avec une extrême impatience de conclure une affaire entamée. Je ne
dormis point de la nuit, et dès la pointe du jour, je me mis à composer
à ma belle inconnue la lettre du monde la plus galante. Je l'envoyai, on
me répondit, et j'obtins un rendez-vous. Ni le ton de la réponse, ni la
facilité de la dame, ne me détrompèrent point, et je courus à l'endroit
marqué, fortement persuadé que j'allais posséder la femme ou la fille
d'un premier ministre. Ma déesse m'attendait sur un grand canapé: je me
précipitai à ses genoux; je lui pris la main, et la lui baisant avec la
tendresse la plus vive, je me félicitai sur la faveur qu'elle daignait
m'accorder. «Est-il bien vrai, lui dis-je, que vous permettez à Sélim de
vous aimer et de vous le dire, et qu'il peut, sans vous offenser, se
flatter du plus doux espoir?» En achevant ces mots, je pris un baiser
sur sa gorge; et comme elle était renversée, je me préparais assez
vivement à soutenir ce début, lorsqu'elle m'arrêta, et me dit:
«--Tiens, mon ami, tu es joli garçon; tu as de l'esprit; tu parles comme
un ange; mais il me faut quatre louis.
«--Comment dites-vous? l'interrompis-je...
«--Je te dis, reprit-elle, qu'il n'y a rien à faire, si tu n'as pas tes
quatre louis...
«--Quoi! mademoiselle, lui répondis-je tout étonné, vous ne valez que
cela? c'était bien la peine d'arriver du Congo pour si peu de chose.»
«Et sur-le-champ, je me rajuste, je me précipite dans l'escalier, et je
pars.
«Je commençai, madame, comme vous voyez, à prendre des actrices pour des
princesses.
--J'en suis du dernier étonnement, reprit Mirzoza; car enfin la
différence est si grande!
--Je ne doute point, reprit Sélim, qu'il ne leur ait échappé cent
impertinences; mais que voulez-vous? un étranger, un jeune homme n'y
regarde pas de si près. On m'avait fait dans le Congo tant de mauvais
contes sur la liberté des Européennes...»
Sélim en était là, lorsque Mangogul se réveilla.
«Je crois, Dieu me damne, dit-il en bâillant et se frottant les yeux,
qu'il est encore à Paris. Pourrait-on vous demander, beau conteur, quand
vous espérez être de retour à Banza, et si j'ai longtemps encore à
dormir? Car il est bon, l'ami, que vous sachiez qu'il n'est pas possible
d'entamer en ma présence un voyage, que les bâillements ne me prennent.
C'est une mauvaise habitude que j'ai contractée en lisant Tavernier et
les autres.
--Prince, lui répondit Sélim, il y a plus d'une heure que je suis de
retour à Banza.
--Je vous en félicite, reprit le sultan; puis s'adressant à la sultane:
Madame, lui dit-il, voilà l'heure du bal; nous partirons, si la fatigue
du voyage vous le permet.
--Prince, lui répondit Mirzoza, me voilà prête.»
Mangogul et Sélim avaient déjà leurs dominos; la favorite prit le sien;
le sultan lui donna la main, et ils se rendirent dans la salle de bal,
où ils se séparèrent, pour se disperser dans la foule. Sélim les y
suivit, et moi aussi, dit l'auteur africain, quoique j'eusse plus envie
de dormir que de voir danser...
CHAPITRE XLV.
VINGT-QUATRIÈME ET VINGT-CINQUIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.
BAL MASQUÉ, ET SUITE DU BAL MASQUÉ.
