--Oh! je ne me mêle point d'une affaire si scabreuse: Sélim est trop de

mes amis pour l'exposer, à l'appât d'un château, à perdre le bonheur de

sa vie.

--Mais vous n'y pensez pas, reprit le sultan; Fulvia est sage, Sélim en

mettrait sa main au feu; il l'a dit, il n'est pas homme à s'en dédire.

--Non, prince, répondit Sélim; et si Votre Hautesse me donne rendez-vous

chez Fulvia, j'y serai certainement le premier.

--Prenez garde à ce que vous proposez, reprit la favorite; Sélim, mon

pauvre Sélim, vous allez bien vite; et tout aimable que vous soyez...

--Rassurez-vous, madame; puisque le sort en est jeté, j'entendrai

Fulvia; le pis qui puisse en arriver, c'est de perdre une infidèle.

--Et de mourir de regret de l'avoir perdue, ajouta la sultane.

--Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Sélim est devenu bien

imbécile? Il a perdu la tendre Cydalise, et le voilà tout plein de vie;

et vous prétendez que, s'il venait à reconnaître Fulvia pour une

infidèle, il en mourrait? Je vous le garantis éternel, s'il n'est jamais

assommé que de coup-là. Sélim, à demain chez Fulvia, entendez-vous? on

vous dira mon heure.»

Sélim s'inclina, Mangogul sortit; la favorite continua de représenter au

vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Sélim la remercia des marques de

sa bienveillance, et tous se retirèrent dans l'attente du grand

événement.

CHAPITRE XLIX.

VINGT-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

FULVIA.

L'auteur africain, qui avait promis quelque part le caractère de Sélim,

s'est avisé de le placer ici; j'estime trop les ouvrages de l'antiquité

pour assurer qu'il eût été mieux ailleurs. Il y a, dit-il, quelques

hommes à qui leur mérite ouvre toutes les portes, qui, par les grâces de

leur figure et la légèreté de leur esprit, sont dans leur jeunesse la

coqueluche de bien des femmes, et dont la vieillesse est respectée,

parce qu'ayant su concilier leurs devoirs avec leurs plaisirs, ils ont

illustré le milieu de leur vie par des services rendus à l'État: en un

mot, des hommes qui font en tout temps les délices des sociétés. Tel

était Sélim: quoiqu'il eût atteint soixante ans, et qu'il fût entré de

bonne heure dans la carrière des plaisirs, une constitution robuste et

des ménagements l'avaient préservé de la caducité. Un air noble, des

manières aisées, un jargon séduisant, une grande connaissance du monde

fondée sur une longue expérience, l'habitude de traiter avec le sexe, le

faisaient considérer à la cour comme l'homme auquel tout le monde eût

aimé ressembler; mais qu'on eût imité sans succès, faute de tenir de la

nature les talents et le génie qui l'avaient distingué.

Je demande à présent, continue l'auteur africain, si cet homme avait

raison de s'inquiéter sur le compte de sa maîtresse, et de passer la

nuit comme un fou? car le fait est que mille réflexions lui roulèrent

dans la tête, et que plus il aimait Fulvia, plus il craignait de la

trouver infidèle. «Dans quel labyrinthe me suis-je engagé! se disait-il

à lui-même; et à quel propos? Que m'en reviendra-t-il, si la favorite

gagne un château? et quel sort pour moi si elle le perd?... Mais

pourquoi le perdrait-elle? Ne suis-je pas certain de la tendresse de

Fulvia?... Ah! je l'occupe tout entière, et si son bijou parle, ce ne

sera que de moi... Mais si le traître!... non, non, je l'aurais

pressenti; j'aurais remarqué des inégalités; depuis cinq ans on se

serait démenti... Cependant l'épreuve est périlleuse... mais il n'est

plus temps de reculer; j'ai porté le vase à ma bouche: il faut achever,

dussé-je répandre toute la liqueur... Peut-être aussi que l'oracle me

sera favorable... Hélas! qu'en puis-je attendre? Pourquoi d'autres

auraient-ils attaqué sans succès une vertu dont j'ai triomphé?... Ah!

chère Fulvia, je t'offense par ces soupçons, et j'oublie ce qu'il m'en a

coûté pour te vaincre: un rayon d'espoir me luit, et je me flatte que

ton bijou s'obstinera à garder le silence...»

Sélim était dans cette agitation dépensée, lorsqu'on lui rendit, de la

part du sultan, un billet qui ne contenait que ces mots: _Ce soir, à

onze heures et demie précises, vous serez où vous savez._ Sélim prit la

plume, et écrivit en tremblant: _Prince, j'obéirai_.

