Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir.

VICTOR HUGO

PAR

THÉOPHILE GAUTIER

PARIS

BIBLIOTHÈQUE--CHARPENTIER

EUGÈNE FASQUELLE, ÉDITEUR

11, RUE DE GRENELLE, 11

1902

«Si j'avais le malheur de croire qu'un vers de Victor Hugo

n'est pas beau, je n'oserais pas me l'avouer à moi-même,

tout seul, dans une cave, sans chandelle.»

THÉOPHILE GAUTIER

I

1830

1830!... Les générations actuelles doivent se figurer difficilement

l'effervescence des esprits à cette époque; il s'opérait un mouvement

pareil à celui de la Renaissance. Une sève de vie nouvelle circulait

impétueusement. Tout germait, tout bourgeonnait, tout éclatait à la

fois. Des parfums vertigineux se dégageaient des fleurs; l'air grisait,

on était fou de lyrisme et d'art. Il semblait qu'on vînt de retrouver

le grand secret perdu, et cela était vrai, on avait retrouvé la poésie.

On ne saurait imaginer à quel degré d'insignifiance et de pâleur en

était arrivée la littérature. La peinture ne valait guère mieux. Les

derniers élèves de David étalaient leur coloris fade sur les vieux

poncifs gréco-romains. Les classiques trouvaient cela parfaitement

beau; mais devant ces chefs-d'œuvre, leur admiration ne pouvait

s'empêcher de mettre la main devant la bouche pour masquer un

bâillement, ce qui ne les rendait pas plus indulgents pour les artistes

de la jeune école, qu'ils appelaient des sauvages tatoués et qu'ils

accusaient de peindre avec «un balai ivre». On ne laissait pas tomber

leurs insultes à terre; on leur renvoyait _momies_ pour _sauvages_, et

de part et d'autre on se méprisait parfaitement.

En ce temps-là, notre vocation littéraire n'était pas encore décidée;

notre intention était d'être peintre, et, dans cette idée, nous étions

entré à l'atelier de Rioult.

On lisait beaucoup alors dans les ateliers. Les rapins aimaient les

lettres, et leur éducation spéciale, les mettant en rapport familier

avec la nature, les rendait plus propres à sentir les images et les

couleurs de la poésie nouvelle. Ils ne répugnaient nullement aux

détails précis et pittoresques si désagréables aux classiques. Habitués

à leur libre langage entremêlé de termes techniques, le mot propre

n'avait pour eux rien de choquant. Nous parlons des jeunes rapins,

car il y avait aussi les élèves bien sages, fidèles, au dictionnaire

de Chompré et au tendon d'Achille, estimés du professeur et cités par

lui pour exemple. Mais ils ne jouissaient d'aucune popularité, et

l'on regardait avec pitié leur sobre palette où ne brillait ni vert

véronèse, ni jaune indien, ni laque de Smyrne, ni aucune des couleurs

séditieuses proscrites par l'Institut.

Chateaubriand peut être considéré comme l'aïeul, ou, si vous l'aimez

mieux, comme le Sachem du Romantisme en France. Dans le _Génie du

Christianisme_ il restaura la cathédrale gothique; dans les _Natchez_,

il rouvrit la grande nature fermée; dans _René_, il inventa la

mélancolie et la passion moderne. Par malheur, à cet esprit si poétique

manquaient précisément les deux ailes de la poésie--le vers--ces ailes,

Victor Hugo les avait, et d'une envergure immense, allant d'un bout

à l'autre du ciel lyrique, il montait, il planait, il décrivait des

cercles, il se jouait avec une liberté et une puissance qui rappelaient

le vol de l'aigle.

Quel temps merveilleux! Walter Scott était alors dans toute sa fleur de

succès; on s'initiait aux mystères du _Faust_ de Gœthe, qui contient

tout, selon l'expression de Mme de Staël, et même quelque chose d'un

peu plus que tout. On découvrait Shakespeare sous la traduction un

peu raccommodée de Letourneur, et les poèmes de lord Byron, _le

Corsaire, Lara, le Giaour, Manfred, Beppo, Don Juan_, nous arrivaient

de l'Orient, qui n'était pas banal encore. Comme tout cela était jeune,

nouveau, étrangement coloré d'enivrante et forte saveur! La tête nous

en tournait; il semblait qu'on entrât dans des mondes inconnus. À

chaque page on rencontrait des sujets de composition qu'on se hâtait de

crayonner ou d'esquisser furtivement, car de tels motifs n'eussent pas

été du goût du maître et auraient pu, découverts, nous valoir un bon

coup d'appui-main sur la tête.

C'était dans ces dispositions d'esprit que nous dessinions notre

académie, tout en récitant à notre voisin de chevalet le _Pas d'armes

du roi Jean_ ou la _Chasse du Burgrave._ Sans être encore affilié à

la bande romantique, nous lui appartenions par le cœur! La préface

de _Cromwell_ rayonnait à nos yeux comme les Tables de la Loi sur le

Sinaï, et ses arguments nous semblaient sans réplique. Les injures des

petits journaux classiques contre le jeune maître, que nous regardions

dès lors et avec raison comme le plus grand poète de France, nous

mettaient en des colères féroces. Aussi brûlions-nous d'aller combattre

l'hydre du _perruquinisme,_ comme les peintres allemands qu'on voit

montés sur Pégase, Cornélius en tête, à l'instar des quatre fils Aymon

dans la fresque de Kaulbach, à la Pinacothèque nouvelle de Munich.

Seulement une monture moins classique nous eût convenu davantage,

l'hippogriffe, de l'Arioste, par exemple.

_Hernani_ se répétait, et, au tumulte qui se faisait déjà autour de

la pièce, on pouvait prévoir que l'affaire serait chaude. Assister à

cette bataille, combattre obscurément dans un coin pour la bonne cause

était notre vœu le plus cher, notre ambition la plus haute; mais la

salle appartenait, disait-on, à l'auteur, au moins pour les premières

représentations, et l'idée de lui demander un billet, nous, rapin

inconnu, nous semblait d'une audace inexécutable...

