--J'ai, dit Sélim en s'adressant à Bloculocus, par devers moi quelques

faits auxquels vos idées s'appliquent à merveille: ce qui me détermine à

les adopter. Je rêvai une fois que j'entendais des hennissements, et que

je voyais sortir de la grande mosquée deux files parallèles d'animaux

singuliers; ils marchaient gravement sur leurs pieds de derrière; le

capuchon, dont leurs museaux étaient affublés, percé de deux trous,

laissait sortir deux longues oreilles mobiles et velues; et des manches

fort longues leur enveloppaient les pieds de devant. Je me tourmentai

beaucoup dans le temps pour trouver quelque sens à cette vision; mais je

me rappelle aujourd'hui que j'avais été la veille à Montmartre.

«Une autre fois que nous étions en campagne, commandés par le grand

sultan Erguebzed en personne, et que, harassé d'une marche forcée, je

dormais dans ma tente, il me sembla que j'avais à solliciter au divan la

conclusion d'une affaire importante; j'allai me présenter au conseil de

la régence; mais jugez combien je dus être étonné: je trouvai la salle

pleine de râteliers, d'auges, de mangeoires et de cages à poulets; et je

ne vis dans le fauteuil du grand sénéchal qu'un boeuf qui ruminait; à

la place du séraskier, qu'un mouton de Barbarie; sur le banc du

teftardar, qu'un aigle à bec crochu et à longues serres; au lieu du

kiaia et du cadilesker, que deux gros hiboux en fourrures; et pour

vizirs, que des oies avec des queues de paon: je présentai ma requête,

et j'entendis à l'instant un tintamarre désespéré qui me réveilla.

--Voilà-t-il pas un rêve bien difficile à déchiffrer? dit Mangogul; vous

aviez alors une affaire au divan, et vous fîtes, avant que de vous y

rendre, un tour à la ménagerie; mais moi, seigneur Bloculocus, vous ne

me dites rien de ma tête de chien?

--Prince, répondit Bloculocus, il y a cent à parier contre un que madame

avait, ou que vous aviez aperçu à quelque autre une palatine de queues

de martre, et que les danois vous frappèrent la première fois que vous

en vîtes: il y a là dix fois plus de rapports qu'il n'en fallait pour

exercer votre âme pendant la nuit; la ressemblance de la couleur vous

fit substituer une crinière à une palatine, et tout de suite vous

plantâtes une vilaine tête de chien à la place d'une très-belle tête de

femme.

--Vos idées me paraissent justes, répondit Mangogul; que ne les

mettez-vous au jour? elles pourraient contribuer au progrès de la

divination par les songes, science importante qu'on cultivait beaucoup

il y a deux mille ans, et qu'on a trop négligée depuis. Un autre

avantage de votre système, c'est qu'il ne manquerait pas de répandre des

lumières sur plusieurs ouvrages tant anciens que modernes, qui ne sont

qu'un tissu de rêveries, comme le _Traité des idées_ de Platon, les

_Fragments_ d'Hermès-Trismégiste, les _Paradoxes littéraires_ du père

H...[87], le _Newton_, l'_Optique des couleurs_, et la _Mathématique

universelle_ d'un certain bramine[88]; par exemple, ne nous diriez-vous

pas, monsieur le devin, ce qu'Orcotome avait vu pendant le jour quand il

rêva son hypothèse? Ce que le père C... avait rêvé quand il se mit à

fabriquer son orgue des couleurs? et quel avait été le songe de

Cléobule, quand il composa sa tragédie?

[Note 87: Le P. Hardouin, jésuite, auteur de l'_Apologie d'Homère_,

où l'on explique le véritable dessein de son _Iliade_ et de sa

_Théomythologie_. 1716. Il a aussi retrouvé la _situation du paradis

terrestre_.]

[Note 88: Le P. Castel, déjà nommé.]

--Avec un peu de méditation j'y parviendrais, seigneur, répondit

Bloculocus; mais je réserve ces phénomènes délicats pour le temps où je

donnerai au public ma traduction de _Philoxène_, dont je supplie Votre

Hautesse de m'accorder le privilége.