Les bijoux les plus extravagants de Banza ne manquèrent pas d'accourir
où le plaisir les appelait. Il en vint en carrosse bourgeois; il en vint
par les voitures publiques, et même quelques-uns à pied. Je ne finirais
point, dit l'auteur africain dont j'ai l'honneur d'être le _caudataire_,
si j'entrais dans le détail des niches que leur fit Mangogul. Il donna
plus d'exercice à sa bague dans cette nuit seule, qu'elle n'en avait eu
depuis qu'il la tenait du génie. Il la tournait, tantôt sur l'une,
tantôt sur l'autre, souvent sur une vingtaine à la fois: c'était alors
qu'il se faisait un beau bruit; l'un s'écriait d'une voix aigre:
Violons, _le Carillon de Dunkerque_, s'il vous plaît; l'autre, d'une
voix rauque: Et moi je veux _les Sautriots_; et moi _les Tricotets_,
disait un troisième; et une multitude à la fois: Des contredanses usées,
comme _la Bourrée_, _les Quatre Faces_, _la Calotine_, _la Chaîne_, _le
Pistolet_, _la Mariée_, _le Pistolet_, _le Pistolet_. Tous ces cris
étaient lardés d'un million d'extravagances. L'on entendait d'un côté:
_Peste soit du nigaud! Il faut l'envoyer à l'école; de l'autre: Je m'en
retournerai donc sans étrenner?_ Ici: _Qui payera mon carrosse?_ là: _Il
m'est échappé; mais je chercherai tant, qu'il se retrouvera_; ailleurs:
_A demain; mais vingt louis au moins; sans cela, rien de fait_; et
partout des propos qui décelaient des désirs ou des exploits.
Dans ce tumulte, une petite bourgeoise, jeune et jolie, démêla Mangogul,
le poursuivit, l'agaça, et parvint à déterminer son anneau sur elle. On
entendit à l'instant son bijou s'écrier: «Où courez-vous? Arrêtez, beau
masque; ne soyez point insensible à l'ardeur d'un bijou qui brûle pour
vous.» Le sultan, choqué de cette déclaration téméraire, résolut de
punir celle qui l'avait hasardée. Il disparut, et chercha parmi ses
gardes quelqu'un qui fût à peu près de sa taille, lui céda son masque et
son domino, et l'abandonna aux poursuites de la petite bourgeoise, qui,
toujours trompée par les apparences, continua à dire mille folies à
celui qu'elle prenait pour Mangogul.
Le faux sultan ne fut pas bête; c'était un homme qui savait parler par
signes; il en fit un qui attira la belle dans un endroit écarté, où elle
se prit, pendant plus d'une heure, pour la sultane favorite, et Dieu
sait les projets qui lui roulèrent dans la tête; mais l'enchantement
dura peu. Lorsqu'elle eut accablé le prétendu sultan de caresses, elle
le pria de se démasquer; il le fit, et montra une physionomie armée de
deux grands crocs, qui n'appartenaient point du tout à Mangogul.
«Ah! fi, s'écria la petite bourgeoise: Fi...
--Eh! mon petit tame, lui répondit le Suisse, qu'avoir vous? Moi l'y
croire vous avoir rentu d'assez bons services pour que vous l'y être pas
fâchée de me connaître.»
Mais sa déesse ne s'amusa point à lui répondre, s'échappa brusquement de
ses mains, et se perdit dans la foule.
Ceux d'entre les bijoux qui n'aspirèrent pas à de si grands honneurs, ne
laissèrent pas que de rencontrer le plaisir, et tous reprirent la route
de Banza, fort satisfaits de leur voyage.
L'on sortait du bal lorsque Mangogul entendit deux de ses principaux
officiers qui se parlaient avec vivacité. «C'est ma maîtresse, disait
l'un: je suis en possession depuis un an, et vous êtes le premier qui
vous soyez avisé de courir sur mes brisées. A propos de quoi me
troubler? Nassès, mon ami, adressez-vous ailleurs: vous trouverez cent
femmes aimables qui se tiendront pour trop heureuses de vous avoir.
--J'aime Amine, répondait Nassès; je ne vois qu'elle qui me plaise. Elle
m'a donné des espérances, et vous trouverez bon que je les suive.