Sélim passa le reste du jour, comme la nuit qui l'avait précédé,

flottant entre l'espérance et la crainte. Rien n'est plus vrai que les

amants ont de l'instinct; si leur maîtresse est infidèle, ils sont

saisis d'un frémissement assez semblable à celui que les animaux

éprouvent à l'approche du mauvais temps: l'amant soupçonneux est un chat

à qui l'oreille démange dans un temps nébuleux: les animaux et les

amants ont encore ceci de commun, que les animaux domestiques perdent

cet instinct, et qu'il s'émousse dans les amants lorsqu'ils sont devenus

époux.

Les heures parurent bien lentes à Sélim; il regarda cent fois à sa

pendule: enfin, le moment fatal arriva, et le courtisan se rendit chez

sa maîtresse: il était tard; mais comme on l'introduisait à toute heure,

l'appartement de Fulvia lui fut ouvert...

«Je ne vous attendais plus, lui dit-elle, et je me suis mise au lit avec

une migraine que je dois aux impatiences où vous me jetez...

--Madame, lui répondit Sélim, des devoirs de bienséance, et même des

affaires, m'ont comme enchaîné chez le sultan; et depuis que je me suis

séparé de vous, je n'ai pas disposé d'un moment.

--Et moi, répliqua Fulvia, j'en ai été d'une humeur affreuse. Comment,

deux jours entiers sans vous apercevoir!...

--Vous savez, reprit Sélim, à quoi je suis obligé par mon rang, et

quelque assurée que paraisse la faveur des grands...

--Comment, interrompit Fulvia, le sultan vous aurait-il marqué de la

froideur? aurait-on oublié vos services? Sélim, vous êtes distrait; vous

ne me répondez pas... Ah! si vous m'aimez, qu'importe à votre bonheur le

bon ou le mauvais accueil du prince? Ce n'est pas dans ses yeux, c'est

dans les miens, c'est entre mes bras que vous le chercherez.»

Sélim écoutait attentivement ce discours, examinant le visage de sa

maîtresse, et cherchait dans ses mouvements ce caractère de vérité

auquel on ne se trompe point, et qu'il est impossible de bien simuler:

quand je dis impossible, c'est à nous autres hommes; car Fulvia se

composait si parfaitement, que Sélim commençait à se reprocher de

l'avoir soupçonnée. Lorsque Mangogul arriva, Fulvia se tut aussitôt;

Sélim frémit, et le bijou dit: «Madame a beau faire des pèlerinages à

toutes les Pagodes du Congo, elle n'aura point d'enfants, et pour causes

que je sais bien, moi qui suis son bijou...»

A ce début, Sélim se couvrit d'une pâleur mortelle; il voulut se lever,

mais ses genoux tremblants se dérobèrent sous lui, et il retomba dans

son fauteuil. Le sultan, invisible, s'approcha, et lui dit à l'oreille:

--En avez-vous assez?...

--Ah! prince, s'écria douloureusement Sélim, pourquoi n'ai-je pas écouté

les avis de Mirzoza et les pressentiments de mon coeur? Mon bonheur

vient de s'éclipser; j'ai tout perdu: je me meurs si son bijou se tait;

s'il parle, je suis mort. Qu'il parle pourtant. Je m'attends à des

lumières affreuses; mais je les redoute moins que je ne hais l'état

perplexe où je suis.»

Cependant le premier mouvement de Fulvia avait été de porter la main sur

son bijou et de lui fermer la bouche: ce qu'il avait dit jusque-là

supportait une interprétation favorable; mais elle appréhendait pour le

reste. Lorsqu'elle commençait à se rassurer sur le silence qu'il

gardait, le sultan, pressé par Sélim, retourna sa bague: Fulvia fut

contrainte d'écarter les doigts, et le bijou continua:

«Je ne prendrai jamais, on me fatigue trop. Les visites trop assidues de

tant de saints personnages nuiront toujours à mes intentions, et madame

n'aura point d'enfants. Si je n'étais fêté que par Sélim, je deviendrais

peut-être fécond; mais je mène une vie de forçat. Aujourd'hui c'est

l'un, demain c'est l'autre, et toujours à la rame. Le dernier homme que

voit Fulvia, c'est toujours celui qu'elle croit destiné par le ciel à

perpétuer sa race. Personne n'est à l'abri de cette fantaisie. La

condition fatigante, que celle du bijou d'une femme titrée qui n'a point

d'héritiers! Depuis dix ans je suis abandonné à des gens qui n'étaient

pas faits seulement pour lever l'oeil sur moi.»

