--Madame, lui dit Mangogul, je connais des nuits mieux employées que

celle de ce rêve qui vous plaît tant; et si j'avais été le maître de mon

voyage, il y a toute apparence que, n'espérant point vous trouver dans

la région des hypothèses, j'aurais tourné mes pas ailleurs. Je n'aurais

point actuellement le mal de tête qui m'afflige, ou du moins j'aurais

lieu de m'en consoler.

--Prince, lui répondit Mirzoza, il faut espérer que ce ne sera rien et

qu'un ou deux essais de votre anneau vous en délivreront.

--Il faut voir,» dit Mangogul.

La conversation dura quelques moments encore entre le sultan et Mirzoza;

et il ne la quitta que sur les onze heures, pour devenir ce que l'on

verra dans le chapitre suivant.

CHAPITRE XXXIII.

QUATORZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

LE BIJOU MUET.

De toutes les femmes qui brillaient à la cour du sultan, aucune n'avait

plus de grâces et d'esprit que la jeune Églé, femme du grand échanson de

Sa Hautesse. Elle était de toutes les parties de Mangogul, qui aimait la

légèreté de sa conversation; et comme s'il ne dût point y avoir de

plaisirs et d'amusements partout où Églé ne se trouvait point, Églé

était encore de toutes les parties des grands de sa cour. Bals,

spectacles, cercles, festins, petits soupers, chasse, jeux; partout on

voulait Églé; on la rencontrait partout; il semblait que le goût des

amusements la multipliât au gré de ceux qui la désiraient. Il n'est donc

pas besoin que je dise que, s'il n'y avait aucune femme autant souhaitée

qu'Églé, il n'y en avait point d'aussi répandue.

Elle avait toujours été poursuivie d'une foule de soupirants, et l'on

s'était persuadé qu'elle ne les avait pas tous maltraités. Soit

inadvertance, soit facilité de caractère, ses simples politesses

ressemblaient souvent à des attentions marquées, et ceux qui cherchaient

à lui plaire supposaient quelquefois de la tendresse dans des regards où

elle n'avait jamais prétendu mettre plus que de l'affabilité. Ni

caustique, ni médisante, elle n'ouvrait la bouche que pour dire des

choses flatteuses, et c'était avec tant d'âme et de vivacité, qu'en

plusieurs occasions ses éloges avaient fait naître le soupçon qu'elle

avait un choix à justifier; c'est-à-dire que ce monde dont Églé faisait

l'ornement et les délices n'était pas digne d'elle.

On croirait aisément qu'une femme en qui l'on n'avait peut-être à

reprendre qu'un excès de bonté, ne devait point avoir d'ennemis.

Cependant elle en eut, et de cruels. Les dévotes de Banza lui trouvèrent

un air trop libre, je ne sais quoi de dissipé dans le maintien; ne

virent dans sa conduite que la fureur des plaisirs du siècle; en

conclurent que ses moeurs étaient au moins équivoques et le

suggérèrent charitablement à qui voulut les entendre.

Les femmes de la cour ne la traitèrent pas plus favorablement. Elles

suspectèrent les liaisons d'Églé, lui donnèrent des amants, l'honorèrent

même de quelques grandes aventures, la mirent pour quelque chose dans

d'autres; on savait des détails, on citait des témoins. «Eh! bon, se

disait-on à l'oreille, on l'a surprise tête à tête avec Melraïm dans un

des bosquets du grand parc. Églé ne manque pas d'esprit, ajouta-t-on;

mais Melraïm en a trop pour s'amuser de ses discours, à dix heures du

soir, dans un bosquet...

--Vous vous trompez, répondait un petit-maître; je me suis promené cent

fois sur la brune avec elle, et je m'en suis assez bien trouvé. Mais à

propos, savez-vous que Zulémar est assidu à sa toilette?...

--Sans doute, nous le savons, et qu'elle ne fait de toilette que quand

son mari est de service chez le sultan...

