. . . . . . . . . . . .

Ce Corneille Agrippa pourtant en sait bien long!

Dans l'océan céleste il a vu treize étoiles

Vers la mienne, du Nord, venir à pleines voiles.

J'aurai l'empire, allons!--Mais d'autre part on dit

Que l'abbé Jean Tritème à François l'a prédit,

J'aurais dû, pour mieux voir ma fortune éclaircie

Avec quelque armement aider la prophétie!

Toutes prédictions du sorcier le plus fin

Viennent bien mieux à terme et font meilleure fin,

Quand une bonne armée avec canons et piques,

Gens de pied, de cheval, fanfares et musiques,

Prête à montrer la route au sort qui veut broncher,

Leur sert de sage-femme et les fait accoucher.

Lequel vaut mieux: Corneille Agrippa? Jean Tritème?

Celui dont une armée explique le système,

Qui met un fer de lance au bout de ce qu'il dit,

Et compte maint soudard, lansquenet ou bandit

Dont l'estoc refaisant la fortune imparfaite

Taille l'événement au plaisir du prophète?

--Pauvres fous qui, l'œil fier, le front haut, visent droit.

A l'empire du monde, et disent: J'ai mon droit!

Ils ont force canons, rangés en longues files,

Dont le souffle embrasé ferait fondre des villes;

Ils ont vaisseaux, soldats, chevaux, et vous croyez

Qu'ils vont marcher au but sur les peuples broyés?

Baste! au grand carrefour de la fortune humaine

Qui mieux encore qu'au trône à l'abîme nous mène,

A peine ils font trois pas, qu'indécis, incertains,

Tachant en vain de lire au livre des destins,

Ou hésitent, peu sûrs d'eux-mêmes, et, dans le doute,

Au nécromant du coin vont demander leur route.

Des vers comme ceux-là ne peuvent faire longueur, comme on dit en argot

dramatique. Il serait temps de ne pas chercher au théâtre la rapidité

aux dépens de la poésie, du style, des développements historiques et

humains. En suivant ce système, on en arrive à faire des pièces qui ne

sont en quelque sorte que des pantomimes, avec un mot çà et là pour

indiquer le sujet de la scène.

Ce bel édifice poétique où les styles moresque, gothique et de la

Renaissance se fondent si heureusement, pourrait se montrer avec tous

ses ornements, toutes ses arabesques et tous ses caprices. Nous sommes

guéris heureusement de cet amour excessif de la sobriété qui nous

faisait préférer les planches aux bas-reliefs; il n'est plus nécessaire

de casser le nez des statues, et les aiguilles des cathédrales.

Madame Mélingue joue doña Sol avec une grande supériorité. C'est bien

l'Espagnole ardente et contenue, la jeune fille et la grande dame

romanesque et sublime qui peut prendre un bandit pour époux et refuser

un roi pour amant.

Quant à Beauvallet, le rôle semble avoir été fait tout exprès pour lui;

il y apporte cette âpreté, cette énergie qui le caractérisent et qui

s'allient à une tendresse hautaine et grave, de façon à former le plus

parfait Hernani qu'on puisse voir et entendre, car cette voix de cuivre

pourrait dominer le bruit des torrents, et jeter l'appel du cor d'une

montagne à l'autre.

Ligier n'a guère ce qu'il faut pour représenter un prince de vingt

ans qui poussait le blond jusqu'au roux; mais au moins il dit avec

intelligence et netteté.

Guyon, sans faire oublier Joanny dans ce rôle épique de Ruy Gomez de

Silva, le joue cependant d'une manière satisfaisante; sa belle tête et

sa voix forte composent un ensemble énergiquement mâle, tout à fait

approprié au personnage.

Puisque M. Victor Hugo a renoncé au théâtre, à défaut de pièces

nouvelles on devrait bien reprendre _Le Roi s'amuse_, un des plus beaux

drames du poète,--qui n'a été joué qu'une fois;--l'interdiction serait

facilement levée; et le Théâtre-Français pourrait compter sur une suite

de représentations fructueuses.