Mangogul crut en cet endroit que Sélim en avait assez entendu pour être

guéri de sa perplexité: il lui fit grâce du reste, retourna sa bague, et

sortit, abandonnant Fulvia aux reproches de son amant.

D'abord le malheureux Sélim avait été pétrifié; mais la fureur lui

rendant les forces et la parole, il lança un regard méprisant sur son

infidèle, et lui dit:

«Ingrate, perfide, si je vous aimais encore, je me vengerais; mais

indigne de ma tendresse, vous l'êtes aussi de mon courroux. Un homme

comme moi! Sélim compromis avec un tas de faquins...

--En vérité, l'interrompit brusquement Fulvia du ton d'une courtisane

démasquée, vous avez bonne grâce de vous formaliser d'une bagatelle; au

lieu de me savoir gré de vous avoir dérobé des choses dont la

connaissance vous eût désespéré dans le temps, vous prenez feu, vous

vous emportez comme si l'on vous avait offensé. Et quelle raison,

monsieur, auriez-vous de vous préférer à Séton, à Rikel, à Molli, à

Tachmas, aux cavaliers les plus aimables de la cour, à qui l'on ne se

donne seulement pas la peine de déguiser les passades qu'on leur fait?

Un homme comme vous, Sélim, est un homme épuisé, caduc, hors d'état

depuis une éternité de fixer seul une jolie femme qui n'est pas une

sotte. Convenez donc que votre présomption est déplacée, et votre

courroux impertinent. Au reste, vous pouvez, si vous êtes mécontent,

laisser le champ libre à d'autres qui l'occuperont mieux que vous.

--Aussi fais-je, et de très-grand coeur,» répliqua Sélim outré

d'indignation; et il sortit, bien résolu de ne point revoir cette femme.

Il entra dans son hôtel, et s'y renferma quelques jours, moins chagrin,

dans le fond, de la perte qu'il avait faite que de sa longue erreur. Ce

n'était pas son coeur, c'était sa vanité qui souffrait. Il redoutait

les reproches de la favorite et les plaisanteries du sultan, et il

évitait l'une et l'autre.

Il s'était presque déterminé à renoncer à la cour, à s'enfoncer dans la

solitude et à achever en philosophe une vie dont il avait perdu la plus

grande partie sous l'habit d'un courtisan, lorsque Mirzoza, qui devinait

ses pensées, entreprit de le consoler, le manda au sérail et lui tint ce

discours: «Eh bien! mon pauvre Sélim, vous m'abandonnez donc? Ce n'est

pas Fulvia, c'est moi que vous punissez de ses infidélités. Nous sommes

tous fâchés de votre aventure: nous convenons qu'elle est chagrinante;

mais si vous faites quelque cas de la protection du sultan et de mon

estime, vous continuerez d'animer notre société, et vous oublierez cette

Fulvia, qui ne fut jamais digne d'un homme tel que vous.

--Madame, lui répondit Sélim, l'âge m'avertit qu'il est temps de me

retirer. J'ai vu suffisamment le monde; je me serais vanté il y a quatre

jours de le connaître; mais le trait de Fulvia me confond. Les femmes

sont indéfinissables, et toutes me seraient odieuses, si vous n'étiez

comprise dans un sexe dont vous avez tous les charmes. Fasse Brama que

vous n'en preniez jamais les travers! Adieu, madame; je vais dans la

solitude m'occuper de réflexions utiles. Le souvenir des bontés dont

vous et le sultan m'avez honoré, m'y suivra; et si mon coeur y forme

encore quelques voeux, se sera pour votre bonheur et sa gloire.

--Sélim, lui répondit la favorite, vous prenez conseil du dépit. Vous

craignez un ridicule que vous éviterez moins en vous éloignant de la

cour, qu'en y demeurant. Ayez de la philosophie tant qu'il vous plaira;

mais ce n'est pas ici le moment d'en faire usage: on ne verra dans votre

retraite qu'humeur et que chagrin. Vous n'êtes point fait pour vous

confiner dans un désert; et le sultan...»

L'arrivée de Mangogul interrompit la favorite; elle lui communiqua le

dessein de Sélim.

«Il est donc fou! dit le prince: est-ce que les mauvais procédés de

cette petite Fulvia lui ont tourné la tête?»