--Très-volontiers, dit Mangogul; mais qu'est-ce que ce Philoxène?

--Prince, reprit Bloculocus, c'est un auteur grec qui a très-bien

entendu la matière des songes.

--Vous savez donc le grec?...

--Moi, seigneur, point du tout.

--Ne m'avez-vous pas dit que vous traduisiez Philoxène, et qu'il avait

écrit en grec?

--Oui, seigneur; mais il n'est pas nécessaire d'entendre une langue pour

la traduire, puisque l'on ne traduit que pour des gens qui ne

l'entendent point.

--Cela est merveilleux, dit le sultan; seigneur Bloculocus, traduisez

donc le grec sans le savoir; je vous donne ma parole que je n'en dirai

mot à personne, et que je ne vous en honorerai pas moins

singulièrement.»

CHAPITRE XLIII.

VINGT-TROISIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

FANNI.

Il restait encore assez de jour, lorsque cette conversation finit, ce

qui détermina Mangogul à faire un essai de son anneau avant que de se

retirer dans son appartement, ne fût-ce que pour s'endormir sur des

idées plus gaies que celles qui l'avaient occupé jusqu'alors: il se

rendit aussitôt chez Fanni; mais il ne la trouva point; il y revint

après souper; elle était encore absente: il remit donc son épreuve au

lendemain matin.

Mangogul était aujourd'hui, dit l'auteur africain dont nous traduisons

le journal, à neuf heures et demie chez Fanni. On venait de la mettre au

lit. Le sultan s'approcha de son oreiller, la contempla quelque temps,

et ne put concevoir comment, avec si peu de charmes, elle avait couru

tant d'aventures.

Fanni est si blonde qu'elle en est fade; grande, _dégingandée_, elle a

la démarche indécente; point de traits, peu d'agréments, un air

d'intrépidité qui n'est passable qu'à la cour; pour de l'esprit, on lui

en reconnaît tout ce que la galanterie en peut communiquer, et il faut

qu'une femme soit née bien imbécile pour n'avoir pas au moins du jargon,

après une vingtaine d'intrigues; car Fanni en était là.

Elle appartenait, en dernier ressort, à un homme fait à son caractère.

Il ne s'effarouchait guère de ses infidélités, sans être toutefois aussi

bien informé que le public, jusqu'où elles étaient poussées. Il avait

pris Fanni par caprice, et il la gardait par habitude; c'était comme un

ménage arrangé. Ils avaient passé la nuit au bal, s'étaient couchés sur

les neuf heures, et s'étaient endormis sans façon. La nonchalance

d'Alonzo aurait moins accommodé Fanni, sans la facilité de son humeur.

Nos gens dormaient donc profondément dos à dos, lorsque le sultan tourna

sa bague sur le bijou de Fanni. A l'instant il se mit à parler, sa

maîtresse à ronfler, et Alonzo à s'éveiller.

Après avoir bâillé à plusieurs reprises: «Ce n'est pas Alonzo: quelle

heure est-il? que me veut-on? dit-il, il me semble qu'il n'y a pas si

longtemps que je repose; qu'on me laisse un moment.»

Monsieur allait se rendormir; mais ce n'était pas l'avis du sultan.

«Quelle persécution! reprit le bijou. Encore un coup, que me veut-on?

Malheur à qui a des aïeux illustres! La sotte condition que celle d'un

bijou titré! Si quelque chose pouvait me consoler des fatigues de mon

état, ce serait la bonté du seigneur à qui j'appartiens. Oh! pour cela,

c'est bien le meilleur homme du monde. Il ne nous a jamais fait la

moindre tracasserie. En revanche aussi, nous avons bien usé de la

liberté qu'il nous a laissée. Où en étais-je, de par Brama, si je fusse

devenu le partage d'un de ces maussades qui vont sans cesse épiant? La

belle vie que nous aurions menée!»