--Des espérances! reprit Alibeg.
--Oui, des espérances...
--Morbleu! cela n'est point...
--Je vous dis, monsieur, que cela est, et que vous me ferez raison sur
l'heure du démenti que vous me donnez.»
A l'instant ils descendirent le grand perron; ils avaient déjà le
cimeterre tiré, et ils allaient finir leur démêlé d'une façon tragique,
lorsque le sultan les arrêta, et leur défendit de se battre avant que
d'avoir consulté leur Hélène.
Ils obéirent et se rendirent chez Amine, où Mangogul les suivit de près.
«Je suis excédée du bal, leur dit-elle; les yeux me tombent. Vous êtes
de cruelles gens, de venir au moment que j'allais me mettre au lit: mais
vous avez tous deux un air singulier. Pourrait-on savoir ce qui vous
amène?...
--C'est une bagatelle, lui répondit Alibeg: monsieur se vante, et même
assez hautement, ajouta-t-il en montrant son ami, que vous lui donnez
des espérances. Madame, qu'en est-il?...»
Amine ouvrait la bouche; mais le sultan tournant sa bague dans le même
instant, elle se tut, et son bijou répondit pour elle... «Il me semble
que Nassès se trompe: non, ce n'est pas à lui que madame en veut.
N'a-t-il pas un grand laquais qui vaut mieux que lui? Oh! que ces hommes
sont sots de croire que des dignités, des honneurs, des titres, des
noms, des mots vides de sens, en imposent à des bijoux! Chacun a sa
philosophie, et la nôtre consiste principalement à distinguer le mérite
de la personne, le vrai mérite, de celui qui n'est qu'imaginaire. N'en
déplaise à M. de Claville[91], il en sait là-dessus moins que nous, et
vous allez en avoir la preuve.
[Note 91: Auteur d'un _Traité du vrai mérite de l'homme_, considéré
dans tous les âges et dans toutes les conditions. Plusieurs fois
réimprimé.]
«Vous connaissez tous deux, continua le bijou, la marquise Bibicosa.
Vous savez ses amours avec Cléandor, et sa disgrâce, et la haute
dévotion qu'elle professe aujourd'hui. Amine est bonne amie; elle a
conservé les liaisons qu'elle avait avec Bibicosa, et n'a point cessé de
fréquenter dans sa maison, où l'on rencontre des bramines de toute
espèce. Un d'entre eux pressait un jour ma maîtresse de parler pour lui
à Bibicosa.
«Eh! que voulez-vous que je lui demande? lui répondit Amine. C'est une
femme noyée, qui ne peut rien pour elle-même. Vraiment elle vous saurait
bon gré de la traiter encore comme une personne de conséquence. Allez,
mon ami, le prince Cléandor et Mangogul ne feront jamais rien pour elle;
et vous vous morfondriez dans les antichambres...
«--Mais, répondit le bramine, madame, il ne s'agit que d'une bagatelle,
qui dépend directement de la marquise. Voici ce que c'est. Elle a fait
construire un petit minaret dans son hôtel; c'est sans doute pour la
Sala, ce qui suppose un iman; et c'est cette place que je demande...
«--Que dites-vous! reprit Amine. Un iman! vous n'y pensez pas; il ne
faut à la marquise qu'un marabout qu'elle appellera de temps à autre
lorsqu'il pleut, ou qu'on veut avoir fait la Sala, avant que de se
mettre au lit: mais un iman logé, vêtu, nourri dans son hôtel, avec des
appointements! cela ne va point à Bibicosa. Je connais ses affaires. La
pauvre femme n'a pas six mille sequins de revenu; et vous prétendez
qu'elle en donnera deux mille à un iman? Voilà-t-il pas qui est bien
imaginé!...
