voix jusqu'ici, d'avoir manqué ce trait, mon amour-propre se
trouvant trop satisfait de pouvoir, après un si grand nombre
d'orateurs, présenter mon observation comme quelque chose de
neuf...»
--Ah! prince, s'écria vivement Mirzoza, il me semble que j'entends le
chyromant de la Manimonbanda: adressez-vous à cet homme, et vous aurez
l'interprétation fine et critique dont vous attendriez inutilement de
tout autre le présent gracieux.»
L'auteur africain dit que Mangogul sourit et continua; mais je n'ai
garde, ajoute-t-il, de rapporter le reste de son discours. Si ce
commencement n'a pas autant amusé que les premières pages de la fée
Taupe, la suite serait plus ennuyeuse que les dernières de la fée
Moustache[70].
[Note 70: Voir _Tanzaï et Néadarné_. Tout ce discours est une
critique de la manière de Crébillon fils.]
CHAPITRE XL.
RÊVE DE MIRZOZA.
Après que Mangogul eut achevé le discours académique de Girgiro
l'entortillé, il fit nuit, et l'on se coucha.
Cette nuit, la favorite pouvait se promettre un sommeil profond; mais la
conversation de la veille lui revint dans la tête en dormant; et les
idées qui l'avaient occupée se mêlant avec d'autres, elle fut tracassée
par un songe bizarre, qu'elle ne manqua pas de raconter au sultan.
«J'étais, lui dit-elle, dans mon premier somme lorsque je me suis sentie
transportée dans une galerie immense toute pleine de livres: je ne vous
dirai rien de ce qu'ils contenaient; ils furent alors pour moi ce qu'ils
sont pour bien d'autres qui ne dorment pas: je ne regardai pas un seul
titre; un spectacle plus frappant m'attira tout entière.
«D'espace en espace, entre les armoires qui renfermaient les livres,
s'élevaient des piédestaux sur lesquels étaient posés des bustes de
marbre et d'airain d'une grande beauté: l'injure des temps les avait
épargnés; à quelques légères défectuosités près, ils étaient entiers et
parfaits; ils portaient empreintes cette noblesse et cette élégance que
l'antiquité a su donner à ses ouvrages; la plupart avaient de longues
barbes, de grands fronts comme le vôtre, et la physionomie intéressante.
«J'étais inquiète de savoir leurs noms et de connaître leur mérite,
lorsqu'une femme[71] sortit de l'embrasure d'une fenêtre, et m'aborda:
sa taille était avantageuse, son pas majestueux et sa démarche noble; la
douceur et la fierté se confondaient dans ses regards; et sa voix avait
je ne sais quel charme qui pénétrait; un casque, une cuirasse, avec une
jupe flottante de satin blanc, faisaient tout son ajustement. «Je
connais votre embarras, me dit-elle, et je vais satisfaire votre
curiosité. Les hommes dont les bustes vous ont frappée furent mes
favoris; ils ont consacré leurs veilles à perfectionner des beaux-arts,
dont on me doit l'invention: ils vivaient dans les pays de la terre les
plus policés, et leurs écrits, qui ont fait les délices de leurs
contemporains, sont l'admiration du siècle présent. Approchez-vous, et
vous apercevrez en bas-reliefs, sur les piédestaux qui soutiennent leurs
bustes, quelque sujet intéressant qui vous indiquera du moins le
caractère de leurs écrits.»
[Note 71: Minerve.]
«Le premier buste que je considérai était un vieillard majestueux qui me
parut aveugle[72]: il avait, selon toute apparence, chanté des combats;
car c'étaient les sujets des côtés de son piédestal; une seule figure
occupait la face antérieure; c'était un jeune héros: il avait la main
posée sur la garde de son cimeterre, et l'on voyait un bras de femme qui
l'arrêtait par les cheveux, et qui semblait tempérer sa colère.
[Note 72: Homère.]
«On avait placé vis-à-vis de ce buste celui d'un jeune homme[73];
c'était la modestie même: ses regards étaient tournés sur le vieillard
avec une attention marquée: il avait aussi chanté la guerre et les
combats; mais ce n'était pas les seuls sujets qui l'avaient occupé; car
des bas-reliefs qui l'environnaient, le principal représentait d'un côté
des laboureurs courbés sur leurs charrues, et travaillant à la culture
des terres, et de l'autre, des bergers étendus sur l'herbe et jouant de
la flûte entre leurs moutons et leurs chiens.
[Note 73: Virgile.]
