--Non, madame, répondit Sélim; ils durèrent les uns plus, les autres

moins: les épaules hautes s'affaissèrent peu à peu; on se redressa; et

de crainte de passer pour gros dos, on porta la tête au vent, et l'on

minauda; on continua de pirouetter, et l'on pirouette encore

aujourd'hui; entamez une conversation sérieuse ou sensée en présence

d'un jeune seigneur du bel air, et, zest, vous le verrez s'écarter de

vous en faisant le moulinet, pour aller marmotter une parodie à

quelqu'un qui lui demande des nouvelles de la guerre ou de sa santé, ou

lui chuchoter à l'oreille qu'il a soupé la veille avec la Rabon; que

c'est une fille adorable; qu'il paraît un roman nouveau; qu'il en a lu

quelques pages, que c'est du beau, mais du grand beau: et puis, zest,

des pirouettes vers une femme à qui il demande si elle a vu le nouvel

opéra, et à qui il répond que la Dangeville a fait à ravir.»

Mirzoza trouva ces ridicules assez plaisants, et demanda à Sélim s'il

les avait eus.

«Comment! madame, reprit le vieux courtisan, était-il permis de ne les

pas avoir, sans passer pour un homme de l'autre monde? Je fis le gros

dos, je me redressai, je minaudai, je lorgnai, je pirouettai, je

persiflai comme un autre; et tous les efforts de mon jugement se

réduisirent à prendre ces travers des premiers, et à n'être pas des

derniers à m'en défaire.»

Sélim en était là, lorsque Mangogul parut.

L'auteur africain ne nous apprend ni ce qu'il était devenu, ni ce qui

l'avait occupé pendant le chapitre précédent: apparemment qu'il est

permis aux princes du Congo de faire des actions indifférentes, de dire

quelquefois des misères et de ressembler aux autres hommes, dont une

grande partie de la vie se consume à des riens, ou à des choses qui ne

méritent pas d'être sues.

CHAPITRE LI.

VINGT-HUITIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

OLYMPIA.

«Madame, réjouissez-vous, dit Mangogul en entrant chez la favorite. Je

vous apporte une nouvelle agréable. Les bijoux sont de petits fous qui

ne savent ce qu'ils disent. La bague de Cucufa peut les faire parler,

mais non leur arracher la vérité.

--Et comment Votre Hautesse les a-t-elle surpris en mensonge? demanda la

favorite.

--Vous l'allez savoir, répondit le sultan. Sélim vous avait promis

toutes ses aventures; et vous ne doutez point qu'il ne vous ait tenu

parole. Eh bien! je viens de consulter un bijou qui l'accuse d'une

méchanceté qu'il ne vous a pas confessée, qu'assurément il n'a point

eue, et qui même n'est pas de son caractère. Tyranniser une jolie femme,

la mettre à contribution sous peine d'exécution militaire,

reconnaissez-vous là Sélim?

--Eh! pourquoi non, seigneur? répliqua la favorite. Il n'y a point de

malice dont Sélim n'ait été capable; et s'il a tu l'aventure que vous

avez découverte, c'est peut-être qu'il s'est réconcilié avec ce bijou,

qu'ils sont bien ensemble, et qu'il a cru pouvoir me dérober une

peccadille, sans manquer à sa promesse.

--La fausseté perpétuelle de vos conjectures, lui répondit Mangogul,

aurait dû vous guérir de la maladie d'en faire. Ce n'est point du tout

ce que vous imaginez; c'est une extravagance de la première jeunesse de

Sélim. Il s'agit d'une de ces femmes dont on tire parti dans la minute,

et qu'on ne conserve point.

--Madame, dit Sélim à la favorite, j'ai beau m'examiner, je ne me

rappelle plus rien, et je me sens à présent la conscience tout à fait

pure.

--Olympia, dit Mangogul...

--Ah! prince, interrompit Sélim, je sais ce que c'est: cette historiette

est si vieille, qu'il n'est pas étonnant qu'elle me soit échappée.

