Quand on assiste aujourd'hui à une représentation d'_Hernani_, en

suivant le jeu des acteurs sur un vieil exemplaire marqué de coups

d'ongle à la marge pour désigner des endroits tumultueux, interrompus

ou sifflés, d'où partent d'ordinaire maintenant les applaudissements

comme des vols d'oiseaux avec de grands bruits d'ailes, et qui étaient

jadis des champs de bataille piétinés, des redoutes prises et reprises,

des embuscades où l'on s'attendait au détour d'une épithète, des relais

de meutes pour sauter à la gorge d'une métaphore poursuivie, on éprouve

une surprise indicible que les générations actuelles, débarrassées de

ces niaiseries par nos vaillants efforts, ne comprendront jamais tout à

fait. Comment s'imaginer qu'un vers comme celui-ci:

Est-il minuit?--Minuit bientôt

ait soulevé des tempêtes, et qu'on se soit battu trois jours autour de

cet hémistiche? On le trouvait trivial, familier, inconvenant; un roi

demande l'heure comme un bourgeois et on lui répond comme à un rustre:

_minuit._ C'est bien fait. S'il s'était servi d'une belle périphrase,

on aurait été poli; par exemple:

--L'heure

Atteindra bientôt sa dernière demeure.

Si l'on ne voulait pas de mots propres dans les vers, on y supportait

aussi fort impatiemment les épithètes, les métaphores, les

comparaisons, les mots poétiques enfin, le lyrisme, pour tout dire,

ces échappées rapides vers la nature, ces élans de l'âme au-dessus

de la situation, ces ouvertures de la poésie à travers le drame, si

fréquentes dans Shakespeare, Calderon et Gœthe, si rares chez nos

grands auteurs du XVIIe siècle, que tout le théâtre de ce temps ne

fournit que ces deux vers pittoresques, l'un de Corneille, l'autre de

Molière, le premier dans le récit du Cid, le second dans les propos

d'Orgon revenant de voyage et se chauffant les mains devant le feu. Le

vers de Corneille est une cheville magnifique taillée par des mains

souveraines dans le cèdre des parvis célestes pour amener la rime de

«voiles» dont il avait besoin:

Cette obscure clarté qui tombe des étoiles.

Celui de Molière:

La campagne à présent n'est pas beaucoup fleurie,

respire un sentiment de bien-être bourgeois et de satisfaction de ne

plus être exposé aux intempéries de l'air, mais qui cependant fait

penser, dans cette noire maison du vieux Paris où s'enchevêtrent comme

des reptiles les tortuosités de l'intrigue, qu'il y a encore là-bas, à

la campagne, quelque chose de vert, et que l'homme, quoiqu'il ne la

regarde guère, est toujours enveloppé de la nature.

Ce spectacle si nouveau occupait la malveillance. On suivait, sans la

quitter des yeux, cette action si, vivement engagée, et l'on sacrifiait

plus d'une fois le plaisir de chuter ou d'interrompre à celui

d'entendre. Le génie du poète dominait par instants les routines et les

mauvais instincts de la foule qui regimbe contre tout ascendant qu'elle

ne subissait pas la veille, et trouve qu'elle admire déjà bien assez de

gens comme cela.

Malgré la terreur qu'inspirait la bande d'Hugo répandue par petites

escouades et facilement reconnaissable à ses ajustements excentriques

et à ses airs féroces, bourdonnait dans la salle cette sourde rumeur

des foules agitées, qu'on ne comprime pas plus que celle de la mer.

La passion qu'une salle contient se dégage toujours et se révèle par

des signes irrécusables. Il suffisait de jeter les yeux sur ce public

pour se convaincre qu'il ne s'agissait pas là d'une représentation

ordinaire; que deux systèmes, deux armées, deux civilisations même--ce

n'est pas trop dire--étaient en présence, se haïssant cordialement,

comme on se hait dans les haines littéraires, ne demandant que la

bataille, et prêts à fondre l'un sur l'autre. L'attitude générale était

hostile, les coudes se faisaient anguleux, la querelle n'attendait pour

jaillir que le moindre contact, et il n'était pas difficile de voir que

ce jeune homme à longs cheveux trouvait ce monsieur à face bien rasée

désastreusement crétin et ne lui cacherait pas longtemps cette opinion

particulière.

