Diane._ M. Augier ignore-t-il

qu'un poète, nommé Victor Hugo, a déjà traité d'une façon assez

supérieure les principales situations de _Diane_, dans un livre

intitulé _Marion Delorme_, qui a fait quelque bruit dans son temps

et que cent cinquante représentations ont fait connaître de tout le

monde? Comment un écrivain va-t-il reprendre pour thème d'un drame

un duel au temps de Richelieu, sous la juridiction qui condamnait

tout duelliste à mort, en refaisant une par une toutes les scènes qui

découlent forcément de ce point de départ: la fuite du coupable, son

arrestation, la demande en grâce, la peinture du caractère de Louis

XIII, l'explication de la politique du cardinal et tout ce qui s'ensuit?

En regardant cette pièce où figurent Richelieu, Louis XIII, Laffemas,

et sous des noms qui les déguisent peu, Saverny, Brichanteau,

Bouchavannes et la troupe débraillée des raffinés d'honneur, nous

éprouvions une impression bizarre; dans les situations analogues, les

vers d'Hugo, gardés précieusement dans notre mémoire, voltigeaient

involontairement sur les lèvres et devançaient les alexandrins de

M. Émile Augier; l'ancienne pièce reparaissait sous la nouvelle,

comme à travers les antiphonaires du XIIe siècle revivent les œuvres

palimpsestes d'Homère et de Virgile, grattées par l'ignorance des

moines; Marion Delorme, attristée, moralisée et transformée en vieille

fille ayant pour Didier un frère étourdi, nous faisait surtout une

peine profonde, tant elle semblait embarrassée de ce déguisement; Louis

XIII, ce pâle fantôme, cet Hamlet de l'ennui, cherchant à son côté son

bouffon L'Angely pour laisser divaguer sa tristesse en plaisanteries

lugubres, et l'ancien Laffemas, si noir, si scélérat, si sinistre, si

caverneusement infernal, paraissait humilié de n'être plus qu'un simple

agent de police brutal et bête, n'ayant de féroce que son costume

d'alguazil.

Cette impression était partagée par toute la salle, qui se demandait

quelle avait pu être l'intention de l'écrivain, si cette ressemblance

était fortuite ou volontaire, s'il avait cru inventer en se

ressouvenant, ou s'il avait imité de parti pris. Les antécédents de

M. Émile Augier ne permettent guère de s'arrêter à cette dernière

supposition. Il appartient à une école qui s'est séparée du grand

mouvement littéraire romantique, et qui a obtenu un succès de réaction.

Cette école n'admire guère que les anciens et les poètes du XVIIe

siècle: quelque talent qu'elle puisse reconnaître à Victor Hugo, elle

ne l'admet pas comme un maître et rejette ses doctrines. L'auteur de

_Gabrielle_ s'y est-il récemment converti? Cela n'est pas probable.

Achille classique a-t-il voulu provoquer le Siegfried du Romantisme sur

son propre terrain, et en traitant le même sujet, lui montrer de quelle

manière s'y prenait un champion de l'école du bon sens?

Peut-être s'est-il donné pour tâche de montrer _Marion Delorme_ à

l'état sobre, dénuée de lyrisme, de passions, de rimes riches, d'images

et de couleur locale; ou bien encore,--comme ces élèves d'Ingres qui

n'osent jeter les yeux sur les tableaux de Rubens, de peur d'altérer

leur gris par la contemplation de ce maître flamboyant,--n'a-t-il ni vu

ni lu le drame de Victor Hugo.

XXVIII

UNE LETTRE DE VICTOR HUGO

«4 octobre 1844.

«Vous êtes un grand poète et un charmant esprit, cher

Théophile, je lis votre _Roi Candaule_ avec bonheur. Vous

prouvez, avec votre merveilleuse puissance, que ce qu'ils

appellent la poésie romantique a tous les génies à la fois,

le génie grec comme les autres. Il y a à chaque instant dans

votre poème d'éblouissants rayons de soleil. C'est beau,

c'est joli, et c'est grand.

«Je vous envierais de toute mon âme si je ne vous aimais de

tout mon cœur.»

«VICTOR HUGO.»

XXIX

GASTIBELZA

(OPÉRA NATIONAL)

22 novembre 1841.

Une de ces chansons singulières que Victor Hugo désigne sous le nom

fantasque de «guitare», comme pour indiquer leur accent espagnol, a

servi de point de départ à M. Dennery pour le livret que M. Maillard a

brodé de sa musique. Nous voulons parler de Gastibelza, «l'homme à la

carabine», rendu si populaire par le refrain de Monpou. M. Dennery a

l'habitude de détrousser M. Hugo; il lui a pris don César de Bazan, il

lui prend Gastibelza. M. Dennery est un voleur plein de goût, et s'il

fait le foulard de l'idée, il ne s'adresse du moins qu'aux poches bien

garnies.

