«Vous voilà bien en peine à propos de rien, lui dit Mirzoza. Vous

n'avez, seigneur, qu'à donner un bal, et je vous promets ce soir plus de

ces harangueurs, que vous n'en voudrez écouter.

--Joie de mon coeur! vous avez raison, lui répondit Mangogul; votre

expédient est même d'autant meilleur, que nous n'aurons, à coup sûr, que

ceux dont nous aurons besoin.

Sur-le-champ, ordre au Kislar-Agasi, et au trésorier des plaisirs, de

préparer la fête, et de ne distribuer que quatre mille billets. On

savait apparemment là, mieux qu'ailleurs, la place que pouvaient occuper

six mille personnes.

En attendant l'heure du bal, Sélim, Mangogul et la favorite se mirent à

parler nouvelles.

«Madame sait-elle, dit Sélim à la favorite, que le pauvre Codindo est

mort?

--En voilà le premier mot: et de quoi est-il mort? demanda la favorite.

--Hélas! madame, lui répondit Sélim, c'est une victime de l'attraction.

Il s'était entêté, dès sa jeunesse, de ce système, et la cervelle lui en

a tourné sur ses vieux jours.

--Et comment cela? dit la favorite.

--Il avait trouvé, continua Sélim, selon les méthodes d'Halley et de

Circino, deux célèbres astronomes du Monoémugi, qu'une certaine comète

qui a tant fait de bruit sur la fin du règne de Kanoglou, devait

reparaître avant-hier; et dans la crainte qu'elle ne doublât le pas, et

qu'il n'eût pas le bonheur de l'apercevoir le premier, il prit le parti

de passer la nuit sur son donjon, et il avait encore hier, à neuf heures

du matin, l'oeil collé à la lunette. Son fils, qui craignait qu'il ne

fût incommodé d'une si longue séance, s'approcha de lui sur les huit

heures, le tira par la manche et l'appela plusieurs fois:

«Mon père, mon père;» point de réponse: «Mon père, mon père,» réitéra le

petit Codindo.

«--Elle va passer, répondit Codindo; elle passera. Oh! parbleu, je la

verrai!

«--Mais, vous n'y pensez pas, mon père, il fait un brouillard

effroyable...

«--Je veux la voir; je la verrai, te dis-je.

«Le jeune homme, convaincu par ces réponses, que son malheureux père

brouillait, se mit à crier au secours. On vint, on envoya chercher

Farfadi, et j'étais chez lui, car il est mon médecin, lorsque le

domestique de Codindo est arrivé...

«Vite, vite, monsieur, dépêchez-vous; le vieux Codindo, mon maître.

«--Eh bien! qu'y a-t-il, Champagne? Qu'est-il arrivé à ton maître?

«--Monsieur, il est devenu fou.

«--Ton maître est fou?...

«--Eh! oui, monsieur. Il crie qu'il veut voir des bêtes, qu'il verra des

bêtes; qu'il en viendra. Monsieur l'apothicaire y est déjà, et l'on vous

attend. Venez vite.

«--Manie! disait Farfadi en mettant sa robe et cherchant son bonnet

carré; manie, accès terrible de manie! Puis s'adressant au domestique:

Champagne, lui demandait-il, ton maître ne voit-il pas des papillons?

n'arrache-t-il pas les petits flocons de sa couverture?

«--Eh! non, monsieur, lui répondit Champagne. Le pauvre homme est au

haut de son observatoire, où sa femme, ses filles et son fils le

tiennent à quatre. Venez vite, vous trouverez votre bonnet carré

demain.»

«La maladie de Codindo me parut plaisante: Farfadi monta dans mon

carrosse, et nous allâmes ensemble à l'observatoire. Nous entendîmes, du

bas de l'escalier, Codindo qui criait comme un furieux: «Je veux voir la

comète; je la verrai; retirez-vous, coquins!»

«Apparemment que sa famille, n'ayant pu le déterminer à descendre dans

son appartement, avait fait monter son lit au haut de son donjon; car

nous le trouvâmes couché. On avait appelé l'apothicaire du quartier, et

le bramine de la paroisse, qui lui cornait aux oreilles, lorsque nous

arrivâmes:

«Mon frère, mon cher frère, il y va de votre salut; vous ne pouvez, en

sûreté de conscience, attendre une comète à l'heure qu'il est; vous vous

damnez...

«--C'est mon affaire, lui disait Codindo...