--Le pauvre Célébi, continuait une autre, sa femme l'affiche, en vérité,

avec cette aigrette et ces boucles qu'elle a reçues du pacha Ismael...

--Est-il bien vrai, madame?...

--C'est la vérité pure: je le tiens d'elle-même; mais, au nom de Brama,

que ceci ne nous passe point; Églé est mon amie, et je serais bien

fâchée...

--Hélas! s'écriait douloureusement une troisième: la pauvre petite

créature se perd de gaieté de coeur. C'est dommage pourtant. Mais

aussi vingt intrigues à la fois; cela me paraît fort.»

Les petits-maîtres ne la ménageaient pas davantage. L'un racontait une

partie de chasse où ils s'étaient égarés ensemble. Un autre dissimulait,

par respect pour le sexe, les suites d'une conversation fort vive qu'il

avait eue sous le masque avec elle, dans un bal où il l'avait accrochée.

Celui-ci faisait l'éloge de son esprit et de ses charmes, et le

terminait en montrant son portrait, qu'à l'en croire il tenait de la

meilleure main. «Ce portrait, disait celui-là, est plus ressemblant que

celui dont elle a fait présent à Jénaki.»

Ces discours passèrent jusqu'à son époux. Célébi aimait sa femme, mais

décemment toutefois, et sans que personne en eût le moindre soupçon; il

se refusa d'abord aux premiers rapports; mais on revint à la charge, et

de tant de côtés, qu'il crut ses amis plus clairvoyants que lui: plus il

avait accordé de liberté à Églé, plus il eut de soupçon qu'elle en avait

abusé. La jalousie s'empara de son âme. Il commença par gêner sa femme.

Églé souffrit d'autant plus impatiemment ce changement de procédé

qu'elle se sentait innocente. Sa vivacité et les conseils de ses bonnes

amies la précipitèrent dans des démarches inconsidérées qui mirent

toutes les apparences contre elle et qui pensèrent lui coûter la vie. Le

violent Célébi roula quelque temps dans sa tête mille projets de

vengeance, et le fer, et le poison, et le lacet fatal, et se détermina

pour un supplice plus lent et plus cruel, une retraite dans ses terres.

C'est une mort véritable pour une femme de cour. En un mot, les ordres

sont donnés; un soir Églé apprend son sort: on est insensible à ses

larmes; on n'écoute plus ses raisons; et la voilà reléguée à

quatre-vingts lieues de Banza, dans un vieux château, où on ne lui

laisse pour toute compagnie que deux femmes et quatre eunuques noirs qui

la gardent à vue.

A peine fut-elle partie, qu'elle fut innocente. Les petits-maîtres

oublièrent ses aventures, les femmes lui pardonnèrent son esprit et ses

charmes, et tout le monde la plaignit. Mangogul apprit, de la bouche

même de Célébi, les motifs de la terrible résolution qu'il avait prise

contre sa femme, et parut seul l'approuver.

Il y avait près de six mois que la malheureuse Églé gémissait dans son

exil, lorsque l'aventure de Kersael arriva. Mirzoza souhaitait qu'elle

fût innocente, mais elle n'osait s'en flatter. Cependant elle dit un

jour au sultan: «Votre anneau, qui vient de conserver la vie à Kersael,

ne pourrait-il pas finir l'exil d'Églé? Mais je n'y pense pas; il

faudrait pour cela consulter son bijou; et la pauvre recluse périt

d'ennui à quatre-vingts lieues d'ici...

--Vous intéressez-vous beaucoup, lui répondit Mangogul, au sort d'Églé?

--Oui, prince; surtout si elle est innocente, dit Mirzoza...

--Vous en aurez des nouvelles avant une heure d'ici, répliqua Mangogul.

Ne vous souvient-il plus des propriétés de ma bague?...»

A ces mots, il passa dans ses jardins, tourna son anneau et se trouva en

moins de quinze minutes dans le parc du château qu'habitait Églé.