Heureusement, Gérard de Nerval, avec qui nous avions eu au collège

Charlemagne une de ces amitiés d'enfance que la mort seul dénoue,

vint nous faire une de ces rapides visites inattendues dont il avait

l'habitude et où, comme une hirondelle familière entrant par la

fenêtre ouverte, il voltigeait autour de la chambre en poussant de

petits cris, et ressortait bientôt, car cette nature légère, ailée,

que des souffles semblaient soulever comme Euphorion, le fils d'Hélène

et de Faust, souffrait visiblement à rester en place, et le mieux pour

causer avec lui, c'était de l'accompagner dans la rue. Gérard, à cette

époque, était déjà un assez grand personnage. La célébrité l'était

venue chercher sur les bancs du collège. À dix-sept ans, il avait eu un

volume de vers imprimé, et, en lisant la traduction de _Faust_ par ce

jeune homme presque enfant encore, l'olympien de Weimar avait daigné

dire qu'il ne s'était jamais si bien compris. Il connaissait Victor

Hugo, était reçu dans la maison, et jouissait bien justement de toute

la confiance du maître, car jamais nature ne fut plus délicate, plus

dévouée et plus loyale.

Gérard était chargé de recruter des jeunes gens pour cette soirée qui

menaçait d'être si orageuse et soulevait d'avance tant d'animosités.

N'était-il pas tout simple d'opposer la jeunesse à la décrépitude, les

crinières aux crânes chauves, l'enthousiasme à la routine, l'avenir au

passé?

Il avait dans ses poches, plus encombrées de livres, de bouquins, de

brochures, de carnets à prendre des noies, car il écrivait en marchant,

que celles du Colline de la _Vie de Bohème_, une liasse de petits

carrés de papier rouge timbrés d'une griffe mystérieuse inscrivant

au coin du billet le mot espagnol: _hierro_, voulant dire fer.

Celte devise, d'une hauteur castillane bien appropriée au caractère

d'Hernani, et qui eût pu figurer sur son blason signifiait aussi qu'il

fallait être, dans la lutte, franc, brave et fidèle comme l'épée.

Nous ne croyons pas avoir éprouvé de joie plus vive en notre vie que

lorsque Gérard, détachant du paquet six carrés de papier rouge, nous

les tendit d'un air solennel, en nous recommandant de n'amener que des

hommes sûrs. Nous répondions sur notre tête de ce petit groupe, de

cette escouade dont le commandement nous était confié.

Parmi nos compagnons d'atelier, il y avait deux romantiques féroces qui

auraient mangé de l'académicien; parmi nos condisciples de Charlemagne,

deux jeunes poètes qui cultivaient secrètement la rime riche, le mot

propre et la métaphore exacte, et ayant grand-peur d'être déshérités

par leurs parents, pour ces méfaits. Nous les enrôlâmes en exigeant

d'eux le serment de ne faire aucun quartier aux Philistins. Un cousin

à nous compléta la petite bande qui se comporta vaillamment, nous

n'avons pas besoin de le dire.

Les haines entre classiques et romantiques étaient aussi vives que

celles des guelfes et des gibelins, des gluckistes et des piccinistes.

Le succès fut éclatant comme un orage, avec sifflements des vents,

éclairs, pluie et foudres. Toute une salle soulevée par l'admiration

frénétique des uns et la colère opiniâtre des autres!

A dater de là, je fus considéré comme un chaud néophyte, et j'obtins

le commandement d'une petite escouade à qui je distribuais des billets

rouges. On a dit et imprimé qu'aux batailles d'_Hernani_ j'assommais

les bourgeois récalcitrants avec mes poings énormes. Ce n'était pas

l'envie qui me manquait, mais les poings. J'avais dix-huit ans à peine,

j'étais frêle et délicat, et je gantais sept un quart. Je fis, depuis,

toutes les grandes campagnes romantiques. Au sortir du théâtre, nous

écrivions sur les murailles: «Vive Victor Hugo!» pour propager sa

gloire et ennuyer les _philistins._ Jamais Dieu ne fut adoré avec plus

de ferveur qu'Hugo. Nous étions étonnés de le voir marcher avec nous

dans la rue comme un simple mortel, et il nous semblait qu'il n'eût dû

sortir par la ville que sur un char triomphal traîné par un quadrige de

chevaux blancs, avec une Victoire ailée suspendant une couronne d'or

au-dessus de sa tête.

II

LE GILET ROUGE

Le gilet rouge! on en parle encore après plus de quarante ans, et

l'on en parlera dans les âges futurs, tant cet éclair de couleur est

entré profondément dans l'œil du public. Si l'on prononce le nom de

Théophile Gautier devant un philistin, n'eût-il jamais lu de nous deux

vers ou une seule ligne, il nous connaît au moins par le gilet rouge

que nous portions à la première représentation _d'Hernani_, et il dit

d'un air satisfait d'être si bien renseigné: «Oh oui! le jeune homme

au gilet rouge et aux longs cheveux!» C'est la notion de nous que nous

laisserons à l'univers. Nos poésies, nos livres, nos articles, nos

voyages seront oubliés; mais l'on se souviendra de notre gilet rouge.

Cette étincelle se verra encore lorsque tout ce qui nous concerne

sera depuis longtemps éteint dans la nuit, et nous fera distinguer

des contemporains dont les œuvres ne valaient pas mieux que les

nôtres et qui avaient des gilets de couleur sombre. Il ne nous déplaît

pas, d'ailleurs, de laisser de nous cette idée; elle est farouche et

hautaine, et, à travers un certain mauvais goût de rapin, montre un

assez aimable mépris de l'opinion et du ridicule.

Qui connaît le caractère français conviendra que cette action de se

produire dans une salle de spectacle où se trouve rassemblé ce qu'on

appelle _tout Paris_ avec des cheveux aussi longs que ceux d'Albert

Durer et un gilet aussi rouge que la _muleta_ d'un _torrero_ andalou,

exige un autre courage et une autre force d'âme que de monter à

l'assaut d'une redoute hérissée de canons vomissant la mort. Car dans

chaque guerre une foule de braves exécutent, sans se faire prier, cette

facile prouesse, tandis qu'il ne s'est trouvé jusqu'à présent qu'un

seul Français capable de mettre sur sa poitrine un morceau d'étoffe

d'une nuance si insolite, si agressive, si éclatante. A l'imperturbable

dédain avec lequel il affrontait les regards, on devinait que, pour peu

qu'on l'eût poussé, il fut revenu à la seconde représentation pavoisé

d'un gilet jonquille.