XII

REPRISE D'HERNANI

8 novembre 1847.

L'on a repris _Hernani_, cette œuvre hardie, touffue et luxuriante

de la jeunesse d'un grand poète. Maintenant, les orages soulevés par

la haine, l'envie et la médiocrité, se sont apaisés. L'on apporte à

cette belle pièce, cousine germaine du _Cid_, l'admiration sereine et

tranquille qu'inspire la contemplation des chefs-d'œuvre classiques;

ces nobles alexandrins à l'allure cornélienne, ces sentiments

chevaleresques, cette folie du point d'honneur, si profondément

espagnole, cette poésie nerveuse et colorée dont l'auteur semble

avoir dérobé le secret aux auteurs inconnus du Romancero, sont

écoutés avec une attention respectueuse. Qu'ils sont loin les jours

de bataille où chaque hémistiche était pris et repris par les écoles

rivales, au milieu du vacarme le plus étourdissant. Quels cris! quels

tumultes! lorsque Don Carlos, au lieu de demander, selon le style alors

généralement employé:

En quel point de l'émail pose le pied de l'heure?

dit, avec une crudité féroce, une barbarie sanglante:

Quelle heure est-il?

Et que Ricard lui répond tout sauvagement:

Minuit!

et non pas, comme il en avait le droit:

Dans sa fuite, il atteint la douzième demeure.

Quelle étrange chose, que les destinées littéraires! Le principal

reproche que l'on faisait en ce temps-là à Victor Hugo, c'était de

ne pas savoir le français: on le traitait de Goth, d'Ostrogoth, de

Visigoth, de Huron, de Malgache et d'Uscoque, et maintenant il est

reconnu non seulement pour un grand poète, mais encore pour un

grammairien de première force, un linguiste consommé, un lexicographe

profond. L'Académie le consulte pour son Dictionnaire, dans les cas

embarrassants.

Nous ne trouvons pas que les acteurs jouent cette pièce avec le

sentiment poétique qu'y apportèrent les créateurs des rôles principaux,

Firmin, Joanny et Michelot surtout. Le retour de la tragédie a

peut-être un peu gâté les caractères français d'aujourd'hui. Ils

négligent les nuances délicates pour la sonorité des vers. Ils mènent

les alexandrins de Victor Hugo deux par deux, comme si c'étaient «des

vers classiques ou des bœufs». Il faut beaucoup d'oreille pour

comprendre l'harmonie des vers à enjambement ou à césure déplacée. Nous

voudrions qu'on fit un cours de prosodie pour les acteurs, et qu'on

leur apprît même à faire des Vers français. On nous dira que plusieurs

d'entre eux savent en faire... Aussi, parlons-nous surtout pour

ceux-là.

XIII

A PROPOS D'HERNANI AU THÉÂTRE-ITALIEN

5 décembre 1854.

Le nom d'Hernani réveille en nous un de nos plus vils souvenirs

de jeunesse. Munis du billet rouge timbré de la symbolique devise

«Hierro», nous avions pris notre place, dans la salle, dès trois

heures, prêts à soutenir la grande lutte contre les classiques et

les bourgeois, et nous montâmes à l'assaut du succès avec les jeunes

bandes romantiques, enfants perdus de la sainte cause de l'Art. Encore

aujourd'hui, nous réciterions des tirades entières de la pièce, et,

malgré nous, sous les chants de Verdi, nous murmurons les vers de

Victor Hugo; ce qui est un double plaisir, partagé sans doute par

beaucoup de personnes.

XIV

LA REPRISE D'HERNANI

21 juin 1867.