En effet, de petits tumultes aussitôt étouffés éclataient aux

plaisanteries romantiques de don Carlos, aux _saint Jean d'Avila!_

de don Ruy Gomez de Silva, et à certaines touches de couleur locale

espagnole prise à la palette du _Romancero_ pour plus d'exactitude.

Mais comme au fond on sentait que ce mélange de familiarité et de

grandeur, d'héroïsme et de passion, de sauvagerie chez Hernani, de

rabâchage homérique chez le vieux Silva, révoltait profondément la

portion du public qui ne faisait pas pas partie des _salteadores_

d'Hugo! _De ta suite--j'en suis!_ qui termine l'acte, devint, nous

n'avons pas besoin de vous le dire, pour l'immense tribu des _glabres_,

le prétexte des plus insupportables scies; mais les vers de la tirade

sont si beaux, que dits même par ces canards de Vaucanson, ils

semblaient encore admirables.

Madame Gay, qui fut plus tard Madame Delphine de Girardin, et qui

était déjà célèbre comme poétesse, attirait les yeux par sa beauté

blonde. Elle prenait naturellement la pose et le costume que lui donne

le portrait si connu d'Hersent, robe blanche, écharpe bleue, longues

spirales de cheveux d'or, bras replié et bout du doigt appuyé sur

la joue dans l'attitude de l'attention admirative; cette Muse avait

toujours l'air d'écouter un Apollon. Lamartine et Victor Hugo étaient

ses grands amis; elle se tint en adoration devant leur génie jusqu'au

dernier jour, et sa belle main pâle ne laissa tomber l'encensoir que

glacée. Ce soir-là, ce grand soir à jamais mémorable d'_Hernani_, elle

applaudissait, comme un simple rapin entré avant deux heures avec un

billet rouge, les beautés choquantes, les traits de génie révoltants...[1]

[Footnote 1: _Ce chapitre, inachevé, est le dernier qu'ait écrit

Théophile Gautier._]

VII

PROCÈS DE VICTOR HUGO

CONTRE LA COMÉDIE-FRANÇAISE

Novembre 1837.

Le grand événement dramatique de la semaine est le procès de M. Victor

Hugo, contre la Comédie-Française, qui doit se dénouer aujourd'hui.

L'issue n'en paraît pas douteuse, et nous nous réjouissons à l'idée

de voir enfin au Théâtre-Français autre chose que des comédies sans

couplets fabriquées par des vaudevillistes à la retraite. Il est très

curieux que Victor Hugo, le plus grand poète de France, soit obligé de

se faire jouer par autorité de justice, comme M. Laverpillière, auteur

des _Deux Mahométans._ Heureusement M. Victor Hugo aura pour lui, en

premier et en dernier ressort, tous les juges, le tribunal et le public.

* * * * *

M. Hugo, fort occupé de ses dissidences avec la Comédie-Française,

n'a rien donné au théâtre depuis un an, et c'est grand dommage. Nous

en voulons doublement à M. Vedel: un drame en vers de M. Hugo aurait

aujourd'hui un grand succès. Les questions de césure et d'enjambement

sont assoupies, et tout le monde reconnaît M. Hugo pour un admirable

poète: _Lucrèce, Marie Tudor, Angelo_ ont prouvé que c'était un grand

dramaturge et qu'il connaissait «les planches» aussi bien que le plus

habile charpentier scénique.

A défaut de pièces nouvelles, la reprise récente de _Lucrèce Borgia_

a obtenu un succès qui n'est pas encore près de se ralentir. Quelle

fermeté de lignes, quel caractère et quelle port de style! Comme

l'action est simple et sinistre à la fois! C'est une œuvre, à notre

avis, d'une perfection classique; jamais la prose théâtrale n'a atteint

cette vigueur et ce relief.

_Marie Tudor_, que l'on vient aussi de reprendre, n'a pas moins réussi;

jamais Mademoiselle Georges n'a été plus familièrement terrible

et plus royalement belle; la grande scène de la fin, d'une anxiété

suffocante, a produit le même effet qu'aux premières représentations.

Comme on est heureux de revoir, après tant de mimodrames,

d'hippodrames, de vaudevilles avec ou sans couplets une œuvre

d'une conception large et grande, exécutée sévèrement en beau style

magistral! Nous voudrions seulement que M. Hugo eût un peu pitié de

nous et nous fît plus souvent des drames en prose ou en vers; une

pièce nouvelle s'accorderait merveilleusement bien avec les reprises

d'_Hernani_ et de _Marion Delorme_ qui vont avoir lieu.