«Le buste placé au-dessous du vieillard, et du même côté, avait le
regard effaré[74]; il semblait suivre de l'oeil quelque objet qui
fuyait, et l'on avait représenté au-dessous une lyre jetée au hasard,
des lauriers dispersés, des chars brisés et des chevaux fougueux
échappés dans une vaste plaine.
[Note 74: Pindare.]
«Je vis, en face de celui-ci, un buste qui m'intéressa[75]; il me semble
que je le vois encore; il avait l'air fin, le nez aquilin et pointu, le
regard fixe et le ris malin. Les bas-reliefs dont on avait orné son
piédestal étaient si chargés, que je ne finirais point si j'entreprenais
de vous les décrire.
[Note 75: Horace.]
«Après en avoir examiné quelques autres, je me mis à interroger ma
conductrice.
«Quel est celui-ci, lui demandai-je, qui porte la vérité sur ses lèvres
et la probité sur son visage?
«--Ce fut, me dit-elle, l'ami et la victime de l'une et de l'autre. Il
s'occupa, tant qu'il vécut, à rendre ses concitoyens éclairés et
vertueux; et ses concitoyens ingrats lui ôtèrent la vie[76].
[Note 76: Socrate.]
«--Et ce buste qu'on a mis au-dessous?
«--Lequel? celui qui paraît soutenu par les Grâces qu'on a sculptées sur
les faces de son piédestal?
«--Celui-là même.
«--C'est le disciple[77] et l'héritier de l'esprit et des maximes du
vertueux infortuné dont je vous ai parlé.
[Note 77: Platon.]
«--Et ce gros joufflu, qu'on a couronné de pampre et de myrte, qui
est-il?
«--C'est un philosophe aimable[78], qui fit son unique occupation de
chanter et de goûter le plaisir. Il mourut entre les bras de la Volupté.
[Note 78: Anacréon.]
«--Et cet autre aveugle?
«--C'est[79]...» me dit-elle.
[Note 79: La Motte?]
«Mais je n'attendis pas sa réponse: il me sembla que j'étais en pays de
connaissance; et je m'approchai avec précipitation du buste qu'on avait
placé en face[80]. Il était posé sur un trophée des différents attributs
des sciences et des arts: les Amours folâtraient entre eux sur un des
côtés de son piédestal. On avait groupé sur l'autre les génies de la
politique, de l'histoire et de la philosophie. On voyait sur le
troisième, ici deux armées rangées en bataille: l'étonnement et
l'horreur régnaient sur tous les visages; on y découvrait aussi des
vestiges de l'admiration et de la pitié. Ces sentiments naissaient
apparemment des objets qui s'offraient à la vue. C'était un jeune homme
expirant, et à ses côtés un guerrier plus âgé qui tournait ses armes
contre lui-même. Tout était dans ces figures de la dernière beauté; et
le désespoir de l'une, et la langueur mortelle qui parcourait les
membres de l'autre. Je m'approchai, et je lus au-dessous en lettres
d'or:
[Note 80: Voltaire.]
......... Hélas! c'était son fils[81]!
[Note 81: Vers de _la Henriade_, chant VIII, v. 260.]
«Là on avait sculpté un soudan furieux qui enfonçait un poignard dans le
sein d'une jeune personne, à la vue d'un peuple nombreux. Les uns
détournaient les yeux, et les autres fondaient en larmes. On avait gravé
ces mots autour de ce bas-relief:
Est-ce vous, Nérestan[82]?.......
[Note 82: Vers de _Zaïre_, acte V, scène IX.]
«J'allais passer à d'autres bustes, lorsqu'un bruit soudain me fit
tourner la tête. Il était occasionné par une troupe d'hommes vêtus de
longues robes noires, qui se précipitaient en foule dans la galerie. Les
uns portaient des encensoirs d'où s'exhalait une vapeur grossière, les
autres des guirlandes d'oeillet d'Inde et d'autres fleurs cueillies
sans choix, et arrangées sans goût. Ils s'attroupèrent autour des
bustes, et les encensèrent en chantant des hymnes en deux langues qui me
sont inconnues. La fumée de leur encens s'attachait aux bustes, à qui
leurs couronnes donnaient un air tout à fait ridicule. Mais les antiques
reprirent bientôt leur état, et je vis les couronnes se faner et tomber
à terre séchées. Il s'éleva entre ces espèces de barbares une
querelle[83] sur ce que quelques-uns n'avaient pas, au gré des autres,
fléchi le genou assez bas; et ils étaient sur le point d'en venir aux
mains, lorsque ma conductrice les dispersa d'un regard et rétablit le
calme dans sa demeure.