Ici le bijou ajouta quelques mots, que Mangogul n'entendit pas, et se

mit tout de suite à esquisser, avec une rapidité surprenante, une foule

d'événements héroïques, comiques, burlesques, tragi-comiques, et il en

était tout essoufflé lorsqu'il continua en ces termes: «J'ai quelque

mémoire, comme vous voyez; mais je ressemble à tous les autres; je n'ai

retenu que la plus petite partie de ce que l'on m'a confié.

Contentez-vous donc de ce que je viens de vous raconter; il ne m'en

revient pas davantage.

--Cela est honnête, disait Mangogul en soi-même; cependant il insistait.

--Mais que vous êtes impatientant! reprit le bijou; ne dirait-on pas que

l'on n'ait rien de mieux à faire que de jaser! Allons, jasons donc,

puisqu'il le faut: peut-être que quand j'aurai tout dit, il me sera

permis de faire autre chose.

«Fanni ma maîtresse, continua le bijou, par un esprit de retraite qui ne

se conçoit pas, quitta la cour pour s'enfermer dans son hôtel de Banza.

On était pour lors au commencement de l'automne, et il n'y avait

personne à la ville. Et qu'y faisait-elle donc? me demanderez-vous. Ma

foi, je n'en sais rien; mais Fanni n'a jamais fait qu'une chose; et si

elle s'en fût occupée, j'en serais instruit. Elle était apparemment

désoeuvrée: oui, je m'en souviens, nous passâmes un jour et demi à ne

rien faire et à crever d'ennui.

«Je me chagrinais à périr de ce genre de vie, lorsque Amisadar s'avisa

de nous en tirer.

«Ah! vous voilà, mon pauvre Amisadar; vraiment j'en suis charmée. Vous

me venez fort à propos.

«--Et qui vous savait à Banza?... lui répondit Amisadar.

«--Oh! pour cela, personne: ni toi ni d'autres ne l'imagineront jamais.

Tu ne devines donc pas ce qui m'a réduite ici?

«--Non; au vrai, je n'y entends rien.

«--Rien du tout?

«--Non, rien.

«--Eh bien! apprends, mon cher, que je voulais me convertir.

«--Vous convertir?

«--Eh! oui.

«--Regardez-moi un peu; mais vous êtes aussi charmante que jamais, et je

ne vois rien là qui tourne à la conversion. C'est une plaisanterie.

«--Non, ma foi, c'est tout de bon. J'ai résolu de renoncer au monde; il

m'ennuie.

«--C'est une fantaisie qui vous passera. Que je meure si vous êtes

jamais dévote.

«--Je le serai, te dis-je; les hommes n'ont plus de bonne foi.

«--Est-ce que Mazul vous aurait manqué?

«--Non; il y a un siècle que je ne le vois plus.

«--C'est donc Zupholo?

«--Encore moins; j'ai cessé de le voir, je ne sais comment, sans y

penser.

«--Ah! j'y suis; c'est le jeune Imola?

«--Bon! est-ce qu'on garde ces colifichets-là?

«--Qu'est-ce donc?

«--Je ne sais; j'en veux à toute la terre.

«--Ah! madame, vous n'avez pas raison; et cette terre, à qui vous en

voulez, vous fournirait encore de quoi réparer vos pertes.

«--Amisadar, en vérité, tu crois donc qu'il y a encore de bonnes âmes

échappées à la corruption du siècle, et qui savent aimer?

«--Comment, aimer! Est-ce que vous donneriez dans ces misères-là? Vous

voulez être aimée, vous?

«--Eh! pourquoi non?

«--Mais songez donc, madame, qu'un homme qui aime prétend l'être, et

l'être tout seul. Vous avez trop de jugement pour vous assujettir aux

jalousies, aux caprices d'un amant tendre et fidèle. Rien n'est si

fatigant que ces gens-là. Ne voir qu'eux, n'aimer qu'eux, ne rêver

qu'eux; n'avoir de l'esprit, de l'enjouement, des charmes que pour eux;

cela ne vous convient certainement pas. Il ferait beau voir que vous

vous enfournassiez dans une belle passion, et que vous allassiez vous

donner tous les travers d'une petite bourgeoise!