VIII

REPRISE D'HERNANI PAR AUTORITÉ DE JUSTICE

(THÉÂTRE-FRANÇAIS)

22 janvier 1838.

C'est samedi dernier qu'a eu lieu la reprise d'_Hernani_,--par autorité

de justice.--A vrai dire, la physionomie de la salle n'avait rien de

très judiciaire, et l'on ne se serait guère douté qu'une si nombreuse

affluence de spectateurs se parlât à une pièce jouée de force; beaucoup

d'ouvrages joués librement sont loin d'attirer une telle foule, même

dans toute la fraîcheur de leur nouveauté.

Outre sa valeur poétique, _Hernani_ est un curieux monument d'histoire

littéraire. Jamais œuvre dramatique n'a soulevé une plus vive

rumeur; jamais on n'a fait tant de bruit autour d'une pièce. _Hernani_

était le champ de bataille où se colletaient et luttaient avec un

acharnement sans pareil et toute l'ardeur passionnée des haines

littéraires les champions romantiques et les athlètes classiques;

chaque vers était pris et repris d'assaut. Un soir, les romantiques

perdaient une tirade; le lendemain, ils la regagnaient, et les

classiques, battus, se portaient sur un autre point avec une formidable

artillerie de sifflets, appeaux à prendre les cailles, clefs forées,

et le combat recommençait de plus belle. Qui croirait, par exemple,

que cette phrase si simple: «Quelle heure est-il?--Minuit!» ait excité

des tumultes effroyables? Il n'y a pas un seul mot dans _Hernani_

qui n'ait été applaudi ou sifflé à outrance. En effet, _Hernani_, si

l'on se reporte à l'époque où il a été joué, est une pièce de la plus

audacieuse étrangeté: tout y est nouveau, sujet, mœurs, conduite,

style et versification. Passer tout d'un coup des pièces de MM.

Debrieu, Arnand, Jory et autres à ce drame de cape et d'épée; après

cette fade boisson édulcorée, boire ce vin de Xérès, haut de bouquet et

de saveur, la transition était brusque.

Huit ans se sont écoulés; le public a fait comme le prophète qui voyant

que la montagne ne venait pas à lui, alla lui-même à la montagne: il

est allé au poète. _Hernani_ n'a pas excité le plus léger murmure: il

a été écouté avec la plus religieuse attention et applaudi avec un

discernement admirable; pas un seul beau vers, pas un seul mouvement

héroïque, n'ont passé incompris; le public s'est abandonné de bonne

foi au poète et l'a suivi complaisamment jusque dans les écarts de sa

fantaisie; ces beaux vers cornéliens, amples et puissants, s'enlevant

aux cieux d'un seul coup d'aile, comme des aigles montagnards, ont

excité les plus vifs transports. Le sentiment de la poésie n'est pas

aussi mort en France que certains critiques, qui sans doute ont leurs

raisons pour cela, veulent bien le dire: l'art est encore aimé; et

nous n'en sommes pas réduits à ne pouvoir digérer comme nourriture

intellectuelle que la crème fouettée du vaudeville. Les œuvres

sérieuses et passionnées trouveront toujours des approbateurs

intelligents dans ce beau pays de France, dont la littérature

_nationale_ ne consistera pas, nous l'espérons bien, en opéras-comiques

et en flonflons.

Le mérite principal d'_Hernani_, c'est la jeunesse: on y respire d'un

bout à l'autre une odeur de sève printanière et de nouveau feuillage

d'un charme inexprimable; toutes les qualités et tous les défauts

en sont jeunes: passion idéale, amour chaste et profond, dévouement

héroïque, fidélité au point d'honneur, effervescence lyrique,

agrandissement des proportions naturelles, exagération de force; c'est

un des plus beaux rêves dramatiques que puisse accomplir un grand poète

de vingt-cinq ans.

