notre auguste empereur se sont illustrés sans doute. Mais Mangogul, plus
grand qu'eux, a préparé aux siècles à venir bien d'autres sujets
d'admiration. Que dis-je, d'admiration? Parlons plus exactement;
d'incrédulité. Si nos ancêtres ont eu raison d'assurer que la postérité
prendrait pour des fables les merveilles du règne de Kanoglou, combien
n'en avons-nous pas davantage de penser que nos neveux refuseront
d'ajouter foi aux prodiges de sagesse et de valeur dont nous sommes
témoins!»
«Mon pauvre monsieur Lambadago, dit le sultan, vous n'êtes qu'un
phrasier. Ce que j'ai raison de croire, moi, c'est que vos successeurs
un jour éclipseront ma gloire devant celle de mon fils, comme vous
faites disparaître celle de mon père devant la mienne; et ainsi de
suite, tant qu'il y aura des académiciens. Qu'en pensez-vous, monsieur
Ricaric?
--Prince, ce que je peux vous dire, répondit Ricaric, c'est que le
morceau que je viens de lire à Votre Hautesse fut extrêmement goûté du
public.
--Tant pis, répliqua Mangogul. Le vrai goût de l'éloquence est donc
perdu dans le Congo? Ce n'est pas ainsi que le sublime Homilogo louait
le grand Aben.
--Prince, reprit Ricaric, la véritable éloquence n'est autre chose que
l'art de parler d'une manière noble, et tout ensemble agréable et
persuasive.
--Ajoutez, et sensée, continua le sultan; et jugez d'après ce principe
votre ami Lambadago. Avec tout le respect que je dois à l'éloquence
moderne, ce n'est qu'un faux déclamateur.
--Mais, prince, repartit Ricaric, sans m'écarter de celui que je dois à
Votre Hautesse, me permettra-t-elle...
--Ce que je vous permets, reprit vivement Mangogul, c'est de respecter
le bon sens avant Ma Hautesse et de m'apprendre nettement si un homme
éloquent peut jamais être dispensé d'en montrer.
--Non, prince,» répondit Ricaric.
Et il allait enfiler une longue tirade d'autorités et citer tous les
rhéteurs de l'Afrique, des Arabies et de la Chine, pour démontrer la
chose du monde la plus incontestable, lorsqu'il fut interrompu par
Sélim.
«Tous vos auteurs, lui dit le courtisan, ne prouveront jamais que
Lambadago ne soit un harangueur très-maladroit et fort indécent.
Passez-moi ces expressions, ajouta-t-il, monsieur Ricaric. Je vous
honore singulièrement; mais, en vérité, la prévention de confraternité
mise à part, n'avouerez-vous pas avec nous, que le sultan régnant,
juste, aimable, bienfaisant, grand guerrier, n'a pas besoin des échasses
de vos rhéteurs pour être aussi grand que ses ancêtres; et qu'un fils
qu'on élève en déprimant son père et son aïeul serait bien ridiculement
vain s'il ne sentait pas qu'en l'embellissant d'une main on le défigure
de l'autre? Pour prouver que Mangogul est d'une taille aussi avantageuse
qu'aucun de ses prédécesseurs, à votre avis, est-il nécessaire d'abattre
la tête aux statues d'Erguebzed et de Kanoglou?
--Monsieur Ricaric, reprit Mirzoza, Sélim a raison. Laissons à chacun ce
qui lui appartient, et ne faisons pas soupçonner au public que nos
éloges sont des espèces de filouteries à la mémoire de nos pères: dites
cela de ma part en pleine académie à la prochaine séance.
--Il y a trop longtemps, reprit Sélim, qu'on est monté sur ce ton pour
espérer quelque fruit de cet avis.
--Je crois, monsieur, que vous vous trompez, répondit Ricaric à Sélim.
L'Académie est encore le sanctuaire du bon goût; et ses beaux jours ne
nous offrent ni philosophes, ni poëtes auxquels nous n'en ayons
aujourd'hui à opposer. Notre théâtre passait et peut passer encore pour
le premier théâtre de l'Afrique. Quel ouvrage que le _Tamerlan_ de
Tuxigraphe! C'est le pathétique d'Eurisopé[66] et l'élévation
d'Azophe[67]. C'est l'antiquité toute pure.
[Note 66: Euripide.]
[Note 67: Sophocle.]
--J'ai vu, dit la favorite, la première représentation de _Tamerlan_; et
j'ai trouvé, comme vous, l'ouvrage bien conduit, le dialogue élégant et
les convenances bien observées.