«--Que répondrez-vous à Brama devant qui vous allez paraître? reprenait

le bramine.

«--Monsieur le curé, lui répliquait Codindo sans quitter l'oeil de la

lunette, je lui répondrai que c'est votre métier de m'exhorter pour mon

argent, et celui de monsieur l'apothicaire que voilà, de me vanter son

eau tiède; que monsieur le médecin fait son devoir de me tâter le pouls,

et de n'y rien connaître, et moi le mien d'attendre la comète.»

«On eut beau le tourmenter, on n'en tira pas davantage: il continua

d'observer avec un courage héroïque, et il est mort dans sa gouttière,

la main gauche sur l'oeil du même côté, la droite posée sur le tuyau

du télescope, et l'oeil droit appliqué au verre oculaire, entre son

fils, qui lui criait qu'il avait commis une erreur de calcul, son

apothicaire qui lui proposait un remède, son médecin qui prononçait, en

hochant de la tête, qu'il n'y avait plus rien à faire, et son curé, qui

lui disait: «Mon frère, faites un acte de contrition, et

recommandez-vous à Brama...»

--Voilà, dit Mangogul, ce qui s'appelle mourir au lit d'honneur.

--Laissons, ajouta la favorite, reposer en paix ce pauvre Codindo, et

passons à quelque objet plus agréable.»

Puis, s'adressant à Sélim:

«Seigneur, lui dit-elle, à votre âge, galant comme vous êtes, dans une

cour où régnaient les plaisirs, avec l'esprit, les talents et la bonne

mine que vous avez, il n'est pas étonnant que les bijoux vous aient

préconisé. Je les soupçonne même de n'avoir pas accusé tout ce qu'ils

savent sur votre compte. Je ne vous demande pas le supplément; vous

pourriez avoir de bonnes raisons pour le refuser. Mais après toutes les

aventures dont vous ont honoré ces messieurs, vous devez connaître les

femmes; et c'est une de ces choses sans conséquence dont vous pouvez

convenir.

--Ce compliment, madame, lui répondit Sélim, eût flatté mon amour-propre

à l'âge de vingt ans: mais j'ai de l'expérience; et une de mes premières

réflexions, c'est que plus on pratique en ce genre, et moins on acquiert

de lumière. Moi, connaître les femmes! passe pour les avoir beaucoup

étudiées.

--Eh bien! qu'en pensez-vous? lui demanda la favorite.

--Madame, répondit Sélim, quoi que leurs bijoux en aient publié, je les

tiens toutes pour très-respectables.

--En vérité, mon cher, lui dit le sultan, vous mériteriez d'être bijou;

vous n'auriez pas besoin de muselière.

--Sélim, ajouta la sultane, laissez là le ton satirique, et parlez-nous

vrai.

--Madame, lui répondit le courtisan, je pourrais mêler à mon récit des

traits désagréables; ne m'imposez pas la loi d'offenser un sexe qui m'a

toujours assez bien traité, et que je révère par...

--Eh! toujours de la vénération! Je ne connais rien de si caustique que

ces gens doucereux, quand ils s'y mettent, interrompit Mirzoza; et,

s'imaginant que c'était par égard pour elle que Sélim se défendait: Que

ma présence ne vous en impose point, ajouta-t-elle: nous cherchons à

nous amuser; et je m'engage, parole d'honneur, à m'appliquer tout ce que

vous direz d'obligeant de mon sexe, et de laisser le reste aux autres

femmes. Vous avez donc beaucoup étudié les femmes? Eh bien! faites-nous

le récit du cours de vos études: il a été des plus brillants, à en juger

par les succès connus; et il est à présumer qu'ils ne sont pas démentis

par ceux qu'on ignore.»

Le vieux courtisan céda à ses instances, et commença de la sorte:

«Les bijoux ont beaucoup parlé de moi, j'en conviens; mais ils n'ont pas

tout dit. Ceux qui pouvaient compléter mon histoire ou ne sont plus, ou

ne sont point dans nos climats, et ceux qui l'ont commencée n'ont

qu'effleuré la matière. J'ai observé jusqu'à présent le secret

inviolable que je leur avais promis, quoique je fusse plus fait qu'eux

pour parler; mais puisqu'ils ont rompu le silence, il semble qu'ils

m'ont dispensé de le garder.