--Olympia, reprit Mangogul, femme du premier caissier du Hasna, s'était

coiffée d'un jeune officier, capitaine dans le régiment de Sélim. Un

matin, son amant vint tout éperdu lui annoncer les ordres donnés à tous

les militaires de partir, et de joindre leurs corps. Mon aïeul Kanoglou

avait résolu cette année d'ouvrir la campagne de bonne heure, et un

projet admirable qu'il avait formé n'échoua que par la publicité des

ordres. Les politiques en frondèrent, les femmes en maudirent: chacun

avait ses raisons. Je vous ai dit celles d'Olympia. Cette femme prit le

parti de voir Sélim, et d'empêcher, s'il était possible, le départ de

Gabalis: c'était le nom de son amant. Sélim passait déjà pour un homme

dangereux. Olympia crut qu'il convenait de se faire escorter; et deux de

ses amies, femmes aussi jolies qu'elle, s'offrirent à l'accompagner.

Sélim était dans son hôtel lorsqu'elles arrivèrent. Il reçut Olympia,

car elle parut seule, avec cette politesse aisée que vous lui

connaissez, et s'informa de ce qui lui attirait une si belle visite.

«--Monsieur, lui dit Olympia, je m'intéresse pour Gabalis, il a des

affaires importantes qui rendent sa présence nécessaire à Banza, et je

viens vous demander un congé de semestre.

«--Un congé de semestre, madame? Vous n'y pensez pas, lui répondit

Sélim; les ordres du sultan sont précis: je suis au désespoir de ne

pouvoir me faire auprès de vous un mérite d'une grâce qui me perdrait

infailliblement. Nouvelles instances de la part d'Olympia: nouveaux

refus de la part de Sélim.

«--Le vizir m'a promis que je serais compris dans la promotion

prochaine. Pouvez-vous exiger, madame, que je me noie pour vous obliger?

«--Et non, monsieur, vous ne vous noierez point, et vous m'obligerez.

«--Madame, cela n'est pas possible; mais si vous voyiez le vizir.

«--Ah! monsieur, à qui me renvoyez-vous là? Cet homme n'a jamais rien

fait pour les dames.

«--J'ai beau rêver, car je serais comblé de vous rendre service, et je

n'y vois plus qu'un moyen.

«--Et quel est-il? demanda vivement Olympia.

«--Votre dessein, répondit Sélim, serait de rendre Gabalis heureux pour

six mois; mais, madame, ne pourriez-vous pas disposer d'un quart d'heure

des plaisirs que vous lui destinez?»

«Olympia le comprit à merveille, rougit et bégaya, et finit par se

récrier sur la dureté de la proposition.

«--N'en parlons plus, madame, reprit le colonel d'un air froid, Gabalis

partira; il faut que le service du prince se fasse. J'aurais pu prendre

sur moi quelque chose, mais vous ne vous prêtez à rien. Au moins,

madame, si Gabalis part, c'est vous qui le voulez.

«--Moi! s'écria vivement Olympia; ah, monsieur! expédiez promptement sa

patente, et qu'il reste.» Les préliminaires essentiels du traité furent

ratifiés sur un sofa, et la dame croyait pour le coup tenir Gabalis,

lorsque le traître que vous voyez, s'avisa, comme par réminiscence, de

lui demander ce que c'était que les deux dames qui l'avaient

accompagnée, et qu'elle avait laissées dans l'appartement voisin.

«--Ce sont deux de mes intimes, répondit Olympia.

«--Et de Gabalis aussi, ajouta Sélim; il n'en faut pas douter. Cela

supposé, je ne crois pas qu'elles refusent d'acquitter chacune un tiers

des droits du traité. Oui, cela me paraît juste; je vous laisse, madame,

le soin de les y disposer.