--Quelle différence, madame, interrompit Ricaric, entre un auteur tel
que Tuxigraphe, nourri de la lecture des Anciens, et la plupart de nos
modernes!
--Mais ces modernes, dit Sélim, que vous frondez ici tout à votre aise,
ne sont pas aussi méprisables que vous le prétendez. Quoi donc, ne leur
trouvez-vous pas du génie, de l'invention, du feu, des détails, des
caractères, des tirades? Et que m'importe à moi des règles, pourvu qu'on
me plaise? Ce ne sont, assurément, ni les observations du sage Almudir
et du savant Abaldok, ni la poétique du docte Facardin, que je n'ai
jamais lue, qui me font admirer les pièces d'Aboulcazem, de Mubardar,
d'Albaboukre et de tant d'autres Sarrasins! Y a-t-il d'autre règle que
l'imitation de la nature? et n'avons-nous pas les mêmes yeux que ceux
qui l'ont étudiée?
--La nature, répondit Ricaric, nous offre à chaque instant des faces
différentes. Toutes sont vraies; mais toutes ne sont pas également
belles. C'est dans ces ouvrages, dont il ne paraît pas que vous fassiez
grand cas, qu'il faut apprendre à choisir. Ce sont les recueils de leurs
expériences et de celles qu'on avait faites avant eux. Quelque esprit
qu'on ait, on n'aperçoit les choses que les unes après les autres; et un
seul homme ne peut se flatter de voir, dans le court espace de sa vie,
tout ce qu'on avait découvert dans les siècles qui l'ont précédé.
Autrement il faudrait avancer qu'une seule science pourrait devoir sa
naissance, ses progrès et toute sa perfection, à une seule tête: ce qui
est contre l'expérience.
--Monsieur Ricaric, répliqua Sélim, il ne s'ensuit autre chose de votre
raisonnement, sinon que les modernes, jouissant des trésors amassés
jusqu'à leur temps, doivent être plus riches que les Anciens, ou si
cette comparaison vous déplaît, que, montés sur les épaules de ces
colosses, ils doivent voir plus loin qu'eux. En effet, qu'est-ce que
leur physique, leur astronomie, leur navigation, leur mécanique, leurs
calculs, en comparaison des nôtres? Et pourquoi notre éloquence et notre
poésie n'auraient-elles pas aussi la supériorité?
--Sélim, répondit la sultane, Ricaric vous déduira quelque jour les
raisons de cette différence. Il vous dira pourquoi nos tragédies sont
inférieures à celles des Anciens; pour moi, je me chargerai volontiers
de vous montrer que cela est. Je ne vous accuserai point,
continua-t-elle, de n'avoir pas lu les Anciens. Vous avez l'esprit trop
orné pour que leur théâtre vous soit inconnu. Or, mettez à part
certaines idées relatives à leurs usages, à leurs moeurs et à leur
religion, et qui ne vous choquent que parce que les conjonctures ont
changé; et convenez que leurs sujets sont nobles, bien choisis,
intéressants; que l'action se développe comme d'elle-même; que leur
dialogue est simple et fort voisin du naturel; que les dénoûments n'y
sont pas forcés; que l'intérêt n'y est point partagé, ni l'action
surchargée par des épisodes. Transportez-vous en idée dans l'île
d'Alindala; examinez tout ce qui s'y passe; écoutez tout ce qui s'y dit,
depuis le moment que le jeune Ibrahim et le rusé Forfanty y sont
descendus; approchez-vous de la caverne du malheureux Polipsile[68]; ne
perdez pas un mot de ses plaintes, et dites-moi si rien vous tire de
l'illusion. Citez-moi une pièce moderne qui puisse supporter le même
examen et prétendre au même degré de perfection, et je me tiens pour
vaincue.
[Note 68: _Philoctète_, dans la tragédie de Sophocle; _Forfanty_ est
Ulysse et le _Jeune Ibrahim_ Néoptolème.]
--De par Brama, s'écria le sultan en bâillant, madame a fait une
dissertation académique!
--Je n'entends point les règles, continua la favorite, et moins encore
les mots savants dans lesquels on les a conçues; mais je sais qu'il n'y
a que le vrai qui plaise et qui touche. Je sais encore que la perfection
d'un spectacle consiste dans l'imitation si exacte d'une action, que le
spectateur, trompé sans interruption, s'imagine assister à l'action
même. Or, y a-t-il quelque chose qui ressemble à cela dans ces tragédies
que vous nous vantez?