Il y a trente-sept ans que, grâce au carré de papier rouge égratigné

de la griffe _Hierro_, nous entrions au Théâtre-Français bien avant

l'heure de la représentation, en compagnie de jeunes poètes, de

jeunes peintres, de jeunes sculpteurs,--tout le monde était jeune

alors!--enthousiastes, pleins de foi et résolus à vaincre ou mourir

dans la grande bataille littéraire qui allait se livrer. C'était le

25 février 1830, le jour d'_Hernani_ une date qu'aucun romantique n'a

oubliée, et dont les classiques se souviennent peut-être, car la

lutte fut acharnée de part et d'autre. Beaux temps où les choses de

l'intelligence passionnaient à ce point la foule!

Notre émotion n'a pas été moindre jeudi dernier. Trente-sept ans!

c'est plus de deux fois ce que Tacite appelle «un grand espace de la

vie humaine». Hélas! des anciennes phalanges romantiques, il ne reste

que bien peu de combattants; mais tous ceux qui ont survécu étaient

là, et nous les reconnaissions dans leur stalle ou dans leur loge avec

un plaisir mélancolique en songeant aux bons compagnons disparus à

tout jamais. Du reste, _Hernani_ n'a plus besoin de sa vieille bande,

personne ne songe à l'attaquer. Le public a fait comme don Carlos, il

a pardonné au rebelle, et lui a rendu tous ses titres. Hernani est

maintenant Jean d'Aragon, grand maître d'Avis, duc de Segorbe et duc

de Cardona, marquis de Monroy, comte Albatera, et les bras de doña Sol

se rejoignent autour de son cou sur l'ordre de la Toison d'or. Sans le

pacte imprudent conclu avec Ruy Gomez, il serait parfaitement heureux.

Autrefois ce n'était pas ainsi, et chaque soir Hernani était obligé de

sonner du cor pour rassembler ses éperviers de montagne, qui parfois

emportaient dans leurs serres quelque bonne perruque classique en

signe de triomphe. Certains vers étaient pris et repris comme des

redoutes disputées par chaque armée avec une opiniâtreté égale. Un

jour les romantiques enlevaient une tirade que l'ennemi reprenait

le lendemain, et dont il fallait le déloger. Quel vacarme! quels

cris! quelles huées! quels sifflets! quels ouragans de bravos! quels

tonnerres d'applaudissements! Les chefs de parti s'injuriaient comme

les héros d'Homère avant d'en venir aux mains, et quelquefois, il faut

le dire, ils n'étaient guère plus polis qu'Achille et qu'Agamemnon.

Mais les paroles ailées s'envolaient au cintre, et l'attention revenait

bien vite à la scène.

On sortait de là brisé, haletant, joyeux quand la soirée avait été

bonne, invectivant les philistins quand elle avait été mauvaise; et les

échos nocturnes, jusqu'à ce que chacun fût rentré chez soi, répétaient

des fragments du monologue d'Hernani ou de don Carlos, car nous savions

tous la pièce par cœur, et aujourd'hui nous-même la soufflerions au

besoin.

Pour cette génération, _Hernani_ a été ce que fut le _Cid_ pour

les contemporains de Corneille. Tout ce qui était jeune, vaillant,

amoureux, poétique en reçut le souffle. Ces belles exagérations

héroïques et castillanes, cette superbe emphase espagnole, ce langage

si fier et si hautain dans sa familiarité, ces images d'une étrangeté

éblouissante, nous jetaient comme en extase et nous enivraient de leur

poésie capiteuse. Le charme dure encore pour ceux qui furent alors

captivés. Certes l'auteur d'_Hernani_ a fait des pièces aussi belles,

plus complètes et plus dramatiques que celle-là peut-être, mais nulle

n'exerça sur nous une pareille fascination.