_Gastibelza_ est une de ces chansons folles et décousues dont les

images se succèdent avec l'incohérence du rêve et qui, malgré la

puérilité bizarre des détails, vous troublent profondément et vous

laissent pensif des heures entières. Cette _guitare_ ressemble, à

s'y méprendre, à ces romances populaires faites par on ne sait qui,

par le pâtre qui rêve, par l'écolier en voyage, par le soldat sous

la tente, par le marin que berce la mer paresseuse. Un vers s'ajoute

siècle par siècle au vers balbutié; l'oiseau, au besoin, souffle la

rime qui manque, et peu à peu, avec l'air, le soleil, le ciel bleu, le

gazouillis de la fauvette et de la source, le bruit de la rosée qui se

détache des branches, la chanson se trouve faite, et les plus grands

poètes la gâteraient en y touchant. C'est dans la carrière lyrique

de M. Victor Hugo une merveilleuse bonne fortune que d'avoir trouvé

_Gastibelza._

Toutes les fois que nous entendons ce refrain:

Le vent qui vient à travers la montagne,

nous voyons se dérouler devant nos yeux les crêtes neigeuses des

sierras, et, sur les chemins que côtoie le précipice, s'avancer par

file la caravane des mulets caparaçonnés de couvertures bariolées, et

talonnés par les arrieros au chant guttural.

Le vent souffle par folles bouffées dans notre tête comme dans la

chanson, et, quoiqu'il ne ne vienne pas du mont Falou, il nous rend

malade, et nous donne la nostalgie de l'Espagne.

Un de ces êtres maladroits qu'on appelle poètes, voulant transporter au

théâtre cette ballade empreinte d'une couleur si sauvagement locale, se

fût contenté de traduire en forme de drame légendaire les infortunes du

pauvre Gastibelza, et eût fait un tableau de chaque couplet; mais il

faut aux habiles plus de complications que cela, les idées qui semblent

les plus rebelles à l'estampage des faiseurs, sont forcées, comme les

autres, de se modeler dans les cases du gaufrier.

M. Dennery a donc rendu Gastibelza _intéressant_, dans le sens qu'on

attache à ce mot au théâtre. Doña Sabine reçoit bien toujours l'anneau

d'or du comte de Saldagne, mais c'est dans le pieux motif de sauver

son père, et de reprendre les papiers de famille nécessaires à la

justification de cet honnête vieillard, et détournés par le comte.

Gastibelza, qui se trouve être de noble race, épouse à la fin de la

pièce doña Sabine, reconnue comtesse de Mendoce; car, en apprenant

l'innocence de celle qu'il aime, il a recouvré la raison. Bref, tout

le parfum de la chanson s'est évaporé, mais aussi la pièce est carrée,

comme on dit. Inexprimable avantage!

Qu'est devenue Sabine, la fille de cette vieille bohémienne

d'Antiquerra, orfraie logée dans une ruine, et piaulant la nuit et la

journée son chant d'incantation; Sabine, avec ses cheveux de jais,

son œil d'étincelles, son sourire, éclair blanc dans la figure

brune, sa beauté provoquante où pétille le sang maure, son corset

noir qui fait abonder la hanche, ses parures de sequins, ses colliers

bizarres, et son chapelet du temps de Charlemagne? Pourquoi, après

avoir traversé la place de Zocodover, ne descend-elle pas au Tage par

la porte d'Alcantara, et ne vient-elle pas, accompagnée de sa sœur,

se baigner dans le fleuve, et montrer, la coquette, ce genou poli qui

a bien autant contribué à la démence de Gastibelza que le vent venu de

la montagne? Gastibelza lui-même, cette fauve figure, moitié pasteur

moitié bandit, qu'on croirait peinte par Velasquez, avec son œil

noir et profond que fait vaciller l'égarement, et sa carabine usée

par sa main rude, Gastibelza, ce pauvre rêveur éperdu d'amour et de

mélancolie, et regardant toujours le chemin qui mène vers la Cerdagne,

a été réduit aux proportions d'un soupirant d'opéra-comique. Sans

doute, il le fallait, puisque, pour réussir au théâtre, suivant les

gens expérimentés, la banalité est une chose nécessaire.

