bien que je ne fais rien qui ne soit décent, très-décent.»
Je pense qu'ils se dirent encore beaucoup d'autres gentillesses; mais le
sultan n'ayant pas jugé à propos de suivre leur conversation plus
longtemps, elles seront perdues pour la postérité: c'est dommage!
CHAPITRE XXXVI.
SEIZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LES PETITS-MAITRES.
Deux fois la semaine il y avait cercle chez la favorite. Elle nommait la
veille les femmes qu'elle y désirait, et le sultan donnait la liste des
hommes. On y venait fort paré. La conversation était générale, ou se
partageait. Lorsque l'histoire galante de la cour ne fournissait pas des
aventures amusantes, on en imaginait, ou l'on s'embarquait dans quelques
mauvais contes, ce qui s'appelait continuer les _Mille et une Nuits_.
Les hommes avaient le privilége de dire toutes les extravagances qui
leur venaient, et les femmes celui de faire des noeuds en les
écoutant. Le sultan et la favorite étaient là confondus parmi leurs
sujets; leur présence n'interdisait rien de ce qui pouvait amuser, et il
était rare qu'on s'ennuyât. Mangogul avait compris de bonne heure que ce
n'était qu'au pied du trône qu'on trouve le plaisir, et personne n'en
descendait de meilleure grâce, et ne savait déposer plus à propos la
majesté.
Tandis qu'il parcourait la petite maison du sénateur Hippomanès, Mirzoza
l'attendait dans le salon couleur de rose, avec la jeune Zaïde,
l'enjouée Léocris, la vive Sérica, Amine et Benzaïre, femmes de deux
émirs, la prude Orphise et la grande sénéchale Vétula, mère temporelle
de tous les bramines. Il ne tarda pas à paraître. Il entra accompagné du
comte Hannetillon et du chevalier Fadaès. Alciphenor, vieux libertin, et
le jeune Marmolin son disciple, le suivaient, et deux minutes après,
arrivèrent le pacha Grisgrif, l'aga Fortimbek et le sélictar
Patte-de-velours. C'était bien les petits-maîtres les plus déterminés de
la cour. Mangogul les avait rassemblés à dessein. Rebattu du récit de
leurs galants exploits, il s'était proposé de s'en instruire à n'en
pouvoir douter plus longtemps. «Eh bien! messieurs, leur dit-il, vous
qui n'ignorez rien de ce qui se passe dans l'empire galant, qu'y fait-on
de nouveau? ou en sont les bijoux parlants?...
--Seigneur, répondit Alciphenor, c'est un charivari qui va toujours en
augmentant: si cela continue, bientôt on ne s'entendra plus. Mais rien
n'est si réjouissant que l'indiscrétion du bijou de Zobeïde. Il a fait à
son mari un dénombrement d'aventures.
--Cela est prodigieux, continua Marmolin: on compte cinq agas, vingt
capitaines, une compagnie de janissaires presque entière, douze
bramines; on ajoute qu'il m'a nommé; mais c'est une mauvaise
plaisanterie.
--Le bon de l'affaire, reprit Grisgrif, c'est que l'époux effrayé s'est
enfui en se bouchant les oreilles.
--Voilà qui est bien horrible! dit Mirzoza.
--Oui, madame, interrompit Fortimbek, horrible, affreux, exécrable!
--Plus que tout cela, si vous voulez, reprit la favorite, de déshonorer
une femme sur un ouï-dire.
--Madame, cela est à la lettre; Marmolin n'a pas ajouté un mot à la
vérité, dit Patte-de-velours.
--Cela est positif, dit Grisgrif.
--Bon, ajouta Hannetillon, il en court déjà une épigramme; et l'on ne
fait pas une épigramme sur rien. Mais pourquoi Marmolin serait-il à
l'abri du caquet des bijoux? Celui de Cynare s'est bien avisé de parler
à son tour, et de me mêler avec des gens qui ne me vont point du tout.