«Né avec un tempérament de feu, je connus à peine ce que c'était qu'une

belle femme, que je l'aimai. J'eus des gouvernantes que je détestai;

mais, en récompense, je me plus beaucoup avec les femmes de chambre de

ma mère. Elles étaient pour la plupart jeunes et jolies: elles

s'entretenaient, se déshabillaient, s'habillaient devant moi sans

précaution, m'exhortaient même à prendre des libertés avec elles; et mon

esprit, naturellement porté à la galanterie, mettait tout à profit. Je

passai à l'âge de cinq ou six ans entre les mains des hommes avec ces

lumières; et Dieu sait comment elles s'étendirent, lorsqu'on me mit sous

les yeux les anciens auteurs, et que mes maîtres m'interprétèrent

certains endroits, dont peut-être ils ne pénétraient point eux-mêmes le

sens. Les pages de mon père m'apprirent quelques gentillesses de

collége; et la lecture de l'_Aloysia_[89], qu'ils me prêtèrent, me donna

toutes les envies du monde de me perfectionner. J'avais alors quatorze

ans.

[Note 89: _Joannis Meursii Elegantiæ latini sermonis, seu Aloysia

Sigea Toletana, de arcanis amoris et Veneris_. Mauvais livre souvent

réimprimé et traduit. L'auteur n'est point la savante et vertueuse

Portugaise Louise Sigea, mais un avocat de Grenoble, Nicolas Chorier.]

«Je jetai les yeux autour de moi, cherchant entre les femmes qui

fréquentaient dans la maison celle à qui je m'adresserais; mais toutes

me parurent également propres à me défaire d'une innocence qui

m'embarrassait. Un commencement de liaison, et plus encore le courage

que je me sentais d'attaquer une personne de mon âge, et qui me manquait

vis-à-vis des autres, me décidèrent pour une de mes cousines. Émilie,

c'était son nom, était jeune, et moi aussi: je la trouvai jolie, et je

lui plus: elle n'était pas difficile; et j'étais entreprenant: j'avais

envie d'apprendre, et elle n'était pas moins curieuse de savoir. Nous

nous faisions souvent des questions très-ingénues et très-fortes: et un

jour elle trompa la vigilance de ses gouvernantes, et nous nous

instruisîmes. Ah! que la nature est un grand maître! elle nous mit

bientôt au fait du plaisir, et nous nous abandonnâmes à son impulsion,

sans aucun pressentiment sur les suites: ce n'était pas le moyen de les

prévenir. Émilie eut des indispositions qu'elle cacha d'autant moins,

qu'elle n'en soupçonnait pas la cause. Sa mère la questionna, lui tira

l'aveu de notre commerce, et mon père en fut instruit. Il m'en fit des

réprimandes mêlées d'un air de satisfaction; et sur-le-champ il fut

décidé que je voyagerais. Je partis avec un gouverneur chargé de veiller

attentivement sur ma conduite, et de ne la point gêner; et cinq mois

après j'appris, par la gazette, qu'Émilie était morte de la

petite-vérole; et par une lettre de mon père, que la tendresse qu'elle

avait eue pour moi lui coûtait la vie. Le premier fruit de mes amours

sert avec distinction dans les troupes du sultan: je l'ai toujours

soutenu par mon crédit; et il ne me connaît encore que pour son

protecteur.

«Nous étions à Tunis, lorsque je reçus la nouvelle de sa naissance et de

la mort de sa mère: j'en fus vivement touché; et j'en aurais été, je

crois, inconsolable, sans l'intrigue que j'avais liée avec la femme d'un

corsaire, qui ne me laissait pas le temps de me désespérer: la

Tunisienne était intrépide; j'étais fou: et tous les jours, à l'aide

d'une échelle de corde qu'elle me jetait, je passais de notre hôtel sur

sa terrasse, et de là dans un cabinet où elle me perfectionnait; car

Émilie ne m'avait qu'ébauché. Son époux revint de course précisément

dans le temps que mon gouverneur, qui avait ses instructions, me

pressait à passer en Europe; je m'embarquai sur un vaisseau qui partait

pour Lisbonne; mais ce ne fut pas sans avoir fait et réitéré des adieux

fort tendres à Elvire, dont je reçus le diamant que vous voyez.

