mes amis pour l'exposer, à l'appât d'un château, à perdre le bonheur de
sa vie.
--Mais vous n'y pensez pas, reprit le sultan; Fulvia est sage, Sélim en
mettrait sa main au feu; il l'a dit, il n'est pas homme à s'en dédire.
--Non, prince, répondit Sélim; et si Votre Hautesse me donne rendez-vous
chez Fulvia, j'y serai certainement le premier.
--Prenez garde à ce que vous proposez, reprit la favorite; Sélim, mon
pauvre Sélim, vous allez bien vite; et tout aimable que vous soyez...
--Rassurez-vous, madame; puisque le sort en est jeté, j'entendrai
Fulvia; le pis qui puisse en arriver, c'est de perdre une infidèle.
--Et de mourir de regret de l'avoir perdue, ajouta la sultane.
--Quel conte! dit Mangogul; vous croyez donc que Sélim est devenu bien
imbécile? Il a perdu la tendre Cydalise, et le voilà tout plein de vie;
et vous prétendez que, s'il venait à reconnaître Fulvia pour une
infidèle, il en mourrait? Je vous le garantis éternel, s'il n'est jamais
assommé que de coup-là. Sélim, à demain chez Fulvia, entendez-vous? on
vous dira mon heure.»
Sélim s'inclina, Mangogul sortit; la favorite continua de représenter au
vieux courtisan qu'il jouait gros jeu; Sélim la remercia des marques de
sa bienveillance, et tous se retirèrent dans l'attente du grand
événement.
CHAPITRE XLIX.
VINGT-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
FULVIA.
L'auteur africain, qui avait promis quelque part le caractère de Sélim,
s'est avisé de le placer ici; j'estime trop les ouvrages de l'antiquité
pour assurer qu'il eût été mieux ailleurs. Il y a, dit-il, quelques
hommes à qui leur mérite ouvre toutes les portes, qui, par les grâces de
leur figure et la légèreté de leur esprit, sont dans leur jeunesse la
coqueluche de bien des femmes, et dont la vieillesse est respectée,
parce qu'ayant su concilier leurs devoirs avec leurs plaisirs, ils ont
illustré le milieu de leur vie par des services rendus à l'État: en un
mot, des hommes qui font en tout temps les délices des sociétés. Tel
était Sélim: quoiqu'il eût atteint soixante ans, et qu'il fût entré de
bonne heure dans la carrière des plaisirs, une constitution robuste et
des ménagements l'avaient préservé de la caducité. Un air noble, des
manières aisées, un jargon séduisant, une grande connaissance du monde
fondée sur une longue expérience, l'habitude de traiter avec le sexe, le
faisaient considérer à la cour comme l'homme auquel tout le monde eût
aimé ressembler; mais qu'on eût imité sans succès, faute de tenir de la
nature les talents et le génie qui l'avaient distingué.
Je demande à présent, continue l'auteur africain, si cet homme avait
raison de s'inquiéter sur le compte de sa maîtresse, et de passer la
nuit comme un fou? car le fait est que mille réflexions lui roulèrent
dans la tête, et que plus il aimait Fulvia, plus il craignait de la
trouver infidèle. «Dans quel labyrinthe me suis-je engagé! se disait-il
à lui-même; et à quel propos? Que m'en reviendra-t-il, si la favorite
gagne un château? et quel sort pour moi si elle le perd?... Mais
pourquoi le perdrait-elle? Ne suis-je pas certain de la tendresse de
Fulvia?... Ah! je l'occupe tout entière, et si son bijou parle, ce ne
sera que de moi... Mais si le traître!... non, non, je l'aurais
pressenti; j'aurais remarqué des inégalités; depuis cinq ans on se
serait démenti... Cependant l'épreuve est périlleuse... mais il n'est
plus temps de reculer; j'ai porté le vase à ma bouche: il faut achever,
dussé-je répandre toute la liqueur... Peut-être aussi que l'oracle me
sera favorable... Hélas! qu'en puis-je attendre? Pourquoi d'autres
auraient-ils attaqué sans succès une vertu dont j'ai triomphé?... Ah!
chère Fulvia, je t'offense par ces soupçons, et j'oublie ce qu'il m'en a
coûté pour te vaincre: un rayon d'espoir me luit, et je me flatte que
ton bijou s'obstinera à garder le silence...»