Dix ans plus lard, nous venions d'entrer en Espagne, le pays où nous

avons nos châteaux; nous parcourions la route entre Irun et Tolosa,

lorsqu'à un relai de poste un nom magique pour nous fit vibrer

jusqu'au fond de notre cœur notre fibre romantique. Le bourg où

l'on s'arrêtait s'appelait «Hernani». C'était une surprise pareille

à celle qu'on éprouverait en entendant donner à un lieu réel un nom

des pièces de Shakespeare. Le bourg était d'ailleurs bien digne du

titre célèbre qu'il portait. Ses maisons de pierre grise, aux portes

étoilées de gros clous, aux fenêtres grillées de serrureries touffues,

aux toits fortement projetés, historiées de grands blasons sculptés, à

lambrequins énormes et à supports bizarres qu'accompagnaient de graves

légendes castillanes où parlaient en quelques mots l'honneur, la

foi et la fierté, convenaient admirablement, chose rare, au souvenir

évoqué. A chaque instant nous nous attendions à voir déboucher par une

ruelle Hernani eu personne avec sa cuirasse de cuir, son ceinturon à

boucle de cuivre, son pantalon gris, ses alpargatas, sou manteau brun,

son chapeau à larges bords, armé de son épée et de sa dague, et portant

à une ganse verte son cor aussi connu que celui de Roland. Sans doute

le poète, dont l'enfance s'est passée au collège noble de Madrid, a

traversé ce bourg, et, ce nom sonore et bien fait lui étant resté dans

quelque recoin de sa mémoire, il en a baptisé plus tard le héros de son

drame.

Mais nous voilà comme Nestor, le bon chevalier de Gerennia, dont nous

n'avons cependant pas encore l'âge, occupé à raconter des histoires et

à dire aux hommes d'aujourd'hui ce qu'étaient les hommes d'autrefois.

Laissons, comme il convient, le passé pour le présent, et revenons à la

représentation de jeudi. La salle n'était pas moins remplie ni moins

animée que le 25 février 1830; mais il n'y avait plus d'antagonisme

classique et romantique. Les deux camps s'étaient fondus en un seul,

battant des mains avec un ensemble que ne troublait plus aucune

discordance. Les passages qui jadis provoquaient des luttes étaient,

nuance délicate, particulièrement applaudis, comme si l'on voulait

dédommager le poète d'une antique injustice. Les années se sont

écoulées, et l'éducation du public s'est faite insensiblement; ce qui

le révoltait naguère lui semble tout simple. Les prétendus défauts se

transforment en beautés, et tel s'étonne de pleurer là où il riait,

et de s'enthousiasmer à l'endroit qu'il sifflait. Le prophète n'est

pas allé à la montagne, mais la montagne est allée au prophète,

contrairement à la légende de l'Islam.

L'œuvre elle-même a gagné avec le temps une magnifique patine;

comme sous un vernis d'or qui adoucit et qui réchauffe en même temps,

les couleurs violentes se sont calmées, les âpretés de touche, les

férocités d'empâtement ont disparu; le tableau a la richesse grave,

l'autorité et la largeur de pinceau d'un de ces portraits où Titien, le

peintre de Charles-Quint, représentait quelque haut personnage avec son

blason dans le coin de la toile.

Dans la préface de sa pièce, l'auteur disait en parlant de lui-même:

«Il n'ose se flatter que tout le monde ait compris du premier coup ce

drame dont le _Romancero general_ est la véritable clef. Il prierait

volontiers les personnes que cet ouvrage a pu choquer, de relire _Le

Cid, Don Sanche, Nicomède_, ou plutôt tout Corneille et tout Molière,

ces grands et admirables poètes. Cette lecture, si pourtant elles

veulent bien faire d'abord la part de l'immense infériorité de l'auteur

d'_Hernani_, les rendra peut-être moins sévères pour certaines choses

qui ont pu les blesser dans le fond ou la forme de ce drame».

Dans ces quelques lignes se trouve le secret du style romantique qui

procède de Corneille, de Molière et de Saint-Simon, en y ajoutant

pour les images quelques nuances de Shakespeare. Racine seul paraît

classique aux délicats qui, au fond, n'aiment guère les mâles poètes et

le vigoureux prosateur que nous venons de citer. C'est cette veine de

langage qui leur déplaît dans les poètes modernes, en général, et chez

Hugo en particulier.