Les autres pièces de M. Hugo, égales pour le moins en mérite à

_Hernani_, n'ont pas cet attrait particulier. _Hernani_ est la fleur,

_Lucrèce Borgia_ est le fruit. Peut-être aussi cette sensation se

joint-elle pour nous à des souvenirs d'adolescence et de juvénile

ardeur; mais cet effet était généralement ressenti et tout le monde

semblait surpris de se trouver encore tant d'enthousiasme après huit

ans révolus. C'est M. Hugo lui-même qui l'a dit: «Il ne faut guère

revoir les idées et les femmes que l'on avait à vingt ans; elles

paraissent bien ridées, bien édentées, bien ridicules». _Hernani_ a

subi victorieusement cette chanceuse épreuve. Doña Sol a retrouvé

ses anciens amants plus épris que jamais: il, est vrai qu'elle avait

emprunté les traits et la voix de Madame Dorval.

Il est inutile de faire l'analyse d'_Hernani_, on sait la pièce par

cœur; nous dirons quelques mots de la manière dont les acteurs ont

joué, et nous constaterons les progrès du public. La magnifique scène

des portraits de famille, si profondément espagnole, et qui semble

écrite avec la plume qui traça le _Cid_, a été applaudie comme elle

le mérite; autrefois elle était criblée de sifflets. Le monologue de

Charles-Quint au tombeau de Charlemagne n'a paru long à personne; cette

sublime méditation a été parfaitement écoutée et comprise.

La singularité et la sauvagerie de quelques détails n'ont distrait

personne de la beauté sérieuse de l'ensemble, et le succès a été aussi

complet que possible. _Hernani_ consacré par l'épreuve de la première

représentation, de la lecture et de la reprise, restera à tout jamais

au répertoire avec le _Cid_ dont il est le cousin et le compatriote.

Jamais le génie de M. Hugo, plus espagnol que français, ne s'est

développé dans un milieu plus favorable: il a le style à larges plis,

la phrase au port grave et hautain, le grandiose pointilleux qui

conviennent pour faire parler des hidalgos. Personne n'a, d'ailleurs,

un sentiment plus intime et plus profond des mœurs et de la famille

féodales: aucun poète vivant n'aurait inventé Ruy Gomez de Sylva.

M. Vedel s'est exécuté de bonne grâce: la pièce est convenablement

montée et de manière à couvrir bientôt les six mille francs de

dommages-intérêts alloués à l'auteur par le tribunal.

Firmin (Hernani) a rempli son rôle avec sa chaleur et son intelligence

ordinaires: il est à regretter que cet acteur, plein de sentiment,

manque un: peu de moyens d'exécution, et soit trahi par ses forces.

Joanny est magnifique dans Ruy de Sylva: il est ample et simple,

paternel et majestueux, amoureux avec dignité, bon et confiant au

commencement de la pièce, implacable et sinistre dans l'acte de la

vengeance. Il a merveilleusement conservé à ce rôle sa physionomie

homérique dans la scène de l'hospitalité, il a été d'une onction et

d'une simplicité tout antiques. Quant à Madame Dorval, nous ne savons

comment la louer; il est impossible de mieux rendre cette passion

profonde et contenue qui s'échappe en cris soudains aux endroits

suprêmes, cette fierté adorablement soumise aux volontés de l'amant:

cette abnégation courageuse, cet anéantissement de toute chose humaine

dans un seul être, cette chatterie délicieuse et pudique de la jeune

fille qui dit au désir: «Tout à l'heure», et à travers tout cela

l'orgueil castillan, l'orgueil du sang et de la race, qui lui fait

répondre au vieux Sylva:

On n'a pas de galants quand on est doña Sol

Et qu'on a dans le cœur de bon sang espagnol.

Madame Dorval a exprimé toutes ces nuances si délicates avec le plus

rare bonheur. Au cinquième acte, elle a été sublime d'un bout à

l'autre; aussi, la toile tombée, elle a été redemandée à grands cris et

saluée par de nombreuses salves d'applaudissements. Nous l'attendons

dans _Marion Delorme_, avec la plus vive impatience. N'oublions

pas Ligier, qui a été très convenable dans tout son rôle, et qui a

particulièrement bien dit le grand monologue.

IX

DÉBUTS DE MADEMOISELLE EMILIE GUYON DANS HERNANI

(THÉÂTRE-FRANÇAIS)

15 juin 1841.