Mais comment obvier à cela?
--C'est plus tôt fait de s'en consoler, dit Patte-de-velours.
--Vous avez raison, répondit Hannetillon; et tout de suite il se mit à
chanter:
Mon bonheur fut si grand que j'ai peine à le croire.
--Comte, dit Mangogul, en s'adressant à Hannetillon, vous avez donc
connu particulièrement Cynare?
--Seigneur, répondit Patte-de-velours, qui en doute? Il l'a promenée
pendant plus d'une lune; ils ont été chansonnés; et cela durerait
encore, s'il ne s'était enfin aperçu qu'elle n'était point jolie, et
qu'elle avait la bouche grande.
--D'accord, reprit Hannetillon; mais ce défaut était réparé par un
agrément qui n'est pas ordinaire.
--Y a-t-il longtemps de cette aventure? demanda la prude Orphise.
--Madame, lui répondit Hannetillon, je n'en ai pas l'époque présente. Il
faudrait recourir aux tables chronologiques de mes bonnes fortunes. On y
verrait le jour et le moment; mais c'est un gros volume dont mes gens
s'amusent dans mon antichambre.
--Attendez, dit Alciphenor; je me rappelle que c'est précisément un an
après que Grisgrif s'est brouillé avec Mme la sénéchale. Elle a une
mémoire d'ange, et elle va nous apprendre au juste...
--Que rien n'est plus faux que votre date, répondit gravement la
sénéchale. On sait assez que les étourdis n'ont jamais été de mon goût.
--Cependant, madame, reprit Alciphenor, vous ne nous persuaderez jamais
que Marmolin fût excessivement sage, lorsqu'on l'introduisait dans votre
appartement par un escalier dérobé, toutes les fois que Sa Hautesse
appelait M. le sénéchal au conseil.
--Je ne vois pas de plus grande extravagance, ajouta Patte-de-velours,
que d'entrer furtivement chez une femme, à propos de rien: car on ne
pensait de ces visites que ce qui en était; et madame jouissait déjà de
cette réputation de vertu qu'elle a si bien soutenue depuis.
--Mais il y a un siècle de cela, dit Fadaès. Ce fut à peu près dans ce
temps que Zulica fit faux bond à M. le sélictar qui était bien son
serviteur, pour occuper Grisgrif qu'elle a planté là six mois après;
elle en est maintenant à Fortimbek. Je ne suis pas fâché de la petite
fortune de mon ami; je la vois, je l'admire, et le tout sans prétention.
--Zulica, dit la favorite, est pourtant fort aimable; elle a de
l'esprit, du goût, et je ne sais quoi d'intéressant dans la physionomie,
que je préférerais à des charmes.
--J'en conviens, répondit Fadaès; mais elle est maigre, elle n'a point
de gorge, et la cuisse si décharnée, que cela fait pitié.
--Vous en savez apparemment des nouvelles, ajouta la sultane.
--Bon! madame, reprit Hannetillon, cela se devine. J'ai peu fréquenté
chez Zulica, et si[60], j'en sais là-dessus autant que Fadaès.
[Note 60: Pourtant. Voir _le Bourgeois gentilhomme_, acte III, scène
V.]
--Je le croirais volontiers, dit la favorite.
--Mais, à propos, pourrait-on demander à Grisgrif, dit le sélictar, si
c'est pour longtemps qu'il s'est emparé de Zyrphile? Voilà ce qui
s'appelle une jolie femme; elle a le corps admirable.
--Eh! qui en doute? ajouta Marmolin.
--Que le sélictar est heureux! continua Fadaès.
--Je vous donne Fadaès, interrompit le sélictar, pour le galant le mieux
pourvu de la cour. Je lui connais la femme du vizir, les deux plus
jolies actrices de l'Opéra, et une grisette adorable qu'il a placée dans
une petite maison.