«--Mais il me semble, Amisadar, que tu as raison. Je crois qu'en effet

il ne nous siérait pas de filer des amours. Changeons donc, puisqu'il

faut changer. Aussi bien, je ne vois pas que ces femmes tendres qu'on

nous propose pour modèles soient plus heureuses que les autres?

«--Qui vous a dit cela, madame?

«--Personne; mais cela se pressent.

«--Méfiez-vous de ces pressentiments. Une femme tendre fait son bonheur,

fait le bonheur de son amant; mais ce rôle-là ne va pas à toutes les

femmes.

«--Ma foi, mon cher, il ne va à personne, et toutes s'en trouvent mal.

Quel avantage y aurait-il à s'attacher?

«--Mille. Une femme qui s'attache conservera sa réputation, sera

souverainement estimée de celui qu'elle aime; et vous ne sauriez croire

combien l'amour doit à l'estime.

«--Je n'entends rien à ces propos: tu brouilles tout, la réputation,

l'amour, l'estime, et je ne sais quoi encore. Ne dirait-on pas que

l'inconstance doive déshonorer! Comment! je prends un homme; je m'en

trouve mal: j'en prends un autre qui ne me convient pas: je change

celui-ci pour un troisième qui ne me convient pas davantage; et pour

avoir eu le guignon de rencontrer mal une vingtaine de fois, au lieu de

me plaindre, tu veux...

«--Je veux, madame, qu'une femme qui s'est trompée dans un premier choix

n'en fasse pas un second, de peur de se tromper encore, et d'aller

d'erreur en erreur.

«--Ah! quelle morale! Il me semble, mon cher, que tu m'en prêchais une

autre tout à l'heure. Pourrait-on savoir comment il faudrait, à votre

goût, qu'une femme fût faite?

«--Très-volontiers, madame; mais il est tard, et cela nous mènera

loin...

«--Tant mieux: je n'ai personne, et tu me feras compagnie. Voilà qui est

décidé, n'est-ce pas? Place-toi donc sur cette duchesse, et continue; je

t'entendrai plus à mon aise.»

«Amisadar obéit, et s'assit auprès de Fanni.

«--Vous avez là, madame, lui dit-il, en se penchant vers elle, et lui

découvrant la gorge, un mantelet qui vous enveloppe étrangement.

«--Tu as raison.

«--Eh! pourquoi donc cacher de si belles choses? ajouta-t-il en les

baisant.

«--Allons, finissez. Savez-vous bien que vous êtes fou? Vous devenez

d'une effronterie qui passe. Monsieur le moraliste, reprends un peu la

conversation que tu m'as commencée.

«--Je souhaiterais donc dans ma maîtresse, reprit Amisadar, de la

figure, de l'esprit, des sentiments, de la décence surtout. Je voudrais

qu'elle approuvât mes soins, qu'elle ne m'éconduisît pas par des mines;

qu'elle m'apprît une bonne fois si je lui plais; qu'elle m'instruisît

elle-même des moyens de lui plaire davantage; qu'elle ne me celât point

les progrès que je ferais dans son coeur; qu'elle n'écoutât que moi,

n'eût des yeux que pour moi, ne pensât, ne rêvât que moi, n'aimât que

moi, ne fût occupée que de moi, ne fît rien qui ne tendît à m'en

convaincre; et que, cédant un jour à mes transports, je visse clairement

que je dois tout à mon amour et au sien. Quel triomphe, madame! et qu'un

homme est heureux de posséder une telle femme!

«--Mais, mon pauvre Amisadar, tu extravagues, rien n'est plus vrai.

Voilà le portrait d'une femme comme il n'y en a point.