Ce dut être, plutôt encore que l'étrangeté de la couleur, cette folie

d'héroïsme qui s'exposait avec un sang-froid si parfait aux railleries

des jeunes femmes, aux hochements de tête des vieillards, aux lorgnons

dédaigneux des dandys, aux gros rires des bourgeois, qui causa le

profond étonnement du public et perpétua cette impression qui eût dû

être oubliée après le premier entr'acte.

Après avoir essayé de déchirer ce gilet de Nessus qui s'incrustait

à notre peau, nous l'acceptâmes bravement devant l'imagination des

bourgeois dont l'œil halluciné ne nous voit jamais habillé d'une

autre couleur, malgré les paletots tête-de-nègre, vert bronze, marron,

mâchefer, suie-d'usine, fumée-de-Londres, gris de fer, olive pourrie,

saumure tournée et autres teintes de bon goût, dans les gammes

neutres, comme peut en trouver, a la suite de longues méditations, une

civilisation qui n'est pas coloriste.

Il en est de même de nos cheveux. Nous les avons portés courts,

mais cela n'a servi à rien: ils passaient toujours pour longs, et

eussions-nous arrondi à l'orchestre sous l'artillerie des lorgnettes,

un crâne aux tons d'ivoire nu et luisant comme un œuf d'autruche,

toujours on eût assuré que sur nos épaules roulaient à grands flots des

cascades de cheveux mérovingiennes,--ce qui était bien ridicule!--Aussi

nous avons donné _carte blanche_ à ceux qui nous restent, et ils en

ont profité--les traîtres--pour nous conserver un petit air d'Absalon

romantique.

Nous avons dit, dès les premières lignes de cette série de souvenirs,

comment nous avions été recruté par Gérard pour la bande d'Hernani dans

l'atelier de Rioult, et investi du commandement d'une petite escouade

répondant au mot d'ordre _Hierro._ Cette soirée devait être, selon nous

et avec raison, le plus grand événement du siècle, puisque c'était

l'inauguration de la libre, jeune et nouvelle Pensée sur les débris des

vieilles routines, et nous désirions la solenniser par quelque toilette

d'apparat, quelque costume bizarre et splendide faisant honneur au

maître, à l'école et à la pièce. Le rapin dominait encore chez nous le

poète, et les intérêts de la couleur nous préoccupaient fort. Pour nous

le monde se divisait en _flamboyants_ et en _grisâtres_, les uns objet

de notre amour, les autres de notre aversion. Nous voulions la vie, la

lumière, le mouvement, l'audace de pensée et d'exécution, le retour

aux belles époques de la Renaissance et à la vraie antiquité, et nous

rejetions le coloris effacé, le dessin maigre et sec, les compositions

pareilles à des groupements de mannequins, que l'Empire avait légués à

la Restauration.

Grisâtre avait aussi des acceptions littéraires dans notre pensée:

Diderot était un flamboyant, Voltaire un grisâtre, de même que Rubens

et Poussin. Mais nous avions en outre un goût particulier, l'amour du

rouge; nous aimions cette noble couleur, déshonorée maintenant par les

fureurs politiques, qui est la pourpre, le sang, la vie, la lumière, la

chaleur, et qui se marie si bien à l'or et au marbre, et cela était un

vrai chagrin pour nous de la voir disparaître de la vie moderne et même

de la peinture. Avant 1789, on pouvait porter un manteau écarlate avec

des galons d'or; et à présent, pour voir quelques échantillons de cette

teinte proscrite, on en était réduit à regarder la garde suisse relever

le poste ou les habits rouges des fox-hunters des chasses anglaises aux

vitrines des marchands d'estampes. _Hernani_ n'est-il pas une occasion

sublime pour réintégrer le rouge dans la place qu'il n'aurait jamais

dû cesser d'occuper? et n'est-il pas convenable qu'un jeune rapin à

cœur de lion se fasse le chevalier du Rouge et vienne secouer le

flamboiement de la couleur odieuse aux _grisâtres_, sur ce tas de

classiques également ennemis des splendeurs de la poésie? Ces bœufs

verront du rouge et entendront des vers d'Hugo.

Nous n'avons pas la prétention de corriger une légende, mais nous

devons cependant dire que ce gilet était un pourpoint taillé dans la

forme des cuirasses de Milan ou des pourpoints des Valois busqués en

pointe sur le ventre en formant arête dans le milieu. On a dit que

nous savions beaucoup de mots, mais nous n'en connaissons pas, il faut

l'avouer, qui puissent exprimer suffisamment l'air ahuri de notre

tailleur lorsque nous lui exposâmes ce plan de gilet.

Il demeura stupide,

aurait-il pu s'exclamer comme l'Hippolyte de Pradon en entendant

l'aveu de Phèdre; et les cahiers d'expression du peintre Lebrun, à

la page de l'ÉTONNEMENT, ne contiennent pas de têtes aux pupilles

plus dilatées, aux sourcils plus surélevés et chassant les rides du

front vers la racine des cheveux, que cette offerte en ce moment par

l'honnête Gaulois (c'était son nom). Il nous crut fou, mais le respect

l'empêchant de découvrir sa pensée tout entière pour la famille duquel

il avait de la considération, il se contenta d'objecter d'une voix

timide:

--Mais, monsieur, ce n'est pas la mode.

--Eh bien, ce sera la mode quand nous l'aurons porté une fois

répondîmes-nous, avec un aplomb digne de Brummel, de Nash, du comte

d'Orsay ou de toute autre célébrité du dandysme.

--Je ne connais pas cette coupe; ceci rentre dans le costume de théâtre

plutôt que dans l'habit de ville, et je pourrais manquer la pièce.

--Nous vous donnerons un patron en toile grise que nous avons dessiné,

coupé et faufilé, nous-même; vous l'ajusterez. Cela s'agrafe dans le

dos comme le gilet des saint-simoniens sans aucun symbolisme.

--N'ayez pas peur! n'ayez pas peur! Mes confrères se moqueront de moi,

mais j'en ferai à votre fantaisie; et en quelle étoffe doit s'exécuter

ce précieux accoutrement?

Nous tirâmes d'un bahut un magnifique morceau de satin cerise ou

vermillon de la Chine, que nous déployâmes triomphalement sous les yeux

du tailleur épouvanté, avec un air de tranquillité et de satisfaction

qui l'alarma pour notre raison.

La lumière miroitait et glissait sur les cassures de l'étoffe que

nous chiffonnions pour en faire jouer les reflets et les brillants.