_Hernani_ est toujours pour nous le drame de Victor Hugo que nous

préférons, non pas que nous pensions, comme M. de Salvandy, que

l'illustre poète n'ait rien fait qui vaille depuis sa pièce couronnée

aux Jeux floraux: mais _Hernani_ réveille en nous de tels souvenirs

d'enthousiasme et de jeunesse, qu'il nous est impossible de ne pas

avoir pour lui quelque partialité. C'était un beau temps que celui-là!

Un temps de lutte, de passion, d'enivrement et de fanatisme; jamais la

querelle littéraire ne fut débattue plus vivement. Les représentations

étaient de vraies batailles rangées: on sifflait, on applaudissait

avec fureur; chaque vers était pris et repris, on combattait des

heures entières pour le moindre hémistiche. Un jour, les romantiques

emportaient _le vieillard stupide_; l'autre jour les classiques, que

ce mot choquait particulièrement comme une allusion personnelle, le

reprenaient à l'aide d'une supérieure artillerie de sifflets. Nous

avons assisté pour notre compte à plus de quarante représentations

consécutives d'_Hernani_; nous allions là par bandes, tous fous de

poésie, d'amour de l'art, fanatiques comme des Turcs, et prêts à

tout faire pour notre Mahomet. Nous entrions dès trois heures, nous

attendions le lever du rideau en nous récitant des tirades de la pièce,

que nous savions mieux que les acteurs. C'était charmant! On demandait,

par-ci par-là, la tête de quelque académicien. Qui eût dit alors

que notre chef passerait à l'ennemi et serait académicien lui-même!

Et l'on battait un peu les bourgeois, qui ne comprenaient pas. Nous

avions, d'ailleurs, la mine singulièrement farouche avec nos barbes,

nos moustaches, nos royales, nos cheveux mérovingiens, nos chapeaux

excessifs, nos gilets de couleur féroce. Certes, tout cela peut sembler

ridicule aujourd'hui; mais c'était une belle chose que toute cette

jeunesse ardente, passionnée, combattant pour la liberté de l'esprit,

et introduisant de force dans le temple de Melpomène la muse moderne

dont Victor Hugo était, à cette époque le prêtre le plus fidèle; une

chose encore distingue cette époque: c'est l'absence d'envie et de

jalousie littéraires; l'on s'aimait et l'on s'admirait franchement: dès

que l'on avait fait une pièce de vers, ou un sonnet, on courait les

montrer aux camarades, on se félicitait, on se complimentait: et certes

il y avait de quoi, car la poésie, enterrée par les versifications de

l'Empire, venait enfin de ressusciter.

Nous avions raison, cependant, nous les jeunes fous, les enragés qui

faisions de si belles peurs aux membres de l'Institut, tout inquiets

dans leurs stalles; _Hernani_ n'est interrompu aujourd'hui que par les

applaudissements; cette passion si chaste et si dévouée, cette couleur

romanesque et sauvage, cette fierté héroïque et castillane dont Victor

Hugo semble avoir dérobé le secret à Corneille, tout cela a été compris

et senti admirablement par cette même foule qui repoussait autrefois

le poète au nom d'Aristote, qu'elle n'a jamais lu.

Mademoiselle Émilie Guyon, jeune et belle personne que le public avait

déjà eu occasion d'applaudir dans la _Fille du Ciel_, de M. Casimir

Delavigne, débutait par le rôle de doña Sol où Mademoiselle Mars et

Madame Dorval avaient déjà montré un talent si brillant et si divers;

elle a bien compris la physionomie de cette figure profondément

espagnole, passionnément calme, hautaine, et douce, fière et tendre à

la fois, qui s'honore de l'amour d'un banni et s'offense du caprice

d'un' roi. Son costume de velours, noir et or, semble dérobé à un

portrait de Zurbarán et lui sied à ravir. Beauvallet, qui manque

peut-être de suavité dans les portions amoureuses de son rôle, a

parfaitement rendu l'âpre mélancolie, la majesté sauvage et l'allure

romanesque du chef de montagnards: il est, sous ce rapport, bien

supérieur à Firmin. Guyon n'a qu'un défaut dans le Ruy Gomez de Silva,

c'est qu'il est trop vert encore sous ses cheveux blancs, sa belle

voix, sonore et vibrante comme un timbre de cuivre, a de la peine à

imiter le chevrotement de la sénilité. À part ce défaut que nous lui

pardonnons bien volontiers, et dont il n'est pas responsable, il a été

simple, majestueux, et bon ... Quant à Ligier, c'est un tragédien d'un

grand talent sans doute, mais il nous est impossible de le prendre,

ne fût-ce qu'un instant, pour le jeune roi don Carlos, avec sa barbe

rousse et sa lèvre autrichienne.