«--Je vous fais excuse, madame, il s'en trouve. J'avoue qu'elles sont

rares; j'ai cependant eu le bonheur d'en rencontrer une. Hélas! si la

mort ne me l'eût ravie, car ce n'est jamais que la mort qui vous enlève

ces femmes-là, peut-être à présent serais-je entre ses bras.

«--Mais comment te conduisais-tu donc avec elle?

«--J'aimais éperdument; je ne manquais aucune occasion de donner des

preuves de ma tendresse. J'avais la douce satisfaction de voir qu'elles

étaient bien reçues. J'étais fidèle jusqu'au scrupule. On me l'était de

même. Le plus ou le moins d'amour était le seul sujet de nos différends.

C'est dans ces petits démêlés que nous nous développions. Nous n'étions

jamais si tendres qu'après l'examen de nos coeurs. Nos caresses

succédaient toujours plus vives à nos explications. Qu'il y avait alors

d'amour et de vérité dans nos regards! Je lisais dans ses yeux, elle

lisait dans les miens, que nous brûlions d'une ardeur égale et mutuelle!

«--Et où cela vous menait-il?

«--A des plaisirs inconnus à tous les mortels moins amoureux et moins

vrais que nous.

«--Vous jouissiez?

«--Oui, je jouissais, mais d'un bien dont je faisais un cas infini. Si

l'estime n'enivre pas, elle ajoute du moins beaucoup à l'ivresse. Nous

nous montrions à coeur ouvert; et vous ne sauriez croire combien la

passion y gagnait. Plus j'examinais, plus j'apercevais de qualités, plus

j'étais transporté. Je passais à ses genoux la moitié de ma vie; je

regrettais le reste. Je faisais son bonheur, elle comblait le mien. Je

la voyais toujours avec plaisir, et je la quittais toujours avec peine.

C'est ainsi que nous vivions; jugez à présent, madame, si les femmes

tendres sont si fort à plaindre.

«--Non, elles ne le sont pas, si ce que vous me dites est vrai; mais

j'ai peine à le croire. On n'aime point comme cela. Je conçois même

qu'une passion telle que vous l'avez éprouvée, doit faire payer les

plaisirs qu'elle donne, par de grandes inquiétudes.

«--J'en avais, madame, mais je les chérissais. Je ressentais des

mouvements de jalousie. La moindre altération, que je remarquais sur le

visage de ma maîtresse, portait l'alarme au fond de mon âme.

«--Quelle extravagance! Tout bien calculé, je conclus qu'il vaut encore

mieux aimer comme on aime à présent; en prendre à son aise; tenir tant

qu'on s'amuse; quitter dès qu'on s'ennuie, ou que la fantaisie parle

pour un autre. L'inconstance offre une variété de plaisirs inconnus à

vous autres transis.

«--J'avoue que cette façon convient assez à des petites-maîtresses, à

des libertines; mais un homme tendre et délicat ne s'en accommode point.

Elle peut tout au plus l'amuser, quand il a le coeur libre, et qu'il

veut faire des comparaisons. En un mot, une femme galante ne serait pas

du tout mon fait.

«--Tu as raison, mon cher Amisadar; tu penses à ravir. Mais aimes-tu

quelque chose à présent?

«--Non, madame, si ce n'est vous; mais je n'ose vous le dire...

«--Ah! mon cher, ose: tu peux dire,» lui répliqua Fanni en le regardant

fixement.

«Amisadar entendit cette réponse à merveille, s'avança sur le canapé, se

mit à badiner avec un ruban qui descendait sur la gorge de Fanni; et on

le laissa faire. Sa main, qui ne trouvait aucun obstacle, se glissait.

On continuait de le charger de regards, qu'il ne mésinterprétait point.