Les gammes les plus chaudes, les plus riches, les plus ardentes, les

plus délicates du rouge étaient parcourues. Pour éviter l'infâme rouge

de 93, nous avions admis une légère proportion de pourpre dans notre

ton; car nous étions désireux qu'on ne nous attribuât aucune intention

politique. Nous n'étions pas dilettante de Saint-Just et de Maximilien

de Robespierre, comme quelques-uns de nos camarades qui posaient pour

les montagnards de la poésie, mais plutôt moyen âge, vieux baron de

fer, féodal, prêt à nous réfugier contre l'envahissement du siècle,

dans le bourg de Goetz de Berlichingen, comme il convenait à un page du

Victor Hugo de ce temps-là, qui avait aussi sa tour dans la Sierra.

Malgré les répugnances bien concevables du brave Gaulois, le pourpoint

s'exécuta, s'agrafa par derrière et, sauf le ridicule d'être dans la

salle le seul de sa coupe et de sa couleur, nous allait aussi bien

qu'un gilet à la mode. Le reste du costume se composait d'un pantalon

vert d'eau très pâle, bordé sur la couture d'une bande de velours noir,

d'un habit noir à revers de velours largement renversés, et d'un ample

pardessus gris doublé de satin vert. Un ruban de moire, servant de

cravate et de col de chemise, entourait le cou. Le costume, il faut

en convenir, n'était pas mal combiné pour irriter et scandaliser les

philistins. N'allez pas croire à des enjolivements après coup. Rien

de plus exact. Nous voyons dans _Victor Hugo raconté par un témoin

de sa vie_: «Il n'y eut que l'excentricité des costumes, qui, du

reste, suffit amplement à l'horripilation des loges. On se montrait

avec horreur M. Théophile Gautier, dont le gilet flamboyant éclatait

ce soir-là sur un pantalon gris tendre, orné au côté d'une bande de

velours noir, et dont les cheveux s'échappaient à flots d'un chapeau

plat à larges bords. L'impassibilité de sa figure régulière et pâle

et le sang-froid avec lequel il regardait les honnêtes gens des loges

démontraient à quel degré d'abomination et de désolation le théâtre

était tombé.»

Oui, nous les regardâmes avec un sang-froid parfait toutes ces larves

du passé et de la routine, tous ces ennemis de l'art, de l'idéal, de

la liberté et de la poésie, qui cherchaient de leurs débiles mains

tremblotantes à tenir fermée la porte de l'avenir; et nous sentions

dans notre cœur un sauvage désir d'enlever leur scalp avec notre

tomahawk pour en orner notre ceinture; mais à cette lutte, nous

eussions couru le risque de cueillir moins de chevelures que de

perruques; car si elle raillait l'école moderne sur ses cheveux,

l'école classique, en revanche, étalait au balcon et à la galerie du

Théâtre-Français une collection de têtes chauves pareille au chapelet

de crânes de la déesse Dourga. Cela sautait si fort aux yeux, qu'à

l'aspect de ces moignons glabres sortant de leurs cols triangulaires

avec des tons couleur de chair et de beurre rance, malveillants malgré

leur apparence paterne, un jeune sculpteur de beaucoup d'esprit et de

talent, célèbre depuis, dont les mots valent les statues, s'écria au

milieu d'un tumulte: «A la guillotine, les genoux!»

Nous demandons pardon à nos lecteurs de les avoir fait tant attendre

sur le seuil d'Hernani, et cela pour leur parler de nous; mais ce n'est

pas chez nous un péché d'habitude, et, si nous connaissions un moyen

de disparaître tout à fait de notre œuvre, nous l'emploierions;--le

_je_ nous répugne tellement que notre formule expressive est _nous_,

dont le pluriel vague efface déjà la personnalité et vous replonge dans

la foule. Mais l'apparition surnaturelle, le flamboiement farouche et

météorique de notre pourpoint écarlate à l'horizon du Romantisme ayant

été regardé «comme un signe des temps», dirait la _Revue des Deux

Mondes_, et occupé ce XIXe siècle qui avait pourtant bien autre chose

à faire, il a bien fallu faire violence, à notre modestie naturelle

et nous mettre en scène un instant, puisque aussi bien c'est nous qui

étions le moule de ce pourpoint mirifique.

III

LA PRÉSENTATION

Nos états de service d'_Hernani_ (trente campagnes, trente

représentations, vivement disputées) nous donnaient presque le

droit d'être présenté au grand chef. Rien n'était plus simple:

Gérard de Nerval ou Petrus Borel, dont nous avions fait récemment la

connaissance, n'avaient qu'à nous mener chez lui. Mais à cette idée,

nous nous sentions pris de timidités invincibles. Nous redoutions

l'accomplissement de ce désir si longtemps caressé. Lorsqu'un incident

quelconque faisait manquer les rendez-vous arrangés avec Gérard ou

Pétrus, ou tous les deux, pour la présentation, nous éprouvions un

sentiment de bien-être, notre poitrine était soulagée d'un grand

poids, nous respirions librement.

Victor Hugo, que le nombre de visiteurs amenés par les représentations

d'_Hernani_ avait fait renvoyer de la paisible retraite qu'il habitait

au fond d'un jardin plein d'arbres, rue Notre-Dame-des-Champs, était

venu se loger dans une rue projetée du quartier François-Ier, la rue

Jean-Goujon, composée alors d'une maison unique, celle du poète;

autour, s'étendaient les Champs-Élysées presque déserts, et dont la

solitude était favorable à la promenade et à la rêverie.

Deux fois nous montâmes l'escalier lentement, lentement, comme si nos

bottes eussent eu des semelles de plomb. L'haleine nous manquait; nous

entendions notre cœur battre dans notre gorge, et des moiteurs glacées

nous baignaient les tempes. Arrivé devant la porte, au moment de tirer

le cordon de la sonnette, pris d'une terreur folle, nous tournâmes les

talons et nous descendîmes les degrés quatre à quatre, poursuivi par

nos acolytes qui riaient aux éclats.

Une troisième tentative fut plus heureuse; nous avions demandé à nos

compagnons quelques minutes pour nous remettre, et nous nous étions

assis sur une des marches de l'escalier car nos jambes flageolaient

sous nous et refusaient de nous porter, mais voici que la porte

s'ouvrit et qu'au milieu d'un flot de lumière, tel que Phébus-Apollon

franchissant les portes de l'Aurore, apparut sur l'obscur palier, qui?