--Et je donnerais, reprit Fadaès, et la femme du vizir, et les deux
actrices, et la grisette, pour un regard d'une certaine femme avec
laquelle le sélictar est assez bien, et qui ne se doute seulement pas
que tout le monde en est instruit;» et s'avançant ensuite vers Léocris:
«En vérité, madame, lui dit-il, les couleurs vous vont à ravir...
--Il y avait je ne sais combien, dit Marmolin, qu'Hannetillon balançait
entre Mélisse et Fatime; ce sont deux femmes charmantes. Il était
aujourd'hui pour la blonde Mélisse, demain pour la brune Fatime.
--Voilà, continua Fadaès, un homme bien embarrassé; que ne les
prenait-il l'une et l'autre?
--C'est ce qu'il a fait,» dit Alciphenor.
Nos petits-maîtres étaient, comme on voit, en assez bon train pour n'en
pas rester là, lorsque Zobeïde, Cynare, Zulica, Mélisse, Fatmé et
Zyrphile se firent annoncer. Ce contre-temps les déconcerta pour un
moment; mais ils ne tardèrent pas à se remettre, et à tomber sur
d'autres femmes qu'ils n'avaient épargnées dans leurs médisances que
parce qu'ils n'avaient pas eu le temps de les déchirer.
Mirzoza, impatientée de leurs discours, leur dit: «Messieurs, avec le
mérite et la probité surtout qu'on est forcé de vous accorder, il n'y a
pas à douter que vous n'ayez eu toutes les bonnes fortunes dont vous
vous vantez. Je vous avouerai toutefois que je serais bien aise
d'entendre là-dessus les bijoux de ces dames; et que je remercierais
Brama de grand coeur, s'il lui plaisait de rendre justice à la vérité
par leur bouche.
--C'est-à-dire, reprit Hannetillon, que madame désirerait entendre deux
fois les mêmes choses: eh bien! nous allons les lui répéter.»
Cependant Mangogul tournait son anneau suivant le rang d'ancienneté; il
débuta par la sénéchale, dont le bijou toussa trois fois, et dit d'une
voix tremblante et cassée: «Je dois au grand sénéchal les prémices de
mes plaisirs; mais il y avait à peine six mois que je lui appartenais,
qu'un jeune bramine fit entendre à ma maîtresse qu'on ne manquait point
à son époux tant qu'on pensait à lui. Je goûtai sa morale, et je crus
pouvoir admettre, dans la suite, en sûreté de conscience, un sénateur,
puis un conseiller d'État, puis un pontife, puis un ou deux maîtres de
requêtes, puis un musicien...
--Et Marmolin? dit Fadaès.
--Marmolin, répondit le bijou, je ne le connais pas; à moins que ce ne
soit ce jeune fat que ma maîtresse fit chasser de son hôtel pour
quelques insolences dont je n'ai pas mémoire...»
Le bijou de Cynare prit la parole, et dit: «Alciphenor, Fadaès,
Grisgrif, demandez-vous? j'étais assez bien faufilé; mais voilà la
première fois de ma vie que j'entends nommer ces gens-là: au reste, j'en
saurai des nouvelles par l'émir Amalek, le financier Ténélor ou le vizir
Abdiram, qui voient toute la terre, et qui sont mes amis.
--Le bijou de Cynare est discret, dit Hannetillon; il passe sous silence
Zarafis, Ahiram, et le vieux Trébister, et le jeune Mahmoud, qui n'est
pas fait pour être oublié, et n'accuse pas le moindre petit bramine,
quoiqu'il y ait dix à douze ans qu'il court les monastères.
--J'ai reçu quelques visites en ma vie, dit le bijou de Mélisse, mais
jamais aucune de Grisgrif et de Fortimbek, et moins encore
d'Hannetillon.