«--En vérité, monsieur, lui répondit Olympia, vous êtes étrange. Je vous

proteste que ces dames n'ont nulle prétention à Gabalis; mais pour les

tirer et sortir moi-même d'embarras, si vous me trouvez bonne, je

tâcherai d'acquitter la lettre de change que vous tirez sur elles.»

Sélim accepta l'offre. Olympia fit honneur à sa parole; et voilà,

madame, ce que Sélim aurait dû vous apprendre.

--Je lui pardonne, dit la favorite; Olympia n'était pas assez bonne à

connaître, pour que je lui fasse un procès de l'avoir oubliée. Je ne

sais où vous allez déterrer ces femmes-là: en vérité, prince, vous avez

toute la conduite d'un homme qui n'a nulle envie de perdre un château.

--Madame, il me semble que vous avez bien changé d'avis depuis quelques

jours, lui répondit Mangogul: faites-moi la grâce de vous rappeler quel

est le premier essai de ma bague que je vous proposai; et vous verrez

qu'il n'a pas dépendu de moi de perdre plus tôt.

--Oui, reprit la sultane, je sais que vous m'avez juré que je serais

exceptée du nombre des bijoux parlants, et que depuis ce temps vous ne

vous êtes adressé qu'à des femmes décriées; à une Aminte, une Zobéide,

une Thélis, une Zulique, dont la réputation était presque décidée.

--Je conviens, dit Mangogul, qu'il eût été ridicule de compter sur ces

bijoux: mais, faute d'autres, il a bien fallu s'en tenir à ceux-là. Je

vous l'ai déjà dit, et je vous le répète, la bonne compagnie en fait de

bijoux est plus rare que vous ne pensez; et si vous ne vous déterminez à

gagner vous-même....

--Moi, interrompit vivement Mirzoza! je n'aurai jamais de château de ma

vie, si, pour en avoir un, il faut en venir là. Un bijou parlant! fi

donc! cela est d'une indécence... Prince, en un mot, vous savez mes

raisons; et c'est très-sérieusement que je vous réitère mes menaces.

--Mais, ou ne vous plaignez plus de mes essais, ou du moins

indiquez-nous à qui vous prétendez que nous ayons recours; car je suis

désespéré que cela ne finisse point. Des bijoux libertins, et puis quoi

encore, des bijoux libertins, et toujours des bijoux libertins.

--J'ai grande confiance, répondit Mirzoza, dans le bijou d'Églé; et

j'attends avec impatience la fin des quinze jours que vous m'avez

demandés.

--Madame, reprit Mangogul, ils expirèrent hier; et tandis que Sélim vous

faisait des contes de la vieille cour, j'apprenais du bijou d'Églé, que,

grâce à la mauvaise humeur de Célébi, et aux assiduités d'Almanzor, sa

maîtresse ne vous est bonne à rien.

--Ah! prince, que me dites-vous là? s'écria la favorite.

--C'est un fait, reprit le sultan: je vous régalerai de cette histoire

une autre fois; mais en attendant, cherchez une autre corde à votre arc.

--Églé, la vertueuse Églé, s'est enfin démentie! disait la favorite

surprise; en vérité, je n'en reviens pas.

--Vous voilà toute désorientée, reprit Mangogul, et vous ne savez plus

où donner de la tête.

--Ce n'est pas cela, répondit la favorite; mais je vous avoue que je

comptais beaucoup sur Églé.

--Il n'y faut plus penser, ajouta Mangogul; dites-nous seulement si

c'était la seule femme sage que vous connussiez?

--Non, prince; il y en a cent autres, et des femmes aimables que je vais

vous nommer, repartit Mirzoza. Je vous réponds comme de moi-même, de...

de...»

Mirzoza s'arrêta tout court, sans avoir articulé le nom d'une seule.

Sélim ne put s'empêcher de sourire, et le sultan d'éclater de l'embarras

de la favorite, qui connaissait tant de femmes sages, et qui ne s'en

rappelait aucune.