Il y découvrit Églé seule et accablée de douleur; elle avait la tête

appuyée sur sa main; elle proférait tendrement le nom de son époux, et

elle arrosait de ses larmes un gazon sur lequel elle était assise.

Mangogul s'approcha d'elle en tournant son anneau, et le bijou d'Églé

dit tristement: «J'aime Célébi.» Le sultan attendit la suite; mais la

suite ne venant point, il s'en prit à son anneau, qu'il frotta deux ou

trois fois contre son chapeau, avant que de le diriger sur Églé; mais sa

peine fut inutile. Le bijou reprit: «J'aime Célébi;» et s'arrêta tout

court.

«Voilà, dit le sultan, un bijou bien discret. Voyons encore et

serrons-lui de plus près le bouton.» En même temps il donna à sa bague

toute l'énergie qu'elle pouvait recevoir, et la tourna subitement sur

Églé; mais son bijou resta muet. Il garda constamment le silence, ou ne

l'interrompit que pour répéter ces paroles plaintives: «J'aime Célébi,

et n'en ai jamais aimé d'autres.»

Mangogul prit son parti et revint en quinze minutes chez Mirzoza.

«Quoi! prince, dit-elle, déjà de retour? Eh bien! qu'avez-vous appris?

Rapportez-vous matière à nos conversations?...

--Je ne rapporte rien, lui répondit le sultan.

--Quoi! rien?

--Précisément rien. Je n'ai jamais entendu de bijou plus taciturne, et

n'en ai pu tirer que ces mots: «J'aime Célébi; j'aime Célébi, et n'en ai

jamais aimé d'autres.»

--Ah! prince, reprit vivement Mirzoza, que me dites-vous là? Quelle

heureuse nouvelle! Voilà donc enfin une femme sage. Souffrirez-vous

qu'elle soit plus longtemps malheureuse?

--Non, répondit Mangogul: son exil va finir, mais ne craignez-vous point

que ce soit aux dépens de sa vertu? Églé est sage; mais voyez, délices

de mon coeur, ce que vous exigez de moi; que je la rappelle à ma cour,

afin qu'elle continue de l'être; cependant vous serez satisfaite.»

Le sultan manda sur-le-champ Célébi, et lui dit qu'ayant approfondi les

bruits répandus sur le compte d'Églé, il les avait reconnus faux,

calomnieux, et qu'il lui ordonnait de la ramener à la cour. Célébi obéit

et présenta sa femme à Mangogul: elle voulut se jeter aux pieds de Sa

Hautesse; mais le sultan l'arrêtant:

«Madame, lui dit-il, remerciez Mirzoza. Son amitié pour vous m'a

déterminé à éclaircir la vérité des faits qu'on vous imputait. Continuez

d'embellir ma cour; mais souvenez-vous qu'une jolie femme se fait

quelquefois autant de tort par des imprudences que par des aventures.»

Dès le lendemain Églé reparut chez la Manimonbanda, qui l'accueillit

d'un sourire. Les petits-maîtres redoublèrent auprès d'elle de fadeurs,

et les femmes coururent toutes l'embrasser, la féliciter, et

recommencèrent de la déchirer.

CHAPITRE XXXIV.

MANGOGUL AVAIT-IL RAISON?

Depuis que Mangogul avait reçu le présent fatal de Cucufa, les ridicules

et les vices du sexe étaient devenus la matière éternelle de ses

plaisanteries: il ne finissait pas; et la favorite en fut souvent

ennuyée. Mais deux effets cruels de l'ennui sur Mirzoza, ainsi que sur

bien d'autres qu'elle, c'était de la mettre en mauvaise humeur, et de

jeter de l'aigreur dans ses propos. Alors malheur à ceux qui

l'approchaient! elle ne distinguait personne; et le sultan même n'était

pas épargné.

«Prince, lui disait-elle un jour dans un de ces moments fâcheux, vous

qui savez tant de choses, vous ignorez peut-être la nouvelle du jour...