Sélim était dans cette agitation dépensée, lorsqu'on lui rendit, de la
part du sultan, un billet qui ne contenait que ces mots: _Ce soir, à
onze heures et demie précises, vous serez où vous savez._ Sélim prit la
plume, et écrivit en tremblant: _Prince, j'obéirai_.
Sélim passa le reste du jour, comme la nuit qui l'avait précédé,
flottant entre l'espérance et la crainte. Rien n'est plus vrai que les
amants ont de l'instinct; si leur maîtresse est infidèle, ils sont
saisis d'un frémissement assez semblable à celui que les animaux
éprouvent à l'approche du mauvais temps: l'amant soupçonneux est un chat
à qui l'oreille démange dans un temps nébuleux: les animaux et les
amants ont encore ceci de commun, que les animaux domestiques perdent
cet instinct, et qu'il s'émousse dans les amants lorsqu'ils sont devenus
époux.
Les heures parurent bien lentes à Sélim; il regarda cent fois à sa
pendule: enfin, le moment fatal arriva, et le courtisan se rendit chez
sa maîtresse: il était tard; mais comme on l'introduisait à toute heure,
l'appartement de Fulvia lui fut ouvert...
«Je ne vous attendais plus, lui dit-elle, et je me suis mise au lit avec
une migraine que je dois aux impatiences où vous me jetez...
--Madame, lui répondit Sélim, des devoirs de bienséance, et même des
affaires, m'ont comme enchaîné chez le sultan; et depuis que je me suis
séparé de vous, je n'ai pas disposé d'un moment.
--Et moi, répliqua Fulvia, j'en ai été d'une humeur affreuse. Comment,
deux jours entiers sans vous apercevoir!...
--Vous savez, reprit Sélim, à quoi je suis obligé par mon rang, et
quelque assurée que paraisse la faveur des grands...
--Comment, interrompit Fulvia, le sultan vous aurait-il marqué de la
froideur? aurait-on oublié vos services? Sélim, vous êtes distrait; vous
ne me répondez pas... Ah! si vous m'aimez, qu'importe à votre bonheur le
bon ou le mauvais accueil du prince? Ce n'est pas dans ses yeux, c'est
dans les miens, c'est entre mes bras que vous le chercherez.»
Sélim écoutait attentivement ce discours, examinant le visage de sa
maîtresse, et cherchait dans ses mouvements ce caractère de vérité
auquel on ne se trompe point, et qu'il est impossible de bien simuler:
quand je dis impossible, c'est à nous autres hommes; car Fulvia se
composait si parfaitement, que Sélim commençait à se reprocher de
l'avoir soupçonnée. Lorsque Mangogul arriva, Fulvia se tut aussitôt;
Sélim frémit, et le bijou dit: «Madame a beau faire des pèlerinages à
toutes les Pagodes du Congo, elle n'aura point d'enfants, et pour causes
que je sais bien, moi qui suis son bijou...»
A ce début, Sélim se couvrit d'une pâleur mortelle; il voulut se lever,
mais ses genoux tremblants se dérobèrent sous lui, et il retomba dans
son fauteuil. Le sultan, invisible, s'approcha, et lui dit à l'oreille:
--En avez-vous assez?...
--Ah! prince, s'écria douloureusement Sélim, pourquoi n'ai-je pas écouté
les avis de Mirzoza et les pressentiments de mon coeur? Mon bonheur
vient de s'éclipser; j'ai tout perdu: je me meurs si son bijou se tait;
s'il parle, je suis mort. Qu'il parle pourtant. Je m'attends à des
lumières affreuses; mais je les redoute moins que je ne hais l'état
perplexe où je suis.»
Cependant le premier mouvement de Fulvia avait été de porter la main sur
son bijou et de lui fermer la bouche: ce qu'il avait dit jusque-là
supportait une interprétation favorable; mais elle appréhendait pour le
reste. Lorsqu'elle commençait à se rassurer sur le silence qu'il
gardait, le sultan, pressé par Sélim, retourna sa bague: Fulvia fut
contrainte d'écarter les doigts, et le bijou continua:
«Je ne prendrai jamais, on me fatigue trop. Les visites trop assidues de
tant de saints personnages nuiront toujours à mes intentions, et madame
n'aura point d'enfants. Si je n'étais fêté que par Sélim, je deviendrais
peut-être fécond; mais je mène une vie de forçat. Aujourd'hui c'est
l'un, demain c'est l'autre, et toujours à la rame. Le dernier homme que
voit Fulvia, c'est toujours celui qu'elle croit destiné par le ciel à
perpétuer sa race. Personne n'est à l'abri de cette fantaisie. La
condition fatigante, que celle du bijou d'une femme titrée qui n'a point
d'héritiers! Depuis dix ans je suis abandonné à des gens qui n'étaient
pas faits seulement pour lever l'oeil sur moi.»