Mirzoza piquée se tourna du côté de Sélim, et lui dit: «Mais, Sélim,

aidez-moi donc, vous qui vous y connaissez. Prince, ajouta-t-elle en

portant la parole au sultan, adressez-vous à... Qui dirai-je? Sélim,

aidez-moi donc.

--A Mirzoza, continua Sélim.

--Vous me faites très-mal votre cour, reprit la favorite. Je ne crains

pas l'épreuve; mais je l'ai en aversion. Nommez-en vite une autre, si

vous voulez que je vous pardonne.

--On pourrait, dit Sélim, voir si Zaïde a trouvé la réalité de l'amant

idéal qu'elle s'est figuré, et auquel elle comparait jadis tous ceux qui

lui faisaient la cour.

--Zaïde? reprit Mangogul; je vous avoue que cette femme est assez propre

à me faire perdre.

--C'est, ajouta la favorite, peut-être la seule dont la prude Arsinoé et

le fat Jonéki aient épargné la réputation.

--Cela est fort, dit Mangogul; mais l'essai de ma bague vaut encore

mieux. Allons droit à son bijou:

Cet oracle est plus sûr que celui de Calchas.

--Comment! ajouta la favorite en riant, vous possédez votre Racine comme

un acteur.»

CHAPITRE LII.

VINGT-NEUVIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

ZULEÏMAN ET ZAÏDE.

Mangogul, sans répondre à la plaisanterie de la favorite, sortit

sur-le-champ, et se rendit chez Zaïde. Il la trouva retirée dans un

cabinet, vis-à-vis d'une petite table sur laquelle il aperçut des

lettres, un portrait, quelques bagatelles éparses qui venaient d'un

amant chéri, comme il était facile de le présumer au cas qu'elle en

faisait. Elle écrivait; des larmes lui coulaient des yeux et mouillaient

son papier. Elle baisait avec transport le portrait, ouvrait les

lettres, écrivait quelques mots, revenait au portrait, se précipitait

sur les bagatelles dont j'ai parlé, et les pressait contre son sein.

Le sultan fut dans un étonnement incroyable; il n'avait jamais vu de

femmes tendres que la favorite et Zaïde. Il se croyait aimé de Mirzoza;

mais Zaïde n'aimait-elle pas davantage Zuleïman? Et ces deux amants

n'étaient-ils point les seuls, vrais amants du Congo?

Les larmes que Zaïde versait en écrivant n'étaient point des larmes de

tristesse. L'amour les lui faisait répandre. Et dans ce moment un

sentiment délicieux qui naissait de la certitude de posséder le coeur

de Zuleïman, était le seul qui l'affectât. «Cher Zuleïman,

s'écriait-elle, que je t'aime! que tu m'es cher! que tu m'occupes

agréablement! Dans les instants où Zaïde n'a point le bonheur de te

voir, elle t'écrit du moins combien elle est à toi: loin de Zuleïman,

son amour est l'unique entretien qui lui plaise.»

Zaïde en était là de sa tendre méditation, lorsque Mangogul dirigea son

anneau sur elle. A l'instant il entendit son bijou soupirer, et répéter

les premiers mots du monologue de sa maîtresse: «Cher Zuleïman, que je

t'aime! que tu m'es cher! que tu m'occupes agréablement!» Le coeur et

le bijou de Zaïde étaient trop bien d'accord pour varier dans leurs

discours. Zaïde fut d'abord surprise; mais elle était si sûre que son

bijou ne dirait rien que Zuleïman ne pût entendre avec plaisir qu'elle

désira sa présence.

Mangogul réitéra son essai, et le bijou de Zaïde répéta d'une voix douce

et tendre: «Zuleïman, cher Zuleïman, que je t'aime! que tu m'es cher!»

«Zuleïman, s'écria le sultan, est le mortel le plus fortuné de mon

empire. Quittons ces lieux où l'image d'un bonheur plus grand que le

mien se présente à mes yeux et m'afflige.» Il sortit aussitôt, et porta

chez la favorite un air inquiet et rêveur.