«--De par Brama, j'en suis fâché, répliqua l'homme saint; car
voyez-vous, si j'avais été son iman, je n'aurais pas tardé à lui devenir
plus nécessaire: et quand on est là, il vous pleut de l'argent et des
pensions. Tel que vous me voyez, je suis du Monomotapa, et je fais
très-bien mon devoir...
«--Eh! mais, lui répondit Amine d'une voix entrecoupée, votre affaire
n'est pourtant pas impossible. C'est dommage que le mérite dont vous
parlez ne se présume pas...
«--On ne risque rien à s'employer pour les gens de mon pays, reprit
l'homme du Monomotapa; voyez plutôt...»
«Il donna sur-le-champ à Amine la preuve complète d'un mérite si
surprenant, que de ce moment vous perdîtes, à ses yeux, la moitié de ce
qu'elle vous prisait. Ah! vivent les gens du Monomotapa!»
Alibeg et Nassès avaient la physionomie allongée, et se regardaient sans
mot dire; mais, revenus de leur étonnement, ils s'embrassèrent; et
jetant sur Amine un regard méprisant, ils coururent se prosterner aux
pieds du sultan, et le remercier de les avoir détrompés de cette femme,
et de leur avoir conservé la vie et l'amitié réciproque. Ils arrivèrent
dans le moment que Mangogul, de retour chez la favorite, lui faisait
l'histoire d'Amine. Mirzoza en rit, et n'en estima pas davantage les
femmes de cour et les bramines.
CHAPITRE XLVI.
SÉLIM A BANZA.
Mangogul alla se reposer au sortir du bal; et la favorite, qui ne se
sentait aucune disposition au sommeil, fit appeler Sélim, et le pressa
de lui continuer son histoire amoureuse. Sélim obéit, et reprit en ces
termes:
«Madame, la galanterie ne remplissait pas tout mon temps: je dérobais au
plaisir des instants que je donnais à des occupations sérieuses; et les
intrigues dans lesquelles je m'embarquai, ne m'empêchèrent pas
d'apprendre les fortifications, le manége, les armes, la musique et la
danse; d'observer les usages et les arts des Européens, et d'étudier
leur politique et leur milice. De retour dans le Congo, on me présenta à
l'empereur aïeul du sultan, qui m'accorda un poste honorable dans ses
troupes. Je parus à la cour, et bientôt je fus de toutes les parties du
prince Erguebzed, et par conséquent intéressé dans les aventures des
jolies femmes. J'en connus de toute nation, de tout âge, de toute
condition; j'en trouvai peu de cruelles, soit que mon rang les éblouît,
soit qu'elles aimassent mon jargon, ou que ma figure les prévînt.
J'avais alors deux qualités avec lesquelles on va vite en amour, de
l'audace et de la présomption.
«Je pratiquai d'abord les femmes de qualité. Je les prenais le soir au
cercle ou au jeu chez la Manimonbanda; je passais la nuit avec elles; et
nous nous méconnaissions presque le lendemain. Une des occupations de
ces dames, c'est de se procurer des amants, de les enlever même à leurs
meilleures amies, et l'autre de s'en défaire. Dans la crainte de se
trouver au dépourvu, tandis qu'elles filent une intrigue, elles en
lorgnent deux ou trois autres. Elles possèdent je ne sais combien de
petites finesses pour attirer celui qu'elles ont en vue et cent
tracasseries en réserve pour se débarrasser de celui qu'elles ont. Cela
a toujours été et cela sera toujours. Je ne nommerai personne; mais je
connus ce qu'il y avait de femmes à la cour d'Erguebzed en réputation de
jeunesse et de beauté; et tous ces engagements furent formés, rompus,
renoués, oubliés en moins de six mois.