Puis s'adressant à Sélim: «Il n'en sera pas ainsi, notre ami; vous

demeurerez, continua-t-il: j'ai besoin de vos conseils, et madame, de

votre société. Le bien de mon empire et la satisfaction de Mirzoza

l'exigent; et cela sera.»

Sélim, touché des sentiments de Mangogul et de la favorite, s'inclina

respectueusement, demeura à la cour, et fut aimé, chéri, recherché et

distingué, par sa faveur auprès du sultan et de Mirzoza.

CHAPITRE L.

ÉVÉNEMENTS PRODIGIEUX DU RÈGNE DE KANOGLOU, GRAND-PÈRE DE MANGOGUL.

La favorite était fort jeune. Née sur la fin du règne d'Erguebzed elle

n'avait presque aucune idée de la cour de Kanoglou. Un mot échappé par

hasard lui avait donné de la curiosité pour les prodiges que le génie

Cucufa avait opérés en faveur de ce bon prince; et personne ne pouvait

l'en instruire plus fidèlement que Sélim: il en avait été témoin, y

avait eu part, et possédait à fond l'histoire de ces temps. Un jour

qu'il était seul avec elle, Mirzoza le mit sur ce chapitre, et lui

demanda si le règne de Kanoglou, dont on faisait tant de bruit, avait vu

des merveilles plus étonnantes que celles qui fixaient aujourd'hui

l'attention du Congo.

«Je ne suis point intéressé, madame, lui répondit Sélim, à préférer le

vieux temps à celui du prince régnant. Il se passe de grandes choses;

mais ce n'est peut-être que l'essai de celles qui continueront

d'illustrer Mangogul; et ma carrière est trop avancée pour que je puisse

me flatter de les voir.

--Vous vous trompez, lui répondit Mirzoza; vous avez acquis et vous

conserverez l'épithète d'éternel. Mais dites-moi ce que vous avez vu.

--Madame, continua Sélim, le règne de Kanoglou a été long, et nos poëtes

l'ont surnommé l'âge d'or. Ce titre lui convient à plusieurs égards. Il

a été signalé par des succès et des victoires; mais les avantages ont

été mêlés de revers, qui montrent que cet or était quelquefois de

mauvais aloi. La cour, qui donne le ton au reste de l'empire, était fort

galante. Le sultan avait des maîtresses; les seigneurs se piquèrent de

l'imiter; et le peuple prit insensiblement le même air. La magnificence

dans les habits, les meubles, les équipages, fut excessive. On fit un

art de la délicatesse dans les repas. On jouait gros jeu; on

s'endettait, on ne payait point, et l'on dépensait tant qu'on avait de

l'argent et du crédit. On publia contre le luxe de très-belles

ordonnances qui ne furent point exécutées. On prit des villes, on

conquit des provinces, on commença des palais et l'on épuisa l'empire

d'hommes et d'argent. Les peuples chantaient victoire et se mouraient de

faim. Les grands avaient des châteaux superbes et des jardins délicieux,

et leurs terres étaient en friche. Cent vaisseaux de haut bord nous

avaient rendus les maîtres de la mer et la terreur de nos voisins; mais

une bonne tête calcula juste ce qu'il en coûtait à l'État pour

l'entretien de ces carcasses; et malgré les représentations des autres

ministres, il fut ordonné qu'on en ferait un feu de joie. Le trésor

royal était un grand coffre vide, que cette misérable économie ne

remplit point; et l'or et l'argent devinrent si rares, que les fabriques

de monnaies furent un beau matin converties en moulins à papier. Pour

comble de bonheur, Kanoglou se laissa persuader par des fanatiques,

qu'il était de la dernière importance que tous ses sujets lui

ressemblassent, et qu'ils eussent les yeux bleus, le nez camard, et la

moustache rouge comme lui, et il en chassa du Congo plus de deux

millions qui n'avaient point cet uniforme, ou qui refusèrent de le

contrefaire[95].

[Note 95: Révocation de l'édit de Nantes.]

«Voilà, madame, cet âge d'or; voilà ce bon vieux temps que vous entendez

regretter tous les jours; mais laissez dire les radoteurs; et croyez que

nous avons nos Turenne et nos Colbert; que le présent, à tout prendre,

vaut mieux que le passé; et que, si les peuples sont plus heureux sous

Mangogul qu'ils ne l'étaient sous Kanoglou, le règne de Sa Hautesse est

plus illustre que celui de son aïeul, la félicité des sujets étant

l'exacte mesure de la grandeur des princes. Mais revenons aux

singularités de celui de Kanoglou.