C'est un bien vif plaisir de voir, après tant de mélodrames et de

vaudevilles, cette œuvre de génie avec ses personnages plus grands

que nature, ses passions gigantesques, son lyrisme effréné et son

action qui semble une légende du _Romancero_ mise au théâtre comme

l'a été celle du Cid Campéador, et surtout d'entendre ces beaux vers

colorés, si poétiques, si fermes et si souples à la fois, se prêtant

à la rapidité familière du dialogue où les répliques s'entrecroisent

comme des lames et semblent jeter des étincelles, et planant avec des

ailes d'aigle ou de colombe aux moments de rêverie et d'amour.

Dans le grand monologue de don Carlos devant le tombeau de Charlemagne,

il nous semblait monter par un escalier dont chaque marche était

un vers, au sommet d'une flèche de cathédrale, d'où le monde nous

apparaissait comme dans la gravure sur bois d'une cosmographie

gothique, avec des clochers pointus, des tours crénelées, des toits

à découpure, des palais, des enceintes de jardins, des remparts eu

zigzag, des bombardes sur leurs affûts, des tire-bouchons de fumée, et

tout au fond un immense fourmillement de peuple. Le poète excelle dans

ces vues prises de haut sur les idées, la configuration ou la politique

d'un temps.

La pièce qui portait ce sous-titre: _Hernani_ ou _L'Honneur castillan_,

a pour fatalité _el pundonor_, cette _anankê_ de tant de comédies

espagnoles; Jean d'Aragon y obéit, mais ce n'est pas sans regret; la

vie lui est si douce quand sonne le rappel du serment oublié, et il

suit Doña Sol dans la mort, plutôt qu'il ne tient sa promesse. Mais

voilà que l'habitude de l'analyse nous emporte, et que nous racontons

_Hernani._

On nous demandera sans doute si d'origine l'exécution de la pièce était

supérieure à celle d'aujourd'hui; à l'exception du vieux Joanny, les

acteurs qui créèrent les rôles étaient peu sympathiques au nouveau

genre, et jouaient loyalement à coup sûr, mais sans grande conviction;

Firmin donnait à Hernani cette trépidation fiévreuse qui, chez lui,

simulait la chaleur; Michelot était un don Carlos assez médiocre, dont

les coupes du vers moderne embarrassaient la diction; Mademoiselle

Mars ne pouvait prêter à la fière et passionnée doña Sol qu'un talent

sobre et fin, préoccupé des convenances, plus fait d'ailleurs pour la

comédie que pour le drame. Seul Joanny réalisait l'idéal de Ruy Gomez

de Silva. Il était enchanté de son rôle et il y croyait absolument. Sa

main mutilée à la guerre lui donnait l'air d'un héros en retraite, et

il disait superbement ce vers:

Essaye à soixante ans ton harnais de bataille.

Delaunay a joué Hernani avec une rare intelligence et il est difficile

de lutter plus habilement contre une physionomie qui est naturellement

charmante et qui, pendant quatre actes du drame, doit être sinistre,

orageuse et fatale. Mais au dénouement, quand le bandit redevenu grand

seigneur a dépouillé ses guenilles de _salteador_, Delaunay, rentré

dans son milieu de grâce et d'élégance, joue admirablement la scène

d'amour et d'agonie. Ruy Gomez, «le vieillard stupide», est représenté

par Maubant avec une dignité, une mélancolie et un sentiment de la

vie féodale qu'on ne saurait trop louer; il a dit de la façon la plus

noble, la plus paternelle et la plus louchante, la déclaration d'amour

du bon vieux duc. Dressant a derrière les portraits historiques de

Charles-Quint retrouvé un Don Carlos jeune, brave et galant avec une

légère barbe dorée admirablement réussie. Il a bien dit le grand

monologue. Quant à Mademoiselle Favart, elle est la véritable doña Sol:

hautaine et soumise à la fois, faisant plier sa fierté devant l'amour

et se révoltant contre la galanterie; aventureuse et fidèle comme une

héroïne de Shakespeare, elle a, au dernier acte, une agonie digne de

Rachel.