«Dégoûté de ce monde, je me jetai dans ses antipodes: je vis des
bourgeoises que je trouvai dissimulées, fières de leur beauté, toutes
grimpées sur le ton de l'honneur et presque toujours obsédées par des
maris sauvages et brutaux ou certains pieds-plats de cousins qui
faisaient à jours entiers les passionnés auprès de leurs cousines et qui
me déplaisaient grandement: on ne pouvait les tenir seules un moment;
ces animaux survenaient perpétuellement, dérangeaient un rendez-vous et
se fourraient à tout propos dans la conversation. Malgré ces obstacles,
j'amenai cinq ou six de ces bégueules au point où je les voulais avant
que de les planter là. Ce qui me réjouissait dans leur commerce, c'est
qu'elles se piquaient de sentiments, qu'il fallait s'en piquer aussi, et
qu'elles en parlaient à mourir de rire: et puis elles exigeaient des
attentions, des petits soins; à les entendre, on leur manquait à tout
moment; elles prêchaient un amour si correct, qu'il fallut bien y
renoncer. Mais le pis, c'est qu'elles avaient incessamment votre nom à
la bouche et que quelquefois on était contraint de se montrer avec elles
et d'encourir tout le ridicule d'une aventure bourgeoise; je me sauvai
un beau jour des magasins et de la rue Saint-Denis pour n'y revenir de
ma vie.
«On avait alors la fureur des petites maisons: j'en louai une dans le
faubourg oriental et j'y plaçai successivement quelques-unes de ces
filles qu'on voit, qu'on ne voit plus; à qui l'on parle, à qui l'on ne
dit mot, et qu'on renvoie quand on en est las: j'y rassemblais des amis
et des actrices de l'Opéra; on y faisait de petits soupers, que le
prince Erguebzed a quelquefois honorés de sa présence. Ah! madame,
j'avais des vins délicieux, des liqueurs exquises et le meilleur
cuisinier du Congo.
«Mais rien ne m'a tant amusé qu'une entreprise que j'exécutai dans une
province éloignée de la capitale, où mon régiment était en quartier: je
partis de Banza pour en faire la revue; c'était la seule affaire qui
m'éloignait de la ville; et mon voyage eût été court, sans le projet
extravagant auquel je me livrai. Il y avait à Baruthi un monastère
peuplé des plus rares beautés; j'étais jeune et sans barbe, et je
méditais de m'y introduire à titre de veuve qui cherchait un asile
contre les dangers du siècle. On me fait un habit de femme; je m'en
ajuste et je vais me présenter à la grille de nos recluses; on
m'accueillit affectueusement; on me consola de la perte de mon époux; on
convint de ma pension, et j'entrai.
«L'appartement qu'on me donna communiquait au dortoir des novices; elles
étaient en grand nombre, jeunes pour la plupart et d'une fraîcheur
surprenante: je les prévins de politesses et je fus bientôt leur amie.
En moins de huit jours, on me mit au fait de tous les intérêts de la
petite république; on me peignit les caractères, on m'instruisit des
anecdotes; je reçus des confidences de toutes couleurs, et je m'aperçus
que nous ne manions pas mieux la médisance et la calomnie, nous autres
profanes. J'observai la règle avec sévérité; j'attrapai les airs
patelins et les tons doucereux; et l'on se disait à l'oreille que la
communauté serait bien heureuse si j'y prenais l'habit.
«Je ne crus pas plus tôt ma réputation faite dans la maison, que je
m'attachai à une jeune vierge qui venait de prendre le premier voile:
c'était une brune adorable; elle m'appelait sa maman, je l'appelais mon
petit ange; elle me donnait des baisers innocents, et je lui en rendais
de fort tendres. Jeunesse est curieuse; Zirziphile me mettait à tout
propos sur le mariage et sur les plaisirs des époux; elle m'en demandait
des nouvelles; j'aiguisais habilement sa curiosité; et de questions en
questions, je la conduisis jusqu'à la pratique des leçons que je lui
donnais. Ce ne fut pas la seule novice que j'instruisis; et quelques
jeunes nonnains vinrent aussi s'édifier dans ma cellule. Je ménageais
les moments, les rendez-vous, les heures, si à propos que personne ne se
croisait: enfin, madame, que vous dirai-je? la pieuse veuve se fit une
postérité nombreuse; mais lorsque le scandale dont on avait gémi tout
bas eut éclaté et que le conseil des discrètes, assemblé, eut appelé le
médecin de la maison, je méditai ma retraite. Une nuit donc, que toute
la maison dormait, j'escaladai les murs du jardin et je disparus: je me
rendis aux eaux de Piombino, où le médecin avait envoyé la moitié du
couvent et où j'achevai, sous l'habit de cavalier, l'ouvrage que j'avais
commencé sous celui de veuve. Voilà, madame, un fait dont tout l'empire
a mémoire et dont vous seule connaissez l'auteur.