--Et quelle est-elle? demanda Mangogul...

--C'est que vous apprenez par coeur, tous les matins, trois pages de

Brantôme ou d'Ouville[56]: on n'assure pas de ces deux profonds

écrivains quel est le préféré...

[Note 56: Allusion aux rapports de Berrier, lieutenant de police.]

--On se trompe, madame, répondit Mangogul, c'est le Crébillon qui...

--Oh! ne vous défendez pas de cette lecture, interrompit la favorite.

Les nouvelles médisances qu'on fait de nous sont si maussades, qu'il

vaut encore mieux réchauffer les vieilles. Il y a vraiment de fort

bonnes choses dans ce Brantôme; si vous joigniez à ses historiettes

trois ou quatre chapitres de Bayle, vous auriez incessamment à vous seul

autant d'esprit que le marquis D'...[57] et le chevalier de Mouhi. Cela

répandrait dans vos entretiens une variété surprenante. Lorsque vous

auriez équipé les femmes de toutes pièces, vous tomberiez sur les

Pagodes; des Pagodes, vous reviendriez sur les femmes. En vérité, il ne

vous manque qu'un petit recueil d'impiétés pour être tout à fait

amusant.

[Note 57: D'Argens?]

--Vous avez raison, madame, lui répondit Mangogul, et je m'en ferai

pourvoir. Celui qui craint d'être dupe dans ce monde et dans l'autre ne

peut trop se méfier de la puissance des Pagodes, de la probité des

hommes, et de la sagesse des femmes.

--C'est donc, à votre avis, quelque chose de bien équivoque que cette

sagesse?... reprit Mirzoza.

--Au delà de tout ce que vous imaginez, répondit Mangogul.

--Prince, repartit Mirzoza, vous m'avez donné cent fois vos ministres

pour les plus honnêtes gens du Congo. J'ai tant essuyé les éloges de

votre sénéchal, des gouverneurs de vos provinces, de vos secrétaires, de

votre trésorier, en un mot de tous vos officiers, que je suis en état de

vous les répéter mot pour mot. Il est étrange que l'objet de votre

tendresse soit seul excepté de la bonne opinion que vous avez conçue de

ceux qui ont l'honneur de vous approcher.

--Et qui vous a dit que cela soit? lui répliqua le sultan. Songez donc,

madame, que vous n'entrez pour rien dans les discours, vrais ou faux,

que je tiens des femmes, à moins qu'il ne vous plaise de représenter le

sexe en général...

--Je ne le conseillerais pas à madame, ajouta Sélim, qui était présent à

cette conversation. Elle n'y pourrait gagner que des défauts.

--Je ne reçois point, répondit Mirzoza, les compliments que l'on

m'adresse aux dépens de mes semblables. Quand on s'avise de me louer, je

voudrais qu'il n'en coûtât rien à personne. La plupart des galanteries

qu'on nous débite ressemblent aux fêtes somptueuses que Votre Hautesse

reçoit de ses pachas: ce n'est jamais qu'à la charge du public.

--Laissons cela, dit Mangogul. Mais en bonne foi, n'êtes-vous pas

convaincue que la vertu des femmes du Congo n'est qu'une chimère? Voyez

donc, délices de mon âme, quelle est aujourd'hui l'éducation à la mode,

quels exemples les jeunes personnes reçoivent de leurs mères, et comment

on vous coiffe une jolie femme du préjugé que de se renfermer dans son

domestique, régler sa maison et s'en tenir à son époux, c'est mener une

vie lugubre, périr d'ennui et s'enterrer toute vive. Et puis, nous

sommes si entreprenants, nous autres hommes, et une jeune enfant sans

expérience est si comblée de se voir entreprise. J'ai prétendu que les

femmes sages étaient rares, excessivement rares; et loin de m'en dédire,

j'ajouterais volontiers qu'il est surprenant qu'elles ne le soient pas

davantage. Demandez à Sélim ce qu'il en pense.