«Prince, qu'avez-vous? lui demanda-t-elle; vous ne me dites rien de

Zaïde...

--Zaïde, madame, répondit Mangogul, est une femme adorable! Elle aime

comme on n'a jamais aimé.

--Tant pis pour elle, repartit Mirzoza.

--Que dites-vous?... reprit le sultan.

--Je dis, répondit la favorite, que Kermadès est un des maussades

personnages du Congo; que l'intérêt et l'autorité des parents ont fait

ce mariage-là, et que jamais époux n'ont été plus dépareillés que

Kermadès et Zaïde.

--Eh! madame, reprit Mangogul, ce n'est pas son époux qu'elle aime...

--Et qui donc? demanda Mirzoza.

--C'est Zuleïman, répondit Mangogul.

--Adieu donc les porcelaines et le petit sapajou, ajouta la sultane.

--Ah! disait tout bas Mangogul, cette Zaïde m'a frappé; elle me suit;

elle m'obsède; il faut absolument que je la revoie.»

Mirzoza l'interrompit par quelques questions auxquelles il répondit des

monosyllabes. Il refusa un piquet qu'elle lui proposa, se plaignit d'un

mal de tête qu'il n'avait point, se retira dans son appartement, se

coucha sans souper, ce qui ne lui était arrivé de sa vie, et ne dormit

point. Les charmes et la tendresse de Zaïde, les qualités et le bonheur

de Zuleïman le tourmentèrent toute la nuit.

On pense bien qu'il n'eut aujourd'hui rien à faire de plus pressé que de

retourner chez Zaïde: il sortit de son palais sans avoir fait demander

des nouvelles de Mirzoza; il y manquait pour la première fois. Il trouva

Zaïde dans le cabinet de la veille. Zuleïman y était avec elle. Il

tenait les mains de sa maîtresse dans les siennes, et il avait les yeux

fixés sur les siens: Zaïde, penchée sur ses genoux, lançait à Zuleïman

des regards animés de la passion la plus vive. Ils gardèrent quelque

temps cette situation; mais cédant au même instant à la violence de

leurs désirs, ils se précipitèrent entre les bras l'un de l'autre, et se

serrèrent fortement. Le silence profond qui, jusqu'alors, avait régné

autour d'eux, fut troublé par leurs soupirs, le bruit de leurs baisers,

et quelques mots inarticulés qui leur échappaient... «Vous

m'aimez!...--Je vous adore!...--M'aimerez-vous toujours?...--Ah! le

dernier soupir de ma vie sera pour Zaïde...»

Mangogul, accablé de tristesse, se renversa dans un fauteuil, et se mit

la main sur les yeux. Il craignit de voir des choses qu'on imagine bien,

et qui ne furent point... Après un silence de quelques moments: «Ah!

cher et tendre amant, que ne vous ai-je toujours éprouvé tel que vous

êtes à présent! dit Zaïde, je ne vous en aimerais pas moins, et je

n'aurais aucun reproche à me faire... Mais tu pleures, cher Zuleïman.

Viens, cher et tendre amant, viens, que j'essuie tes larmes... Zuleïman,

vous baissez les yeux: qu'avez-vous? Regardez-moi donc... Viens, cher

ami, viens, que je te console: colle tes lèvres sur ma bouche;

inspire-moi ton âme; reçois la mienne: suspends... Ah! non... non...»

Zaïde acheva son discours par un soupir violent, et se tut.

L'auteur africain nous apprend que cette scène frappa vivement Mangogul;

qu'il fonda quelques espérances sur l'insuffisance de Zuleïman, et qu'il

y eut des propositions secrètes portées de sa part à Zaïde qui les

rejeta, et ne s'en fit point un mérite auprès de son amant.

CHAPITRE LIII.

L'AMOUR PLATONIQUE.