Victor Hugo, lui-même dans sa gloire.

Comme Esther devant Assuérus, nous faillîmes nous évanouir. Hugo ne

put, comme le satrape vers la belle Juive, étendre vers nous, pour nous

rassurer, son long sceptre d'or, par la raison qu'il n'avait pas de

sceptre d'or, ce qui nous étonna. Il sourit, mais ne parut pas surpris,

ayant l'habitude de rencontrer journellement sur son passage de petits

poètes en pâmoison, des rapins rouges comme des coqs ou pâles comme

des morts, et même des hommes faits, interdits et balbutiants. Il nous

releva de la maniéré la plus gracieuse et la plus courtoise, car il fut

toujours d'une exquise politesse, et renonçant à sa promenade il rentra

avec nous dans son cabinet.

Henri Heine raconte que s'étant proposé de voir le grand Gœthe,

il avait longtemps préparé dans sa tête les superbes discours qu'il

lu tiendrait, mais qu'arrivé devant lui il n'avait trouvé rien à lui

dire sinon «que les pruniers sur la route d'Iéna à Weimar portent

des prunes excellentes contre la soif»; ce qui avait fait sourire

doucement le Jupiter Mansuetus de la poésie allemande, plus flatté

peut-être de cette ânerie éperdue que d'un éloge ingénieusement

et froidement tourné. Notre éloquence ne dépassa pas le mutisme,

quoique, nous aussi, nous eussions rêvé pendant de longues soirées

aux apostrophes lyriques par lesquelles nous aborderions Hugo pour la

première fois.

Un peu remis, nous pûmes bientôt prendre part à la conversation engagée

entre Hugo, Gérard et Pétrus. On peut regarder les dieux, les rois, les

jolies femmes, les grands poètes un peu plus fixement que les autres

personnages, sans qu'ils s'en fâchent, et nous examinions Hugo avec une

intensité admirative dont il ne paraissait pas gêné. Il y reconnaissait

l'œil du peintre prenant des notes pour écrire à jamais un aspect,

une physionomie, à un moment qu'on ne veut pas oublier.

Dans l'armée Romantique comme dans l'armée d'Italie, tout le monde

était jeune.

Les soldats pour la plupart n'avaient pas atteint leur majorité, et le

plus vieux de la bande était le général en chef, âgé de vingt-huit ans.

C'était l'âge de Bonaparte et de Victor Hugo à cette date.

Nous avons dit quelque part: «Il est rare qu'un poète, qu'un artiste,

soit connu sous son premier et charmant aspect; la réputation ne lui

vient que plus tard lorsque déjà les fatigues de la vie, la lutte et

les tortures des passions ont altéré sa physionomie primitive. Il ne

laisse de lui qu'un masque usé, flétri, où chaque douleur a mis pour

stigmate une meurtrissure ou une ride. C'est de cette dernière image,

qui a sa beauté aussi, dont on se souvient». Nous avons eu le bonheur

de les connaître à leur plus frais moment de jeunesse, de beauté et

d'épanouissement tous ces poètes de la pléiade moderne dont on ne

confiait plus le premier aspect.

Ce qui frappait d'abord dans Victor Hugo, c'était le front vraiment

monumental qui couronnait comme un fronton de marbre blanc son visage

d'une placidité sérieuse. Il n'atteignait pas, sans doute, les

proportions que lui donnèrent plus tard, pour accentuer chez le poète

le relief du génie, David d'Angers et d'autres artistes; mais il était

vraiment d'une beauté et d'une ampleur surhumaines; les plus vastes

pensées pouvaient s'y écrire; les couronnes d'or et de laurier s'y

poser comme sur un front de dieu ou de césar. Le signe de la puissance

y était. Des cheveux châtain clair l'encadraient et retombaient un

peu longs. Du reste, ni barbe ni moustaches, ni favoris ni royale,

une face soigneusement rasée, d'une pâleur particulière, trouée et

illuminée de deux yeux fauves pareils à des prunelles d'aigle, et une

bouche à lèvres sinueuses, à coins sur-baissés, d'un dessin ferme et

volontaire qui, en s'entr'ouvrant pour sourire, découvrait des dents

d'une blancheur étincelante. Pour costume, une redingote noire, un

pantalon gris, un petit col de chemise rabattu, la tenue la plus

exacte et la plus correcte. On n'aurait vraiment pas soupçonné dans

ce parfait gentleman le chef de ces bandes échevelées et barbues,

terreur des bourgeois à menton glabre. Tel Victor Hugo nous apparut à

cette première rencontre, et l'image est restée ineffaçable dans notre

souvenir. Nous gardons précieusement ce portrait beau, jeune, souriant,

qui rayonnait de génie, et répandait comme une phosphorescence de

gloire.

IV

UN BUSTE DE VICTOR HUGO

De tout les portraits de Victor Hugo que l'on a faits jusqu'à présent,

aucun ne reproduit les traits et la physionomie de ce Gengiskan de

la pensée; on connaît la lithographie de Devéria, belle comme une

œuvre, d'art et d'une grande tournure; mais je ne crois pas que le

caractère de la tête soit bien saisi, surtout moralement; on dirait

presque un Byron, un Shelley, ou quelque autre de l'école satanique; il

y a de l'orage sur le front, de l'amertume dans ce sourcil contracté;

le nez est loin d'être exact, il vise à l'aquilin; la bouche et le

menton manquent un peu de ces méplats fortement accusés, de ces

contours fouillés si puissamment, qu'on remarque dans Victor Hugo et

qui donnent quelque chose de grand et de ferme à son profil. David,

dans ses bas-reliefs pour le tombeau du général Foy, n'a guère été

plus heureux; il a cru qu'il suffisait d'exagérer certains détails

pour arriver au but; ce n'est plus un portrait, c'est ce qu'on appelle

en argot d'atelier une charge. D'ailleurs, le haut de la figure est

tellement déprimé (à l'opposé du portrait de Gœthe, où le front

surplombe), qu'anatomiquement parlant, un personnage constitué ainsi ne

pourrait vivre.

* * * * *

Voici un nouvel essai de M. Jehan Duseigneur, auteur de _Roland

furieux_, d'un _Napoléon_ refusé et qui, certes, valait mieux que celui

de Seurre, ridiculement étayé d'un aigle, ou d'une bûche, je ne sais

trop lequel; voyons s'il a mieux réussi.