Cela ne veut pas dire que Gastibelza ne soit pas un bon poème

d'opéra-comique: au contraire, il a réussi sans doute par les mêmes

côtés qui nous déplaisent; en outre, il faut le dire, pendant toute la

représentation, nous avions dans l'oreille les arpèges, les pizzicati

de cette guitare vraiment espagnole, pincée par Victor Hugo, le poète

de la ballade.

M. Maillard, l'auteur de la partition, a justifié tout de suite, même

pour les gens les plus hostiles à l'érection d'un théâtre lyrique,

l'utilité et la nécessité de l'Opéra National, car, dès la première

soirée, le théâtre de M. Adam a révélé un compositeurs M. Maillard,

sans le troisième théâtre lyrique, eût été ignoré longtemps encore,

et se fût éteint dans l'attente du petit acte qu'octroie aux prix de

Rome la charité officielle de l'Opéra-Comique. Dans _Gastibelza_, on

sent l'exubérance d'un compositeur longtemps contenu, et les défauts

du nouvel ouvrage sont les longueurs et la disproportion des effets.

La manière de M. Maillard montre qu'il a beaucoup étudié Donizetti et

surtout Verdi. Ces deux courants colorent, sans l'altérer, sa veine

naturelle. Sa musique est bien faite, ingénieuse, et si elle n'est

pas toujours originale, elle est du moins rarement commune. A cette

première audition, nous avons remarqué un chant de chasseurs, le duo

entre Gastibelza et doña Sabine, les couplets du comte de Saldagne,

un sextuor fort beau, un chœur d'hommes avec effet imitatif, et le

grand air de Gastibelza.

Mademoiselle Chérie-Courand, qui jouait le rôle long et difficile de

doña Sabine, a surmonté avec bonheur l'émotion bien naturelle qui

l'étranglait, puisque, jusque-là, elle n'avait jamais mis le pied

sur un théâtre. Elle a supporté très courageusement ce premier feu

de la rampe qui intimide les plus hardis, et a pu faire voir qu'elle

était excellente musicienne, et possédait une belle voix de _mezzo

soprano. Gastibelza_ n'est pas un drame lyrique, c'est un opéra-comique

dans le vieux sens du mot. Il faut excuser les tâtonnements d'une

administration nouvelle; mais le genre qui convient à l'Opéra-Comique

est encore à créer en France. C'est tout simplement l'opéra tel

qu'il se joue en Allemagne, une sorte de drame énergique et rapide,

poétique si l'on peut, violent et passionné toujours, sevré autant que

possible de ces préparations et de ces adresses vulgaires où triomphe

l'industrie des fileurs de scènes et des escamoteurs d'idées. Quelque

chose comme le _Robin des Bois_ de l'Odéon, qui, faiblement traduit,

sans doute conservait beaucoup de l'énergie du poème original, comme le

don Juan, dont le livret romantique n'a pas peu contribué sans doute

à féconder le génie de Mozart. Si le préjugé du public dilettante ne

repoussait pas l'humble librettiste de la gloire accordée au musicien,

rien n'empêcherait, certes, les véritables poètes de composer ce qui,

aujourd'hui, s'appelle si improprement des poèmes. Croira-t-on que

_Lucrèce Borgia_, par exemple, ou _Hernani_, n'auraient pas été, au

besoin, d'excellents drames lyriques? Cette forme leur conviendrait

mieux même que celle du grand opéra, où le récitatif obscurcit ou

affaiblit une grande partie des détails.

La question du drame lyrique considéré comme genre, est donc

facile à résoudre. Mozart et Weber ont fait de la musique pour des

drames; pourquoi donc Victor Hugo, Alfred de Musset ou Mérimée

dédaigneraient-ils de faire des drames pour la musique?

XXX

CHANGEMENTS A VUE

7 février 1849.

Qu'il a fallu de temps pour arriver, sans se faire regarder comme

un hydrophobe, à lever le rideau quelques fois de plus que le

nombre sacramentel, et à changer à vue dans le milieu d'un acte!

Hugo lui-même, le grand Vandale, le grand Barbare, le Hun, l'Attila

romantique, ne l'a pas osé. Il a reculé devant cette action capitale

de retrousser un bord de toile à torchon barbouillée de détrempe,

après trois ou quatre scènes, pour passer dans un autre endroit; et,

cependant, il n'avait pas craint de mettre du lyrisme, des images, des

métaphores et même des rimes, dans ses dramatiques férocités qui lui

ont valu longtemps une réputation de cannibale.

(Écrit à propos de la représentation de _Monte-Cristo_ (Alexandre Dumas

et Maquet), au Théâtre-Historique.)

XXXI

LUCREZIA BORGIA

(THÉÂTRE ITALIEN)

14 février 1840.