«Mais cette Zaïde est-elle donc unique? Mirzoza ne lui cède en rien pour

les charmes, et j'ai mille preuves de sa tendresse: je veux être aimé,

je le suis; et qui m'a dit que Zuleïman l'est plus que moi? J'étais un

fou d'envier le bonheur d'un autre. Non, personne sous le ciel n'est

plus heureux que Mangogul.»

Ce fut ainsi que commencèrent les remontrances que le sultan se fit à

lui-même. L'auteur a supprimé le reste; il se contente de nous avertir

que le prince y eut plus d'égard qu'à celles que lui présentaient ses

ministres, et que Zaïde ne lui revint plus dans l'esprit.

Une de ces soirées qu'il était fort satisfait de sa maîtresse ou de

lui-même, il proposa d'appeler Sélim, et de s'égarer un peu dans les

bosquets du jardin du sérail. C'était des cabinets de verdure, où, sans

témoins, l'on pouvait tout dire et faire bien des choses. En s'y

acheminant, Mangogul jeta la conversation sur les raisons qu'on a

d'aimer. Mirzoza, montée sur les grands principes, et entêtée d'idées de

vertu qui ne convenaient assurément, ni à son rang, ni à sa figure, ni à

son âge, soutenait que très-souvent on aimait pour aimer, et que des

liaisons commencées par le rapport des caractères, soutenues par

l'estime, et cimentées par la confiance, duraient très-longtemps et

très-constamment, sans qu'un amant prétendît à des faveurs, ni qu'une

femme fût tentée d'en accorder.

«Voilà, madame, répondit le sultan, comme les romans vous ont gâtée.

Vous avez vu là des héros respectueux et des princesses vertueuses

jusqu'à la sottise; et vous n'avez pas pensé que ces êtres n'ont jamais

existé que dans la tête des auteurs. Si vous demandiez à Sélim, qui sait

mieux que personne le catéchisme de Cythère, qu'est-ce que l'amour? je

gagerais bien qu'il vous répondrait que l'amour n'est autre chose que...

--Gageriez-vous, interrompit la sultane, que la délicatesse des

sentiments est une chimère, et que, sans l'espoir de jouir, il n'y

aurait pas un grain d'amour dans le monde? En vérité, il faudrait que

vous eussiez bien mauvaise opinion du coeur humain.

--Aussi fais-je, reprit Mangogul; nos vertus ne sont pas plus

désintéressées que nos vices. Le brave poursuit la gloire en s'exposant

à des dangers; le lâche aime le repos et la vie; et l'amant veut jouir.»

Sélim, se rangeant de l'avis du sultan, ajouta que, si deux choses

arrivaient, l'amour serait banni de la société pour n'y plus reparaître.

«Et quelles sont ces deux choses? demanda la favorite.

--C'est, répondit Mangogul, si vous et moi, madame, et tous les autres,

venions à perdre ce que Tanzaï et Néadarné retrouvèrent en rêvant.

--Quoi! vous croyez, interrompit Mirzoza, que sans ces misères-là, il

n'y aurait ni estime, ni confiance entre deux personnes de différent

sexe? Une femme avec des talents, de l'esprit et des grâces ne

toucherait plus? Un homme avec une figure aimable, un beau génie, un

caractère excellent, ne serait pas écouté?

--Non, madame, reprit Mangogul; car que dirait-il, s'il vous plaît?

--Mais tout plein de jolies choses qu'on aurait, ce me semble, toujours

bien du plaisir à entendre, répondit la favorite.

--Remarquez, madame, dit Sélim, que ces choses se disent tous les jours

sans amour. Non, madame, non; j'ai des preuves complètes que, sans un

corps bien organisé, point d'amour. Agénor, le plus beau garçon du

Congo, et l'esprit le plus délicat de la cour, si j'étais femme, aurait

beau m'étaler sa belle jambe, tourner sur moi ses grands yeux bleus, me

prodiguer les louanges les plus fines, et se faire valoir par tous ses

avantages, je ne lui dirais qu'un mot; et, s'il ne répondait

ponctuellement à ce mot, j'aurais pour lui toute l'estime possible; mais

je ne l'aimerais point.