«Le bâtiment que nous montions était chargé de marchandises; mais la

femme du capitaine était la plus précieuse à mon gré: elle avait à peine

vingt ans: son mari en était jaloux comme un tigre, et ce n'était pas

tout à fait sans raison. Nous ne tardâmes pas à nous entendre tous: Dona

Velina conçut tout d'un coup qu'elle me plaisait, moi que je ne lui

étais pas indifférent, et son époux qu'il nous gênait; le marin résolut

aussitôt de ne pas désemparer que nous ne fussions au port de Lisbonne;

je lisais dans les yeux de sa chère épouse combien elle enrageait des

assiduités de son mari; les miens lui déposaient les mêmes choses, et

l'époux nous comprenait à merveille. Nous passâmes deux jours entiers

dans une soif de plaisir inconcevable; et nous en serions morts à coup

sûr, si le ciel ne s'en fût mêlé; mais il aide toujours les âmes en

peine. A peine avions-nous passé le détroit de Gibraltar, qu'il s'éleva

une tempête furieuse. Je ne manquerais pas, madame, de faire siffler les

vents à vos oreilles, et gronder la foudre sur votre tête, d'enflammer

le ciel d'éclairs, de soulever les flots jusqu'aux nues, et de vous

décrire la tempête la plus effrayante que vous ayez jamais rencontrée

dans aucun roman, si je ne vous faisais une histoire; je vous dirai

seulement que le capitaine fut forcé, par les cris des matelots, de

quitter sa chambre, et de s'exposer à un danger par la crainte d'un

autre: il sortit avec mon gouverneur, et je me précipitai sans hésiter

entre les bras de ma belle Portugaise, oubliant tout à fait qu'il y eût

une mer, des orages, des tempêtes; que nous étions portés sur un frêle

vaisseau, et m'abandonnant sans réserve à l'élément perfide. Notre

course fut prompte; et vous jugez bien, madame, que, par le temps qu'il

faisait, je vis bien du pays en peu d'heures: nous relâchâmes à Cadix,

où je laissai à la signora une promesse de la rejoindre à Lisbonne, s'il

plaisait à mon mentor, dont le dessein était d'aller droit à Madrid.

«Les Espagnoles sont plus étroitement resserrées et plus amoureuses que

nos femmes: l'amour se traite là par des espèces d'ambassadrices qui ont

ordre d'examiner les étrangers, de leur faire des propositions, de les

conduire, de les ramener, et les dames se chargent du soin de les rendre

heureux. Je ne passai point par ce cérémonial, grâce à la conjoncture.

Une grande révolution venait de placer sur le trône de ce royaume un

prince du sang de France; son arrivée et son couronnement donnèrent lieu

à des fêtes à la cour, où je parus alors: je fus accosté dans un bal; on

me proposa un rendez-vous pour le lendemain; je l'acceptai, et je me

rendis dans une petite maison, où je ne trouvai qu'un homme masqué, le

nez enveloppé dans un manteau, qui me rendit un billet par lequel dona

Oropeza remettait la partie au jour suivant, à pareille heure. Je

revins, et l'on m'introduisit dans un appartement assez somptueusement

meublé, et éclairé par des bougies: ma déesse ne se fit point attendre;

elle entra sur mes pas, et se précipita dans mes bras sans dire mot, et

sans quitter son masque. Était-elle laide? était-elle jolie? c'est ce

que j'ignorais; je m'aperçus seulement, sur le canapé où elle

m'entraîna, qu'elle était jeune, bien faite, et qu'elle aimait le

plaisir: lorsqu'elle se crut satisfaite de mes éloges, elle se démasqua,

et me montra l'original du portrait que vous voyez dans cette

tabatière.»

Sélim ouvrit et présenta en même temps à la favorite une boîte d'or d'un

travail exquis, et enrichie de pierreries.

«Le présent est galant! dit Mangogul.

--Ce que j'en estime le plus, ajouta la favorite, c'est le portrait.

Quels yeux! quelle bouche! quelle gorge! mais tout cela n'est-il point

flatté?

--Si peu, madame, répondit Sélim, qu'Oropeza m'aurait peut-être fixé à

Madrid, si son époux, informé de notre commerce, ne l'eût troublé par

ses menaces. J'aimais Oropeza, mais j'aimais encore mieux la vie; ce

n'était pas non plus l'avis de mon gouverneur, que je m'exposasse à être

poignardé du mari, pour jouir quelques mois de plus de la femme:

j'écrivis donc à la belle Espagnole une lettre d'adieux fort touchants,

que je tirai de quelque roman du pays, et je partis pour la France.