Son buste est d'une belle proportion, un tiers plus grand que nature;

le masque a de la bonhomie et du repos; on voit bien là l'homme qui a

confiance en sa force et qui poursuit majestueusement sa haute mission,

l'homme dont la devise littéraire est _hierro_, et qui n'en est pas

moins doux à l'usage et simple dans sa vie ordinaire, comme s'il

n'était pas lui. M. Duseigneur a très heureusement, selon nous, fondu

le poète avec l'homme, chose que l'on néglige trop souvent dans les

portraits de célébrités à qui l'on donne presque toujours un air de

dithyrambe et de _smorpha_ méditative, on ne peut plus ridicule chez

nous, où le poète est citoyen, comme dit Sainte-Beuve.

Le front, un des plus beaux laboratoires à pensées qui soient au monde

contemporain, est étudié avec scrupule, modelé avec finesse. Le travail

est souple et moelleux; cela singe la chair autant qu'il l'est donné

à l'argile; les lèvres sont d'un sentiment délicat et vrai; elles

respirent bien, et, dans le globe vide de l'œil, M. Duseigneur,

différent en cela des sculpteurs grecs, nous a fait deviner, avec tout

l'art imaginable, cette prunelle d'aigle et ce regard large que la

peinture est seule en possession de rendre. Seulement, et peut-être

est-ce une observation minutieuse, les sourcils sont un peu trop

saillants et coupent la ligne frontale un peu trop brusquement. Ce

buste nous paraît destiné à un grand succès, surtout à l'étranger où

les intelligences plus artistes sont en avant de nous dans l'admiration

du plus grand poète que nous ayons. Nous ne doutons pas que tous

les religieux de ce beau talent ne s'empressent d'orner leurs

bibliothèques de ce portrait, dont le moulage a été confié à l'un de

nos habiles, M. Lambert Misson, rue Mazarine.

V

LA PLACE ROYALE

En 1830, je demeurais avec mes parents à la place Royale, n° 8, dans

l'angle de la rangée d'arcades où se trouvait la mairie. Si je note

ce détail, ce n'est pas pour indiquer à l'avenir une de mes demeures.

Je ne suis pas de ceux dont la postérité signalera les maisons avec

un buste ou une plaque de marbre, mais cette circonstance influa

beaucoup sur la direction de ma vie. Victor Hugo, quelque temps après

la révolution de Juillet, était venu loger à la place Royale, au n° 6,

dans la maison en retour d'équerre. On pouvait se parler d'une fenêtre

à l'autre.

Le voisinage de l'illustre chef romantique rendit mes relations

avec lui et avec l'école naturellement plus fréquentes. Peu à peu

je négligeai la peinture et me tournai vers les idées littéraires.

Hugo m'aimait assez et me laissait asseoir comme un page familier sur

les marches, de son trône féodal. Ivre d'une telle faveur, je voulus

la mériter, et je rimai la légende d'Albertus, que je joignis avec

quelques autres pièces à mon volume sombré dans la tempête, et dont

l'édition me restait presque entière; à ce volume, devenu rare, était

jointe une eau-forte ultra-excentrique de Célestin Nanteuil. Ceci se

passait vers 1833. Le surnom d'Albertus me resta, et l'on ne m'appelait

guère autrement dans ce qu'Alfred de Musset appelait: «la grande

boutique romantique».

VI

LA PREMIÈRE D'HERNANI

25 février 1830! Cette date reste écrite dans le fond de notre passé

en caractères flamboyants: la date de la première représentation

d'_Hernani!_ Cette soirée décida de notre vie! Là nous reçûmes

l'impulsion qui nous pousse encore après tant d'années et qui nous

fera marcher jusqu'au bout de la carrière. Bien du temps s'est écoulé

depuis, et notre éblouissement est toujours le même. Nous ne rabattons

rien de l'enthousiasme de notre jeunesse, et toutes les fois que

retentit le son magique du cor, nous dressons l'oreille comme un vieux

cheval de bataille prêt à recommencer les anciens combats.

Le jeune poète, avec sa fière audace et sa grandesse de génie, aimant

mieux d'ailleurs la gloire que le succès, avait opiniâtrement refusé

l'aide de ces cohortes stipendiées qui accompagnent les triomphes

et soutiennent les déroutes. Les claqueurs ont leur goût comme les

académiciens. Ils sont en général classiques. C'est à contre-cœur

qu'ils eussent applaudi Victor Hugo: leurs hommes étaient alors Casimir

Delavigne et Scribe, et l'auteur courait risque, si l'affaire tournait

mal, d'être abandonné au plus fort de la bataille. On parlait de

cabales, d'intrigues ténébreusement ourdies, de guet-apens presque,

pour assassiner la pièce et en finir d'un seul coup avec la nouvelle

École. Les haines littéraires sont encore plus féroces que les haines

politiques, car elles font vibrer les fibres les plus chatouilleuses de

l'amour-propre, et le triomphe de l'adversaire vous proclame imbécile.

Aussi n'est-il pas de petites infamies et même de grandes que ne se

permettent, en pareil cas, sans le moindre scrupule de conscience, les

plus honnêtes gens du monde.

On ne pouvait cependant pas, quelque brave qu'il fût, laisser

_Hernani_ se débattre tout seul contre un parterre mal disposé et

tumultueux, contre des loges plus calmes en apparence mais non moins

dangereuses dans leur hostilité polie, et dont le ricanement bourdonne

si importun au-dessous du sifflet plus franc, du moins, dans son

attaque. La jeunesse romantique pleine d'ardeur et fanatisée par la

préface de _Cromwell_, résolue à soutenir «l'épervier de la montagne»,

comme dit Alarcón du _Tisserand de Ségovie_, s'offrit au maître qui

l'accepta. Sans doute tant de fougue et de passion était à craindre,

mais la timidité n'était pas le défaut de l'époque. On s'enrégimenta

par petites escouades dont chaque homme avait pour passe le carré

de papier rouge timbré de la griffe _Hierro._ Tous ces détails sont

connus, et il n'est pas besoin d'y insister.