Mangogul crut en cet endroit que Sélim en avait assez entendu pour être
guéri de sa perplexité: il lui fit grâce du reste, retourna sa bague, et
sortit, abandonnant Fulvia aux reproches de son amant.
D'abord le malheureux Sélim avait été pétrifié; mais la fureur lui
rendant les forces et la parole, il lança un regard méprisant sur son
infidèle, et lui dit:
«Ingrate, perfide, si je vous aimais encore, je me vengerais; mais
indigne de ma tendresse, vous l'êtes aussi de mon courroux. Un homme
comme moi! Sélim compromis avec un tas de faquins...
--En vérité, l'interrompit brusquement Fulvia du ton d'une courtisane
démasquée, vous avez bonne grâce de vous formaliser d'une bagatelle; au
lieu de me savoir gré de vous avoir dérobé des choses dont la
connaissance vous eût désespéré dans le temps, vous prenez feu, vous
vous emportez comme si l'on vous avait offensé. Et quelle raison,
monsieur, auriez-vous de vous préférer à Séton, à Rikel, à Molli, à
Tachmas, aux cavaliers les plus aimables de la cour, à qui l'on ne se
donne seulement pas la peine de déguiser les passades qu'on leur fait?
Un homme comme vous, Sélim, est un homme épuisé, caduc, hors d'état
depuis une éternité de fixer seul une jolie femme qui n'est pas une
sotte. Convenez donc que votre présomption est déplacée, et votre
courroux impertinent. Au reste, vous pouvez, si vous êtes mécontent,
laisser le champ libre à d'autres qui l'occuperont mieux que vous.
--Aussi fais-je, et de très-grand coeur,» répliqua Sélim outré
d'indignation; et il sortit, bien résolu de ne point revoir cette femme.
Il entra dans son hôtel, et s'y renferma quelques jours, moins chagrin,
dans le fond, de la perte qu'il avait faite que de sa longue erreur. Ce
n'était pas son coeur, c'était sa vanité qui souffrait. Il redoutait
les reproches de la favorite et les plaisanteries du sultan, et il
évitait l'une et l'autre.
Il s'était presque déterminé à renoncer à la cour, à s'enfoncer dans la
solitude et à achever en philosophe une vie dont il avait perdu la plus
grande partie sous l'habit d'un courtisan, lorsque Mirzoza, qui devinait
ses pensées, entreprit de le consoler, le manda au sérail et lui tint ce
discours: «Eh bien! mon pauvre Sélim, vous m'abandonnez donc? Ce n'est
pas Fulvia, c'est moi que vous punissez de ses infidélités. Nous sommes
tous fâchés de votre aventure: nous convenons qu'elle est chagrinante;
mais si vous faites quelque cas de la protection du sultan et de mon
estime, vous continuerez d'animer notre société, et vous oublierez cette
Fulvia, qui ne fut jamais digne d'un homme tel que vous.
--Madame, lui répondit Sélim, l'âge m'avertit qu'il est temps de me
retirer. J'ai vu suffisamment le monde; je me serais vanté il y a quatre
jours de le connaître; mais le trait de Fulvia me confond. Les femmes
sont indéfinissables, et toutes me seraient odieuses, si vous n'étiez
comprise dans un sexe dont vous avez tous les charmes. Fasse Brama que
vous n'en preniez jamais les travers! Adieu, madame; je vais dans la
solitude m'occuper de réflexions utiles. Le souvenir des bontés dont
vous et le sultan m'avez honoré, m'y suivra; et si mon coeur y forme
encore quelques voeux, se sera pour votre bonheur et sa gloire.
--Sélim, lui répondit la favorite, vous prenez conseil du dépit. Vous
craignez un ridicule que vous éviterez moins en vous éloignant de la
cour, qu'en y demeurant. Ayez de la philosophie tant qu'il vous plaira;
mais ce n'est pas ici le moment d'en faire usage: on ne verra dans votre
retraite qu'humeur et que chagrin. Vous n'êtes point fait pour vous
confiner dans un désert; et le sultan...»
L'arrivée de Mangogul interrompit la favorite; elle lui communiqua le
dessein de Sélim.
«Il est donc fou! dit le prince: est-ce que les mauvais procédés de
cette petite Fulvia lui ont tourné la tête?»