«Je commencerai par l'origine des pantins.

--Sélim, je vous en dispense: je sais cet événement par coeur, lui dit

la favorite; passez à d'autres choses.

--Madame, lui demanda le courtisan, pourrait-on vous demander d'où vous

le tenez?

--Mais, répondit Mirzoza, cela est écrit.

--Oui, madame, répliqua Sélim, et par des gens qui n'y ont rien entendu.

J'entre en mauvaise humeur quand je vois de petits particuliers obscurs,

qui n'ont jamais approché des princes qu'à la faveur d'une entrée dans

la capitale, ou de quelque autre cérémonie publique, se mêler d'en faire

l'histoire.

«Madame, continua Sélim, nous avions passé la nuit à un bal masqué dans

les grands salons du sérail, lorsque le génie Cucufa, protecteur déclaré

de la famille régnante, nous apparut, et nous ordonna d'aller coucher et

de dormir vingt-quatre heures de suite: on obéit; et, ce terme expiré,

le sérail se trouva transformé en une vaste et magnifique galerie de

pantins; on voyait, à l'un des bouts, Kanoglou sur son trône; une longue

ficelle usée lui descendait entre les jambes; une vieille fée

décrépite[96] l'agitait sans cesse, et d'un coup de poignet mettait en

mouvement une multitude innombrable de pantins subalternes, auxquels

répondaient des fils imperceptibles et déliés qui partaient des doigts

et des orteils de Kanoglou: elle tirait, et à l'instant le sénéchal

dressait et scellait des édits ruineux, ou prononçait à la louange de la

fée un éloge que son secrétaire lui soufflait; le ministre de la guerre

envoyait à l'armée des allumettes; le surintendant des finances

bâtissait des maisons et laissait mourir de faim les soldats; ainsi des

autres pantins.

[Note 96: Mme de Maintenon.]

«Si quelques pantins exécutaient leurs mouvements de mauvaise grâce, ne

levaient pas assez les bras, ne fléchissaient pas assez les jambes, la

fée rompait leurs attaches d'un coup d'arrière-main, et ils devenaient

paralytiques. Je me souviendrai toujours de deux émirs très-vaillants

qu'elle prit en guignon, et qui demeurèrent perclus des bras pendant

toute leur vie[97].

[Note 97: Ces deux émirs sont Vendôme, que Mme de Maintenon

haïssait, et Catinat qu'elle soupçonnait de jansénisme.]

«Les fils qui se distribuaient de toutes les parties du corps de

Kanoglou, allaient se rendre à des distances immenses, et faisaient

remuer ou se reposer, du fond du Congo jusque sur les confins du

Monoémugi, des armées de pantins: d'un coup de ficelle une ville

s'assiégeait, on ouvrait la tranchée, l'on battait en brèche, l'ennemi

se préparait à capituler; mais il survenait un second coup de ficelle,

et le feu de l'artillerie se ralentissait, les attaques ne se

conduisaient plus avec la même vigueur, on arrivait au secours de la

place, la division s'allumait entre nos généraux; nous étions attaqués,

surpris et battus à plate couture.

«Ces mauvaises nouvelles n'attristaient jamais Kanoglou; il ne les

apprenait que quand ses sujets les avaient oubliées; et la fée ne les

lui laissait annoncer que par des pantins qui portaient tous un fil à

l'extrémité de la langue, et qui ne disaient que ce qu'il lui plaisait,

sous peine de devenir muets.

«Une autre fois nous fûmes tous charmés, nous autres jeunes fous, d'une

aventure qui scandalisa amèrement les dévots: les femmes se mirent à

faire des culbutes, et à marcher la tête en bas, les pieds en l'air et

les mains dans leurs mules[98].

[Note 98: Les convulsions à Saint-Médard.]

«Cela dérouta d'abord toutes les connaissances, et il fallut étudier les

nouvelles physionomies; on en négligea beaucoup, qu'on cessa de trouver

aimables lorsqu'elles se montrèrent; et d'autres, dont on n'avait jamais

rien dit, gagnèrent infiniment à se faire connaître. Les jupons et les

robes tombant sur les yeux, on risquait à s'égarer ou à faire de faux

pas; c'est pourquoi on raccourcit les uns, et l'on ouvrit les autres:

telle est l'origine des jupons courts et des robes ouvertes. Quand les

femmes se retournèrent sur leurs pieds, elles conservèrent cette partie

de leur habillement comme elle était; et si l'on considère bien les

jupons de nos dames, on s'apercevra facilement qu'ils n'ont point été

faits pour être portés comme on les porte aujourd'hui.