--Prince, répondit Mirzoza, Sélim doit trop à notre sexe pour le

déchirer impitoyablement.

--Madame, dit Sélim, Sa Hautesse, à qui il n'a pas été possible de

rencontrer des cruelles, doit naturellement penser des femmes comme elle

fait; et vous, qui avez la bonté de juger des autres par vous-même, n'en

pouvez guère avoir d'autres idées que celles que vous défendez.

J'avouerai cependant que je ne suis pas éloigné de croire qu'il y a des

femmes de jugement à qui les avantages de la vertu sont connus par

expérience, et que la réflexion a éclairées sur les suites fâcheuses du

désordre; des femmes heureusement nées, bien élevées, qui ont appris à

sentir leur devoir, qui l'aiment, et qui ne s'en écarteront jamais.

--Et sans se perdre en raisonnements, ajouta la favorite, Églé, vive,

aimable, charmante, n'est-elle pas en même temps un modèle de sagesse?

Prince, vous n'en pouvez douter, et tout Banza le sait de votre bouche:

or, s'il y a une femme sage, il peut y en avoir mille.

--Oh! pour la possibilité, dit Mangogul, je ne la dispute point.

--Mais si vous convenez qu'elles sont possibles, reprit Mirzoza, qui

vous a révélé qu'elles n'existaient pas?

--Rien que leurs bijoux, répondit le sultan. Je conviens toutefois que

ce témoignage n'est pas de la force de votre argument. Que je devienne

taupe si vous ne l'avez pris à quelque bramine. Faites appeler le

chapelain de la Manimonbanda, et il vous dira que vous m'avez prouvé

l'existence des femmes sages, à peu près comme on démontre celle de

Brama en Braminologie. Par hasard, n'auriez-vous point fait un cours

dans cette sublime école avant que d'entrer au sérail?

--Point de mauvaises plaisanteries, reprit Mirzoza. Je ne conclus pas

seulement de la possibilité; je pars d'un fait, d'une expérience.

--Oui, continua Mangogul, d'un fait mutilé, d'une expérience isolée,

tandis que j'ai pour moi une foule d'essais que vous connaissez bien;

mais je ne veux point ajouter à votre humeur par une plus longue

contradiction.

--Il est heureux, dit Mirzoza d'un ton chagrin, qu'au bout de deux

heures vous vous lassiez de me persécuter.

--Si j'ai commis cette faute, répondit Mangogul, je vais tâcher de la

réparer. Madame, je vous abandonne tous mes avantages passés; et si je

rencontre dans la suite des épreuves qui me restent à tenter, une seule

femme vraiment et constamment sage...

--Que ferez-vous? interrompit vivement Mirzoza...

--Je publierai, si vous voulez, que je suis enchanté de votre

raisonnement sur la possibilité des femmes sages; j'accréditerai votre

logique de tout mon pouvoir, et je vous donnerai mon château d'Amara,

avec toutes les porcelaines de Saxe dont il est orné, sans en excepter

le petit sapajou en émail et les autres colifichets précieux qui me

viennent du cabinet de Mme de Vérue[58].

[Note 58: Le cabinet et la bibliothèque de Mme de Verrue furent

célèbres. La bibliothèque était surtout très-nombreuse et les livres aux

armes de la comtesse sont encore assez recherchés.]

--Prince, dit Mirzoza, je me contenterai des porcelaines, du château et

du petit sapajou.

--Soit, répondit Mangogul; Sélim nous jugera. Je ne demande que quelque

délai avant que d'interroger le bijou d'Églé. Il faut bien laisser à

l'air de la cour et à la jalousie de son époux le temps d'opérer.»