--Bijou, mon coeur, lui répondit Grisgrif, vous vous trompez. Vous
pouvez renier Fortimbek et moi tant qu'il vous plaira, mais pour
Hannetillon, il est un peu mieux avec vous que vous n'en convenez. Il
m'en a dit un mot; et c'est le garçon du Congo le plus vrai, qui vaut
mieux qu'aucun de ceux que vous avez connus, et qui peut encore faire la
réputation d'un bijou.
--Celle d'imposteur ne peut lui manquer, non plus qu'à son ami Fadaès,
dit en sanglotant le bijou de Fatime. Qu'ai-je fait à ces monstres pour
me déshonorer? Le fils de l'empereur des Abyssins vint à la cour
d'Erguebzed; je lui plus, il me rendit des soins; mais il eût échoué, et
j'aurais continué d'être fidèle à mon époux, qui m'était cher, si le
traître de Patte-de-velours et son lâche complice Fadaès n'eussent
corrompu mes femmes et introduit le jeune prince dans mes bains.»
Les bijoux de Zyrphile et de Zulica, qui avaient la même cause à
défendre, parlèrent tous deux en même temps; mais avec tant de rapidité,
qu'on eut toutes les peines du monde à rendre à chacun ce qui lui
appartenait... Des faveurs! s'écriait l'un... A Patte-de-velours, disait
l'autre... passe pour Zinzim... Cerbélon... Bénengel... Agarias...
l'esclave français Riqueli... le jeune Éthiopien Thézaca... mais pour le
fade Patte-de-velours... l'insolent Fadaès... j'en jure par Brama...
j'en atteste la grande pagode et le génie Cucufa... je ne les connais
point... je n'ai jamais rien eu à démêler avec eux...
Zyrphile et Zulica parleraient encore, si Mangogul n'eût retourné son
anneau; mais sa bague mystérieuse cessant d'agir sur elles, leurs bijoux
se turent subitement; et un silence profond succéda au bruit qu'ils
faisaient. Alors le sultan se leva, et lançant sur nos jeunes étourdis
des regards furieux:
«Vous êtes bien osés, leur dit-il, de déchirer des femmes dont vous
n'avez jamais eu l'honneur d'approcher, et qui vous connaissent à peine
de nom. Qui vous a faits assez hardis pour mentir en ma présence?
Tremblez, malheureux!»
A ces mots, il porta la main sur son cimeterre; mais les femmes,
effrayées, poussèrent un cri qui l'arrêta.
«J'allais, reprit Mangogul, vous donner la mort que vous avez méritée;
mais c'est aux dames à qui vous avez fait injure à décider de votre
sort. Vils insectes, il va dépendre d'elles de vous écraser ou de vous
laisser vivre. Parlez, mesdames, qu'ordonnez-vous?
--Qu'ils vivent, dit Mirzoza; et qu'ils se taisent, s'il est possible.
--Vivez, reprit le sultan; ces dames vous le permettent; mais si vous
oubliez jamais à quelle condition, je jure par l'âme de mon père...»
Mangogul n'acheva pas[61] son serment; il fut interrompu par un des
gentilshommes de sa chambre, qui l'avertit que les comédiens étaient
prêts. Ce prince s'était imposé la loi de ne jamais retarder les
spectacles. «Qu'on commence,» dit-il; et à l'instant il donna la main à
la favorite, qu'il accompagna jusqu'à sa loge.
[Note 61: Voyez Virgile et Scarron.]
CHAPITRE XXXVII.
DIX-SEPTIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.
LA COMÉDIE.
Si l'on eût connu dans le Congo le goût de la bonne déclamation, il y
avait des comédiens dont on eût pu se passer. Entre trente personnes qui
composaient la troupe, à peine comptait-on un grand acteur et deux
actrices passables. Le génie des auteurs était obligé de se prêter à la
médiocrité du grand nombre; et l'on ne pouvait se flatter qu'une pièce
serait jouée avec quelque succès, si l'on n'avait eu l'intention de
modeler ses caractères sur les vices des comédiens. Voilà ce qu'on
entendait de mon temps par avoir l'usage du théâtre. Jadis les acteurs
étaient faits pour les pièces; alors l'on faisait les pièces pour les
acteurs: si vous présentiez un ouvrage, on examinait, sans contredit, si
le sujet en était intéressant, l'intrigue bien nouée, les caractères
soutenus, et la diction pure et coulante; mais n'y avait-il point de
rôle pour Roscius et pour Amiane, il était refusé.