[Note 83: Querelle des anciens et des modernes.]
«Ils étaient à peine éclipsés, que je vis entrer par une porte opposée
une longue file de pygmées. Ces petits hommes n'avaient pas deux coudées
de hauteur, mais en récompense ils portaient des dents fort aiguës et
des ongles fort longs. Ils se séparèrent en plusieurs bandes, et
s'emparèrent des bustes. Les uns tâchaient d'égratigner les bas-reliefs,
et le parquet était jonché des débris de leurs ongles; d'autres plus
insolents s'élevaient les uns sur les épaules des autres, à la hauteur
des têtes, et leur donnaient des croquignoles[84]. Mais ce qui me
réjouit beaucoup, ce fut d'apercevoir que ces croquignoles, loin
d'atteindre le nez du buste, revenaient sur celui du pygmée. Aussi, en
les considérant de fort près, les trouvai-je presque tous camus.
[Note 84: Les critiques.]
«Vous voyez, me dit ma conductrice, quelle est l'audace et le châtiment
de ces myrmidons. Il y a longtemps que cette guerre dure, et toujours à
leur désavantage. J'en use moins sévèrement avec eux qu'avec les robes
noires. L'encens de ceux-ci pourrait défigurer les bustes; les efforts
des autres finissent presque toujours par en augmenter l'éclat. Mais
comme vous n'avez plus qu'une heure ou deux à demeurer ici, je vous
conseille de passer à de nouveaux objets.»
«Un grand rideau s'ouvrit à l'instant, et je vis un atelier occupé par
une autre sorte de pygmées: ceux-ci n'avaient ni dents ni ongles, mais
en revanche ils étaient armés de rasoirs et de ciseaux. Ils tenaient
entre leurs mains des têtes qui paraissaient animées, et s'occupaient à
couper à l'une les cheveux, à arracher à l'autre le nez et les oreilles,
à crever l'oeil droit à celle-ci, l'oeil gauche à celle-là, et à les
disséquer presque toutes. Après cette belle opération, ils se mettaient
à les considérer et à leur sourire, comme s'ils les eussent trouvées les
plus jolies du monde. Les pauvres têtes avaient beau jeter les hauts
cris, ils ne daignaient presque pas leur répondre. J'en entendis une qui
redemandait son nez, et qui représentait qu'il ne lui était pas possible
de se montrer sans cette pièce.
«Eh! tête ma mie, lui répondit le pygmée, vous êtes folle. Ce nez, qui
fait votre regret, vous défigurait. Il était long, long... Vous n'auriez
jamais fait fortune avec cela. Mais depuis qu'on vous l'a raccourci,
taillé, vous êtes charmante; et l'on vous courra...[85]»
[Note 85: Les abréviateurs, compilateurs de morceaux choisis,
censeurs.]
«Le sort de ces têtes m'attendrissait, lorsque j'aperçus plus loin
d'autres pygmées plus charitables qui se traînaient à terre avec des
lunettes. Ils ramassaient des nez et des oreilles, et les rajustaient à
quelques vieilles têtes à qui le temps les avait enlevées[86].
[Note 86: Les commentateurs, scoliastes, etc.]
«Il y en avait entre eux, mais en petit nombre, qui y réussissaient; les
autres mettaient le nez à la place de l'oreille, ou l'oreille à la place
du nez, et les têtes n'en étaient que plus défigurées.
«J'étais fort empressée de savoir ce que toutes ces choses signifiaient;
je le demandai à ma conductrice, et elle avait la bouche ouverte pour me
répondre, lorsque je me suis réveillée en sursaut.»
--Cela est cruel, dit Mangogul; cette femme vous aurait développé bien
des mystères. Mais à son défaut je serais d'avis que nous nous
adressassions à mon joueur de gobelets Bloculocus.
--Qui? reprit la favorite, ce nigaud à qui vous avez accordé le
privilége exclusif de montrer la lanterne magique dans votre cour!
--Lui-même, répondit le sultan; il nous interprétera votre songe, ou
personne.
«Qu'on appelle Bloculocus,» dit Mangogul.
CHAPITRE XLI.
VINGT-UNIÈME ET VINGT-DEUXIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.
FRICAMONE ET CALLIPIGA.