Jamais drame ne fut plus merveilleusement coupé pour la musique que

celui de Lucrèce: aussi l'arrangeur n'a-t-il pas eu grand'chose à

faire, et dans beaucoup d'endroits s'est-il contenté de mettre en

méchants vers de livret l'admirable prose du poète. Le sujet amenait

si invinciblement la musique, que le dénouement de la pièce doit ses

principaux effets de terreur au contraste des chants de fête et des

litanies funèbres des moines. Le souper chez la princesse Négroni

est une des plus belles situations lyriques qui se puissent voir et

revenait de droit à l'Opéra. La scène de l'insulte, celle des flacons

et celle de l'orgie, à cela près des cercueils et des moines, qui

restent dans la coulisse, ont été presque textuellement conservées:

malheureusement la couleur tragique n'est pas reproduite, et, si l'on

tournait le dos au théâtre, on s'imaginerait difficilement qu'il s'y

passe des choses si terribles.

XXXII

LUCRÈCE BORGIA

(ODÉON)

13 mars 1843.

On a repris à l'Odéon _Lucrèce Borgia._ Ce drame gigantesque, peut-être

plus près d'Eschyle que de Shakespeare, a produit son effet accoutumé.

Mademoiselle Georges s'y est montrée sublime comme à son ordinaire,

et jamais, depuis la création, le petit rôle de la princesse Négroni

n'avait été rendu avec plus de grâce, de beauté, d'esprit et de

jeunesse. C'était mademoiselle Volet qui était chargée d'attirer dans

les pièges de la vindicative Lucrèce les trop confiants amis de

Gennaro. On comprend qu'ils ne se soient pas fait prier pour la suivre.

Quelle étrange destinée que celle de Lucrèce! Célébrée par tous les

poètes contemporains, chantée par le divin Arioste, qui la proposa

comme le modèle de toutes les vertus, elle a en quelque sorte une

réputation double: ange chez les poètes, démon chez les chroniqueurs.

Lesquels ont menti? Elle était blonde et de la physionomie la plus

douce qui se puisse imaginer. Lord Byron raconte avoir trouvé dans

une bibliothèque d'Italie, nous ne savons plus si c'est à Ravenne ou

à Ferrare, un recueil de lettres autographes de Lucrèce Borgia, entre

les feuillets desquelles était placée une boucle de ses cheveux. Ces

lettres parlaient d'amour platonique, de tendresse idéale; ces cheveux

étaient doux, pâles et soyeux, on eût dit le rayon de l'auréole d'un

ange.

Ce grand poète en déroba quelques-uns qu'il emporta et conserva

soigneusement. Maintenant cette femme est devenue un type de

scélératesse titanique, de même que par les calomnies de Virgile,

Bidon, la prude la plus refrognée, la bégueule la plus sèche de son

temps, subsistera éternellement comme le type de l'amour et de la

passion.

XXXIII

LUCREZIA BORGIA

(THÉÂTRE-ITALIEN)

20 novembre 1853.

_Lucrezia Borgia_, ce drame d'une grandeur titanique, un des plus beaux

de Victor Hugo par sa large charpente et son développement gigantesque,

semblait appeler les masses chorales et les riches accompagnements de

l'orchestre; la musique même se mêle à l'action dans l'œuvre du

poète et produit ces terribles effets des versets funèbres alternant

avec les couplets joyeux de l'orgie, scène comparable, en noir

épouvantement, en terreur opaque, en anxiété profonde, aux scènes

les plus tragiquement sombres d'Eschyle et de Shakespeare, et pour

laquelle Meyerbeer n'eût pas été de trop. Le compositeur n'avait à

craindre dans un pareil sujet que d'y rester inférieur, et peut-être

Donizetti n'a-t-il pas abordé avec le tremblement convenable cette

donnée colossale qui eût mérité tous les efforts de son génie. Son

insouciante facilité italienne n'a sans doute vu là qu'un mélodrame

rimé en livret; mais les situations commandent si impérieusement la

musique, que l'inspiration sérieuse lui est venue plusieurs fois sans

qu'il l'ait cherchée. Nous n'avons pas à faire ici l'appréciation d'un

poème et d'une partition connus de tout le monde; là, du reste, n'était

pas l'intérêt de la soirée. Le désir de revoir Mario le ténor aimé, le

brillant émule de Rubini, absent depuis trop d'années, préoccupait la

salle plus que l'œuvre de Donizetti elle-même quoiqu'elle soit l'une

des mieux reçues du répertoire.

Victor Hugo(#51977) · 第 6 / 12 段