Le kislar Agasi, surintendant des plaisirs du sultan, avait mandé la
troupe telle quelle, et l'on eut ce jour au sérail la première
représentation d'une tragédie. Elle était d'un auteur moderne qu'on
applaudissait depuis si longtemps, que sa pièce n'aurait été qu'un tissu
d'impertinences, qu'on eût persisté dans l'habitude de l'applaudir; mais
il ne s'était pas démenti. Son ouvrage était bien écrit, ses scènes
amenées avec art, ses incidents adroitement ménagés; l'intérêt allait en
croissant, et les passions en se développant; les actes, enchaînés
naturellement et remplis, tenaient sans cesse le spectateur suspendu sur
l'avenir et satisfait du passé; et l'on en était au quatrième de ce
chef-d'oeuvre, à une scène fort vive qui en préparait une autre plus
intéressante encore, lorsque, pour se sauver du ridicule qu'il y avait à
écouter les endroits touchants, Mangogul tira sa lorgnette, et jouant
l'inattention, se mit à parcourir les loges: il aperçut à l'amphithéâtre
une femme fort émue, mais d'une émotion peu relative à la pièce et
très-déplacée; son anneau fut à l'instant dirigé sur elle, et l'on
entendit, au milieu d'une reconnaissance très-pathétique, un bijou
haletant s'adresser à l'acteur en ces termes: «Ah!... ah!... finissez
donc, Orgogli[62];... vous m'attendrissez trop... Ah!... ah!... On n'y
tient plus...»
[Note 62: Ici, Diderot avait sans doute en mémoire Baron, qui s'est
peint lui-même dans sa pièce: _l'Homme à bonnes fortunes_. (Voir
l'édition qu'en a donnée en 1870 M. J. Bonnassies dans la _Nouvelle
collection Jannet_.) La tradition de Baron s'est conservée longtemps
chez les comédiens.]
On prêta l'oreille; on chercha des yeux l'endroit d'où partait la voix:
il se répandit dans le parterre qu'un bijou venait de parler; lequel, et
qu'a-t-il dit? se demandait-on. En attendant qu'on fût instruit, on ne
cessait de battre des mains et de crier: _bis, bis_. Cependant l'auteur,
placé dans les coulisses, qui craignait que ce contre-temps
n'interrompît la représentation de sa pièce, écumait de rage, et donnait
tous les bijoux au diable. Le bruit fut grand, et dura: sans le respect
qu'on devait au sultan, la pièce en demeurait à cet incident; mais
Mangogul fit signe qu'on se tût; les acteurs reprirent, et l'on acheva.
Le sultan, curieux des suites d'une déclaration si publique, fit
observer le bijou qui l'avait faite. Bientôt on lui apprit que le
comédien devait se rendre chez Ériphile; il le prévint, grâce au pouvoir
de sa bague, et se trouva dans l'appartement de cette femme, lorsque
Orgogli se fit annoncer.
Ériphile était sous les armes, c'est-à-dire dans un déshabillé galant,
et nonchalamment couchée sur un lit de repos. Le comédien entra d'un air
tout à la fois empesé, conquérant, avantageux et fat: il agitait de la
main gauche un chapeau simple à plumet blanc, et se caressait le dessous
du nez avec l'extrémité des doigts de la droite, geste fort théâtral, et
que les connaisseurs admiraient; sa révérence fut cavalière, et son
compliment familier.
«Eh! ma reine, s'écria-t-il d'un ton minaudier, en s'inclinant vers
Ériphile, comme vous voilà! Mais savez-vous bien qu'en négligé vous êtes
adorable?...»