L'auteur africain ne nous dit point ce que devint Mangogul, en attendant
Bloculocus. Il y a toute apparence qu'il sortit, qu'il alla consulter
quelques bijoux, et que, satisfait de ce qu'il en avait appris, il
rentra chez la favorite, en poussant les cris de joie qui commencent ce
chapitre.
«Victoire! victoire! s'écria-t-il. Vous triomphez, madame; et le
château, les porcelaines et le petit sapajou sont à vous.
--C'est Églé, sans doute? reprit la favorite...
--Non, madame, non, ce n'est point Églé, interrompit le sultan. C'est
une autre.
--Ah! prince, dit la favorite, ne m'enviez pas plus longtemps l'avantage
de connaître ce phénix...
--Eh bien! c'est...: qui l'aurait jamais cru?
--C'est?... dit la favorite.
--Fricamone, répondit Mangogul.
--Fricamone! reprit Mirzoza: je ne vois rien d'impossible à cela. Cette
femme a passé en couvent la plus grande partie de sa jeunesse; et depuis
qu'elle en est sortie, elle a mené la vie la plus édifiante et la plus
retirée. Aucun homme n'a mis le pied chez elle; et elle s'est rendue
comme l'abbesse d'un troupeau de jeunes dévotes qu'elle forme à la
perfection, et dont sa maison ne désemplit pas. Il n'y avait rien à
faire là pour vous autres, ajouta la favorite en souriant et secouant la
tête.
--Madame, vous avez raison, dit Mangogul. J'ai questionné son bijou:
point de réponse. J'ai redoublé la vertu de ma bague en la frottant et
refrottant: rien n'est venu. Il faut, me disais-je à moi-même, que ce
bijou soit sourd. Et je me disposais à laisser Fricamone sur le lit de
repos où je l'avais trouvée, lorsqu'elle s'est mise à parler, par la
bouche, s'entend.
«Chère Acaris, s'écriait-elle, que je suis heureuse dans ces moments que
je dérobe à tout ce qui m'obsède, pour me livrer à toi! Après ceux que
je passe entre tes bras, ce sont les plus doux de ma vie... Rien ne me
distrait; autour de moi tout est dans le silence; mes rideaux
entr'ouverts n'admettent de jour que ce qu'il en faut pour m'incliner à
la tendresse et te voir. Je commande à mon imagination: elle t'évoque,
et d'abord je te vois... Chère Acaris! que tu me parais belle!... Oui,
ce sont là tes yeux, c'est ton souris, c'est ta bouche... Ne me cache
point cette gorge naissante. Souffre que je la baise... Je ne l'ai point
assez vue... Que je la baise encore!... Ah! laisse-moi mourir sur
elle... Quelle fureur me saisit! Acaris! chère Acaris, où es-tu?...
Viens donc, chère Acaris... Ah! chère et tendre amie, je te le jure, des
sentiments inconnus se sont emparés de mon âme. Elle en est remplie,
elle en est étonnée, elle n'y suffit pas... Coulez, larmes délicieuses;
coulez, et soulagez l'ardeur qui me dévore... Non, chère Acaris, non,
cet Alizali, que tu me préfères, ne t'aime point comme moi... Mais
j'entends quelque bruit... Ah! c'est Acaris, sans doute... Viens, chère
âme, viens...»
--Fricamone ne se trompait point, continua Mangogul: c'était Acaris, en
effet. Je les ai laissées s'entretenir ensemble, et fortement persuadé
que le bijou de Fricamone continuerait d'être discret, je suis accouru
vous apprendre que j'ai perdu.
--Mais, reprit la sultane, je n'entends rien à cette Fricamone. Il faut
qu'elle soit folle, ou qu'elle ait de cruelles vapeurs. Non, prince,
non; j'ai plus de conscience que vous ne m'en supposez. Je n'ai rien à
objecter à cette épreuve. Mais je sens là quelque chose qui me défend de
m'en prévaloir. Et je ne m'en prévaudrai point. Voilà qui est décidé. Je
ne voudrai jamais de votre château, ni de vos porcelaines, ou je les
aurai à meilleurs titres.
--Madame, lui répondit Mangogul, je ne vous conçois pas. Vous êtes d'une
difficulté qui passe. Il faut que vous n'ayez pas bien regardé le petit
sapajou.
--Prince, je l'ai bien vu, répliqua Mirzoza. Je sais qu'il est charmant.
Mais je soupçonne cette Fricamone de n'être pas mon fait. Si c'est votre
envie qu'il m'appartienne un jour, adressez-vous ailleurs.