«En admirez-vous la conduite? Elle est ordinairement si compliquée, que
ce serait un miracle qu'il se fût passé tant de choses en si peu de
temps. La ruine ou la conservation d'un empire, le mariage d'une
princesse, la perte d'un prince, tout cela s'exécute en un tour de main.
S'agit-il d'une conspiration, on l'ébauche au premier acte; elle est
liée, affermie au second; toutes les mesures sont prises, tous les
obstacles levés, les conspirateurs disposés au troisième; il y aura
incessamment une révolte, un combat, peut-être une bataille rangée: et
vous appellerez cela conduite, intérêt, chaleur, vraisemblance! Je ne
vous le pardonnerais jamais, à vous qui n'ignorez pas ce qu'il en coûte
quelquefois pour mettre à fin une misérable intrigue et combien la plus
petite affaire de politique absorbe de temps en démarches, en
pourparlers et en délibérations.
--Il est vrai, madame, répondit Sélim, que nos pièces sont un peu
chargées; mais c'est un mal nécessaire; sans le secours des épisodes, on
se morfondrait.
--C'est-à-dire que, pour donner de l'âme à la représentation d'un fait,
il ne faut le rendre ni tel qu'il est, ni tel qu'il doit être. Cela est
du dernier ridicule, à moins qu'il ne soit plus absurde encore de faire
jouer à des violons des ariettes vives et des sonates de mouvement,
tandis que les esprits sont imbus qu'un prince est sur le point de
perdre sa maîtresse, son trône et la vie.
--Madame, vous avez raison, dit Mangogul; ce sont des airs lugubres
qu'il faut alors; et je vais vous en ordonner.»
Mangogul se leva, sortit; et la conversation continua entre Sélim,
Ricaric et la favorite.
«Au moins, madame, répliqua Sélim, vous ne nierez pas que, si les
épisodes nous tirent de l'illusion, le dialogue nous y ramène. Je ne
vois personne qui l'entende comme nos tragiques.
--Personne n'y entend donc rien, reprit Mirzoza. L'emphase, l'esprit et
le papillotage qui y règnent sont à mille lieues de la nature. C'est en
vain que l'auteur cherche à se dérober; mes yeux percent, et je
l'aperçois sans cesse derrière ses personnages. Cinna, Sertorius,
Maxime, Émilie sont à tout moment les sarbacanes de Corneille. Ce n'est
pas ainsi qu'on s'entretient dans nos anciens Sarrasins. M. Ricaric vous
en traduira, si vous voulez, quelques morceaux; et vous entendrez la
pure nature s'exprimer par leur bouche. Je dirais volontiers aux
modernes: «Messieurs, au lieu de donner à tout propos de l'esprit à vos
personnages, placez-les dans des conjonctures qui leur en donnent.»
--Après ce que madame vient de prononcer de la conduite et du dialogue
de nos drames, il n'y a pas apparence, dit Sélim, qu'elle fasse grâce
aux dénoûments.
--Non, sans doute, reprit la favorite; il y en a cent mauvais pour un
bon. L'un n'est point amené; l'autre est miraculeux. Un auteur est-il
embarrassé d'un personnage qu'il a traîné de scènes en scènes pendant
cinq actes, il vous le dépêche d'un coup de poignard: tout le monde se
met à pleurer; et moi je ris comme une folle. Et puis, a-t-on jamais
parlé comme nous déclamons? Les princes et les rois marchent-ils
autrement qu'un homme qui marche bien? Ont-ils jamais gesticulé comme
des possédés ou des furieux? Les princesses poussent-elles, en parlant,
des sifflements aigus? On suppose que nous avons porté la tragédie à un
haut degré de perfection; et moi je tiens presque pour démontré que, de
tous les genres d'ouvrages de littérature auxquels les Africains se sont
appliqués dans ces derniers siècles, c'est le plus imparfait.»
La favorite en était là de sa sortie contre nos pièces de théâtre,
lorsque Mangogul rentra.
«Madame, lui dit-il, vous m'obligerez de continuer: j'ai, comme vous
voyez, des secrets pour abréger une poétique, quand je la trouve longue.