Le ton de ce faquin choqua Mangogul. Ce prince était jeune, et pouvait
ignorer des usages...
«Mais tu me trouves donc bien, mon cher?... lui répondit Ériphile.
--A ravir, vous dis-je...
--J'en suis tout à fait aise. Je voudrais bien que tu me répétasses un
peu cet endroit qui m'a si fort émue tantôt. Cet endroit... là... Oui...
c'est cela même... Que ce fripon est séduisant!... Mais poursuis; cela
me remue singulièrement...»
En prononçant ces paroles, Ériphile lançait à son héros des regards qui
disaient tout, et lui tendait une main que l'impertinent Orgogli baisait
comme par manière d'acquit. Plus fier de son talent que de sa conquête,
il déclamait avec emphase; et sa dame, troublée, le conjurait tantôt de
continuer, tantôt de finir. Mangogul jugeant à ses mines que son bijou
se chargerait volontiers d'un rôle dans cette répétition, aima mieux
deviner le reste de la scène que d'en être témoin. Il disparut, et se
rendit chez la favorite, qui l'attendait.
Au récit que le sultan lui fit de cette aventure:
«Prince, que dites-vous? s'écria-t-elle; les femmes sont donc tombées
dans le dernier degré de l'avilissement! Un comédien! l'esclave du
public! un baladin! Encore, si ces gens-là n'avaient que leur état
contre eux; mais la plupart sont sans moeurs, sans sentiments; et
entre eux, cet Orgogli n'est qu'une machine. Il n'a jamais pensé; et
s'il n'eût point appris de rôles, peut-être ne parlerait-il pas...
--Délices de mon coeur, lui répondit Mangogul, vous n'y pensez pas,
avec votre lamentation. Avez-vous donc oublié la meute d'Haria? Parbleu,
un comédien vaut bien un gredin, ce me semble.
--Vous avez raison, prince, lui répliqua la favorite; je suis folle de
m'intriguer pour des créatures qui n'en valent pas la peine. Que
Palabria soit idolâtre de ses magots, que Salica fasse traiter ses
vapeurs par Farfadi comme elle l'entend, qu'Haria vive et meure au
milieu de ses bêtes, qu'Ériphile s'abandonne à tous les baladins du
Congo, que m'importe à moi? Je ne risque à tout cela qu'un château. Je
sens qu'il faut s'en détacher, et m'y voilà toute résolue...
--Adieu donc le petit sapajou, dit Mangogul.
--Adieu le petit sapajou, répliqua Mirzoza, et la bonne opinion que
j'avais de mon sexe: je crois que je n'en reviendrai jamais. Prince,
vous me permettrez de n'admettre de femmes chez moi de plus de quinze
jours.
--Il faut pourtant avoir quelqu'un, ajouta le sultan.
--Je jouirai de votre compagnie, ou je l'attendrai, répondit la
favorite; et si j'ai des instants de trop, j'en disposerai en faveur de
Ricaric et de Sélim, qui me sont attachés, et dont j'aime la société.
Quand je serai lasse de l'érudition de mon lecteur, votre courtisan me
réjouira des aventures de sa jeunesse.»
CHAPITRE XXXVIII.
ENTRETIEN SUR LES LETTRES[63].
[Note 63: C'est ce chapitre qui frappa si vivement Lessing. Voici
une partie de ce qu'il dit à ce sujet: «Diderot, bien avant le Fils
naturel et les Entretiens qui parurent en même temps, en 1757, avait
témoigné qu'il n'était pas content du théâtre de son pays. Bien des
années auparavant[C], il avait laissé voir qu'il n'en avait pas cette
haute idée dont ses compatriotes sont infatués et que l'Europe se laisse
imposer par eux. Mais il a exprimé son opinion dans un livre où l'on ne
cherche pas, à vrai dire, de pareilles idées; dans un livre où le ton du
persiflage règne à tel point que la plupart des lecteurs n'y voient que
bouffonnerie et sarcasme, même quand la saine raison y prend la parole.