«Le reste de ma jeunesse, ajouta Sélim, s'est consumé à de pareils
amusements, toujours de femmes, et de toute espèce, rarement du mystère,
beaucoup de serments et point de sincérité.
--Mais, à ce compte, lui dit la favorite, vous n'avez donc jamais aimé?
--Bon! répondit Sélim, je pensais bien alors à l'amour! je n'en voulais
qu'au plaisir et qu'à celles qui m'en promettaient.
--Mais a-t-on du plaisir sans aimer? interrompit la favorite. Qu'est-ce
que cela, quand le coeur ne dit rien?
--Eh! madame, répliqua Sélim, est-ce le coeur qui parle, à dix-huit ou
vingt ans?
--Mais enfin, de toutes ces expériences, quel est le résultat?
qu'avez-vous prononcé sur les femmes?
--Qu'elles sont la plupart sans caractère, dit Sélim; que trois choses
les meuvent puissamment: l'intérêt, le plaisir et la vanité; qu'il n'y
en a peut-être aucune qui ne soit dominée par une de ces passions, et
que celles qui les réunissent toutes trois sont des monstres.
--Passe encore pour le plaisir, dit Mangogul, qui entrait à l'instant;
quoiqu'on ne puisse guère compter sur ces femmes, il faut les excuser:
quand le tempérament est monté à un certain degré, c'est un cheval
fougueux qui emporte son cavalier à travers champs; et presque toutes
les femmes sont à califourchon sur cet animal-là.
--C'est peut-être par cette raison, dit Sélim, que la duchesse Ménéga
appelle le chevalier Kaidar son grand écuyer.
--Mais serait-il possible, dit la sultane à Sélim, que vous n'ayez pas
eu la moindre aventure de coeur? Ne serez-vous sincère que pour
déshonorer un sexe qui faisait vos plaisirs, si vous en faisiez les
délices? Quoi! dans un si grand nombre de femmes, pas une qui voulût
être aimée, qui méritât de l'être! Cela ne se comprend pas.
--Ah! madame, répondit Sélim, je sens, à la facilité avec laquelle je
vous obéis, que les années n'ont point affaibli sur mon coeur l'empire
d'une femme aimable: oui, madame, j'ai aimé comme un autre. Vous voulez
tout savoir, je vais tout dire; et vous jugerez si je me suis acquitté
du rôle d'amant dans les formes.
--Y a-t-il des voyages dans cette partie de votre histoire? demanda le
sultan.
--Non, prince, répondit Sélim.
--Tant mieux, reprit Mangogul; car je ne me sens aucune envie de dormir.
--Pour moi, reprit la favorite, Sélim me permettra bien de reposer un
moment.
--Qu'il aille se coucher aussi, dit le sultan; et pendant que vous
dormirez je questionnerai Cypria.
--Mais, prince, lui répondit Mirzoza, Votre Hautesse n'y pense pas; ce
bijou vous enfilera dans des voyages qui ne finiront point.»
L'auteur africain nous apprend ici que le sultan, frappé de
l'observation de Mirzoza, se précautionna d'un anti-somnifère des plus
violents: il ajoute que le médecin de Mangogul, qui était bien son ami,
lui en avait communiqué la recette et qu'il en avait fait la préface de
son ouvrage; mais il ne nous reste de cette préface que les trois
dernières lignes que je vais rapporter ici.