On s'est plu à représenter dans les petits journaux et les polémiques

du temps ces jeunes hommes, tous de bonne famille, instruits, bien

élevés, fous d'art et de poésie, ceux-ci écrivains, ceux-là peintres,

les uns musiciens, les autres sculpteurs ou architectes, quelques-uns

critiques et occupés à un titre quelconque de choses littéraires, comme

un ramassis de truands sordides. Ce n'étaient pas les Huns d'Attila

qui campaient devant le Théâtre-Français, malpropres, farouches,

hérissés, stupides; mais bien les chevaliers de l'avenir, les champions

de l'idée, les défenseurs de l'art libre; et ils étaient beaux, libres

et jeunes. Oui, ils avaient des cheveux--on ne peut naître avec des

perruques--et ils en avaient beaucoup qui retombaient en boucles

souples et brillantes, car ils étaient bien peignés. Quelques-uns

portaient de fines moustaches, et quelques autres des barbes entières.

Cela est vrai, mais cela seyait fort bien à leurs tètes spirituelles,

hardies et fières, que les maîtres de la Renaissance eussent aimé à

prendre pour modèles.

_Ces brigands de la pensée_, l'expression est de Philothée O'Neddy,

ne ressemblaient pas à de parfaits notaires, il faut l'avouer, mais

leur costume où régnaient la fantaisie du goût individuel et le juste

sentiment de la couleur, prêtait davantage à la peinture. Le satin, le

velours, les soutaches, les brandebourgs, les parements de fourrures,

valaient bien l'habit noir à queue de morue, le gilet de drap de soie

trop court remontant sur l'abdomen, la cravate de mousseline empesée

où plonge le menton, et les pointes des cols en toile blanche faisant

œillères aux lunettes d'or. Même le feutre mou et la vareuse des

plus jeunes rapins qui n'étaient pas encore assez riches pour réaliser

leurs rêves de costume à la Rubens et à la Velasquez, étaient plus

élégants à coup sûr que le chapeau en tuyau de poêle et le vieil habit

à plis cassés des anciens habitués de la Comédie-Française, horripilés

par l'invasion de ces jeunes barbares shakespeariens. Ne croyez donc

pas un mot de ces histoires. Il aurait suffi de nous faire entrer

une heure avant le public; mais, dans une intention perfide, et dans

l'espoir sans doute de quelque tumulte qui nécessitât ou prétextât

l'intervention de la police, on fit ouvrir les portes à deux heures de

l'après-midi, ce qui faisait huit heures d'attente jusqu'au lever du

rideau.

La salle n'était pas éclairée. Les théâtres sont obscurs le jour, et

ne s'illuminent que la nuit. Le soir est leur aurore, et la lumière ne

leur vient que lorsqu'elle s'éteint au ciel. Ce renversement s'accorde

avec leur vie factice. Pendant que la réalité travaille, la fiction

dort.

Rien de plus singulier qu'une salle de théâtre pendant la journée. À la

hauteur, à l'immensité du vaisseau encore agrandies par la solitude,

on se croirait dans la nef d'une cathédrale. Tout est baigné d'une

ombre vague où filtrent, par quelque ouverture des combles, ou quelque

regard de loge, des lueurs bleuâtres, des rayons blafards contrastant

avec les tremblotements rouges des fanaux de service disséminés en

nombre suffisant, non pour éclairer, mais pour rendre l'obscurité

visible. Il ne serait pas difficile à un œil visionnaire, comme

celui d'Hoffmann, de trouver là le décor d'un conte fantastique. Nous

n'avions jamais pénétré dans une salle de spectacles le jour, et

lorsque notre bande, comme le flot d'une écluse qu'on ouvre, creva

à l'intérieur du théâtre, nous demeurâmes surpris de cet effet à la

Piranèse.

On s'entassa du mieux qu'on put aux places hautes, aux recoins obscurs

du cintre, sur les banquettes de derrière des galeries, à tous les

endroits suspects et dangereux où pouvait s'embusquer dans l'ombre

une clé forée, s'abriter un claqueur furieux, un prudhomme épris de

Campistron et redoutant le massacre des bustes par des septembriseurs

d'un nouveau genre. Nous n'étions là guère plus à l'aise que don Carlos

n'allait l'être tout à l'heure au fond de son armoire; mais les plus

mauvaises places avaient été réservées aux plus dévoués, comme en

guerre les postes les plus périlleux aux enfants perdus qui aiment

à se jeter dans la gueule même du danger. Les autres, non moins

solides, mais plus sages, occupaient le parterre, rangés en bon ordre

sous l'œil de leurs chefs, et prêts à donner avec ensemble sur les

philistins au moindre signal d'hostilité.

Six ou sept heures d'attente dans l'obscurité; ou, tout au moins, la

pénombre d'une salle dont le lustre n'est pas allumé, c'est long, même

lorsqu'au bout de cette nuit _Hernani_ doit se lever comme un soleil

radieux.

Des conversations sur la pièce s'engagèrent entre nous, d'après ce que

nous en connaissions. Quelques-uns, plus avant dans la familiarité du

maître, en avaient entendu lire des fragments dont ils avaient retenu

quelques vers qu'ils citaient et qui causaient un vif enthousiasme. On

y pressentait un nouveau _Cid_, un jeune Corneille non moins fier, non

moins hautain et castillan que l'ancien, mais ayant pris cette fois la

palette de Shakespeare. On discutait sur les divers titres qu'avait dû

porter le drame. Quelques-uns regrettaient _Trois pour une_, qui leur

semblait un vrai titre à la Calderon, un titre de cape et d'épée, bien

espagnol et bien romantique, dans le sens de _La vie est un songe_, des

_Matinées d'avril et de mai_; d'autres, et avec raison, trouvaient plus

de gravité au titre ou plutôt au sous-titre L'_Honneur castillan_, qui

contenait l'idée de la pièce.

Le plus grand nombre préférait _Hernani_ tout court, et leur avis a

prévalu, car c'est ainsi que le drame s'appelle définitivement, et que,

pour nous servir de la formule homérique, il voltige, nom ailé, sur la

bouche des hommes à la voix articulée.