Je m'apercevais bien, moi, dit le bijou, qu'il avait raison. Il prit un

baiser sur cette gorge qu'il avait tant louée. On le pressait de finir,

mais d'un ton à s'offenser s'il obéissait. Aussi n'en fit-il rien. Il

baisait les mains, revenait à la gorge, passait à la bouche; rien ne lui

résistait. Insensiblement la jambe de Fanni se trouva sur les cuisses

d'Amisadar. Il y porta la main: elle était fine. Amisadar ne manqua pas

de le remarquer. On écouta son éloge d'un air distrait. A la faveur de

cette inattention, la main d'Amisadar fit des progrès: elle parvint

assez rapidement aux genoux. L'inattention dura, et Amisadar travaillait

à s'arranger, lorsque Fanni revint à elle. Elle accusa le petit

philosophe de manquer de respect; mais il fut à son tour si distrait,

qu'il n'entendit rien, ou qu'il ne répondit aux reproches qu'on lui

faisait, qu'en achevant son bonheur.

«Qu'il me parut charmant! dans la multitude de ceux qui l'ont précédé et

suivi, aucun ne fut tant à mon gré. Je ne puis en parler sans

tressaillir. Mais souffrez que je reprenne haleine: il me semble qu'il y

a bien assez longtemps que je parle, pour quelqu'un qui s'en acquitte

pour la première fois.»

Alonzo ne perdit pas un mot du bijou de Fanni; et il n'était pas moins

pressé que Mangogul d'apprendre le reste de l'aventure; ils n'eurent le

temps ni l'un ni l'autre de s'impatienter, et le bijou historien reprit

en ces termes:

«Autant que j'ai pu comprendre à force de réflexions, c'est qu'Amisadar

partit au bout de quelques jours pour la campagne, qu'on lui demanda

raison de son séjour à la ville, et qu'il raconta son aventure avec ma

maîtresse. Car quelqu'un de sa connaissance et de celle d'Amisadar,

passant devant notre hôtel, demanda, par hasard ou par soupçon, si

madame y était, se fit annoncer, et monta.

«Ah! madame, qui vous croirait à Banza? Et depuis quand y êtes-vous?

«--Depuis un siècle, mon cher; depuis quinze jours que j'ai renoncé à la

société.

«--Pourrait-on vous demander, madame, par quelle raison?

«--Hélas! c'est qu'elle me fatiguait. Les femmes sont dans le monde d'un

libertinage si étrange, qu'il n'y a plus moyen d'y tenir. Il faudrait ou

faire comme elles, ou passer pour une bégueule; et franchement, l'un et

l'autre me paraît fort.

«--Mais, madame, vous voilà tout à fait édifiante. Est-ce que les

discours du bramine Brelibibi vous auraient convertie?

«--Non; c'est une bouffée de philosophie, une quinte de dévotion. Cela

m'a surprise subitement; et il n'a pas tenu à ce pauvre Amisadar que je

ne sois à présent dans la haute réforme.

«--Madame l'a donc vu depuis peu?

«--Oui, une fois ou deux...

«--Et vous n'avez vu que lui?

«--Ah! pour cela, non. C'est le seul être pensant, raisonnant, agissant,

qui soit entré ici depuis l'éternité de ma retraite.

«--Cela est singulier.

«--Et qu'y a-t-il donc de singulier là dedans?...

«--Rien qu'une aventure qu'il a eue ces jours passés avec une dame de

Banza, seule comme vous, dévote comme vous, retirée du monde comme vous.

Mais je vais vous en faire le conte: cela vous amusera peut-être?

«--Sans doute, reprit Fanni;» et tout de suite l'ami d'Amisadar se mit à

lui raconter son aventure, mot pour mot, comme moi, dit le bijou; et

quand il en fut où j'en suis...

«--Eh bien! madame, qu'en pensez-vous? lui dit-il; Amisadar n'est-il pas

fortuné?

«--Mais, lui répondit Fanni, Amisadar est peut-être un menteur;

croyez-vous qu'il y ait des femmes assez osées pour s'abandonner sans

pudeur?...

«--Mais considérez, madame, lui répliqua Marsupha, qu'Amisadar n'a nommé

personne, et qu'il n'est pas vraisemblable qu'il nous en ait imposé.