Mirzoza accorda le mois à Mangogul; c'était la moitié plus qu'il ne

demandait; et ils se séparèrent également remplis d'espérance. Tout

Banza l'eût été de paris pour et contre, si la promesse du sultan se fût

divulguée. Mais Sélim se tut, et Mangogul se mit clandestinement en

devoir de gagner ou de perdre. Il sortait de l'appartement de la

favorite, lorsqu'il l'entendit qui lui criait du fond de son cabinet:

«Prince, et le petit sapajou?

--Et le petit sapajou,» lui répondit Mangogul en s'éloignant.

Il allait de ce pas dans la petite maison d'un sénateur, où nous le

suivrons.

CHAPITRE XXXV.

QUINZIÈME ESSAI DE L'ANNEAU.

ALPHANE.

Le sultan n'ignorait pas que les jeunes seigneurs de la cour avaient

tous des petites maisons; mais il apprit que ces réduits étaient aussi à

l'usage de quelques sénateurs. Il en fut étonné. «Que fait-on là? se

dit-il à lui-même (car il conservera dans ce volume[59] l'habitude de

parler seul, qu'il a contractée dans le premier). Il semble qu'un homme,

à qui je confie la tranquillité, la fortune, la liberté et la vie de mon

peuple, ne doit point avoir de petite maison. Mais la petite maison d'un

sénateur est peut-être autre chose que celle d'un petit-maître... Un

magistrat devant qui l'on discute les intérêts les plus grands de mes

sujets, et qui tient en ses mains l'urne fatale d'où il tirera le sort

de la veuve, oublierait la dignité de son état, l'importance de son

ministère; et tandis que Cochin fatigue vainement ses poumons à porter

jusqu'à ses oreilles les cris de l'orphelin, il méditerait dans sa tête

les sujets galants qui doivent orner les dessus de porte d'un lieu de

débauches secrètes!... Cela ne peut être... Voyons pourtant.»

[Note 59: Ce chapitre commençait le second volume de l'édition

originale.]

Il dit et part pour Alcanto. C'est là qu'est située la petite maison du

sénateur Hippomanès. Il entre; il parcourt les appartements, il en

examine l'ameublement. Tout lui paraît galant. La petite maison

d'Agésile, le plus délicat et le plus voluptueux de ses courtisans,

n'est pas mieux. Il se déterminait à sortir, ne sachant que penser; car

après tous les lits de repos, les alcôves à glaces, les sofas mollets,

le cabinet de liqueurs ambrées, le reste n'était que des témoins muets

de ce qu'il avait envie d'apprendre, lorsqu'il aperçut une grosse figure

étendue sur une duchesse, et plongée dans un sommeil profond. Il tourna

son anneau sur elle, et tira de son bijou les anecdotes suivantes:

«Alphane est fille d'un robin. Si sa mère eût moins vécu, je ne serais

pas ici. Les biens immenses de la famille se sont éclipsés entre les

mains de la vieille folle; et elle n'a presque rien laissé à quatre

enfants qu'elle avait, trois garçons et une fille dont je suis le bijou.

Hélas! c'est bien pour mes péchés! Que d'affronts j'ai soufferts! qu'il

m'en reste encore à souffrir! On disait dans le monde que le cloître

convenait assez à la fortune et à la figure de ma maîtresse; mais je

sentais qu'il ne me convenait point à moi: je préférai l'art militaire à

l'état monastique, et je fis mes premières campagnes sous l'émir

Azalaph. Je me perfectionnai sous le grand Nangazaki; mais l'ingratitude

du service m'en a détaché, et j'ai quitté l'épée pour la robe. Je vais

donc appartenir à un petit faquin de sénateur tout bouffi de ses

talents, de son esprit, de sa figure, de son équipage et de ses aïeux.

Depuis deux heures je l'attends. Il viendra apparemment; car son

intendant m'a prévenu que, quand il vient, c'est sa manie que de se

faire attendre longtemps.»

Le bijou d'Alphane en était là, lorsque Hippomanès arriva. Au fracas de

son équipage, et aux caresses de sa familière levrette, Alphane

s'éveilla. «Enfin vous voilà donc, ma reine, lui dit le petit président.