«Le monarque qui régnait alors en France était grand-père du roi

d'Espagne, et sa cour passait avec raison pour la plus magnifique, la

plus polie et la plus galante de l'Europe: j'y parus comme un phénomène.

«--Un jeune seigneur du Congo, disait une belle marquise; eh! mais cela

doit être fort plaisant; ces hommes-là valent mieux que les nôtres. Le

Congo, je crois, n'est pas loin de Maroc.»

«On arrangeait des soupers dont je devais être. Pour peu que mon

discours fût sensé, on le trouvait délié, admirable; on se récriait,

parce qu'on m'avait d'abord fait l'honneur de soupçonner que je n'avais

pas le sens commun.

«--Il est charmant, reprenait avec vivacité une autre femme de cour:

quel meurtre de laisser retourner une jolie figure comme celle-là dans

un vilain pays où les femmes sont gardées à vue par des hommes qui ne le

sont plus! Est-il vrai, monsieur? on dit qu'ils n'ont rien: cela est

bien déparant pour un homme...»

«--Mais, ajoutait une autre, il faut fixer ici ce grand garçon-là; il a

de la naissance: quand on ne le ferait que chevalier de Malte; je

m'engage, si l'on veut, à lui procurer de l'emploi; et la duchesse

Victoria, mon amie de tous les temps, parlera en sa faveur au roi, s'il

le faut.»

«J'eus bientôt des preuves non suspectes de leur bienveillance; et je

mis la marquise en état de prononcer sur le mérite des habitants de

Maroc et du Congo; j'éprouvai que l'emploi que la duchesse et son amie

m'avaient promis était difficile à remplir, et je m'en défis. C'est dans

ce séjour que j'appris à former de belles passions de vingt-quatre

heures; je circulai pendant six mois dans un tourbillon, où le

commencement d'une aventure n'attendait point la fin d'une autre: on

n'en voulait qu'à la jouissance; tardait-elle à venir, ou était-elle

obtenue, on volait à de nouveaux plaisirs.

--Que me dites-vous là, Sélim? interrompit la favorite; la décence est

donc inconnue dans ces contrées?

--Pardonnez-moi, madame, répondit le vieux courtisan; on n'a que ce mot

à la bouche: mais les Françaises ne sont pas plus esclaves de la chose

que leurs voisines.

--Et quelles voisines? demanda Mirzoza.

--Les Anglaises, repartit Sélim, femmes froides et dédaigneuses en

apparence, mais emportées, voluptueuses et vindicatives, moins

spirituelles et plus raisonnables que les Françaises: celles-ci aiment

le jargon des sentiments; celles-là préfèrent l'expression du plaisir.

Mais à Londres comme à Paris, on s'aime, on se quitte, on renoue pour se

quitter encore. De la fille d'un lord Bishop[90] (ce sont des espèces de

bramines, mais qui ne gardent pas le célibat), je passai à la femme d'un

chevalier baronnet: tandis qu'il s'échauffait dans le parlement à

soutenir les intérêts de la nation contre les entreprises de la cour,

nous avions dans sa maison, sa femme et moi, bien d'autres débats; mais

le parlement finit, et madame fut contrainte de suivre son chevalier

dans sa gentilhommière: je me rabattis sur la femme d'un colonel dont le

régiment était en garnison sur les côtes; j'appartins ensuite à la femme

du lord-maire. Ah! quelle femme! je n'aurais jamais revu le Congo, si la

prudence de mon gouverneur, qui me voyait dépérir, ne m'eût tiré de

cette galère. Il supposa des lettres de ma famille qui me redemandait

avec empressement, et nous nous embarquâmes pour la Hollande; notre

dessein était de traverser l'Allemagne et de nous rendre en Italie, où

nous comptions sur des occasions fréquentes de repasser en Afrique.

[Note 90: Évêque.]

«Nous ne vîmes la Hollande qu'en poste: notre séjour ne fut guère plus

long en Allemagne; toutes les femmes de condition y ressemblent à des

citadelles importantes qu'il faut assiéger dans les formes: on en vient

à bout; mais les approches demandent tant de mesures; ce sont tant de

_si_ et de _mais_, quand il s'agit de régler les articles de la

capitulation, que ces conquêtes m'ennuyèrent bientôt.

«Je me souviendrai toute ma vie du propos d'une Allemande de la première

qualité, sur le point de m'accorder ce qu'elle n'avait pas refusé à

beaucoup d'autres.