Sans doute Diderot avait des raisons pour produire ses opinions secrètes
dans un pareil livre plutôt que dans un autre. Un homme prudent dit
souvent en riant d'abord ce qu'il veut redire après sérieusement. Ce
livre s'appelle _les Bijoux indiscrets_, et aujourd'hui Diderot le
renie. Il fait très-bien de le renier, et cependant il l'a écrit, et il
faut bien qu'il l'ait écrit, s'il ne veut pas passer pour un plagiaire.
Il est certain qu'il n'a pu être écrit que par un jeune homme capable de
rougir un jour de l'avoir écrit.» _Dramaturgie_, traduction de M. Ed. de
Suckau.]
[Note C: Neuf ans seulement.]
La favorite aimait les beaux esprits, sans se piquer d'être bel esprit
elle-même. On voyait sur sa toilette, entre les diamants et les pompons,
les romans et les pièces fugitives du temps, et elle en jugeait à
merveille. Elle passait, sans se déplacer, d'un cavagnole et du biribi à
l'entretien d'un académicien ou d'un savant, et tous avouaient que la
seule finesse du sentiment lui découvrait dans ces ouvrages des beautés
ou des défauts qui se dérobaient quelquefois à leurs lumières. Mirzoza
les étonnait par sa pénétration, les embarrassait par ses questions,
mais n'abusait jamais des avantages que l'esprit et la beauté lui
donnaient. On n'était point fâché d'avoir tort avec elle.
Sur la fin d'une après-midi qu'elle avait passée avec Mangogul, Sélim
vint, et elle fit appeler Ricaric. L'auteur africain a réservé pour un
autre endroit le caractère de Sélim; mais il nous apprend ici que
Ricaric[65] était de l'académie congeoise; que son érudition ne l'avait
point empêché d'être homme d'esprit; qu'il s'était rendu profond dans la
connaissance des siècles passés; qu'il avait un attachement scrupuleux
pour les règles anciennes qu'il citait éternellement; que c'était une
machine à principes; et qu'on ne pouvait être partisan plus zélé des
premiers auteurs du Congo, mais surtout d'un certain Miroufla qui avait
composé, il y avait environ trois mille quarante ans, un poëme sublime
en langage cafre, sur la conquête d'une grande forêt, d'où les Cafres
avaient chassé les singes qui l'occupaient de temps immémorial. Ricaric
l'avait traduit en congeois, et en avait donné une fort belle édition
avec des notes, des scolies, des variantes, et tous les embellissements
d'une _bénédictine_[64]. On avait encore de lui deux tragédies mauvaises
dans toutes les règles, un éloge des crocodiles, et quelques opéras.
[Note 64: Ricaric présente certains traits de La Motte, traducteur
d'Homère-Miroufla; mais, fidèle à son système, Diderot rompt
immédiatement les chiens en donnant à La Motte des opinions contraires à
celles qu'il avait réellement, et en mettant ces dernières dans la
bouche de son interlocuteur Sélim-Richelieu.]
[Note 65: Édition donnée par les bénédictins.]
«Je vous apporte, madame, lui répondit Ricaric en s'inclinant, un roman
qu'on donne à la marquise Tamazi, mais où l'on reconnaît par malheur la
main de Mulhazen; la réponse de Lambadago, notre directeur, au discours
du poëte Tuxigraphe que nous reçûmes hier; et le _Tamerlan_ de ce
dernier.
--Cela est admirable! dit Mangogul; les presses vont incessamment; et si
les maris du Congo faisaient aussi bien leur devoir que les auteurs, je
pourrais dans moins de dix ans mettre seize cent mille hommes sur pied,
et me promettre la conquête du Monoémugi. Nous lirons le roman à loisir.
Voyons maintenant la harangue, mais surtout ce qui me concerne.»