Prenez de.........................
De.............................
De.............................
De _Marianne_ et du _Paysan_, par... quatre pages[92].
Des _Égarements du coeur_[93], une feuille.
Des _Confessions_[94], vingt-cinq lignes et demie.
[Note 92: _La Vie de Marianne_ et _le Paysan parvenu_, romans de
Marivaux. (Br.)]
[Note 93: _Les Égarements du coeur et de l'esprit_, par Crébillon
fils. (Br.)]
[Note 94: _Les Confessions du Comte de ***_, par Duclos. (Br.)]
CHAPITRE XLVII.
VINGT-SIXIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LE BIJOU VOYAGEUR.
Tandis que la favorite et Sélim se reposaient des fatigues de la veille,
Mangogul parcourait avec étonnement les magnifiques appartements de
Cypria. Cette femme avait fait, avec son bijou, une fortune à comparer à
celle d'un fermier général. Après avoir traversé une longue enfilade de
pièces plus richement décorées les unes que les autres, il arriva dans
la salle de compagnie, où, au centre d'un cercle nombreux, il reconnut
la maîtresse du logis à une énorme quantité de pierreries qui la
défiguraient; et son époux, à la bonhomie peinte sur son visage. Deux
abbés, un bel esprit, trois académiciens de Banza occupaient les côtés
du fauteuil de Cypria; et sur le fond de la salle voltigeaient deux
petits-maîtres avec un jeune magistrat rempli d'airs, soufflant sur ses
manchettes, sans cesse rajustant sa perruque, visitant sa bouche et se
félicitant dans les glaces de ce que son rouge allait bien: excepté ces
trois papillons, le reste de la compagnie était dans une vénération
profonde pour la respectable momie qui, indécemment étalée, bâillait,
parlait en bâillant, jugeait tout, jugeait mal de tout, et n'était
jamais contredite.
«Comment, disait en soi-même Mangogul qui n'avait parlé seul depuis
longtemps, et qui s'en mourait, comment est-elle parvenue à déshonorer
un homme de bonne maison avec un esprit si gauche et une figure comme
celle-là?»
Cypria voulait qu'on la prît pour blonde; sa peau petit jaune, bigarrée
de rouge, imitait assez bien une tulipe panachée; elle avait les yeux
gros, la vue basse, la taille courte, le nez effilé, la bouche plate, le
tour du visage coupé, les joues creuses, le front étroit, point de
gorge, la main sèche et le bras décharné: c'était avec ces attraits
qu'elle avait ensorcelé son mari. Le sultan tourna sa bague sur elle, et
l'on entendit glapir aussitôt. L'assemblée s'y trompa, et crut que
Cypria parlait par la bouche, et qu'elle allait juger. Mais son bijou
débuta par ces mots:
«Histoire de mes voyages.
«Je naquis à Maroc en 17,000,000,012, et je dansais sur le théâtre de
l'Opéra, lorsque Méhémet Tripathoud, qui m'entretenait, fut nommé chef
de l'ambassade que notre puissant empereur envoya au monarque de la
France; je le suivis dans ce voyage: les charmes des femmes françaises
m'enlevèrent bientôt mon amant; et sans délai j'usai de représailles.
Les courtisans, avides de nouveautés, voulurent essayer de la Maroquine;
car c'est ainsi qu'on nommait ma maîtresse; elle les traita fort
humainement; et son affabilité lui valut, en six mois de temps, vingt
mille écus en bijoux, autant en argent, avec un petit hôtel tout meublé.
Mais le Français est volage, et je cessai bientôt d'être à la mode: je
ne m'amusai point à courir les provinces; il faut aux grands talents de
vastes théâtres; je laissai partir Tripathoud, et je me destinai pour la
capitale d'un autre royaume.