«--Ah! s'écria-t-elle douloureusement, que dirait le grand Alziki mon

père, s'il savait que je m'abandonne à un petit Congo comme vous?

«--Rien, madame, lui répliquai-je: tant de grandeur m'épouvante, et je

me retire:» ce fut sagement fait à moi; et si j'avais compromis son

altesse avec ma médiocrité, j'aurais pu m'en ressouvenir: Brama, qui

protége les saines contrées que nous habitons, m'inspira sans doute dans

cet instant critique.

«Les Italiennes, que nous pratiquâmes ensuite, ne se montent point si

haut. C'est avec elles que j'appris les modes du plaisir. Il y a, dans

ces raffinements, du caprice et de la bizarrerie; mais vous me le

pardonnerez, mesdames, il en faut quelquefois pour vous plaire. J'ai

apporté de Florence, de Venise et de Rome plusieurs recettes joyeuses,

inconnues jusqu'à moi dans nos contrées barbares. J'en renvoie toute la

gloire aux Italiennes qui me les communiquèrent.

«Je passai quatre ans ou environ en Europe, et je rentrai par l'Égypte

dans cet empire, formé comme vous voyez, et muni des rares découvertes

de l'Italie, que je divulguai sur-le-champ.»

Ici l'auteur africain dit que Sélim s'étant aperçu que les lieux communs

qu'il venait de débiter à la favorite sur les aventures qu'il avait eues

en Europe, et sur les caractères des femmes des contrées qu'il avait

parcourues, avaient profondément assoupi Mangogul, craignit de le

réveiller, s'approcha de la favorite, et continua d'une voix plus basse.

«Madame, lui dit-il, si je n'appréhendais de vous avoir fatiguée par un

récit qui n'a peut-être été que trop long, je vous raconterais

l'aventure par laquelle je débutai en arrivant à Paris: je ne sais

comment elle m'est échappée.

--Dites, mon cher, lui répondit la favorite; je vais redoubler

d'attention, et vous dédommager, autant qu'il est en moi, de celle du

sultan qui dort.

--Nous avions pris à Madrid, continua Sélim, des recommandations pour

quelques seigneurs de la cour de France, et nous nous trouvâmes, tout en

débarquant, assez bien faufilés. On était alors dans la belle saison, et

nous allions nous promener le soir au Palais-Royal, mon gouverneur et

moi. Nous y fûmes un jour abordés par quelques petits-maîtres, qui nous

montrèrent les plus jolies femmes, et nous firent leur histoire vraie ou

fausse, ne s'oubliant point dans tout cela, comme vous pensez bien. Le

jardin était déjà peuplé d'un grand nombre de femmes; mais il en vint

sur les huit heures un renfort considérable. A la quantité de leurs

pierreries, à la magnificence de leurs ajustements, et à la foule de

leurs poursuivants, je les pris au moins pour des duchesses. J'en dis ma

pensée à un des jeunes seigneurs de la compagnie, et il me répondit

qu'il s'apercevait bien que j'étais connaisseur, et que, si je voulais,

j'aurais le plaisir de souper le soir même avec quelques-unes des plus

aimables. J'acceptai son offre, et à l'instant il glissa le mot à

l'oreille de deux ou trois de ses amis, qui s'éparpillèrent dans la

promenade, et revinrent en moins d'un quart d'heure nous rendre compte

de leur négociation. «Messieurs, nous dirent-ils, on vous attendra ce

soir à souper chez la duchesse Astérie.» Ceux qui n'étaient pas de la

partie se récrièrent sur notre bonne fortune: on fit encore quelques

tours: on se sépara, et nous montâmes en carrosse pour en aller jouir.

«Nous descendîmes à une petite porte, au pied d'un escalier fort étroit,

d'où nous grimpâmes à un second, dont je trouvai les appartements plus

vastes et mieux meublés qu'ils ne me paraîtraient à présent. On me

présenta à la maîtresse du logis, à qui je fis une révérence des plus

profondes, que j'accompagnai d'un compliment si respectueux, qu'elle en

fut presque déconcertée. On servit, et on me plaça à côté d'une petite

personne charmante, qui se mit à jouer la duchesse tout au mieux. En

vérité, je ne sais comment j'osai en tomber amoureux: cela m'arriva

cependant.

--Vous avez donc aimé une fois dans votre vie? interrompit la favorite.

Les bijoux indiscrets · 第 16 / 21 段