X

REPRISE D'HERNANI

12 février 1844.

On a repris cette semaine _Hernani_ à la Comédie-Française. Le

chef-d'œuvre du maître, cet admirable poème dramatique interprété

par Ligier, Guyon, Beauvallet et Madame Mélingue qui prenait possession

du rôle de doña Sol, a été accueilli, nous ne dirons pas seulement avec

attention et respect, mais avec le plus vif enthousiasme. Pour ceux qui

comme nous ont assisté aux luttes des premières représentations, où

chaque mot soulevait une tempête, où chaque vers était disputé pied à

pied, c'est à coup sûr une chose merveilleuse que de voir aujourd'hui

toutes les pensées, toutes les intentions du poète unanimement

comprises et applaudies. Pourquoi donc, si ce n'est sous prétexte de

longueurs, Messieurs les comédiens ont-ils cru devoir écourter la

magnifique apostrophe de don Ruy Gomez, au premier acte la scène des

tableaux, le monologue de Charles-Quint, etc.? Ne serait-ce pas, au

contraire, le moment de rétablir le texte primitif, de jouer la pièce

telle que l'auteur l'avait d'abord conçue et qu'elle se trouve imprimée

dans la _Bibliothèque Charpentier?_ Les tragédies classiques nous

amusent médiocrement, on le sait; à notre avis, les plus courtes sont

tes meilleures, mais, lorsqu'on fait tant que de les représenter, nous

les voulons entières, et toutes les modifications qu'on s'aviserait d'y

introduire au nom d'un prétendu bon goût nous paraîtraient sacrilèges.

A plus forte raison devons-nous protester contre les mutilations qu'on

a fait subir à _Hernani._ La pièce est très bien jouée, du reste, par

Ligier, Guyon et Beauvallet, qui ont tort de reculer devant certaines

parties de leurs rôles; c'est vraiment trop modeste à eux. Madame

Mélingue a parfaitement saisi le côté pathétique du rôle de doña Sol;

le cinquième acte surtout a été pour elle un triomphe; il lui a valu

presque une ovation de la part des habitués, de de l'orchestre, fort

prévenus, comme on sait, contre tout ce qui vient du Boulevard. Encore

quelques succès pareils, et Madame Mélingue aura, nous l'espérons,

complètement lavé sa tache originelle.

XI

REPRISE D'HERNANI

10 mars 1845.

La reprise _Hernani_ attire la foule au Théâtre-Français; on écoute

avec admiration, avec recueillement ce beau drame qui ressemble à une

tragédie de Corneille non retouchée par MM. Andrieux ou Planat.

Quand on songe aux tumultes, aux cris, aux rages de toutes sortes

soulevés par cette pièce, il y a dix ans, on est tout étonné que la

postérité soit venue si vite pour elle; on y assiste comme à un des

chefs-d'œuvre de nos grands maîtres, et chaque spectateur achève

lui-même le vers commencé par l'acteur. Cet _Hernani_, si sauvage,

si féroce, si baroque, si extravagant, qui a fait soupçonner M. Hugo

de cannibalisme par les bonnes têtes de l'époque, est aujourd'hui

une œuvre calme, sereine, se mouvant et planant comme l'aigle des

montagnes dans cette région d'azur éternel et de neige immaculée que le

fumier et les brouillards ne peuvent atteindre. On en met des morceaux

dans les cours de littérature, et les jeunes gens en apprennent des

tirades pour se former le goût. C'est maintenant une pièce classique.

Une chose qui pourrait donner un nouvel attrait à ces représentations,

qui certes n'en ont pas besoin, ce serait de jouer la pièce dans son

intégrité, telle que l'auteur l'a écrite. Le public est assez mûr pour

applaudir ce qu'il aurait sifflé autrefois. Pourquoi ne restituerait-on

pas au rebelle Hernani quelques détails caractéristiques effacés à

regret par le poète? Pourquoi ne rendrait-on pas à don Carlos son

sublime monologue et ces beaux vers qui n'ont jamais été prononcés à la

scène:

Victor Hugo(#51977) · 第 2 / 12 段