--Je suppose, continua la favorite, un nouveau débarqué d'Angote, qui
n'ait jamais entendu parler de spectacles, mais qui ne manque ni de sens
ni d'usage; qui connaisse un peu la cour des princes, les manéges des
courtisans, les jalousies des ministres et les tracasseries des femmes,
et à qui je dise en confidence: «Mon ami, il se fait dans le sérail des
mouvements terribles. Le prince, mécontent de son fils en qui il
soupçonne de la passion pour la Manimonbanda, est homme à tirer de tous
les deux la vengeance la plus cruelle; cette aventure aura, selon toutes
les apparences, des suites fâcheuses[69]. Si vous voulez, je vous
rendrai témoin de tout ce qui se passera.» Il accepte ma proposition, et
je le mène dans une loge grillée, d'où il voit le théâtre qu'il prend
pour le palais du sultan. Croyez-vous que, malgré tout le sérieux que
j'affecterais, l'illusion de cet homme durât un instant? Ne
conviendrez-vous pas, au contraire, qu'à la démarche empesée des
acteurs, à la bizarrerie de leurs vêtements, à l'extravagance de leurs
gestes, à l'emphase d'un langage singulier, rimé, cadencé, et à mille
autres dissonances qui le frapperont, il doit m'éclater au nez dès la
première scène et me déclarer ou que je me joue de lui, ou que le prince
et toute sa cour extravaguent?
[Note 69: _Phèdre?_]
--Je vous avoue, dit Sélim, que cette supposition me frappe: mais ne
pourrait-on pas vous observer qu'on se rend au spectacle avec la
persuasion que c'est l'imitation d'un événement et non l'événement même
qu'on y verra?
--Et cette persuasion, reprit Mirzoza, doit-elle empêcher qu'on n'y
représente l'événement de la manière la plus naturelle?
--C'est-à-dire, madame, interrompit Mangogul, que vous voilà à la tête
des frondeurs.
--Et que, si l'on vous en croit, continua Sélim, l'empire est menacé de
la décadence du bon goût; que la barbarie va renaître et que nous sommes
sur le point de retomber dans l'ignorance des siècles de Mamurrha et
d'Orondado.
--Seigneur, ne craignez rien de semblable. Je hais les esprits chagrins,
et n'en augmenterai pas le nombre. D'ailleurs, la gloire de Sa Hautesse
m'est trop chère pour que je pense jamais à donner atteinte à la
splendeur de son règne. Mais si l'on nous en croyait, n'est-il pas vrai,
monsieur Ricaric, que les lettres brilleraient peut-être avec plus
d'éclat?
--Comment! dit Mangogul, auriez-vous à ce sujet quelque mémoire à
présenter à mon sénéchal?
--Non, seigneur, répondit Ricaric; mais après avoir remercié Votre
Hautesse de la part de tous les gens de lettres du nouvel inspecteur
qu'elle leur a donné, je remontrerais à votre sénéchal, en toute
humilité, que le choix des savants préposés à la révision des manuscrits
est une affaire très-délicate; qu'on confie ce soin à des gens qui me
paraissent fort au-dessous de cet emploi; et qu'il résulte de là une
foule de mauvais effets, comme d'estropier de bons ouvrages, d'étouffer
les meilleurs esprits, qui, n'ayant pas la liberté d'écrire à leur
façon, ou n'écrivent point du tout, ou font passer chez l'étranger des
sommes considérables avec leurs ouvrages; de donner mauvaise opinion des
matières qu'on défend d'agiter, et mille autres inconvénients qu'il
serait trop long de détailler à Votre Hautesse. Je lui conseillerais de
retrancher les pensions à certaines sangsues littéraires, qui demandent
sans raison et sans cesse; je parle des glossateurs, antiquaires,
commentateurs et autres gens de cette espèce, qui seraient fort utiles
s'ils faisaient bien leur métier, mais qui ont la malheureuse habitude
de passer sur les choses obscures et d'éclaircir les endroits clairs. Je
voudrais qu'il veillât à la suppression de presque tous les ouvrages
posthumes, et qu'il ne souffrît point que la mémoire d'un grand auteur
fût ternie par l'avidité d'un libraire qui recueille et publie longtemps
après la mort d'un homme des ouvrages qu'il avait condamnés à l'oubli
pendant sa vie.
--Et moi, continua la favorite, je lui marquerais un petit nombre
d'hommes distingués, tels que M. Ricaric, sur lesquels il pourrait
rassembler vos bienfaits. N'est-il pas surprenant que le pauvre garçon
n'ait pas un sou, tandis que le précieux chyromant de la Manimonbanda
touche tous les ans mille sequins sur votre trésor?
--Eh bien! madame, répondit Mangogul, j'en assigne autant à Ricaric sur
ma cassette, en considération des merveilles que vous m'en apprenez.