--Ma foi, madame, reprit Mangogul après y avoir bien pensé, je ne vois
plus que la maîtresse de Mirolo qui puisse vous faire gagner.
--Ah! prince, vous rêvez, lui répondit la favorite. Je ne connais point
votre Mirolo; mais quel qu'il soit, puisqu'il a une maîtresse, ce n'est
pas pour rien.
--Vraiment vous avez raison, dit Mangogul; cependant je gagerais bien
encore que le bijou de Callipiga ne sait rien de rien.
--Accordez-vous donc, continua la favorite. De deux choses l'une: ou le
bijou de Callipiga... Mais j'allais m'embarquer dans un raisonnement
ridicule... Faites, prince, tout ce qu'il vous plaira: consultez le
bijou de Callipiga; s'il se tait, tant pis pour Mirolo, tant mieux pour
moi.»
Mangogul partit et se trouva dans un instant à côté du sofa jonquille,
brodé en argent, sur lequel Callipiga reposait. Il eut à peine tourné sa
bague sur elle, qu'il entendit une voix sourde qui murmurait le discours
suivant:
«Que me demandez-vous? je ne comprends rien à vos questions. On ne songe
seulement pas à moi. Il me semble pourtant que j'en vaux bien un autre.
Mirolo passe souvent à ma porte, il est vrai,
mais.......................
(Il y a dans cet endroit une lacune considérable. La république
des lettres aurait certainement obligation à celui qui nous
restituerait le discours du bijou de Callipiga, dont il ne nous
reste que les deux dernières lignes. Nous invitons les savants
à les méditer et à voir si cette lacune ne serait point une
omission volontaire de l'auteur, mécontent de ce qu'il avait
dit, et qui ne trouvait rien de mieux à dire.)
«....... On dit que mon rival aurait des autels au delà des Alpes.
Hélas! sans Mirolo, l'univers entier m'en élèverait.»
Mangogul revint aussitôt au sérail et répéta à la favorite la plainte du
bijou de Callipiga, mot pour mot; car il avait la mémoire merveilleuse.
«Il n'y a rien là, madame, lui dit-il, qui ne vous donne gagné; je vous
abandonne tout, et vous en remercierez Callipiga, quand vous le jugerez
à propos.
--Seigneur, lui répondit sérieusement Mirzoza, c'est à la vertu la mieux
confirmée que je veux devoir mon avantage, et non pas...
--Mais, madame, reprit le sultan, je n'en connais pas de mieux confirmée
que celle qui a vu l'ennemi de si près.
--Et moi, prince, répliqua la favorite, je m'entends bien; et voici
Sélim et Bloculocus qui nous jugeront.»
Sélim et Bloculocus entrèrent aussitôt; Mangogul les mit au fait, et ils
décidèrent tous deux en faveur de Mirzoza.
CHAPITRE XLII.
LES SONGES.
«Seigneur, dit la favorite à Bloculocus, il faut encore que vous me
rendiez un service. Il m'est passé la nuit dernière par la tête une
foule d'extravagances. C'est un songe; mais Dieu sait quel songe! et
l'on m'a assuré que vous étiez le premier homme du Congo pour déchiffrer
les songes. Dites-moi donc vite ce que signifie celui-ci; et tout de
suite elle lui conta le sien.
--Madame, lui répondit Bloculocus, je suis assez médiocre
onéirocritique...
--Ah! sauvez-moi, s'il vous plaît, les termes de l'art, s'écria la
favorite: laissez là la science, et parlez-moi raison.
--Madame, lui dit Bloculocus, vous allez être satisfaite: j'ai sur les
songes quelques idées singulières; c'est à cela seul que je dois
peut-être l'honneur de vous entretenir, et l'épithète de songe-creux: je
vais vous les exposer le plus clairement qu'il me sera possible.
--Vous n'ignorez pas, madame, continua-t-il, ce que le gros des
philosophes, avec le reste des hommes, débite là-dessus. Les objets,
disent-ils, qui nous ont vivement frappés le jour occupent notre âme
pendant la nuit; les traces qu'ils ont imprimées, durant la veille, dans
les fibres de notre cerveau, subsistent; les esprits animaux, habitués à
se porter dans certains endroits, suivent une route qui leur est
familière; et de là naissent ces représentations involontaires qui nous
affligent ou qui nous réjouissent. Dans ce système, il semblerait qu'un
amant heureux devrait toujours être bien servi par ses rêves; cependant
il arrive souvent qu'une personne qui ne lui est pas inhumaine quand il
veille, le traite en dormant comme un nègre, ou qu'au lieu de posséder
une femme charmante, il ne rencontre dans ses bras qu'un petit monstre
contrefait.