«Toute mode qui n'aura qu'un but passera promptement; pour durer, il

faut qu'elle soit au moins à deux fins. On trouva dans le même temps le

secret de soutenir la gorge en dessus, et l'on s'en sert aujourd'hui

pour la soutenir en dessous.

«Les dévotes, surprises de se trouver la tête en bas et les jambes en

l'air, se couvrirent d'abord avec leurs mains; mais cette attention leur

faisait perdre l'équilibre et trébucher lourdement. De l'avis des

bramines, elles nouèrent dans la suite leurs jupons sur leurs jambes

avec de petits rubans noirs; les femmes du monde trouvèrent cet

expédient ridicule, et publièrent que cela gênait la respiration et

donnait des vapeurs; ce prodige eut des suites heureuses; il occasionna

beaucoup de mariages, ou de ce qui y ressemble, et une foule de

conversions; toutes celles qui avaient les fesses laides se jetèrent à

corps perdu dans la dévotion et prirent des petits rubans noirs: quatre

missions de bramines n'en auraient pas tant fait.

«Nous sortions à peine de cette épreuve que nous en subîmes une autre

moins générale, mais non moins instructive. Les jeunes filles, depuis

l'âge de treize ans jusqu'à dix-huit, dix-neuf, vingt et par delà, se

levèrent un beau matin le doigt du milieu pris, devinez où, madame? dit

Sélim à la favorite. Ce n'était ni dans la bouche, ni dans l'oreille, ni

à la turque: on soupçonna leur maladie, et l'on courut au remède. C'est

depuis ce temps que nous sommes dans l'usage de marier des enfants à qui

l'on devrait donner des poupées.

«Autre bénédiction: la cour de Kanoglou abondait en petits-maîtres; et

j'avais l'honneur d'en être. Un jour que je les entretenais des jeunes

seigneurs français, je m'aperçus que nos épaules s'élevaient et

devenaient plus hautes que nos têtes; mais ce ne fut pas tout:

sur-le-champ nous nous mîmes à pirouetter sur un talon.

--Et qu'y avait-il de rare en cela? demanda la favorite.

--Rien, madame, lui répondit Sélim, sinon que la première métamorphose

est l'origine des gros dos, si fort à la mode dans votre enfance; et la

seconde, celle des persifleurs, dont le règne n'est pas encore passé. On

commençait alors, comme aujourd'hui, à quelqu'un un discours, qu'on

allait en pirouettant continuer à un autre et finir à un troisième, pour

qui il devenait moitié obscur, moitié impertinent.

«Une autre fois, nous nous trouvâmes tous la vue basse; il fallut

recourir à Bion[99]: le coquin nous fit des lorgnettes, qu'il nous

vendait dix sequins, et dont nous continuâmes de nous servir, même après

que nous eûmes recouvré la vue. De là viennent, madame, les lorgnettes

d'opéra.

[Note 99: Ingénieur et opticien mort en 1733. Il écrivait des livres

et vendait des globes et des instruments de mathématiques. Voir _Plan

d'une Université_, _t_. III, p. 460.]

«Je ne sais ce que les femmes galantes firent, à peu près dans ce temps,

à Cucufa; mais il se vengea d'elles cruellement. A la fin d'une année,

dont elles avaient passé les nuits au bal, à table et au jeu, et les

jours dans leurs équipages ou entre les bras de leurs amants, elles

furent tout étonnées de se trouver laides: l'une était noire comme une

taupe, l'autre couperosée, celle-ci pâle et maigre, celle-là jaunâtre et

ridée: il fallut pallier ce funeste enchantement; et nos chimistes

découvrirent le blanc, le rouge, les pommades, les eaux, les mouchoirs

de Vénus, le lait virginal, les mouches et mille autres secrets dont

elles usèrent pour cesser d'être laides et devenir hideuses. Cucufa les

tenait sous cette malédiction, lorsque Erguebzed, qui aimait les belles

personnes, intercéda pour elles: le génie fit ce qu'il put; mais le

charme avait été si puissant, qu'il ne put le lever qu'imparfaitement;

et les femmes de cour restèrent telles que vous les voyez encore.

--En fut-il de même des hommes? demanda Mirzoza.

Les bijoux indiscrets · 第 19 / 21 段