--Monsieur Ricaric, dit la favorite, il faut aussi que je fasse quelque
chose pour vous; je vous sacrifie le petit ressentiment de mon
amour-propre; et j'oublie, en faveur de la récompense que Mangogul vient
d'accorder à votre mérite, l'injure qu'il m'a faite.
--Pourrait-on, madame, vous demander quelle est cette injure? reprit
Mangogul.
--Oui, seigneur, et vous l'apprendre. Vous nous embarquez vous-même dans
un entretien sur les belles-lettres: vous débutez par un morceau sur
l'éloquence moderne, qui n'est pas merveilleux; et lorsque, pour vous
obliger, on se dispose à suivre le triste propos que vous avez jeté,
l'ennui et les bâillements vous prennent; vous vous tourmentez sur votre
fauteuil; vous changez cent fois de posture sans en trouver une bonne;
las enfin de tenir la plus mauvaise contenance du monde, vous prenez
brusquement votre parti; vous vous levez et vous disparaissez: et où
allez-vous encore? peut-être écouter un bijou.
--Je conviens, madame, du fait; mais je n'y vois rien d'offensant. S'il
arrive à un homme de s'ennuyer des belles choses et de s'amuser à en
entendre de mauvaises, tant pis pour lui. Cette injuste préférence n'ôte
rien au mérite de ce qu'il a quitté; il en est seulement déclaré mauvais
juge. Je pourrais ajouter à cela, madame, que tandis que vous vous
occupiez à la conversion de Sélim, je travaillais presque aussi
infructueusement à vous procurer un château. Enfin, s'il faut que je
sois coupable, puisque vous l'avez prononcé, je vous annonce que vous
avez été vengée sur-le-champ.
--Et comment cela? dit la favorite.
--Le voici, répondit le sultan. Pour me dissiper un peu de la séance
académique que j'avais essuyée, j'allai interroger quelques bijoux.
--Eh bien! prince?
--Eh bien! je n'en ai jamais entendu de si maussades que les deux sur
lesquels je suis tombé.
--J'en suis au comble de mes joies, reprit la favorite.
--Ils se sont mis à parler l'un et l'autre une langue inintelligible:
j'ai très-bien retenu tout ce qu'ils ont dit; mais que je meure si j'en
comprends un mot.»
CHAPITRE XXXIX.
DIX-HUITIÈME ET DIX-NEUVIÈME ESSAIS DE L'ANNEAU.
SPHÉROÏDE L'APLATIE ET GIRGIRO L'ENTORTILLÉ. ATTRAPE QUI POURRA.
«Cela est singulier, continua la favorite: jusqu'à présent j'avais
imaginé que si l'on avait quelques reproches à faire aux bijoux, c'était
d'avoir parlé très-clairement.
--Oh! parbleu, madame, répondit Mangogul, ces deux-ci n'en sont pas; et
les entendra qui pourra.
«Vous connaissez cette petite femme toute ronde, dont la tête est
enfoncée dans les épaules, à qui l'on aperçoit à peine des bras, qui a
les jambes si courtes et le ventre si dévalé qu'on la prendrait pour un
magot ou pour un gros embryon mal développé, qu'on a surnommée Sphéroïde
l'aplatie, qui s'est mis en tête que Brama l'appelait à l'étude de la
géométrie, parce qu'elle en a reçu la figure d'un globe; et qui
conséquemment aurait pu se déterminer pour l'artillerie; car de la façon
dont elle est tournée, elle a dû sortir du sein de la nature comme un
boulet de la bouche d'un canon.
«J'ai voulu savoir des nouvelles de son bijou, et je l'ai questionné;
mais ce vorticose s'est expliqué en termes d'une géométrie si profonde,
que je ne l'ai point entendu, et que peut-être ne s'entendait-il pas
lui-même. Ce n'était que lignes droites, surfaces concaves, quantités
données, longueur, largeur, profondeur, solides, forces vives, forces
mortes, cône, cylindre, sections coniques, courbes, courbes élastiques,
courbe rentrant en elle-même, avec son point conjugué...
--Que Votre Hautesse me fasse grâce du reste! s'écria douloureusement la
favorite. Vous avez une cruelle mémoire. Cela est à périr. J'en aurai,
je crois, la migraine plus de huit jours. Par hasard, l'autre serait-il
aussi réjouissant?