XV

LETTRE À SAINTE-BEUVE

«MON CHER MAITRE,

«Je n'appartiens pas au parapluie élégant égaré dans votre

charmant ermitage. J'ai gardé de mes jeunes années de

romantisme une horreur sacrée pour ce meuble bourgeois.

«Hernani n'avait pas de parapluie, puisque Doña Sol lui dit:

... Jésus! Votre manteau ruisselle!

«Et je me suis toujours conformé aux opinions du héros

castillan, en matière de riflard.

«Agréez l'expression bien sincère de ma respectueuse et

cordiale sympathie.

«THÉOPHILE GAUTIER.»

* * * * *

_Écrit à propos de la représentation sur le théâtre du comte de

Castellane, les 4 et 5 avril 1837, d'une comédie de Madame Sophie Gay_:

La Veuve du Tanneur:

«Parmi les illustrations littéraires on remarquait M.

Alexandre Duval, ce bon vieillard qui offrit si naïvement à

Victor Hugo de lui faire la charpente de ses pièces, et qui

a cause de son grand âge jouit du privilège d'être assis

avec les femmes.»

XVI

PROSPECTUS POUR NOTRE-DAME DE PARIS

Août-septembre 1835.

_Notre Dame de Paris_ est un livre qui n'a plus besoin d'éloges; ses

nombreuses éditions le louent mieux que nous ne pourrions le faire;

elles se sont succédé avec une prodigieuse rapidité, et n'ont pas suffi

à l'empressement du public. C'est à coup sûr le roman le plus populaire

de l'époque: son succès a été complet. Artistes et gens du monde se

sont réunis dans la même admiration; les critiques les plus hostiles

eux-mêmes n'ont pu s'empêcher de joindre leurs applaudissements à

l'applaudissement général; et s'il était permis de donner une limite

à un génie dans toute sa force et de tant d'avenir, on pourrait croire

que _Notre-Dame de Paris_ est et demeurera le plus bel ouvrage du poète.

C'est une vraie Iliade, que ce roman. Variété de physionomies,

exactitude de costume, miraculeux artifices de description, haute

et sublime éloquence, comique vrai et irrésistible, grandes vues

historiques, intrigue souple et forte, sentiment profond de l'art,

science de bénédictin, verve de poète, tout se trouve dans cette épopée

en prose qui, si M. Victor Hugo n'eût pas été déjà vingt fois célèbre,

eût rendu à elle seule son nom à tout jamais illustre.

Byron, celui de tous les poètes qui a créé les plus charmantes

idéalités féminines, n'a rien à opposer à la divine Esmeralda; Gulnare,

Medora, Haydée sont aussi belles, mais pas plus, et elles sont moins

touchantes.

Maturin n'eût pas dessiné avec moins d'énergie la sombre figure de

Claude Frollo, dévoré par sa soif de science qui se change en soif

d'amour.

Le Phœbus de Châteaupers a aussi bonne grâce sous son harnais que

ces beaux jeunes gens souriants et basanés, tout habillés de velours,

qui se pavanent dans les toiles de Paul Véronèse avec un oiseau sur le

poing ou un lévrier en laisse. Sa bonhomie insouciante et brutale est

peinte de main de maître. C'est la vie et la vérité mêmes.

Qui n'a ri de tout son cœur aux angoisses du péripatéticien

Gringoire, avec son pourpoint qui montre les dents, ses souliers, qui

tirent la langue et sa faim toujours inassouvie? Les poètes à jeun de

Régnier ne sont pas dessinés d'un crayon plus franc et plus vif.

Et Quasimodo, ce monstrueux escargot dont Noire-Dame est la coquille!