Puis s'adressant à Sélim: «Il n'en sera pas ainsi, notre ami; vous
demeurerez, continua-t-il: j'ai besoin de vos conseils, et madame, de
votre société. Le bien de mon empire et la satisfaction de Mirzoza
l'exigent; et cela sera.»
Sélim, touché des sentiments de Mangogul et de la favorite, s'inclina
respectueusement, demeura à la cour, et fut aimé, chéri, recherché et
distingué, par sa faveur auprès du sultan et de Mirzoza.
CHAPITRE L.
ÉVÉNEMENTS PRODIGIEUX DU RÈGNE DE KANOGLOU, GRAND-PÈRE DE MANGOGUL.
La favorite était fort jeune. Née sur la fin du règne d'Erguebzed elle
n'avait presque aucune idée de la cour de Kanoglou. Un mot échappé par
hasard lui avait donné de la curiosité pour les prodiges que le génie
Cucufa avait opérés en faveur de ce bon prince; et personne ne pouvait
l'en instruire plus fidèlement que Sélim: il en avait été témoin, y
avait eu part, et possédait à fond l'histoire de ces temps. Un jour
qu'il était seul avec elle, Mirzoza le mit sur ce chapitre, et lui
demanda si le règne de Kanoglou, dont on faisait tant de bruit, avait vu
des merveilles plus étonnantes que celles qui fixaient aujourd'hui
l'attention du Congo.
«Je ne suis point intéressé, madame, lui répondit Sélim, à préférer le
vieux temps à celui du prince régnant. Il se passe de grandes choses;
mais ce n'est peut-être que l'essai de celles qui continueront
d'illustrer Mangogul; et ma carrière est trop avancée pour que je puisse
me flatter de les voir.
--Vous vous trompez, lui répondit Mirzoza; vous avez acquis et vous
conserverez l'épithète d'éternel. Mais dites-moi ce que vous avez vu.
--Madame, continua Sélim, le règne de Kanoglou a été long, et nos poëtes
l'ont surnommé l'âge d'or. Ce titre lui convient à plusieurs égards. Il
a été signalé par des succès et des victoires; mais les avantages ont
été mêlés de revers, qui montrent que cet or était quelquefois de
mauvais aloi. La cour, qui donne le ton au reste de l'empire, était fort
galante. Le sultan avait des maîtresses; les seigneurs se piquèrent de
l'imiter; et le peuple prit insensiblement le même air. La magnificence
dans les habits, les meubles, les équipages, fut excessive. On fit un
art de la délicatesse dans les repas. On jouait gros jeu; on
s'endettait, on ne payait point, et l'on dépensait tant qu'on avait de
l'argent et du crédit. On publia contre le luxe de très-belles
ordonnances qui ne furent point exécutées. On prit des villes, on
conquit des provinces, on commença des palais et l'on épuisa l'empire
d'hommes et d'argent. Les peuples chantaient victoire et se mouraient de
faim. Les grands avaient des châteaux superbes et des jardins délicieux,
et leurs terres étaient en friche. Cent vaisseaux de haut bord nous
avaient rendus les maîtres de la mer et la terreur de nos voisins; mais
une bonne tête calcula juste ce qu'il en coûtait à l'État pour
l'entretien de ces carcasses; et malgré les représentations des autres
ministres, il fut ordonné qu'on en ferait un feu de joie. Le trésor
royal était un grand coffre vide, que cette misérable économie ne
remplit point; et l'or et l'argent devinrent si rares, que les fabriques
de monnaies furent un beau matin converties en moulins à papier. Pour
comble de bonheur, Kanoglou se laissa persuader par des fanatiques,
qu'il était de la dernière importance que tous ses sujets lui
ressemblassent, et qu'ils eussent les yeux bleus, le nez camard, et la
moustache rouge comme lui, et il en chassa du Congo plus de deux
millions qui n'avaient point cet uniforme, ou qui refusèrent de le
contrefaire[95].
[Note 95: Révocation de l'édit de Nantes.]
«Voilà, madame, cet âge d'or; voilà ce bon vieux temps que vous entendez
regretter tous les jours; mais laissez dire les radoteurs; et croyez que
nous avons nos Turenne et nos Colbert; que le présent, à tout prendre,
vaut mieux que le passé; et que, si les peuples sont plus heureux sous
Mangogul qu'ils ne l'étaient sous Kanoglou, le règne de Sa Hautesse est
plus illustre que celui de son aïeul, la félicité des sujets étant
l'exacte mesure de la grandeur des princes. Mais revenons aux
singularités de celui de Kanoglou.