On a bien de la peine à vous avoir. Parlez; comment trouvez-vous ma

petite maison? elle en vaut bien une autre, n'est-ce pas?»

Alphane jouant la niaise, la timide, la désolée, comme si nous

n'eussions jamais vu de petites maisons, disait son bijou, et que je ne

fusse jamais entré pour rien dans ses aventures, s'écria

douloureusement: «Monsieur le président, je fais pour vous une démarche

étrange. Il faut que je sois entraînée par une terrible passion, pour en

être aveuglée sur les dangers que je cours; car enfin, que ne dirait-on

pas, si l'on me soupçonnait ici?

--Vous avez raison, lui dit Hippomanès; votre démarche est équivoque;

mais vous pouvez compter sur ma discrétion.

--Mais, reprit Alphane, je compte aussi sur votre sagesse.

--Oh! pour cela, lui dit Hippomanès en ricanant, je serai fort sage; et

le moyen de n'être pas dévot comme un ange dans une petite maison? Sans

mentir, vous avez là une gorge charmante...

--Finissez donc, lui répondit Alphane; déjà vous manquez à votre parole.

--Point du tout, lui répliqua le président; mais vous ne m'avez pas

répondu. Que vous semble de cet ameublement? Puis s'adressant à sa

levrette: Viens ici, Favorite, donne la patte, ma fille. C'est une bonne

fille que Favorite... Mademoiselle voudrait-elle faire un tour de

jardin? Allons sur ma terrasse; elle est charmante. Je suis dominé par

quelques voisins; mais peut-être qu'ils ne vous connaîtront pas...

--Monsieur le président, je ne suis pas curieuse, lui répondit Alphane

d'un ton piqué. Il me semble qu'on est mieux ici.

--Comme il vous plaira, reprit Hippomanès. Si vous êtes fatiguée, voilà

un lit. Pour peu que le coeur vous en dise, je vous conseille de

l'essayer. La jeune Astérie, la petite Phénice, qui s'y connaissent,

m'ont assuré qu'il était bon.»

Tout en tenant ces impertinents propos à Alphane, Hippomanès tirait sa

robe par les manches, délaçait son corset, détachait ses jupes, et

dégageait ses deux gros pieds de deux petites mules.

Lorsque Alphane fut presque nue, elle s'aperçut qu'Hippomanès la

déshabillait...

«Que faites-vous là? s'écria-t-elle toute surprise. Président, vous n'y

pensez pas. Je me fâcherai tout de bon.

--Ah, ma reine! lui répondit Hippomanès, vous fâcher contre un homme qui

vous aime comme moi, cela serait d'une bizarrerie dont vous n'êtes pas

capable. Oserais-je vous prier de passer dans ce lit?

--Dans ce lit? reprit Alphane. Ah! monsieur le président, vous abusez de

ma tendresse. Que j'aille dans un lit, moi, dans un lit!

--Eh! non, ma reine, lui répondit Hippomanès. Ce n'est pas cela: qui

vous dit d'y aller? Mais il faut, s'il vous plaît, que vous vous y

laissiez conduire; car vous comprenez bien que de la taille dont vous

êtes, je ne puis être d'humeur à vous y porter...» Cependant il la prit

à bras-le-corps, et faisant quelque effort... «Oh, qu'elle pèse!

disait-il. Mais, mon enfant, si tu ne t'aides pas, nous n'arriverons

jamais.»

Alphane sentit qu'il disait vrai, s'aida, parvint à se faire lever, et

s'avança vers ce lit qui l'avait tant effrayée, moitié à pied, moitié

sur les bras d'Hippomanès, à qui elle balbutiait en minaudant: «En

vérité, il faut que je sois folle pour être venue. Je comptais sur votre

sagesse, et vous êtes d'une extravagance inouïe...

Les bijoux indiscrets · 第 11 / 21 段