Qui n'a admiré son dévouement de chien et ses vertus d'ange dans un

corps de diable? Qui n'en a pas voulu un peu à la Esmeralda de ne pas

l'aimer malgré sa double bosse, son œil crevé, sa jambe cagneuse et

sa défense de sanglier? Qui n'a pas pleuré sur la pauvre Chantefleurie?

Sur quel fond magnifique se détachent ces figures devenues des types!

Tout le vieux Paris: églises, palais, bastilles, le retrait de Louis XI

et la Cour des Miracles; une ville morte déterrée et ressuscitée; un

Pompéi gothique retiré des fouilles; deux mille in-folio compulsés, une

érudition à effrayer un Allemand du moyen âge, acquise tout exprès! Et

sur tout cela un style éclatant et splendide de granit et de bronze,

aussi indestructible que la cathédrale qu'il célèbre.

_Notre-Dame de Paris_ est dès aujourd'hui un livre classique.

C'est à de tels livres que doit être réservé le luxe des illustrations,

la beauté du papier et des caractères, et non à d'autres.

Celle édition, en trois volumes in-octavo, tirée à onze mille

exemplaires et publiée par livraisons de cinquante centimes, tous les

samedis, sera illustrée de douze vignettes des meilleurs artistes

anglais et français, et le burin de Finden y luttera de vigueur et de

grâce avec le pinceau des Boulanger, des Johannot, des Raffet, etc.

Les vignettes vaudront les pages auxquelles elles correspondent, et ce

n'est pas peu dire.

XVII

UN DRAME TIRÉ «DE NOTRE-DAME DE PARIS»

Avril 1850.

_Notre-Dame de Paris_ est dans l'œuvre de Victor Hugo comme la

cathédrale elle-même dans la ville: un monument haut et sombre que

l'on aperçoit de tous les points de l'horizon. Autour se pressent

les constructions les plus variées: palais, maisons, tourelles de

style différent et de mérite égal, qu'on visite et qu'on admire; mais

toujours, au bord de quelque perspective subite, se dressent les deux

grandes tours s'élevant vers le ciel comme les deux bras d'un géant de

pierre.

Nous ne reviendrons pas sur cette merveilleuse épopée; œuvre

immense et touffue, et qui, bonheur singulier, a pu devenir populaire

en restant dans les conditions de l'art le plus fantasque, le plus

capricieux et le plus exigeant; jamais livre n'eut un succès pareil:

aux éditions épuisées succèdent les nouvelles éditions de tous formats

et de tous prix.

M. Paul Fouché a extrait le drame que contient le roman avec cette

habitude de la scène qu'il possède, les acteurs sont entrés dans

la peau et le costume des personnages, les décorateurs ont traduit

les descriptions aussi littéralement qu'une brosse peut interpréter

la plume d'un grand poète; les chapitres ont fait les tableaux, et

tout le côté pittoresque du livre a été transporté au théâtre avec

un art merveilleux. La dernière décoration que représente «Paris à

vol d'oiseau», est la meilleure illustration qu'on puisse faire des

magnifiques pages qu'il retrace. Saint-Ernest, qui représente le pauvre

Quasimodo, est arrivé à une puissance de laideur inimaginable; il a

tout à fait l'air «d'un cauchemar à cheval sur une cloche», Phœbus

de Châteaupers ne désavouerait pas la grâce soldatesque et la haute

mine de Fechter, Arnauld a donné à Claude Frollo l'aspect sombre,

ardent et ravagé du prêtre alchimiste oubliant toutes les sciences pour

l'amour. Chilley est un Gringoire excellent, et Madame Naptal-Arnault a

joué le rôle de l'Esmeralda avec une grâce et une sensibilité exquises.

N'oublions pas de mentionner une ronde de truands, mise en musique par

M. Artus et qui a beaucoup d'entrain et de caractère.

Quasimodo jettera deux cents fois de suite Claude Frollo du haut des

tours Notre-Dame, devant un public émerveillé et nombreux.

XVIII

ANGELO

5 juillet 1835.

Victor Hugo(#51977) · 第 3 / 12 段