Dix ans plus tard, nous voyagions en Espagne. Entre Astigarraga et

Tolosa, nous traversâmes au galop de mules un bourg à demi ruiné

par la guerre entre les _christinos_ et les _carlistes_, dont nous

entrevoyions confusément dans l'ombre les murs historiés d'énormes

blasons sculptés au-dessus des portes, et les fenêtres noires à

serrureries compliquées, grilles et balcons touffus, témoignant d'une

ancienne splendeur, et nous demandâmes à notre zagal qui courait

près de la voiture, la main posée sur la maigre échine de la mule

hors montoir, le nom de ce pillage; il nous répondit: «Hernani». A

ces trois syllabes évocatrices, la somnolence qui commençait à nous

envahir, après une journée de fatigue, se dissipa tout à coup. A

travers le perpétuel tintement de grelots de l'attelage, passa comme

un soupir lointain une note du cor d'Hernani. Nous revîmes, dans un

éblouissement soudain, le fier montagnard avec sa cuirasse de cuir,

ses manches vertes et son pantalon rouge; don Carlos dans son armure

d'or, Doña Sol pâle et vêtue de blanc, Ruy Gomez de Silva debout devant

les portraits de ses aïeux; tout le drame complet. Il nous semblait

même entendre encore la rumeur de la première représentation.

Victor Hugo enfant, revenant d'Espagne en France, après la chute du

roi Joseph, a dû traverser ce bourg dont l'aspect n'a pas changé, et

recueillir de la bouche d'un postillon ce nom bizarre, d'une sonorité

éclatante, si bien fait pour la poésie, qui, mûrissant plus tard dans

son cerveau comme une graine oubliée dans un coin, a produit cette

magnifique floraison dramatique.

La faim commençait à se faire sentir. Les plus prudents avaient emporté

du chocolat et des petits pains,--quelques-uns--_proh! pudor_--des

cervelas; des classiques malveillants disent à l'ail. Nous ne le

pensons pas; d'ailleurs, l'ail est classique; Thestylis en broyait pour

les moissonneurs de Virgile. La dînette achevée, on chanta quelques

ballades d'Hugo, puis on passa à quelques-unes de ces interminables

_scies_ d'atelier, ramenant, comme les norias leurs godets, leurs

couplets versant toujours la même bêtise; ensuite, on se livra à

des imitations du cri des animaux dans l'arche, que les critiques

du Jardin des Plantes auraient trouvées irréprochables. On se livra

à d'innocentes gamineries de rapins; on demanda la tête, ou plutôt

le _gazon_, de quelque membre de l'Institut; on déclama des _songes

tragiques!_ et l'on se permit, à l'endroit de Melpomène, toutes sortes

de libertés juvéniles qui durent fort étonner la bonne vieille déesse,

peu habituée à sentir chiffonner de la sorte son péplum de marbre.

Cependant, le lustre descendait lentement du plafond avec sa triple

couronne de gaz et son scintillement prismatique; la rampe montait,

traçant entre le monde idéal et le monde réel sa démarcation lumineuse.

Les candélabres s'allumaient aux avant-scènes, et la salle s'emplissait

peu à peu. Les portes des loges s'ouvraient et se fermaient avec

fracas. Sur le rebord de velours, posant leurs bouquets et leurs

lorgnettes, les femmes s'installaient comme pour une longue séance,

donnant du jeu aux épaulettes de leur corsage décolleté, s'asseyant

bien au milieu de leurs jupes. Quoiqu'on ait reproché à notre école

l'amour du laid, nous devons avouer que les belles, jeunes et jolies

femmes furent chaudement applaudies de cette jeunesse ardente, ce qui

fut trouvé de la dernière inconvenance et du dernier mauvais goût par

les vieilles et les laides. Les applaudies se cachèrent derrière leurs

bouquets avec un sourire qui pardonnait.

L'orchestre et le balcon étaient pavés de crânes académiques et

classiques. Une rumeur d'orage grondait sourdement dans la salle; il

était temps, que la toile se levât; on en serait peut-être venu aux

mains avant la pièce, tant l'animosité était grande de part et d'autre.

Enfin les trois coups retentirent. Le rideau se replia lentement sur

lui-même, et l'on vit, dans une chambre à coucher du seizième siècle,

éclairée par une petite lampe, doña Josepha Duarte, vieille en noir,

avec le corps de sa jupe cousu de jais, à la mode d'Isabelle la

Catholique, écoutant les coups que doit frapper à la porte secrète un

galant attendu par sa maîtresse:

Serait-ce déjà lui?... C'est bien à l'escalier

Dérobé.

La querelle était déjà engagée. Ce mot rejeté sans façon à l'autre

vers, cet enjambement audacieux, impertinent même, semblait un

spadassin de profession, un Saltabadil, un Scoronconcolo allant donner

une pichenette sur le nez du classicisme pour le provoquer en duel.

--Eh quoi! dès le premier mot l'orgie en est déjà là? On casse les

vers et on les jette par les fenêtres! dit un classique admirateur de

Voltaire avec le sourire indulgent de la sagesse pour la folie.

Il était tolérant d'ailleurs, et ne se fût pas opposé à de prudentes

innovations, pourvu que la langue fût respectée; mais de telles

négligences au début d'un ouvrage devaient être condamnées chez un

poète, quels que fussent ses principes, libéral ou royaliste.

--Mais ce n'est pas une négligence, c'est une beauté, répliquait un

romantique de l'atelier de Devéria, fauve comme un cuir de Cordoue et

coiffé d'épais cheveux rouges comme ceux d'un Giorgione.

...C'est bien à l'escalier

Dérobé.

Ne voyez-vous pas que ce mot _dérobé_ rejeté, et comme suspendu en

dehors du vers, peint admirablement l'escalier d'amour et de mystère

qui enfonce sa spirale dans la muraille du manoir! Quelle merveilleuse

science architectonique! quel sentiment de l'art du XIVe

siècle! quelle intelligence profonde de toute civilisation!

L'ingénieux élève de Devéria voyait sans doute trop de choses dans ce

rejet, car ses commentaires, développés outre mesure, lui attirèrent

des _chut_ et des _à la porte_, dont l'énergie croissante l'obligea

bientôt au silence.

Il serait difficile de décrire, maintenant que les esprits sont

habitués à regarder comme des morceaux pour ainsi dire classiques

les nouveautés qui semblaient alors de pures barbaries, l'effet

que produisaient sur l'auditoire ces vers si singuliers, si mâles,

si forts, d'un tour si étrange, d'une allure si cornélienne et si

shakespearienne à la fois. Nous allons cependant l'essayer. Il faut

d'abord bien se figurer qu'à cette époque, en France, dans la poésie

et même aussi dans la prose, l'horreur du mot propre était poussé à

un degré inimaginable. Quoi qu'on fasse, on ne peut concevoir cette

horreur qu'au point de vue historique, comme certains préjugés dont les

motifs ou les prétextes ont disparu.

Victor Hugo(#51977) · 第 1 / 12 段