--Cela est positif, ajouta le sultan; et ce mot mystérieux, vous

conviendrez de sa justesse et de son utilité, quand on aime. Vous

devriez bien, pour votre instruction, vous faire répéter la conversation

d'un bel esprit de Banza avec un maître d'école; vous comprendriez tout

d'un coup comment le bel esprit, qui soutenait votre thèse, convint à la

fois qu'il avait tort, et que son adversaire raisonnait comme un bijou.

Mais Sélim vous dira cela; c'est de lui que je le tiens.»

La favorite imagina qu'un conte que Mangogul ne lui faisait pas, devait

être fort graveleux; et elle entra dans un des cabinets sans le demander

à Sélim: heureusement pour lui; car avec tout l'esprit qu'il avait, il

eût mal satisfait la curiosité de la favorite, ou fort alarmé sa pudeur.

Mais pour lui donner le change, et éloigner encore davantage l'histoire

du maître d'école, il lui raconta celle qui suit:

«Madame, lui dit le courtisan, dans une vaste contrée, voisine des

sources du Nil, vivait un jeune garçon, beau comme l'amour. Il n'avait

pas dix-huit ans, que toutes les filles s'entre-disputaient son coeur,

et qu'il n'y avait guère de femmes qui ne l'eussent accepté pour amant.

Né avec un coeur tendre, il aima sitôt qu'il fut en état d'aimer.

«Un jour qu'il assistait dans le temple au culte public de la grande

Pagode, et que, selon le cérémonial usité, il était en train de lui

faire les dix-sept génuflexions prescrites par la loi, la beauté dont il

était épris vint à passer, et lui lança un coup d'oeil accompagné d'un

souris, qui le jetèrent dans une telle distraction, qu'il perdit

l'équilibre, donna du nez en terre, scandalisa tous les assistants par

sa chute, oublia le nombre des génuflexions et n'en fit que seize.

«La grande Pagode, irritée de l'offense et du scandale, le punit

cruellement. Hilas, c'était son nom, le pauvre Hilas se trouva tout à

coup enflammé des désirs les plus violents, et privé, comme sur la main,

du moyen de les satisfaire. Surpris autant qu'attristé d'une perte si

grande, il interrogea la Pagode.

«--Tu ne te retrouveras, lui répondit-elle en éternuant, qu'entre les

bras d'une femme qui, connaissant ton malheur, ne t'en aimera pas

moins.»

«La présomption est assez volontiers compagne de la jeunesse et de la

beauté. Hilas s'imagina que son esprit et les grâces de sa personne lui

gagneraient bientôt un coeur délicat, qui, content de ce qui lui

restait, l'aimerait pour lui-même et ne tarderait pas à lui restituer ce

qu'il avait perdu.

«Il s'adressa d'abord à celle qui avait été la cause innocente de son

infortune. C'était une jeune personne vive, voluptueuse et coquette.

Hilas l'adorait; il en obtint un rendez-vous, où, d'agaceries en

agaceries, on le conduisit jusqu'où le pauvre garçon ne put jamais

aller: il eut beau se tourmenter et chercher entre les bras de sa

maîtresse l'accomplissement de l'oracle, rien ne parut. Quand on fut

ennuyé d'attendre, on se rajusta promptement et l'on s'éloigna de lui.

Le pis de l'aventure, c'est que la petite folle la confia à une de ses

amies, qui, par discrétion, ne la conta qu'à trois ou quatre des

siennes, qui en firent un secret à tant d'autres, qu'Hilas, deux jours

auparavant la coqueluche de toutes les femmes, en fut méprisé, montré au

doigt, et regardé comme un monstre.

Les bijoux indiscrets · 第 20 / 21 段