--Voilà précisément mon aventure de la nuit dernière, interrompit
Mangogul; car je rêve presque toutes les nuits; c'est une maladie de
famille: et nous rêvons tous de père en fils, depuis le sultan Togrul
qui rêvait en 743,500,000,002, et qui commença. Or donc, la nuit
dernière, je vous voyais, madame, dit-il à Mirzoza. C'était votre peau,
vos bras, votre gorge, votre col, vos épaules, ces chairs fermes, cette
taille légère, cet embonpoint incomparable, vous-même enfin; à cela près
qu'au lieu de ce visage charmant, de cette tête adorable que je
cherchais, je me trouvai nez à nez avec le museau d'un doguin.
«Je fis un cri horrible; Kotluk, mon chambellan, accourut et me demanda
ce que j'avais: «Mirzoza, lui répondis-je à moitié endormi, vient
d'éprouver la métamorphose la plus hideuse; elle est devenue danoise.»
Kotluk ne jugea pas à propos de me réveiller; il se retira, et je me
rendormis; mais je puis vous assurer que je vous reconnus à merveille,
vous, votre corps et la tête du chien. Bloculocus m'expliquera-t-il ce
phénomène?
--Je n'en désespère pas, répondit Bloculocus, pourvu que Votre Hautesse
convienne avec moi d'un principe fort simple: c'est que tous les êtres
ont une infinité de rapports les uns avec les autres par les qualités
qui leur sont communes; et que c'est un certain assemblage de qualités
qui les caractérise et qui les distingue.
--Cela est clair, répliqua Mirzoza; Ipsifile a des pieds, des mains, une
bouche, comme une femme d'esprit...
--Et Pharasmane, ajouta Mangogul, porte son épée comme un homme de
coeur.
--Si l'on n'est pas suffisamment instruit des qualités dont l'assemblage
caractérise telle ou telle espèce, ou si l'on juge précipitamment que
cet assemblage convient ou ne convient pas à tel ou tel individu, on
s'expose à prendre du cuivre pour de l'or, un strass pour un brillant,
un calculateur pour un géomètre, un phrasier pour un bel esprit, Criton
pour un honnête homme, et Phédime pour une jolie femme, ajouta la
sultane.
--Eh bien, madame, savez-vous ce que l'on pourrait dire, reprit
Bloculocus, de ceux qui portent ces jugements?
--Qu'ils rêvent tout éveillés, répondit Mirzoza.
--Fort bien, madame, continua Bloculocus; et rien n'est plus
philosophique ni plus exact en mille rencontres que cette expression
familière: _je crois que vous rêvez_; car rien n'est plus commun que des
hommes qui s'imaginent raisonner, et qui ne font que rêver les yeux
ouverts.
--C'est bien de ceux-là, interrompit la favorite, qu'on peut dire, à la
lettre, que toute la vie n'est qu'un songe.
--Je ne peux trop m'étonner, madame, reprit Bloculocus, de la facilité
avec laquelle vous saisissez des notions assez abstraites. Nos rêves ne
sont que des jugements précipités qui se succèdent avec une rapidité
incroyable, et qui, rapprochant des objets qui ne se tiennent que par
des qualités fort éloignées, en composent un tout bizarre.
--Oh! que je vous entends bien, dit Mirzoza; et c'est un ouvrage en
marqueterie, dont les pièces rapportées sont plus ou moins nombreuses,
plus ou moins régulièrement placées, selon qu'on a l'esprit plus vif,
l'imagination plus rapide et la mémoire plus fidèle: ne serait-ce pas
même en cela que consisterait la folie? et lorsqu'un habitant des
Petites-Maisons s'écrie qu'il voit des éclairs, qu'il entend gronder le
tonnerre, et que des précipices s'entr'ouvrent sous ses pieds; ou
qu'Ariadné, placée devant son miroir, se sourit à elle-même, se trouve
les yeux vifs, le teint charmant, les dents belles et la bouche petite,
ne serait-ce pas que ces deux cervelles, dérangées, trompées par des
rapports fort éloignés, regardent des objets imaginaires comme présents
et réels?
--Vous y êtes, madame; oui, si l'on examine bien les fous, dit
Bloculocus, on sera convaincu que leur état n'est qu'un rêve continu.