--Vous allez en juger, répondit Mangogul. De par l'orteil de Brama, j'ai
fait un prodige; j'ai retenu son amphigouri mot pour mot, bien qu'il
soit tellement dénué de sens et de clarté, que si vous m'en donniez une
fine et critique exposition, vous me feriez, madame, un présent
gracieux.
--Comment avez-vous dit, prince? s'écria Mirzoza: je veux mourir si vous
n'avez dérobé cette phrase à quelqu'un.
--Je ne sais comment cela s'est fait, répondit Mangogul; car ces deux
bijoux sont aujourd'hui les seules personnes à qui j'aie donné audience.
Le dernier sur qui j'ai tourné mon anneau, après avoir gardé le silence
un moment, a dit, comme s'il se fût adressé à une assemblée:
«Messieurs,
«Je me dispenserai de chercher, au mépris de ma propre raison,
un modèle de penser et de m'exprimer. Si toutefois j'avance
quelque chose de neuf, ce ne sera point affectation; le sujet
me l'aura fourni: si je répète ce qui aura été dit, je l'aurai
pensé comme les autres.
«Que l'ironie ne vienne point tourner en ridicule ce début, et
m'accuser de n'avoir rien lu, ou d'avoir lu en pure perte; un
bijou comme moi n'est fait ni pour lire, ni pour profiter de
ses lectures, ni pour pressentir une objection, ni pour y
répondre.
«Je ne me refuserai point aux réflexions et aux ornements
proportionnés à mon sujet, d'autant plus qu'à cet égard il est
d'une extrême modestie, n'en permettant ni la quantité ni
l'éclat; mais j'éviterai de descendre dans ces petits et menus
détails qui sont le partage d'un orateur stérile; je serais au
désespoir d'être soupçonné de ce défaut.
«Après vous avoir instruits, messieurs, de ce que vous devez
attendre de mes découvertes et de mon élocution, quelques coups
de pinceau suffiront pour vous esquisser mon caractère.
«Il y a, vous le savez tous, messieurs, comme moi, deux sortes
de bijoux: des bijoux orgueilleux, et des bijoux modestes; les
premiers veulent primer et tenir partout le haut bout; les
seconds, au contraire, affectent de se prêter, et se présentent
d'un air soumis. Cette double intention se manifeste dans les
projets de l'exécution, et les détermine les uns et les autres
à agir selon le génie qui les guide.
«Je crus, par attachement aux préjugés de la première
éducation, que je m'ouvrirais une carrière plus sûre, plus
facile et plus gracieuse, si je préférais le rôle de l'humilité
à celui de l'orgueil, et je m'offris avec une pudeur enfantine
et des supplications engageantes à tous ceux que j'eus le
bonheur de rencontrer.
«Mais que les temps sont malheureux! après dix fois plus de
_mais_, de _si_ et de _comme_ qu'il n'en fallait pour
impatienter le plus désoeuvré de tous les bijoux, on accepta
mes services. Hélas! ce ne fut pas longtemps: mon premier
possesseur, se livrant à l'éclat flatteur d'une conquête
nouvelle, me délaissa, et je retombai dans le désoeuvrement.
«Je venais de perdre un trésor, et je ne me flattais point que
la fortune m'en dédommagerait; en effet, la place vacante fut
occupée, mais non remplie, par un sexagénaire en qui la bonne
volonté manquait moins que le moyen.
«Il travailla de toutes ses forces à m'ôter la mémoire de mon
état passé. Il eut pour moi toutes ces manières reconnues pour
polies et concurrentes dans la carrière que je suivais; mais
ses efforts ne prévinrent point mes regrets.
«Si l'industrie, qui n'a jamais, dit-on, resté court, lui fit
trouver dans les trésors de la faculté naturelle quelque
adoucissement à ma peine, cette compensation me parut
insuffisante, en dépit de mon imagination, qui se fatiguait
vainement à chercher des rapports nouveaux, et même à en
supposer d'imaginaires.
«Tel est l'avantage de la primauté, qu'elle saisit l'idée et
fait barrière à tout ce qui veut ensuite se présenter sous
d'autres formes; et telle est, le dirai-je à notre honte? la
nature ingrate des bijoux, que devant eux la bonne volonté
n'est jamais réputée pour le fait.
«La remarque me paraît si naturelle, que, sans en être
redevable à personne, je ne pense pas être le seul à qui elle
soit venue; mais si quelqu'un avant moi en a été touché, du
moins je suis, messieurs, le premier qui entreprends, par sa
manifestation, d'en faire valoir le mérite à vos yeux.