«--J'entrevois ce que c'est, reprit Fanni: Amisadar a de l'esprit; il

est bien fait: il aura donné à cette pauvre recluse des idées de volupté

qui l'auront entraînée. Oui, c'est cela. Ces gens-là sont dangereux pour

qui les écoute; et entre eux Amisadar est unique...

«--Quoi donc, madame, interrompit Marsupha, Amisadar serait-il le seul

homme qui sût persuader, et ne rendrez-vous point justice à d'autres qui

méritent autant que lui un peu de part dans votre estime?

«--Et de qui parlez-vous, s'il vous plaît?

«--De moi, madame, qui vous trouve charmante, et...

«--C'est pour plaisanter, je crois. Envisagez-moi donc, Marsupha. Je

n'ai ni rouge ni mouches. Le battant-l'oeil ne me va point. Je suis à

faire peur...

«--Vous vous trompez, madame: ce déshabillé vous sied à ravir. Il vous

donne un air si touchant, si tendre!...»

«A ces propos galants Marsupha en ajouta d'autres. Je me mis

insensiblement de la conversation; et quand Marsupha eut fini avec moi,

il reprit avec ma maîtresse:

«Sérieusement, Amisadar a tenté votre conversion? c'est un homme

admirable pour les conversions! Pourriez-vous me communiquer un

échantillon de sa morale? Je gagerais bien qu'elle diffère peu de la

mienne.

«--Nous avons traité certains points de galanterie à fond. Nous avons

analysé la différence de la femme tendre et de la femme galante. Il en

est, lui, pour les femmes tendres.

«--Et vous aussi sans doute?...

«--Point du tout, mon cher. Je me suis épuisée à lui démontrer que nous

étions toutes les unes comme les autres, et que nous agissions par les

mêmes principes. Il n'est pas de cet avis. Il établit des distinctions à

l'infini, mais qui n'existent, je crois, que dans son imagination. Il

s'est fait je ne sais quelle créature idéale, une chimère de femme, un

être de raison coiffé.

«--Madame, lui répondit Marsupha, je connais Amisadar. C'est un garçon

qui a du sens et qui a fréquenté les femmes. S'il vous a dit qu'il y en

avait...

«--Oh! qu'il y en ait ou qu'il n'y en ait pas, je ne m'accommoderais

point de leurs façons, interrompit Fanni.

«--Je le crois, lui répondit Marsupha: aussi vous avez pris une sorte de

conduite plus conforme à votre naissance et à votre mérite. Il faut

abandonner ces bégueules à des philosophes; elles sécheraient sur pied à

la cour...»

Le bijou de Fanni se tut en cet endroit. Une des qualités principales de

ces orateurs, c'était de s'arrêter à propos. Ils parlaient, comme s'ils

n'eussent fait autre chose de leur vie; d'où quelques auteurs avaient

conclu que c'étaient de pures machines. Et voici comment ils

raisonnaient. Ici l'auteur africain rapporte tout au long l'argument

métaphysique des Cartésiens contre l'âme des bêtes, qu'il applique avec

toute la sagacité possible au caquet des bijoux. En un mot, son avis est

que les bijoux parlaient comme les oiseaux chantent; c'est-à-dire, si

parfaitement sans avoir appris, qu'ils étaient sifflés sans doute par

quelque intelligence supérieure.

Et de son prince, qu'en fait-il? me demandez-vous. Il l'envoie dîner

chez la favorite, du moins c'est là que nous le trouverons dans le

chapitre suivant.

CHAPITRE XLIV.

HISTOIRE DES VOYAGES DE SÉLIM.

Mangogul, qui ne songeait qu'à varier ses plaisirs, et multiplier les

essais de son anneau, après avoir questionné les bijoux les plus

intéressants de sa cour, fut curieux d'entendre quelques bijoux de la

ville; mais comme il augurait assez mal de ce qu'il en pourrait

apprendre, il eût fort désiré les consulter à son aise, et s'épargner la

peine de les aller chercher.

Comment les faire venir? c'est ce qui l'embarrassait.

Les bijoux indiscrets · 第 15 / 21 段