«Je commencerai par l'origine des pantins.
--Sélim, je vous en dispense: je sais cet événement par coeur, lui dit
la favorite; passez à d'autres choses.
--Madame, lui demanda le courtisan, pourrait-on vous demander d'où vous
le tenez?
--Mais, répondit Mirzoza, cela est écrit.
--Oui, madame, répliqua Sélim, et par des gens qui n'y ont rien entendu.
J'entre en mauvaise humeur quand je vois de petits particuliers obscurs,
qui n'ont jamais approché des princes qu'à la faveur d'une entrée dans
la capitale, ou de quelque autre cérémonie publique, se mêler d'en faire
l'histoire.
«Madame, continua Sélim, nous avions passé la nuit à un bal masqué dans
les grands salons du sérail, lorsque le génie Cucufa, protecteur déclaré
de la famille régnante, nous apparut, et nous ordonna d'aller coucher et
de dormir vingt-quatre heures de suite: on obéit; et, ce terme expiré,
le sérail se trouva transformé en une vaste et magnifique galerie de
pantins; on voyait, à l'un des bouts, Kanoglou sur son trône; une longue
ficelle usée lui descendait entre les jambes; une vieille fée
décrépite[96] l'agitait sans cesse, et d'un coup de poignet mettait en
mouvement une multitude innombrable de pantins subalternes, auxquels
répondaient des fils imperceptibles et déliés qui partaient des doigts
et des orteils de Kanoglou: elle tirait, et à l'instant le sénéchal
dressait et scellait des édits ruineux, ou prononçait à la louange de la
fée un éloge que son secrétaire lui soufflait; le ministre de la guerre
envoyait à l'armée des allumettes; le surintendant des finances
bâtissait des maisons et laissait mourir de faim les soldats; ainsi des
autres pantins.
[Note 96: Mme de Maintenon.]
«Si quelques pantins exécutaient leurs mouvements de mauvaise grâce, ne
levaient pas assez les bras, ne fléchissaient pas assez les jambes, la
fée rompait leurs attaches d'un coup d'arrière-main, et ils devenaient
paralytiques. Je me souviendrai toujours de deux émirs très-vaillants
qu'elle prit en guignon, et qui demeurèrent perclus des bras pendant
toute leur vie[97].
[Note 97: Ces deux émirs sont Vendôme, que Mme de Maintenon
haïssait, et Catinat qu'elle soupçonnait de jansénisme.]
«Les fils qui se distribuaient de toutes les parties du corps de
Kanoglou, allaient se rendre à des distances immenses, et faisaient
remuer ou se reposer, du fond du Congo jusque sur les confins du
Monoémugi, des armées de pantins: d'un coup de ficelle une ville
s'assiégeait, on ouvrait la tranchée, l'on battait en brèche, l'ennemi
se préparait à capituler; mais il survenait un second coup de ficelle,
et le feu de l'artillerie se ralentissait, les attaques ne se
conduisaient plus avec la même vigueur, on arrivait au secours de la
place, la division s'allumait entre nos généraux; nous étions attaqués,
surpris et battus à plate couture.
«Ces mauvaises nouvelles n'attristaient jamais Kanoglou; il ne les
apprenait que quand ses sujets les avaient oubliées; et la fée ne les
lui laissait annoncer que par des pantins qui portaient tous un fil à
l'extrémité de la langue, et qui ne disaient que ce qu'il lui plaisait,
sous peine de devenir muets.
«Une autre fois nous fûmes tous charmés, nous autres jeunes fous, d'une
aventure qui scandalisa amèrement les dévots: les femmes se mirent à
faire des culbutes, et à marcher la tête en bas, les pieds en l'air et
les mains dans leurs mules[98].
[Note 98: Les convulsions à Saint-Médard.]
«Cela dérouta d'abord toutes les connaissances, et il fallut étudier les
nouvelles physionomies; on en négligea beaucoup, qu'on cessa de trouver
aimables lorsqu'elles se montrèrent; et d'autres, dont on n'avait jamais
rien dit, gagnèrent infiniment à se faire connaître. Les jupons et les
robes tombant sur les yeux, on risquait à s'égarer ou à faire de faux
pas; c'est pourquoi on raccourcit les uns, et l'on ouvrit les autres:
telle est l'origine des jupons courts et des robes ouvertes. Quand les
femmes se retournèrent sur leurs pieds, elles conservèrent cette partie
de leur habillement comme elle était; et si l'on considère bien les
jupons de nos dames, on s'apercevra facilement qu'ils n'ont point été
faits pour être portés comme on les porte aujourd'hui.
«Toute mode qui n'aura qu'un but passera promptement; pour durer, il
faut qu'elle soit au moins à deux fins. On trouva dans le même temps le
secret de soutenir la gorge en dessus, et l'on s'en sert aujourd'hui
pour la soutenir en dessous.
«Les dévotes, surprises de se trouver la tête en bas et les jambes en
l'air, se couvrirent d'abord avec leurs mains; mais cette attention leur
faisait perdre l'équilibre et trébucher lourdement. De l'avis des
bramines, elles nouèrent dans la suite leurs jupons sur leurs jambes
avec de petits rubans noirs; les femmes du monde trouvèrent cet
expédient ridicule, et publièrent que cela gênait la respiration et
donnait des vapeurs; ce prodige eut des suites heureuses; il occasionna
beaucoup de mariages, ou de ce qui y ressemble, et une foule de
conversions; toutes celles qui avaient les fesses laides se jetèrent à
corps perdu dans la dévotion et prirent des petits rubans noirs: quatre
missions de bramines n'en auraient pas tant fait.
«Nous sortions à peine de cette épreuve que nous en subîmes une autre
moins générale, mais non moins instructive. Les jeunes filles, depuis
l'âge de treize ans jusqu'à dix-huit, dix-neuf, vingt et par delà, se
levèrent un beau matin le doigt du milieu pris, devinez où, madame? dit
Sélim à la favorite. Ce n'était ni dans la bouche, ni dans l'oreille, ni
à la turque: on soupçonna leur maladie, et l'on courut au remède. C'est
depuis ce temps que nous sommes dans l'usage de marier des enfants à qui
l'on devrait donner des poupées.
«Autre bénédiction: la cour de Kanoglou abondait en petits-maîtres; et
j'avais l'honneur d'en être. Un jour que je les entretenais des jeunes
seigneurs français, je m'aperçus que nos épaules s'élevaient et
devenaient plus hautes que nos têtes; mais ce ne fut pas tout:
sur-le-champ nous nous mîmes à pirouetter sur un talon.
--Et qu'y avait-il de rare en cela? demanda la favorite.
--Rien, madame, lui répondit Sélim, sinon que la première métamorphose
est l'origine des gros dos, si fort à la mode dans votre enfance; et la
seconde, celle des persifleurs, dont le règne n'est pas encore passé. On
commençait alors, comme aujourd'hui, à quelqu'un un discours, qu'on
allait en pirouettant continuer à un autre et finir à un troisième, pour
qui il devenait moitié obscur, moitié impertinent.
«Une autre fois, nous nous trouvâmes tous la vue basse; il fallut
recourir à Bion[99]: le coquin nous fit des lorgnettes, qu'il nous
vendait dix sequins, et dont nous continuâmes de nous servir, même après
que nous eûmes recouvré la vue. De là viennent, madame, les lorgnettes
d'opéra.
[Note 99: Ingénieur et opticien mort en 1733. Il écrivait des livres
et vendait des globes et des instruments de mathématiques. Voir _Plan
d'une Université_, _t_. III, p. 460.]
«Je ne sais ce que les femmes galantes firent, à peu près dans ce temps,
à Cucufa; mais il se vengea d'elles cruellement. A la fin d'une année,
dont elles avaient passé les nuits au bal, à table et au jeu, et les
jours dans leurs équipages ou entre les bras de leurs amants, elles
furent tout étonnées de se trouver laides: l'une était noire comme une
taupe, l'autre couperosée, celle-ci pâle et maigre, celle-là jaunâtre et
ridée: il fallut pallier ce funeste enchantement; et nos chimistes
découvrirent le blanc, le rouge, les pommades, les eaux, les mouchoirs
de Vénus, le lait virginal, les mouches et mille autres secrets dont
elles usèrent pour cesser d'être laides et devenir hideuses. Cucufa les
tenait sous cette malédiction, lorsque Erguebzed, qui aimait les belles
personnes, intercéda pour elles: le génie fit ce qu'il put; mais le
charme avait été si puissant, qu'il ne put le lever qu'imparfaitement;
et les femmes de cour restèrent telles que vous les voyez encore.
--En fut-il de même des hommes? demanda Mirzoza.